Cinq mars,une conjuration sous LouisXIII.

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Cinq-Mars (Une conjuration sous Louis XIII)
Vigny, Alfred de
Publication: 1826
Cat?gorie(s): Fiction, Historique, Moderne (<1799)
Source: http://www.ebooksgratuits.com
1

A Propos Vigny:
Figure du romantisme, contemporain de Victor Hugo et de
Lamartine ? il fr?quente le C?nacle ? il ?crit parall?lement ?
une carri?re militaire entam?e en 1814 et publie ses premiers
po?mes en 1822. Avec la publication de Cinq-Mars en 1826, il
contribue au d?veloppement du roman historique fran?ais. Ses
traductions versifi?es de Shakespeare s'inscrivent dans le
drame romantique, de m?me que sa pi?ce Chatterton (1835).
Son ?uvre se caract?rise par un pessimisme fondamental, et
une vision d?senchant?e de la soci?t?. Il d?veloppe ? plusieurs
reprises le th?me du paria, incarn? par le po?te, le proph?te, le
noble, Satan et le soldat. Sa po?sie est empreinte d?un sto?-
cisme hautain, qui s?exprime en vers denses et d?pouill?s, sou-
vent riches en symboles, annon?ant la modernit? po?tique de
Baudelaire, Verlaine et Mallarm?. (Wikipedia)
Note: Ce livre vous est offert par Feedbooks.
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Il est destin? ? une utilisation strictement personnelle et ne
peut en aucun cas ?tre vendu.
2

Le Roi ?tait tacitement le chef de cette conjuration. Le grand
?cuyer Cinq-Mars en ?tait lՉme ; le nom dont on se servait
?tait celui du duc d?Orl?ans, fr?re unique du Roi, et leur
conseil ?tait le duc de Bouillon. La Reine sut l?entreprise et les
noms des conjur?s?
M?moires d?Anne d?Autriche,
par M me
de MOTTEVILLE.
Qui trompe-t-on donc ici ?
Barbier de S?ville
3

R?FLEXIONS ? SUR ? LA V?RIT? DANS L?ART
LՎtude du destin g?n?ral des soci?t?s n?est pas moins n?ces-
saire aujourd?hui dans les ?crits que l?analyse du c?ur humain.
Nous sommes dans un temps o? l?on veut tout conna?tre et o?
l?on cherche la source de tous les fleuves. La France surtout
aime ? la fois l?Histoire et le Drame, parce que l?une retrace les
vastes destin?es de l?HUMANIT?, et l?autre le sort particulier
de l?HOMME. C?est l? toute la vie. Or, ce n?est quՈ la Religion,
? la Philosophie, ? la Po?sie pure, qu?il appartient d?aller plus
loin que la vie, au del? des temps, jusquՈ lՎternit?.
Dans ces derni?res ann?es (et c?est peut-?tre une suite de
nos mouvements politiques), l?Art s?est empreint d?histoire plus
fortement que jamais. Nous avons tous les yeux attach?s sur
nos Chroniques, comme si, parvenus ? la virilit? en marchant
vers de plus grandes choses, nous nous arr?tions un moment
pour nous rendre compte de notre jeunesse et de ses erreurs.
Il a donc fallu doubler l?INT?R?T en y ajoutant le SOUVENIR.
Comme la France allait plus loin que les autres nations dans
cet amour des faits et que j?avais choisi une ?poque r?cente et
connue, je crus aussi ne pas devoir imiter les ?trangers, qui,
dans leurs tableaux, montrent ? peine ? l?horizon les hommes
dominants de leur histoire ; je pla?ai les n?tres sur le devant
de la sc?ne, je les fis principaux acteurs de cette trag?die dans
laquelle j?avais dessein de peindre les trois sortes d?ambition
qui nous peuvent remuer, et, ? c?t? d?elles, la beaut? du sacri-
fice de soi-m?me ? une g?n?reuse pens?e. Un trait? sur la
chute de la f?odalit?, sur la position ext?rieure et int?rieure de
la France au XVII e
si?cle, sur la question des alliances avec les
armes ?trang?res, sur la justice aux mains des parlements ou
des commissions secr?tes et sur les accusations de sorcellerie,
n?e?t pas ?t? lu peut-?tre ; le roman le fut.
Je n?ai point dessein de d?fendre ce dernier syst?me de com-
position plus historique, convaincu que le germe de la gran-
deur d?une ?uvre est dans l?ensemble des id?es et des senti-
ments d?un homme et non pas dans le genre qui leur sert de
forme. Le choix de telle ?poque n?cessitera cette MANI?RE,
telle autre la devra repousser ; ce sont l? des secrets du travail
de la pens?e qu?il n?importe point de faire conna?tre. ? quoi
bon qu?une th?orie nous apprenne pourquoi nous sommes
4

charm?s ? Nous entendons les sons de la harpe ; mais sa forme
?l?gante nous cache les ressorts de fer. Cependant, puisqu?il
m?est prouv? que ce livre a en lui quelque vitalit? 1
, je ne puis
m?emp?cher de jeter ici ces r?flexions sur la libert? que doit
avoir l?imagination d?enlacer dans ses n?uds formateurs
toutes les figures principales d?un si?cle, et, pour donner plus
d?ensemble ? leurs actions, de faire c?der parfois la r?alit? des
faits ? l?ID?E que chacun d?eux doit repr?senter aux yeux de la
post?rit? ; enfin sur la diff?rence que je vois entre la V?RIT?
de l?Art et le VRAI du Fait.
De m?me que l?on descend dans sa conscience pour juger
des actions qui sont douteuses pour l?esprit, ne pourrions-nous
pas aussi chercher en nous-m?mes le sentiment primitif qui
donne naissance aux formes de la pens?e, toujours ind?cises et
flottantes ? Nous trouverions dans notre c?ur plein de trouble,
o? rien n?est d?accord, deux besoins qui semblent oppos?s,
mais qui se confondent, ? mon sens, dans une source com-
mune ; l?un est l?amour du VRAI, l?autre l?amour du
FABULEUX. Le jour o? l?homme a racont? sa vie ? l?homme,
l?Histoire est n?e. Mais ? quoi bon la m?moire des faits v?ri-
tables, si ce n?est ? servir d?exemple de bien ou de mal ? Or les
exemples que pr?sente la succession lente des ?v?nements
sont ?pars et incomplets ; il leur manque toujours un encha?ne-
ment palpable et visible, qui puisse amener sans divergence ?
une conclusion morale ; les actes de la famille humaine sur le
th??tre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de
cette vaste trag?die qu?elle y joue ne sera visible quՈ l??il de
Dieu, jusqu?au d?no?ment qui le r?v?lera peut-?tre au dernier
homme. Toutes les philosophies se sont en vain ?puis?es ? l?ex-
pliquer, roulant sans cesse leur rocher, qui n?arrive jamais et
retombe sur elles, chacune ?levant son fr?le ?difice sur la
ruine des autres et le voyant crouler ? son tour. Il me semble
donc que l?homme, apr?s avoir satisfait ? cette premi?re curio-
sit? des faits, d?sira quelque chose de plus complet, quelque
groupe, quelque r?duction ? sa port?e et ? son usage des an-
neaux de cette vaste cha?ne dՎv?nements que sa vue ne pou-
vait embrasser ; car il voulait aussi trouver, dans les r?cits, des
exemples qui pussent servir aux v?rit?s morales dont il avait la
1. Treize ?ditions r?elles de formats divers et des traductions dans toutes
les langues peuvent en ?tre la preuve. ( Note de lՃditeur .)
5

conscience ; peu de destin?es particuli?res suffisaient ? ce d?-
sir, nՎtant que les parties incompl?tes du TOUT insaisissable
de l?histoire du monde ; l?une ?tait pour ; dire un quart, l?autre
une moiti? de preuve ; l?imagination fit le reste et les compl?ta.
De l?, sans doute, sortit la fable. ? L?homme la cr?a vraie,
parce qu?il ne lui est pas donn? de voir autre chose que lui-
m?me et la nature qui l?entoure ; mais il la cr?a VRAIE d?une
V?RIT? toute particuli?re.
Cette V?RIT? toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que
je vois et voudrais d?finir, dont j?ose ici distinguer le nom de
celui du VRAI, pour me mieux faire entendre, est comme lՉme
de tous les arts. C?est un choix du signe caract?ristique dans
toutes les beaut?s et toutes les grandeurs du VRAI visible ;
mais ce n?est pas lui-m?me, c?est mieux que lui ; c?est un en-
semble id?al de ses principales formes, une teinte lumineuse
qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de
ses parfums les plus purs, un ?lixir d?licieux de ses sucs les
meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus m?lo-
dieux ; enfin c?est une somme compl?te de toutes se leurs. ?
cette seule V?RIT? doivent pr?tendre les ?uvres de l?Art qui
sont une repr?sentation morale de la vie, les ?uvres drama-
tiques. Pour l?atteindre, il faut sans doute commencer par
conna?tre tout le VRAI de chaque si?cle, ?tre imbu profond?-
ment de son ensemble et de ses d?tails ; ce n?est l? qu?un
pauvre m?rite d?attention, de patience et de m?moire ; mais
ensuite il faut choisir et grouper autour d?un centre invent? :
c?est l? l??uvre de l?imagination et de ce grand BON SENS qui
est le g?nie lui-m?me.
? quoi bon les Arts s?ils nՎtaient que le redoublement et la
contre-?preuve de l?existence ? Eh ! bon Dieu, nous ne voyons
que trop autour de nous la triste et d?senchanteresse r?alit? :
la ti?deur insupportable des demi-caract?res, des ?bauches de
vertus et de vices, des amours irr?solus, des haines mitig?es,
des amiti?s tremblotantes, des doctrines variables, des fid?lit?s
qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui
sՎvaporent ; laissez-nous r?ver que parfois ont paru des
hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des
m?chants plus r?solus ; cela fait du bien. Si la p?leur de votre
VRAI nous poursuit dans l?Art, nous fermerons ensemble le
th??tre et le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que
6

l?on veut des ?uvres qui font mouvoir des fant?mes d?hommes,
c?est, je le r?p?te, le spectacle philosophique de l?homme pro-
fond?ment travaill? par les passions de son caract?re et de son
temps ; c?est donc la V?RIT?, de cet homme et de ce TEMPS,
mais tous deux ?lev?s ? une puissance sup?rieure et id?ale qui
en concentre toutes les forces. On la reconna?t, cette V?RIT?,
dans les ?uvres de la pens?e, comme l?on se r?crie sur la res-
semblance d?un portrait dont on n?a jamais vu l?original ; car
un beau talent peint la vie plus encore que le vivant.
Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de
quelques consciences litt?rairement timor?es que j?ai vues sai-
sies d?un trouble tout particulier en consid?rant la hardiesse
avec laquelle l?imagination se jouait des personnages les plus
graves qui aient jamais eu vie, je me hasarderai jusquՈ avan-
cer que, non dans son entier, je ne l?oserais dire, mais dans
beaucoup de ses pages qui ne sont peut-?tre pas les moins
belles, L?HISTOIRE EST UN ROMAN DONT LE PEUPLE EST
L?AUTEUR. ? L?esprit humain ne me semble se soucier du VRAI
que dans le caract?re g?n?ral d?une ?poque ; ce qui lui importe
surtout, c?est la masse des ?v?nements et les grands pas de
l?humanit? qui emportent les individus ; mais, indiff?rent sur
les d?tails, il les aime moins r?els que beaux, ou plut?t grands
et complets.
Examinez de pr?s l?origine de certaines actions, de certains
cris h?ro?ques qui s?enfantent on ne sait comment : vous les
verrez sortir tout faits des ON DIT et des murmures de la foule,
sans avoir en eux-m?mes autre chose qu?une ombre de v?rit? ;
et pourtant ils demeureront historiques ? jamais. ? Comme par
plaisir et pour se jouer de la post?rit?, la voix publique invente
des mots sublimes pour les pr?ter, de leur vivant m?me et sous
leurs yeux, ? des personnages qui, tout confus, s?en excusent
de leur mieux comme ne m?ritant pas tant de gloire 2
et ne pou-
vant porter si haute renomm?e. N?importe, on n?admet point
leurs r?clamations ; qu?ils les crient, qu?ils les ?crivent, qu?ils
les publient, qu?ils signent, on ne veut pas les ?couter, leurs
paroles sont sculpt?es dans le bronze, les pauvres gens de-
meurent historiques et sublimes malgr? eux. Et je ne vois pas
que tout cela se soit fait seulement dans les ?ges de barbarie,
cela se passe ? pr?sent encore, et accommode l?Histoire de la
veille au gr? de l?opinion g?n?rale, muse tyrannique et
7

capricieuse qui conserve l?ensemble et se joue du d?tail. Eh !
qui de vous n?a assist? ? ses transformations ! Ne voyez-vous
pas de vos yeux la chrysalide du FAIT prendre par degr? les
ailes de la FICTION ? ? Form? ? demi par les n?cessit?s du
temps, un FAIT est enfoui tout obscur et embarrass?, tout na?f,
tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre
non d?grossi ; les premiers qui le d?terrent et le prennent en
main le voudraient autrement tourn?, et le passent ? d?autres
mains d?j? un peu arrondi ; d?autres le polissent en le faisant
circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour transform?
en statue imp?rissable. Nous nous r?crions ; les t?moins ocu-
laires et auriculaires entassent r?futations sur explications ; les
savants fouillent, feuillettent et ?crivent ; on ne les ?coute pas
plus que les humbles h?ros qui se renient ; le torrent coule et
emporte le tout sous la forme qu?il lui a plu de donner ? ces ac-
tions individuelles. Qu?a-t-il fallu pour toute cette ?uvre ? Un
rien, un mot ; quelquefois le caprice d?un journaliste d?s?uvr?.
Et y perdons-nous ? Non. Le fait adopt? est toujours mieux
compos? que le vrai, et n?est m?me adopt? que parce qu?il est
plus beau que lui ; c?est que l?HUMANIT? ENTI?RE a besoin
que ses destin?es soient pour elle-m?me une suite de le?ons ;
plus indiff?rente qu?on ne pense sur la R?ALIT? DES FAITS,
elle cherche ? perfectionner lՎv?nement pour lui donner une
grande signification morale ; sentant bien que la succession
des sc?nes qu?elle joue sur la terre n?est pas une com?die, et
que, puisqu?elle avance, elle marche ? un but dont faut cher-
cher l?explication au del? de ce qui se voit.
2. De nos jours un g?n?ral russe n?a-t-il pas reni? l?incendie de Moscou,
que nous avons fait tout romain, et qui demeurera tel g?n?ral fran?ais
n?a-t-il pas ni? le mot du champ de bataille de Waterloo qui l?immortalise-
ra ? Et si le respect d?un ?v?nement sacr? ne me retenait, je rappellerais
qu?un pr?tre a cru devoir d?savouer publiquement un mot sublime qui
restera comme le plus beau qui ait ?t? prononc? sur un ?chafaud : Fils de
saint Louis , montez au ciel ! Lorsque je connus tout derni?rement son au-
teur v?ritable, je m?affligeai tout d?abord de la perte de mon illusion, mais
bient?t je fus consol? par une id?e qui honore l?humanit? ? mes yeux. Il
me semble que la France a consacr? ce mot, parce qu?elle a ?prouv? le
besoin de se r?concilier avec elle-m?me, de sՎtourdir sur son ?norme
?garement, et de croire qu?alors il se trouva un honn?te homme qui osa
parler haut.
8

Quant ? moi, j?avoue que je sais bon gr? ? la voix publique
d?en agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des
taches bizarres et des d?fauts d?accord qui me font peine
lorsque je les aper?ois. Si un homme me para?t un mod?le par-
fait d?une grande et noble facult? de lՉme, et que l?on vienne
m?apprendre quelque ignoble trait qui le d?figure, je m?en at-
triste, sans le conna?tre, comme d?un malheur qui me serait
personnel, et je voudrais presque qu?il f?t mort avant l?alt?ra-
tion de son caract?re.
Aussi, lorsque la MUSE (et j?appelle ainsi l?Art tout entier,
tout ce qui est du domaine de l?imagination, ? peu pr?s comme
les anciens nommaient MUSIQUE lՎducation enti?re), lorsque
la MUSE vient raconter, dans ses formes passionn?es, les
aventures d?un personnage que je sais avoir v?cu, et qu?elle re-
compose ses ?v?nements, selon la plus grande id?e de vice ou
de vertu que l?on puisse concevoir de lui, r?parant les vides,
voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unit? par-
faite de conduite que nous aimons ? voir repr?sent?e m?me
dans le mal ; si elle conserve d?ailleurs la seule chose essen-
tielle ? l?instruction du monde, le g?nie de lՎpoque, je ne pour-
quoi l?on serait plus difficile avec elle qu?avec cette voix des
peuples qui fait subir chaque jour ? chaque fait de si grandes
mutations.
Cette libert?, les anciens la portaient dans l?histoire m?me ;
ils n?y voulaient voir que la marche g?n?rale et le large mouve-
ment des soci?t?s et des nations, et, sur ces grands fleuves d?-
roul?s dans un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient
quelques figures colossales, symboles d?un grand caract?re et
d?une haute pens?e. On pourrait presque calculer g?om?tri-
quement que, soumise ? la double composition de l?opinion et
de lՎcrivain, leur histoire nous arrive de troisi?me main, et
?loign?e de deux degr?s de la v?rit? du fait.
C?est quՈ leurs yeux l?Histoire aussi ?tait une ?uvre de
l?Art ; et, pour avoir m?connu que c?est l? sa nature, le monde
chr?tien tout entier a encore ? d?sirer un monument histo-
rique, pareil ? ceux qui dominent l?ancien monde et consacrent
la m?moire de ses destin?es, comme ses pyramides, ses ob?-
lisques, ses pyl?nes et ses portiques dominent encore la terre
qui lui fut connue, et y consacrent la grandeur antique.
9

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant ?
d?serter le POSITIF, pour apporter L?ID?AL jusque dans les
annales, je crois quՈ plus forte raison l?on doit s?abandonner ?
une grande indiff?rence de la r?alit? historique pour juger les
?uvres dramatiques, po?mes, romans ou trag?dies, qu?em-
pruntent ? l?histoire des personnages m?morables. L?ART ne
doit jamais ?tre consid?r? que dans ses rapports avec sa
BEAUT? ID?ALE. Il faut le dire, ce qu?il y a de VRAI n?est que
secondaire, c?est seulement une illusion de plus dont il s?em-
bellit, un de nos penchants qu?il caresse. Il pourrait s?en pas-
ser, car la V?RIT? dont il doit se nourrir est la v?rit?
d?observation sur la nature humaine , et non l?authenticit? du
fait . Les noms des personnages ne font rien ? la chose.
L?Id?e est tout. Le nom propre n?est rien que l?exemple et la
preuve de l?id?e.
Tant mieux pour la m?moire de ceux que l?on choisit pour re-
pr?senter des id?es philosophiques ou morales ; mais, encore
une fois, la question n?est pas l? : l?imagination fait d?aussi
belles choses sans eux ; elle est une puissance toute cr?atrice ;
les ?tres fabuleux qu?elle anime sont dou?s de vie autant que
les ?tres r?els qu?elle ranime. Nous croyons ? Othello comme ?
Richard III, dont le monument est ? Westminster ; ? Lovelace
et ? Clarisse autant quՈ Paul et ? Virginie, dont les tombes
sont ? l??le de France. C?est du m?me ?il qu?il faut voir jouer
ces personnages et ne demander ? la MUSE que sa V?RIT?
plus belle que le VRAI ; soit que, rassemblant les traits d?un
CARACT?RE ?pars dans mille individus complets, elle en com-
pose un TYPE dont le nom seul est imaginaire ; soit qu?elle aille
choisir sous leur tombe et toucher de sa cha?ne galvanique les
morts dont on sait de grandes choses, les force ? se lever en-
core et les tra?ne, tout ?blouis, au grand jour, o? dans le cercle
qu?a trac? cette f?e ils reprennent ? regret leurs passions d?au-
trefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste
drame de la vie.
?crit en 1827.
10

Chapitre
1
LES ADIEUX
Fare thee well, and if for ever,
Still for ever faro thee well.
LORD BYRON.
Adieu ! et, si c?est pour toujours,
pour toujours encore adieu?
Connaissez-vous cette contr?e que l?on a surnomm?e le jar-
din de la France, ce pays o? l?on respire un air si pur dans les
plaines verdoyantes arros?es par un grand fleuve ? Si vous
avez travers?, dans les mois dՎt?, la belle Touraine, vous au-
rez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous
aurez regrett? de ne pouvoir d?terminer, entre les deux rives,
celle o? vous choisirez votre demeure, pour y oublier les
hommes aupr?s d?un ?tre aim?. Lorsque l?on accompagne le
flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses re-
gards dans les riants d?tails de la rive droite. Des vallons peu-
pl?s de jolies maisons blanches qu?entourent des bosquets, des
coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du ceri-
sier, de vieux murs couverts de ch?vrefeuilles naissants, des
jardins de roses d?o? sort tout ? coup une tour ?lanc?e, tout
rappelle la f?condit? de la terre ou l?anciennet? de ses monu-
ments, et tout int?resse dans les ?uvres de ses habitants in-
dustrieux. Rien ne leur a ?t? inutile : il semble que, dans leur
amour d?une aussi belle patrie, seule province de France que
n?occupa jamais lՎtranger, ils n?aient pas voulu perdre le
moindre espace de son terrain, le plus l?ger grain de son sable.
Vous croyez que cette vieille tour d?molie n?est habit?e que
par les oiseaux hideux de la nuit ? Non. Au bruit de vos che-
vaux, la t?te riante d?une jeune fille sort du lierre poudreux,
11

blanchi sous la poussi?re de la grande route si vous gravissez
un coteau h?riss? de raisins, une petite fum?e vous avertit tout
? coup qu?une chemin?e est ? vos pieds ; c?est que le rocher
m?me est habit?, et des familles de vignerons respirent dans
ses profonds souterrains, abrit?es dans la nuit par la terre
nourrici?re qu?elles cultivent laborieusement pendant le jour.
Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux
comme l?air qu?ils respirent, et forts comme le sol puissant
qu?ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide
immobilit? du Nord, ni la vivacit? grimaci?re du Midi ; leur vi-
sage a, comme leur caract?re, quelque chose de la candeur du
vrai peuple de saint Louis ; leurs cheveux ch?tains sont encore
longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de
pierre de nos rois ; leur langage est le plus pur fran?ais, sans
lenteur, sans vitesse, sans accent ; le berceau de la langue est
l?, pr?s du berceau de la monarchie.
Mais la rive gauche de la Loire se montre plus s?rieuse dans
ses aspects : ici c?est Chambord que l?on aper?oit de loin, et
qui, avec ses d?mes bleus et ses petites p?les, ressemble ? une
grande ville de l?Orient ; l? Chanteloup, suspendant au milieu
de l?air son ?l?gante pagode. Non loin de ces palais un b?ti-
ment plus simple attire les yeux du voyageur par sa position
magnifique et sa masse imposante ; c?est le ch?teau de Chau-
mont. Construit sur la colline la plus ?lev?e du rivage de la
Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et
ses ?normes tours ; de longs clochers d?ardoise les ?l?vent aux
yeux, et donnent ? lՎdifice cet air de couvent, cette forme reli-
gieuse de tous nos vieux ch?teaux, qui imprime un caract?re
plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des
arbres noirs et touffus entourent de tous c?t?s cet ancien ma-
noir, et de loin ressemblent ? ces plumes qui environnaient le
chapeau du roi Henry ; un joli village sՎtend au pied du mont,
sur le bord de la rivi?re, et l?on dirait que ses maisons blanches
sortent du sable dor? ; il est li? au ch?teau, qui le prot?ge par
un ?troit sentier qui circule dans le rocher ; une chapelle est
au milieu de la colline ; les seigneurs descendaient et les villa-
geois montaient ? son autel : terrain dՎgalit?, plac? comme
une ville neutre entre la mis?re et la grandeur, qui se sont trop
souvent fait la guerre.
12

Ce fut l? que, dans une matin?e du mois de juin 1639, la
cloche du ch?teau ayant sonn? ? midi, selon l?usage, le d?ner
de la famille qui l?habitait, il se passa dans cette antique de-
meure des choses qui nՎtaient pas habituelles. Les nombreux
domestiques remarqu?rent qu?en disant la pri?re du matin ?
toute la maison assembl?e la mar?chale d?Effiat avait parl?
d?une voix moins assur?e et les larmes dans les yeux, qu?elle
avait paru v?tue d?un deuil plus aust?re que de coutume. Les
gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue,
qui sՎtait alors retir?e momentan?ment ? Chaumont, virent
avec surprise des pr?paratifs de d?part se faire tout ? coup. Le
vieux domestique du mar?chal d?Effiat, mort depuis six mois,
avait repris ses bottes, qu?il avait jur? pr?c?demment d?aban-
donner pour toujours. Ce brave homme, nomm? Grandchamp,
avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans
ses travaux de finance ; il avait ?t? son ?cuyer dans les unes et
son secr?taire dans les autres ; il ?tait revenu d?Allemagne de-
puis peu de temps, apprendre ? la m?re et aux enfants les d?-
tails de la mort du mar?chal, dont il avait re?u les derniers sou-
pirs ? Luzzelstein ; cՎtait un de ces fid?les serviteurs dont les
mod?les sont devenus trop rares en France, qui souffrent des
malheurs de la famille et se r?jouissent de ses joies, d?sirent
qu?il se forme des mariages pour avoir ? ?lever de jeunes
ma?tres, grondent les enfants et quelquefois les p?res, s?ex-
posent ? la mort pour eux, les servent sans gages dans les r?-
volutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps pros-
p?res, les suivent et disent : ? Voil? nos vignes ? en revenant
au ch?teau. Il avait une figure s?v?re tr?s-remarquable, un
teint fort cuivr?, des cheveux gris argent?s, et dont quelques
m?ches, encore noires comme ses sourcils ?pais, lui donnaient
un air dur au premier aspect ; mais un regard pacifique adou-
cissait cette premi?re impression. Cependant le son de sa voix
?tait rude. Il s?occupait beaucoup ce jour-l? de h?ter le d?ner,
et commandait ? tous les gens du ch?teau, v?tus de noir
comme lui.
? Allons, disait-il, d?p?chez-vous de servir pendant que Ger-
main, Louis et Etienne vont seller leurs chevaux ; M. Henry et
nous, il faut que nous soyons loin d?ici ? huit heures du soir. Et
vous, messieurs les Italiens, avez-vous averti votre jeune prin-
cesse ? Je gage qu?elle est all?e lire avec ses dames au bout du
13

parc ou sur les bords de l?eau. Elle arrive toujours apr?s le pre-
mier service, pour faire lever tout le monde de table.
? Ah ! mon cher Grandchamp, dit ? voix basse une jeune
femme de chambre qui passait et s?arr?ta, ne faites pas songer
? la duchesse ; elle est bien triste, et je crois qu?elle restera
dans son appartement. Sancta Maria ! je vous plains de voya-
ger aujourd?hui, partir un vendredi, le 13 du mois, et le jour de
saint Gervais et saint Protais, le jour des deux martyrs. J?ai dit
mon chapelet toute la matin?e pour M. de Cinq-Mars ; mais en
v?rit? je n?ai pu m?emp?cher de songer ? tout ce que je vous
dis ; ma ma?tresse y pense aussi bien que moi, toute grande
dame qu?elle est ; ainsi n?ayez pas l?air d?en rire.
En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau ?
travers la grande salle ? manger, et disparut dans un corridor,
effray?e de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes
du salon.
Grandchamp sՎtait ? peine aper?u de ce qu?elle avait dit, et
semblait ne s?occuper que des appr?ts du d?ner ; il remplissait
les devoirs importants de ma?tre d?h?tel, et jetait le regard le
plus s?v?re sur les domestiques, pour voir s?ils ?taient tous ?
leur poste, se pla?ant lui-m?me derri?re la chaise du fils a?n?
de la maison, lorsque tous les habitants du ch?teau entr?rent
successivement dans la salle : onze personnes, hommes et
femmes, se plac?rent ? table. La mar?chale avait pass? la der-
ni?re, donnant le bras ? un beau vieillard v?tu magnifique-
ment, qu?elle fit placer ? sa gauche. Elle s?assit dans un grand
fauteuil dor?, au milieu de la table, dont la forme ?tait un carr?
long. Un autre si?ge un peu plus orn? ?tait ? sa droite, mais il
resta vide. Le jeune marquis d?Effiat, plac? en face de sa m?re,
devait l?aider ? faire les honneurs ; il n?avait pas plus de vingt
ans, et son visage ?tait assez insignifiant ; beaucoup de gravit?
et des mani?res distingu?es annon?aient pourtant un naturel
sociable, mais rien de plus. Sa jeune s?ur de quatorze ans,
deux gentilshommes de la province, trois jeunes seigneurs Ita-
liens de la suite de Marie de Gonzague (duchesse de Mantoue),
une demoiselle de compagnie, gouvernante de la jeune fille du
mar?chal, et un abb? du voisinage, vieux et fort sourd, compo-
saient l?assembl?e. Une place ? gauche du fils a?n? restait va-
cante encore.
14

La mar?chale, avant de s?asseoir, fit le signe de la croix, et
dit le Benedicite ? haute voix : tout le monde y r?pondit en fai-
sant le signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage
s?est conserv? en France dans beaucoup de familles jusquՈ la
R?volution de 1789 ; quelques-unes l?ont encore, mais plus en
province quՈ Paris, et non sans quelque embarras et quelque
phrase pr?liminaire sur le bon temps, accompagn?s d?un sou-
rire d?excuse, quand il se pr?sente un ?tranger : car il est trop
vrai que le bien a aussi sa rougeur.
La mar?chale ?tait une femme d?une taille imposante, dont
les yeux grands et bleus ?taient d?une beaut? remarquable.
Elle ne paraissait pas avoir atteint encore quarante-cinq ans ;
mais, abattue par le chagrin, elle marchait avec lenteur et ne
parlait qu?avec peine, fermant les yeux et laissant tomber sa
t?te sur sa poitrine pendant un moment, lorsqu?elle avait ?t?
forc?e dՎlever la voix. Alors sa main appuy?e sur son sein
montrait qu?elle ressentait une vive douleur. Aussi vit-elle avec
satisfaction que le personnage plac? ? gauche, s?emparant,
sans en ?tre pri? par personne, du d? de la conversation, le tint
avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas. CՎtait
le vieux mar?chal de Bassompierre ; il avait conserv? sous ses
cheveux blancs un air de vivacit? et de jeunesse fort ?trange ?
voir ; ses mani?res nobles et polies avaient quelque chose
d?une galanterie surann?e comme son costume, car il portait
une fraise ? la Henry IV et les manches taillad?es ? la mani?re
du dernier r?gne, ridicule impardonnable aux yeux des beaux
de la cour. Cela ne nous para?t pas plus singulier qu?autre
chose ? pr?sent ; mais il est convenu que dans chaque si?cle on
rira de l?habitude de son p?re, et je ne vois gu?re que les
Orientaux qui ne soient pas attaqu?s de ce mal.
L?un des gentilshommes italiens avait ? peine fait une ques-
tion au mar?chal sur ce qu?il pensait de la mani?re dont le Car-
dinal traitait la fille du duc de Mantoue, que celui-ci sՎcria
dans son langage familier :
? Et corbleu ! monsieur, ? qui parlez-vous ? Puis-je rien com-
prendre ? ce r?gime nouveau sous lequel vit la France ? Nous
autres vieux compagnons d?armes du feu roi, nous entendons
mal la langue que parle la cour nouvelle, et elle ne sait plus la
n?tre. Que dis-je ? on n?en parle aucune dans ce triste pays,
car tout le monde s?y tait devant le Cardinal ; cet orgueilleux
15

petit vassal nous regarde comme de vieux portraits de famille,
et de temps en temps il en retranche la t?te ; mais la devise y
reste toujours, heureusement. N?est-il pas vrai, mon cher Puy-
Laurens ?
Ce convive ?tait ? peu pr?s du m?me ?ge que le mar?chal ;
mais, plus grave et plus circonspect que lui, il r?pondit
quelques mots vagues, et fit un signe ? son contemporain pour
lui faire remarquer lՎmotion d?sagr?able qu?il avait fait ?prou-
ver ? la ma?tresse de la maison en lui rappelant la mort r?cente
de son mari, et en parlant ainsi du ministre son ami ; mais ce
fut en vain, car Bassompierre, content du signe de demi-appro-
bation, vida d?un trait un fort grand verre de vin, rem?de qu?il
vante dans ses M?moires comme parfait contre la peste et la
r?serve, et, se penchant en arri?re pour en recevoir un autre
de son ?cuyer, sՎtablit plus carr?ment que jamais sur sa
chaise et dans ses id?es favorites.
? Oui, nous sommes tous de trop ici : je le dis l?autre jour ?
mon cher duc de Guise, qu?ils ont ruin?. On compte les minutes
qui nous restent ? vivre, et l?on secoue notre sablier pour le h?-
ter. Quand M. le Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre
de nos grandes figures qui ne quittaient pas les c?t?s du feu
roi, il sent bien qu?il ne peut pas mouvoir ces statues de fer, et
qu?il y fallait la main du grand homme ; il passe vite et n?ose
pas se m?ler ? nous, qui ne le craignons pas. Il croit toujours
que nous conspirons, et, ? l?heure qu?il est, on dit qu?il est
question de me mettre ? la Bastille.
? Eh ! monsieur le mar?chal, qu?attendez-vous pour partir ?
dit l?Italien ; je ne vois que la Flandre qui vous puisse ?tre un
abri.
? Ah ! monsieur, vous ne me connaissez gu?re ; au lieu de
fuir, j?ai ?t? trouver le roi avant son d?part, et je lui ai dit que
cՎtait afin qu?on n?e?t pas la peine de me chercher, et que si je
savais o? il veut m?envoyer, j?irais moi-m?me sans qu?on m?y
men?t. Il a ?t? aussi bon que je m?y attendais, et m?a dit :
? Comment, vieil ami, aurais-tu la pens?e que je le voulusse
faire ? Tu sais bien que je t?aime. ?
? Ah ! mon cher mar?chal, je vous fais compliment, dit ma-
dame d?Effiat d?une voix douce, je reconnais la bont? du roi ?
ce mot-l? : il se souvient de la tendresse que le roi son p?re
avait pour vous : il me semble m?me qu?il vous a accord? tout
16

ce que vous vouliez pour les v?tres, ajouta-t-elle avec insinua-
tion, pour le remettre dans la voie de lՎloge et le tirer du m?-
contentement qu?il avait entam? si hautement.
? Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux recon-
na?tre ses vertus que Fran?ois de Bassompierre ; je lui serai fi-
d?le jusquՈ la fin, parce que je me suis donn? corps et biens ?
son p?re dans un bal ; et je jure que, de mon consentement du
moins, personne de ma famille ne manquera ? son devoir en-
vers le roi de France. Quoique les Bestein soient ?trangers et
Lorrains, mordieu ! une poign?e de main de Henry IV nous a
conquis pour toujours : ma plus grande douleur a ?t? de voir
mon fr?re mourir au service de l?Espagne, et je viens dՎcrire ?
mon neveu que je le d?sh?riterais s?il passait ? l?empereur,
comme le bruit en a couru.
Un des gentilshommes, qui n?avait rien dit encore, et que l?on
pouvait remarquer ? la profusion des n?uds de rubans et d?ai-
guillettes qui couvraient son habit, et ? l?ordre de Saint-Michel
dont le cordon noir ornait son cou, s?inclina en disant que
cՎtait ainsi que tout sujet fid?le devait parler.
? Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le
mar?chal, en qui revint le souvenir de ses anc?tres ; les gens
de notre sang sont sujets par le c?ur, car Dieu nous a fait
na?tre tout aussi bien seigneurs de nos terres que le roi l?est
des siennes. Quand je suis venu en France, cՎtait pour me pro-
mener, et suivi de mes gentilshommes et de mes pages. Je
m?aper?ois que plus nous allons, plus on perd cette id?e, et
surtout ? la cour. Mais voil? un jeune homme qui arrive bien ?
propos pour m?entendre.
La porte s?ouvrit en effet, et l?on vit entrer un jeune homme
d?une assez belle taille ; il ?tait p?le, ses cheveux ?taient
bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant : cՎtait Henry
d?Effiat, marquis de CINQ-MARS (nom tir? d?une terre de fa-
mille) ; son costume et son manteau court ?taient noirs ; un
collet de dentelle tombait sur son cou jusqu?au milieu de sa
poitrine ; de petites bottes fortes tr?s-?vas?es et ses ?perons
faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu?on l?en-
tend?t venir de loin. Il marcha droit ? la mar?chale d?Effiat en
la saluant profond?ment, et lui baisa la main. ? Eh bien ! Hen-
ry, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils pr?ts ? ? quelle heure
partez-vous ? ? Apr?s le d?ner, sur-le-champ, madame, si vous
17

permettez, dit-il ? sa m?re avec le c?r?monieux respect du
temps. Et, passant derri?re elle, il fut saluer M. de Bassom-
pierre, avant de s?asseoir ? la gauche de son fr?re a?n?.
? Eh bien, dit le mar?chal tout en d?nant de fort bon app?tit,
vous allez partir, mon enfant ; vous allez ? la cour ; c?est un
terrain glissant aujourd?hui. Je regrette pour vous qu?il ne soit
pas rest? ce qu?il ?tait. La cour autrefois nՎtait autre chose
que le salon du roi, o? il recevait ses amis naturels ; les nobles
des grandes maisons, ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui
montrer leur d?vouement et leur amiti?, jouaient leur argent
avec lui et l?accompagnaient dans ses parties de plaisir, mais
ne recevaient rien de lui que la permission de conduire leurs
vassaux se faire casser la t?te avec eux pour son service. Les
honneurs que recevait un homme de qualit? ne l?enrichissaient
gu?re, car il les payait de sa bourse ; j?ai vendu une terre ?
chaque grade que j?ai re?u ; le titre de colonel g?n?ral des
Suisses m?a co?t? quatre cent mille ?cus, et le bapt?me du roi
actuel me fit acheter un habit de cent mille francs.
? Ah ! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la ma?-
tresse de la maison, que rien ne vous y for?ait : nous avons en-
tendu parler de la magnificence de votre habit de perles ; mais
je serais tr?s-f?ch?e qu?il f?t encore de mode d?en porter de
pareils.
? Ah ! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de
magnificence ne reviendra plus. Nous faisions des folies sans
doute, mais elles prouvaient notre ind?pendance ; il est clair
qu?alors on n?e?t pas enlev? au roi des serviteurs que l?amour
seul attachait ? lui, et dont les couronnes de duc ou de marquis
avaient autant de diamants que sa couronne ferm?e. Il est vi-
sible aussi que l?ambition ne pouvait s?emparer de toutes les
classes, puisque de semblables d?penses ne pouvaient sortir
que des mains riches, et que l?or ne vient que des mines. Les
grandes maisons que l?on d?truit avec tant d?acharnement
nՎtaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun em-
ploi du gouvernement, tenaient leur place ? la cour par leur
propre poids, existaient de leur propre ?tre, et disaient comme
l?une d?elles : Prince ne daigne , Rohan je suis . Il en ?tait de
m?me de toute famille noble ? qui sa noblesse suffisait, et que
le roi relevait lui-m?me en ?crivant ? l?un de mes amis :
18

L?argent n?est pas chose commune entre gentilshommes
comme vous et moi .
? Mais, monsieur le mar?chal, interrompit froidement et avec
beaucoup de politesse M. de Launay, qui peut-?tre avait des-
sein de lՎchauffer, cette ind?pendance a produit aussi bien
des guerres civiles et des r?voltes comme celles de
M. de Montmorency.
? Corbleu ! monsieur, je ne puis entendre parler ainsi ! dit le
fougueux mar?chal en sautant sur son fauteuil. Ces r?voltes et
ces guerres, monsieur, nՙtaient rien aux lois fondamentales de
lՃtat, et ne pouvaient pas plus renverser le tr?ne que ne le fe-
rait un duel. De tous ces grands chefs de parti il n?en est pas
un qui n?e?t mis sa victoire aux pieds du roi s?il e?t r?ussi, sa-
chant bien que tous les autres seigneurs aussi grands que lui
l?eussent abandonn? ennemi du souverain l?gitime. Nul ne
s?est arm? que contre une faction et non contre l?autorit? sou-
veraine, et, cet accident d?truit, tout f?t rentr? dans l?ordre.
Mais qu?avez-vous fait en nous ?crasant ? vous avez cass? les
bras du tr?ne et ne mettrez rien ? leur place. Oui, je n?en doute
plus ? pr?sent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en en-
tier, la grande noblesse quittera et perdra ses terres, et, ces-
sant dՐtre la grande propri?t?, cessera dՐtre une puissance ;
la cour n?est d?j? plus qu?un palais o? l?on sollicite : elle de-
viendra plus tard une antichambre, quand elle ne se compose-
ra plus que des gens de la suite du roi ; les grands noms com-
menceront par ennoblir des charges viles ; mais, par une ter-
rible r?action, ces charges finiront par avilir les grands noms.
?trang?re ? ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par
les emplois qu?elle aura re?us, et si les peuples, sur lesquels
elle n?aura plus d?influence, veulent se r?volter?
? Que vous ?tes sinistre aujourd?hui, mar?chal ! interrompit
la marquise. J?esp?re que ni moi ni mes enfants ne verrons ces
temps-l?. Je ne reconnais plus votre caract?re enjou? ? toute
cette politique ; je m?attendais ? vous entendre donner des
conseils ? mon fils. Eh bien ! Henry, qu?avez-vous donc ? vous
?tes bien distrait.
Cinq-Mars, les yeux attach?s sur la grande crois?e de la salle
? manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu?il
avait sous les yeux. Le soleil ?tait dans toute sa splendeur et
colorait les sables de la Loire, les arbres et les gazons d?or et
19

dՎmeraude ; le ciel ?tait d?azur, les flots d?un jaune transpa-
rent, les ?les d?un vert plein dՎclat ; derri?re leurs t?tes arron-
dies, on voyait sՎlever les grandes voiles latines des bateaux
marchands comme une flotte en embuscade. ? ? nature, na-
ture ! se disait-il, belle nature, adieu ! Bient?t mon c?ur ne se-
ra plus assez simple pour te sentir, et tu ne plairas plus quՈ
mes yeux ; ce c?ur est d?j? br?l? par une passion profonde, et
le r?cit des int?r?ts des hommes y jette un trouble inconnu : il
faut donc entrer dans ce labyrinthe ; je m?y perdrai peut-?tre,
mais pour Marie?
Se r?veillant alors au mot de sa m?re, et craignant de mon-
trer un regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille :
? Je songeais, madame, ? la route que je vais prendre pour al-
ler ? Perpignan, et aussi ? celle qui me ram?nera chez vous.
? N?oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d?aller ? Lou-
dun voir votre ancien gouverneur, notre bon abb? Quillet ; il
vous donnera d?utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec
le duc de Bouillon ; et, d?ailleurs, quand il ne vous serait pas
tr?s-n?cessaire, c?est une marque de d?f?rence que vous lui
devez bien.
? C?est donc au si?ge de Perpignan que vous vous rendez,
mon ami ? r?pondit le vieux mar?chal, qui commen?ait ? trou-
ver qu?il ?tait rest? bien longtemps dans le silence. Ah ! c?est
bien heureux pour vous. Peste ! un si?ge ! c?est un joli d?but :
j?aurais donn? bien des choses pour en faire un avec le feu roi
? mon arriv?e ? sa cour ; j?aurais mieux aim? m?y faire arra-
cher les entrailles du ventre quՈ un tournoi, comme je fis.
Mais on ?tait en paix, et je fus oblig? d?aller faire le coup de
pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois, pour
ne pas affliger ma famille par mon d?s?uvrement. Du reste, je
souhaite que Sa Majest? vous re?oive d?une mani?re aussi ai-
mable que son p?re me re?ut. Certes, le roi est brave et bon ;
mais on l?a habitu? malheureusement ? cette froide ?tiquette
espagnole qui arr?te tous les mouvements du c?ur ; il contient
lui-m?me et les autres par cet abord immobile et cet aspect de
glace : pour moi, j?avoue que j?attends toujours l?instant du d?-
gel, mais en vain. Nous ?tions accoutum?s ? d?autres mani?res
par ce spirituel et simple Henry, et nous avions du moins la li-
bert? de lui dire que nous l?aimions.
20

Cinq-Mars, les yeux fix?s sur ceux de Bassompierre, comme
pour se contraindre lui-m?me ? faire attention ? ses discours,
lui demanda quelle ?tait la mani?re de parler du feu roi.
? Vive et franche, dit-il. Quelque temps apr?s mon arriv?e en
France, je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort ? Fontai-
nebleau ; car il voulait, disait-il, me gagner mes pi?ces d?or et
mes belles portugaises. Il me demanda ce qui m?avait fait venir
dans ce pays. ? Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis
point venu ? dessein de m?embarquer ? votre service, mais
bien pour passer quelque temps ? votre cour, et de l? ? celle
d?Espagne ; mais vous m?avez tellement charm?, que, sans al-
ler plus loin, si vous vouiez de mon service, je m?y voue jusquՈ
la mort. ? Alors il m?embrassa, et m?assura que je n?eusse pu
trouver un meilleur ma?tre, qui m?aim?t plus ; h?las !? je l?ai
bien ?prouv?? et moi je lui ai tout sacrifi?, jusquՈ mon amour,
et j?aurais fait plus encore, s?il se pouvait faire plus que de re-
noncer ? M lle
de Montmorency.
Le bon mar?chal avait les yeux attendris ; mais le jeune mar-
quis d?Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s?emp?cher
de sourire en pensant qu?alors la princesse de Cond? nՎtait
rien moins que jeune et jolie. Cinq-Mars s?aper?ut de ces
signes d?intelligence, et rit aussi, mais d?un rire amer. ? Est-il
donc vrai, se disait-il, que les passions puissent avoir la desti-
n?e des modes, et que peu d?ann?es puissent frapper du m?me
ridicule un habit et un amour ? Heureux celui qui ne survit pas
? sa jeunesse, ? ses illusions, et qui emporte dans la tombe tout
son tr?sor !
Mais, rompant encore avec effort le cours m?lancolique de
ses id?es, et voulant que le bon mar?chal ne l?t rien de d?plai-
sant sur le visage de ses h?tes :
? On parlait donc alors avec beaucoup de libert? au roi
Henry ? dit-il. Peut-?tre aussi au commencement de son r?gne
avait-il besoin dՎtablir ce ton-l? ; mais, lorsqu?il fut le ma?tre,
changea-t-il ?
? Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa dՐtre le m?me
jusqu?au dernier jour ; il ne rougissait pas dՐtre un homme, et
parlait ? des hommes avec force et sensibilit?. Eh ! mon Dieu !
je le vois encore embrassant le duc de Guise en carrosse, le
jour m?me de sa mort ; il m?avait fait une de ses spirituelles
plaisanteries, et le duc lui dit : ? Vous ?tes ? mon gr? un des
21

plus agr?ables hommes du monde, et notre destin portait que
nous fussions l?un ? l?autre ; car, si vous n?eussiez ?t? qu?un
homme ordinaire, je vous aurais pris ? mon service, ? quelque
prix que c?e?t ?t? ; mais, puisque Dieu vous a fait na?tre un
grand roi, il fallait bien que je fusse ? vous. ? Ah ! grand
homme ! tu l?avais bien dit, sՎcria Bassompierre les larmes
aux yeux, et peut-?tre un peu anim? par les fr?quentes rasades
qu?il se versait : ? Quand vous m?aviez perdu , vous conna?trez
ce que je valais . ?
Pendant cette sortie les diff?rents personnages de la table
avaient pris des attitudes diverses, selon leurs r?les dans les
affaires publiques. L?un des Italiens affectait de causer et de
rire tout bas avec la jeune fille de la mar?chale ; l?autre prenait
soin du vieux abb? sourd, qui, mettant une main derri?re son
oreille pour mieux entendre, ?tait le seul qui e?t l?air attentif ;
Cinq-Mars avait repris sa distraction m?lancolique apr?s avoir
lanc? le mar?chal, comme on regarde ailleurs apr?s avoir jet?
une balle ? la paume, jusquՈ ce qu?elle revienne ; son fr?re a?-
n? faisait les honneurs de la table avec le m?me calme ; Puy-
Laurens regardait avec soin la ma?tresse de la maison : il ?tait
tout au duc d?Orl?ans et craignait le Cardinal ; pour la mar?-
chale, elle avait l?air afflig? et inquiet ; souvent des mots rudes
lui avaient rappel? ou la mort de son mari ou le d?part de son
fils ; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre
lui-m?me qu?il ne se comprom?t, et l?avait pouss? plusieurs fois
en regardant M. de Launay, qu?elle connaissait peu, et qu?elle
avait quelque raison de croire d?vou? au premier ministre ;
mais avec un homme de ce caract?re, de tels avertissements
?taient inutiles ; il eut l?air de n?y point faire attention ; et, au
contraire, ?crasant ce gentilhomme de ses regards hardis et du
son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui et de lui adres-
ser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air d?indiff?rence
et de politesse consentante qu?il ne quitta pas jusqu?au mo-
ment o?, les deux battants ?tant ouverts, on annon?a mademoi-
selle la duchesse de Mantoue .
Les propos que nous venons de transcrire longuement furent
pourtant assez rapides, et le d?ner nՎtait pas ? la moiti? quand
l?arriv?e de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle
?tait petite, mais fort bien faite, et quoique ses yeux et ses che-
veux fussent tr?s-noirs, sa fra?cheur ?tait ?blouissante comme
22

la beaut? de sa peau. La mar?chale fit le geste de se lever pour
son rang, et l?embrassa sur le front pour sa bont? et son bel
?ge.
? Nous vous avons attendue longtemps aujourd?hui, ch?re
Marie, lui dit-elle en la pla?ant pr?s d?elle ; vous me restez heu-
reusement pour remplacer un de mes enfants qui part.
La jeune duchesse rougit, et baissa la t?te et les yeux pour
qu?on ne v?t pas leur rougeur, et dit d?une voix timide : ? Ma-
dame, il le faut bien, puisque vous remplacez ma m?re aupr?s
de moi. Et un regard fit p?lir Cinq-Mars ? l?autre bout de la
table.
Cette arriv?e changea la conversation ; elle cessa dՐtre g?-
n?rale, et chacun parla bas ? son voisin. Le mar?chal seul
continuait ? dire quelques mots de la magnificence de l?an-
cienne cour, et de ses guerres en Turquie, et des tournois, et
de l?avarice de la cour nouvelle ; mais, ? son grand regret, per-
sonne ne relevait ses paroles, et on allait sortir de table,
lorsque l?horloge ayant sonn? deux heures, cinq chevaux pa-
rurent dans la grande cour : quatre seulement ?taient mont?s
par des domestiques en manteaux et bien arm?s ; l?autre che-
val, noir et tr?s-vif, ?tait tenu en main par le vieux Grand-
champ : cՎtait celui de son jeune ma?tre.
? Ah ! ah ! sՎcria Bassompierre, voil? notre cheval de ba-
taille tout sell? et brid? ; allons, jeune homme, il faut dire
comme notre vieux Marot :
Adieu la Court, adieu les dames !
Adieu les filles et les femmes !
Adieu vous dy pour quelque temps ;
Adieu vos plaisans passe-temps ;
Adieu le bal, adieu la dance,
Adieu mesure, adieu cadance,
Tabourins, Hauts-bois, Violons,
PuisquՈ l? guerre nous allons.
Ces vieux vers et l?air du mar?chal faisaient rire toute la
table hormis trois personnes.
? J?sus-Dieu ! il me semble, continua-t-il, que je n?ai que dix-
Sept ans comme lui ; il va nous revenir tout brod?, madame, il
faut laisser son fauteuil vacant.
Ici tout ? coup la mar?chale p?lit, sortit de table en fondant
en larmes, et tout le monde se leva avec elle : elle ne put faire
23

que deux pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et
sa fille et la jeune duchesse l?entour?rent avec une vive inqui?-
tude, et d?m?l?rent parmi des ?touffements et des pleurs
qu?elle voulait retenir : ? Pardon !? mes amis? c?est une fo-
lie? un enfantillage? mais je suis si faible ? pr?sent, que je
n?en ai pas ?t? ma?tresse. Nous ?tions treize ? table, et c?est
vous qui en avez ?t? cause, ma ch?re duchesse. Mais c?est bien
mal ? moi de montrer tant de faiblesse devant lui. Adieu, mon
enfant, donnez-moi votre front ? baiser, et que Dieu vous
conduise ! Soyez digne de votre nom et de votre p?re.
Puis, comme a dit Hom?re, riant sous les pleurs , elle se leva
en le poussant et disant : ? Allons, que je vous voie ? cheval,
bel ?cuyer !
Le silencieux voyageur baisa les mains de sa m?re et la salua
ensuite profond?ment ; il s?inclina aussi devant la duchesse
sans lever les yeux ; puis, embrassant son fr?re a?n?, serrant la
main au mar?chal et baisant le front de sa jeune s?ur presque
? la fois, il sortit et dans un instant fut ? cheval. Tout le monde
se mit aux fen?tres qui donnaient sur la cour, except? madame
d?Effiat, encore assise et souffrante.
? Il part au galop ; c?est bon signe, dit en riant le mar?chal.
? Ah ! Dieu ! cria la jeune princesse en se retirant de la
crois?e.
? Qu?est-ce donc ? dit la m?re.
? Ce n?est rien, ce n?est rien, dit M. de Launay : le cheval de
monsieur votre fils s?est abattu sous la porte, mais il l?a bient?t
relev? de la main : tenez, le voil? qui salue de la route.
? Encore un pr?sage funeste ! dit la marquise en se retirant
dans ses appartements.
Chacun l?imita en se taisant ou en parlant bas.
La journ?e fut triste et le souper silencieux au ch?teau de
Chaumont.
Quand vinrent dix heures du soir, le vieux mar?chal, conduit
par son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voi-
sine de la porte et oppos?e ? la rivi?re. La chaleur ?tait ex-
tr?me ; il ouvrit la fen?tre, et, s?enveloppant d?une vaste robe
de soie, pla?a un flambeau pesant sur une table et voulut res-
ter seul. Sa crois?e donnait sur la plaine, que la lune dans son
premier quartier nՎclairait que d?une lumi?re incertaine ; le
ciel se chargeait de nuages ?pais, et tout disposait ? la
24

m?lancolie. Quoique Bassompierre n?e?t rien de r?veur dans le
caract?re, la tournure qu?avait prise la conversation du d?ner
lui revint ? la m?moire, et il se mit ? repasser en lui-m?me
toute sa vie, et les tristes changements que le nouveau r?gne y
avait apport?s, r?gne qui semblait avoir souffl? sur lui un vent
d?infortune : la mort d?une s?ur ch?rie, les d?sordres de l?h?ri-
tier de son nom, les pertes de ses terres et de sa faveur, la fin
r?cente de son ami, le mar?chal d?Effiat, dont il occupait la
chambre, toutes ces pens?es lui arrach?rent un soupir involon-
taire ; il se mit ? la fen?tre pour respirer.
En ce moment, il crut entendre du c?t? du bois la marche
d?une troupe de chevaux ; mais le vent qui vint ? augmenter le
dissuada de cette premi?re pens?e, et, tout bruit cessant tout ?
coup, il l?oublia. Il regarda encore quelque temps tous les feux
du ch?teau, qui sՎteignirent successivement apr?s avoir ser-
pent? dans les ogives des escaliers et r?d? dans les cours et les
?curies ; retombant ensuite sur son grand fauteuil de tapisse-
rie, le coude appuy? sur la table, il se livra profond?ment ? ses
r?flexions ; et bient?t apr?s tirant de son sein un m?daillon
qu?il y cachait suspendu ? un ruban noir : ? Viens, mon bon et
vieux ma?tre, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis si
souvent ; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d?un ami
v?ritable ; viens, grand homme, me consulter sur l?ambitieuse
Autriche ; viens, inconstant chevalier, me parler de la bonho-
mie de ton amour et de la bonne foi de ton infid?lit? ; viens, h?-
ro?que soldat, me crier encore que je t?offusque au combat ;
ah ! que ne l?ai-je fait dans Paris ! que n?ai-je re?u ta blessure !
Avec ton sang, le monde a perdu les bienfaits de ton r?gne
interrompu?
Les larmes du mar?chal troublaient la glace du large m?-
daillon, et il les effa?ait par de respectueux baisers, quand sa
porte ouverte brusquement le fit sauter sur son ?p?e.
? Qui va l? ? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus
grande quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau ? la
main, s?avan?a jusquՈ lui, et lui dit avec embarras :
? Monsieur le mar?chal, c?est le c?ur navr? de douleur que
je me vois forc? de vous dire que le roi m?a command? de vous
arr?ter. Un carrosse vous attend ? la grille avec trente mous-
quetaires de M. le Cardinal-duc.
25

Bassompierre ne sՎtait point lev?, et avait encore le m?-
daillon dans la main gauche et lՎp?e dans l?autre main ; il la
tendit d?daigneusement ? cet homme, et lui dit :
? Monsieur, je sais que j?ai v?cu trop longtemps, et c?est ?
quoi je pensais ; c?est au nom de ce grand Henry que je remets
paisiblement cette ?p?e ? son fils. Suivez-moi.
Il accompagna ces mots d?un regard si ferme, que de Launay
fut atterr? et le suivit en baissant la t?te, comme si lui-m?me
e?t ?t? arr?t? par le noble vieillard, qui, saisissant un flam-
beau, sortit de la cour et trouva toutes les portes ouvertes par
des gardes ? cheval, qui avaient effray? les gens du ch?teau,
au nom du roi, et ordonn? le silence. Le carrosse ?tait pr?par?
et partit rapidement, suivi de beaucoup de chevaux. Le mar?-
chal, assis ? c?t? de M. de Launay, commen?ait ? s?endormir,
berc? par le mouvement de la voiture, lorsqu?une voix forte
cria au cocher : Arr?te ! et, comme il poursuivait, un coup de
pistolet partit? Les chevaux s?arr?t?rent. ? Je d?clare, mon-
sieur, que ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre.
Puis, mettant la t?te ? la porti?re, il vit qu?il se trouvait dans un
petit bois et un chemin trop ?troit pour que les chevaux
pussent passer ? droite ou ? gauche de la voiture, avantage
tr?s-grand pour les agresseurs, puisque les mousquetaires ne
pouvaient avancer ; il cherchait ? voir ce qui se passait, lors-
qu?un cavalier, ayant ? la main une longue ?p?e dont il parait
les coups que lui portait un garde, s?approcha de la porti?re en
criant : Venez , venez , monsieur le mar?chal .
? Eh quoi ! c?est vous, ?tourdi d?Henry, qui faites de ces esca-
pades ? Messieurs, messieurs, laissez-le, c?est un enfant.
Et de Launay ayant cri? aux mousquetaires de le quitter, on
eut le temps de se reconna?tre.
? Et comment diable ?tes-vous ici ? reprit Bassompierre ; je
vous croyais ? Tours, et m?me bien plus loin, si vous aviez fait
votre devoir, et vous voil? revenu pour faire une folie ?
? Ce nՎtait point pour vous que je revenais seul ici, c?est
pour affaire secr?te, dit Cinq-Mars plus bas ; mais, comme je
pense bien qu?on vous m?ne ? la Bastille, je suis s?r que vous
n?en direz rien ; c?est le temple de la discr?tion. Cependant, si
vous aviez voulu, continua-t-il tr?s-haut, je vous aurais d?livr?
de ces messieurs dans ce bois o? un cheval ne pouvait remuer ;
? pr?sent il n?est plus temps. Un paysan m?avait appris l?insulte
26

faite ? nous plus quՈ vous par cet enl?vement dans la maison
de mon p?re.
? C?est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respec-
ter ses volont?s ; gardez cette ardeur pour son service ; je vous
en remercie cependant de bon c?ur ; touchez l?, et laissez-moi
continuer ce joli voyage.
De Launay ajouta : ? Il m?est permis d?ailleurs de vous dire,
monsieur de Cinq-Mars, que je suis charg? par le roi m?me
d?assurer monsieur le mar?chal qu?il est fort afflig? de ceci,
mais que c?est de peur qu?on ne le porte ? mal faire qu?il le prie
de demeurer quelques jours ? la Bastille 3
.
Bassompierre reprit en riant tr?s-haut : ? Vous voyez, mon
ami, comment on met les jeunes gens en tutelle ; ainsi prenez
garde ? vous.
? Eh bien, soit, partez donc, dit Henry, je ne ferai plus le che-
valier errant pour les gens malgr? eux. Et, rentrant dans le
bois pendant que la voiture repartait au grand trot, il prit par
des sentiers d?tourn?s le chemin du ch?teau.
Ce fut au pied de la tour de l?ouest qu?il s?arr?ta. Il ?tait seul
en avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descen-
dit point de cheval ; mais s?approchant du mur de mani?re ? y
coller sa botte, il souleva la jalousie d?une fen?tre du rez-de-
chauss?e, faite en forme de herse, comme on en voit encore
dans quelques vieux b?timents.
Il ?tait alors plus de minuit, et la lune sՎtait cach?e. Tout
autre que le ma?tre de la maison n?e?t jamais su trouver son
chemin par une obscurit? si grande. Les tours et les toits ne
formaient qu?une masse noire qui se d?tachait ? peine sur le
ciel un peu plus transparent ; aucune lumi?re ne brillait dans
toute la maison endormie. Cinq-Mars, cach? sous un chapeau ?
larges bords et un grand manteau, attendait avec anxi?t?.
Qu?attendait-il ? quՎtait-il revenu chercher ? Un mot d?une
voix qui se fit entendre tr?s-bas derri?re la crois?e :
? Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars ?
? H?las ! qui serait-ce ? qui reviendrait comme un malfaiteur
toucher la maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore
adieu ? sa m?re ? qui reviendrait pour se plaindre du pr?sent,
sans rien attendre de l?avenir, si ce ?tait moi ?
3. Il y resta douze ans.
27

La voix douce se troubla, et il fut ais? d?entendre que des
pleurs accompagnaient sa r?ponse : ? H?las ! Henry, de quoi
vous plaignez-vous ? n?ai-je pas fait plus et bien plus que je ne
devais ? Est-ce ma faute si mon malheur voulu qu?un prince
souverain f?t mon p?re ? peut-on choisir son berceau ? et dit-
on : ? Je na?trai berg?re ? ? Vous savez bien quelle est toute
l?infortune d?une princesse : on lui ?te son c?ur en naissant,
toute la terre est avertie de son ?ge, un trait? la c?de comme
une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que je vous
connais, que n?ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur et
mՎloigner des tr?nes ! Depuis deux ans j?ai lutt? en vain
contre ma mauvaise fortune, qui me s?pare de vous, et contre
vous, qui me d?tournez de mes devoirs. Vous savez bien, j?ai
d?sir? qu?on me cr?t morte ; que dis-je ? j?ai presque souhait?
des r?volutions ! J?aurais peut-?tre b?ni le coup qui m?e?t ?t?
mon rang, comme j?ai remerci? Dieu lorsque mon p?re fut ren-
vers? ; mais la cour sՎtonne, la reine me demande ; nos r?ves
sont ?vanouis, Henry, notre sommeil a ?t? trop long ;
r?veillons-nous avec courage. Ne songez plus ? ces deux belles
ann?es : oubliez tout pour ne vous souvenir que de notre
grande r?solution ; n?ayez qu?une seule pens?e, soyez ambi-
tieux par? ambitieux pour moi?
? Faut-il donc oublier tout, ? Marie ? dit Cinq-Mars avec
douceur.
Elle h?sita?
? Oui, tout ce que j?ai oubli? moi-m?me, reprit-elle. Puis un
instant apr?s elle continua avec vivacit? :
? Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soir?es, et
m?me nos promenades de lՎtang et du bois ; mais souvenez-
vous de l?avenir ; partez. Votre p?re ?tait mar?chal, soyez plus,
conn?table, prince. Partez, vous ?tes jeune, noble, riche, brave,
aim??
? Pour toujours ? dit Henry.
? Pour la vie et lՎternit?.
Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, sՎcria :
? Eh bien ! j?en jure par la Vierge dont vous portez le nom,
vous serez ? moi, Marie, ou ma t?te tombera sur lՎchafaud.
? ? ciel ! que dites-vous ! sՎcria-t-elle en prenant sa main
avec une main blanche qui sortit de la fen?tre. Non, vos efforts
ne seront jamais coupables, jurez-le moi ; vous n?oublierez
28

jamais que le roi de France est votre ma?tre ; aimez-le plus que
tout, apr?s celle pourtant qui vous sacrifiera tout, et vous at-
tendra en souffrant. Prenez cette petite croix d?or ; mettez-la
sur votre c?ur, elle a re?u beaucoup de mes larmes. Songez
que si jamais vous ?tiez coupable envers le roi, j?en verserais
de bien plus am?res. Donnez-moi cette bague que je vois briller
? votre doigt. ? Dieu ! ma main et la v?tre sont toutes rouges
de sang !
? Qu?importe ! il n?a pas coul? pour vous ; n?avez-vous rien
entendu il y a une heure ?
? Non ; mais ? pr?sent n?entendez-vous rien vous-m?me ?
? Non, Marie, si ce n?est un oiseau de nuit sur la tour.
? On a parl? de nous, j?en suis s?re. Mais d?o? vient donc ce
sang ? Dites vite, et partez.
? Oui, je pars ; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu,
ange c?leste, je vous invoquerai. L?amour a vers? l?ambition
dans mon c?ur comme un poison br?lant ; oui, je le sens pour
la premi?re fois, l?ambition peut ?tre ennoblie par son but.
Adieu, je vais accomplir ma destin?e.
? Adieu ! mais songez ? la mienne.
? Peuvent-elles se s?parer ?
? Jamais, sՎcria Marie, que par la mort !
? Je crains plus encore l?absence, dit Cinq-Mars.
? Adieu ! je tremble ; adieu ! dit la voix ch?rie. Et la fen?tre
s?abaissa lentement sur les deux mains encore unies.
Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s?agiter
en hennissant ; son ma?tre inquiet lui permit de partir au ga-
lop, et bient?t ils furent rendus dans la ville de Tours, que les
clochers de Saint-Gatien annon?aient de loin.
Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son
jeune seigneur, et gronda de voir qu?il ne voulait pas se cou-
cher. Toute l?escorte partit, et cinq jours apr?s entra dans la
vieille cit? de Loudun en Poitou silencieusement et sans
?v?nement.
29

Chapitre
2
LA RUE
Je m?avan?ais d?un pas p?nible et mal assur?
vers le but de ce convoi tragique.
CH. NODIER, Smarra .
Ce r?gne dont nous vous voulons peindre quelques ann?es,
r?gne de faiblesse qui fut comme une ?clipse de la couronne
entre les splendeurs de Henry IV et de Louis le Grand, afflige
les yeux qui le contemplent par quelques souillures sanglantes.
Elles ne furent pas toute l??uvre d?un homme, de grands corps
y prirent part. Il est triste de voir que, dans ce si?cle encore
d?sordonn?, le clerg?, pareil ? une grande nation, eut sa popu-
lace, comme il eut sa noblesse ; ses ignorants et ses criminels,
comme ses savants et vertueux pr?lats. Depuis ce temps, ce
qui lui restait de barbarie fut poli par le long r?gne de
Louis XIV, et ce qu?il eut de corruption fut lav? dans le sang
des martyrs qu?il offrit ? la R?volution de 1793. Ainsi, par une
destin?e toute particuli?re, perfectionn? par la monarchie et la
r?publique, adouci par l?une, ch?ti? par l?autre, il nous est arri-
v? ce qu?il est aujourd?hui, aust?re et rarement vicieux.
Nous avons ?prouv? le besoin de nous arr?ter un moment ?
cette pens?e avant d?entrer dans le r?cit des faits que nous
offre l?histoire de ces temps, et, malgr? cette consolante obser-
vation, nous n?avons pu nous emp?cher dՎcarter les d?tails
trop odieux en g?missant encore sur ce qui reste de coupables
actions, comme en racontant la vie d?un vieillard vertueux on
pleure sur les emportements de sa jeunesse passionn?e ou les
penchants corrompus de son ?ge mur.
Lorsque la cavalcade entra dans les rues ?troites de Loudun,
un bruit ?trange s?y faisait entendre, elles ?taient remplies
d?une foule immense ; les cloches de lՎglise et du couvent
30

sonnaient de mani?re ? faire croire ? un incendie, et tout le
monde, sans nulle attention aux voyageurs, se pressait vers un
grand b?timent attenant ? lՎglise. Il ?tait facile de distinguer
sur les physionomies des traces d?impressions fort diff?rentes
et souvent oppos?es entre elles. Des groupes et des attroupe-
ments nombreux se formaient, le bruit des conversations y ces-
sait tout ? coup, et l?on n?y entendait plus qu?une voix qui sem-
blait exhorter ou lire, puis des cris furieux m?l?s de quelques
exclamations pieuses sՎlevaient de tous c?t?s ; le groupe se
dissipait, et l?on voyait que l?orateur ?tait un capucin ou un r?-
collet, qui, tenant ? la main un crucifix de bois, montrait ? la
foule le grand b?timent vers lequel elle se dirigeait. ? J?sus
Maria ! sՎcriait une vieille femme, qui aurait jamais cru que le
malin esprit e?t choisi notre bonne ville pour demeure ?
? Et que les bonnes Ursulines eussent ?t? poss?d?es ? disait
l?autre.
? On dit que le d?mon qui agite la sup?rieure se nomme L?-
gion , disait une troisi?me.
? Que dites-vous, ma ch?re ? interrompit une religieuse ; il y
en a sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait
attach? trop de soin ? cause de sa grande beaut? ; ? pr?sent, il
est r?ceptacle de l?enfer ; M. le prieur des Carmes, dans l?exor-
cisme d?hier, a fait sortir de sa bouche le d?mon Eazas , et le
r?v?rend p?re Lactance a chass? aussi le d?mon Beherit . Mais
les cinq autres n?ont pas voulu partir, et, quand les saints exor-
cistes, que Dieu soutienne ! les ont somm?s, en latin, de se re-
tirer, ils ont dit qu?ils ne le feraient pas qu?ils n?eussent prouv?
leur puissance, dont les huguenots et les h?r?tiques ont l?air de
douter ; et le d?mon Elimi , qui est le plus m?chant, comme
vous savez, a pr?tendu qu?aujourd?hui il enl?verait la calotte de
M. de Laubardemont, et la tiendrait suspendue en l?air pendant
un Miserere .
? Ah ! sainte Vierge ! reprenait la premi?re, je tremble d?j?
de tout mon corps. Et quand je pense que j?ai ?t? plusieurs fois
demander des messes ? ce magicien d?Urbain !
? Et moi, dit une jeune fille en se signant, moi qui me suis
confess?e ? lui il y a dix mois, j?aurais ?t? s?rement poss?d?e
sans la relique de sainte Genevi?ve que j?avais heureusement
sous ma robe, et?
31

? Et, sans reproche, Martine, interrompit une grosse mar-
chande, vous ?tiez rest?e assez longtemps, pour cela, seule
avec le beau sorcier.
? Eh bien, la belle, il y a maintenant un mois que vous seriez
d?poss?d?e, dit un jeune soldat qui vint se m?ler au groupe en
fumant sa pipe.
La jeune fille rougit, et ramena sur sa jolie figure le capu-
chon de sa pelisse noire. Les vieilles femmes jet?rent un re-
gard de m?pris sur le soldat, et, comme elles se trouvaient
alors pr?s de la porte d?entr?e encore ferm?e, elles reprirent
leurs conversations avec plus de chaleur que jamais, voyant
qu?elles ?taient s?res d?entrer les premi?res, et, s?asseyant sur
les bornes et les bancs de pierre, elles se pr?par?rent par leurs
r?cits au bonheur qu?elles allaient go?ter dՐtre spectatrices
de quelque chose dՎtrange, d?une apparition, ou au moins
d?un supplice.
? Est-il vrai, ma tante, dit la jeune Martine ? la plus vieille,
que vous ayez entendu parler les d?mons ?
? Vrai comme je vous vois, et tous les assistants en peuvent
dire autant, ma ni?ce ; c?est pour que votre ?me soit ?difi?e
que je vous ai fait venir avec moi aujourd?hui, ajouta-t-elle, et
vous conna?trez v?ritablement la puissance de l?esprit malin.
? Quelle voix a-t-il, ma ch?re tante ? continua la jeune fille,
charm?e de r?veiller une conversation qui d?tournait d?elle les
id?es de ceux qui l?entouraient.
? Il n?a pas d?autre voix que la voix m?me de la sup?rieure, ?
qui Notre-Dame fasse gr?ce. Cette pauvre jeune femme, je l?ai
entendue hier bien longtemps : cela faisait peine de la voir se
d?chirer le sein et tourner ses pieds et ses bras en dehors et
les r?unir tout ? coup derri?re son dos. Quand le saint p?re
Lactance est arriv? et a prononc? le nom d?Urbain Grandier,
lՎcume est sortie de sa bouche, et elle a parl? latin comme si
elle lisait la Bible. Aussi je n?ai pas bien compris, et je n?ai rete-
nu que Urbanus magicus rosas diabolica ; ce qui voulait dire
que le magicien Urbain l?avait ensorcel?e avec des roses que le
diable lui avait donn?es, et il est sorti de ses oreilles et de son
cou des roses couleur de flamme, qui sentaient le soufre au
point que M. le lieutenant criminel a cri? que chacun ferait
bien de fermer ses narines et ses yeux, parce que les d?mons
allaient sortir.
32

? Voyez-vous cela ! cri?rent d?une voix glapissante et d?un air
de triomphe toutes les femmes assembl?es en se tournant du
c?t? de la foule, et particuli?rement vers un groupe d?hommes
habill?s en noir, parmi lesquels se trouvait le jeune soldat qui
les avait apostroph?es en passant.
? Voil? encore ces vieilles folles qui se croient au sabbat, dit-
il, et qui font plus de bruit que lorsqu?elles y arrivent ? cheval
sur un manche ? balai. Jeune homme, jeune homme, dit un
bourgeois d?un air triste, ne faites pas de ces plaisanteries en
plein air : le vent deviendrait de flamme pour vous, par le
temps qu?il fait.
? Ma foi, je me moque bien de tous ces exorcistes, moi ! re-
prit le soldat ; je m?appelle Grand-Ferr?, et il n?y en a pas beau-
coup qui aient un goupillon comme le mien.
Et, prenant la poign?e de son sabre d?une main, il retroussa
de l?autre sa moustache blonde et regarda autour de lui en
fron?ant le sourcil ; mais comme il n?aper?ut dans la foule au-
cun regard qui cherch?t ? braver le sien, il partit lentement en
avan?ant le pied gauche le premier, et se promena dans les
rues ?troites et noires avec cette insouciance parfaite d?un mi-
litaire qui d?bute, et un m?pris profond pour tout ce qui ne
porte pas son habit.
Cependant huit ou dix habitants raisonnables de cette petite
ville se promenaient ensemble et en silence ? travers la foule
agit?e ; ils semblaient constern?s de cette ?tonnante et sou-
daine rumeur, et s?interrogeaient du regard ? chaque nouveau
spectacle de folie qui frappait leurs yeux. Ce m?contentement
muet attristait les hommes du peuple et les nombreux paysans
venus de leurs campagnes, qui tous cherchaient leur opinion
dans les regards des propri?taires, leurs patrons pour la plu-
part ; ils voyaient que quelque chose de f?cheux se pr?parait,
et avaient recours au seul rem?de que puisse prendre le sujet
ignorant et tromp? : la r?signation et l?immobilit?.
N?anmoins le paysan de France a dans le caract?re certaine
na?vet? moqueuse dont il se sert avec ses ?gaux souvent, et
toujours avec ses sup?rieurs. Il fait des questions embarras-
santes pour le pouvoir, comme le sont celles de l?enfance pour
lՉge m?r ; il se rapetisse ? l?infini pour que celui qu?il inter-
roge se trouve embarrass? dans sa propre ?l?vation ; il re-
double de gaucherie dans les mani?res et de grossi?ret? dans
33

les expressions, pour mieux voir le but secret de sa pens?e ;
tout prend, malgr? lui cependant, quelque chose d?insidieux et
d?effrayant qui le trahit ; et son sourire sardonique, et la pesan-
teur affect?e avec laquelle il s?appuie sur son long b?ton, in-
diquent trop ? quelles esp?rances il se livre, et quel est le sou-
tien sur lequel il compte.
L?un des plus ?g?s s?avan?a suivi de dix ou douze jeunes pay-
sans, ses fils et neveux ; ils portaient tous le grand chapeau et
cette blouse bleue, ancien habit des Gaulois que le peuple de
France met encore sur tous ses autres v?tements, et qui
convient si bien ? son climat pluvieux et ? ses laborieux
usages. Quand il fut ? port?e des personnages dont nous avons
parl?, il ?ta son chapeau, et toute sa famille en fit autant : on
vit alors sa figure brune et son front nu et rid?, couronn? de
cheveux blancs fort longs ; ses ?paules ?taient vo?t?es par
lՉge et le travail. Il fut accueilli avec un air de satisfaction et
presque de respect par un homme tr?s-grave du groupe noir,
qui, sans se d?couvrir, lui tendit la main.
? Eh bien, mon p?re Guillaume Leroux, lui dit-il, vous aussi,
vous quittez votre ferme de la Ch?naie pour la ville quand ce
n?est pas jour de march? ? C?est comme si vos bons b?ufs se
d?telaient pour aller ? la chasse aux ?tourneaux, et abandon-
naient le labourage pour voir forcer un pauvre li?vre.
? Ma fine, monsieur le comte du Lude, reprit le fermier, quel-
quefois le li?vre se vient jeter devant iceux ; il m?est advis
qu?on veut nous jouer, et je v?nons voir un peu comment.
? Brisons l?, mon ami, reprit le comte ; voici M. Fournies
l?avocat, qui ne vous trompera pas, car il s?est d?mis de sa
charge de procureur du roi hier au soir, et dor?navant son ?lo-
quence ne servira plus quՈ sa noble pens?e : vous l?entendrez
peut-?tre aujourd?hui ; mais je le crains autant pour lui que je
le souhaite pour l?accus?.
? N?importe, monsieur, la v?rit? est une passion pour moi, dit
Fournier.
CՎtait un jeune homme d?une extr?me p?leur, mais dont le
visage ?tait plein de noblesse et d?expression ; ses cheveux
blonds, ses yeux bleus, mobiles et tr?s-clairs, sa maigreur et sa
taille mince lui donnaient d?abord l?air dՐtre plus jeune qu?il
nՎtait ; mais son visage pensif et passionn? annon?ait beau-
coup de sup?riorit?, et cette maturit? pr?coce de lՉme que
34

donnent lՎtude et lՎnergie naturelle. Il portait un habit et un
manteau noirs assez courts, ? la mode du temps, et, sous son
bras gauche, un rouleau de papiers, qu?en parlant il prenait et
serrait convulsivement de la main droite, comme un guerrier
en col?re saisit le pommeau de son ?p?e. On e?t dit qu?il vou-
lait le d?rouler et en faire sortir la foudre sur ceux qu?il pour-
suivait de ses regards indign?s. CՎtaient trois capucins et un
r?collet qui passaient dans la foule.
? P?re Guillaume, poursuivit M. du Lude, pourquoi n?avez-
vous amen? que vos enfants m?les avec vous, et pourquoi ces
b?tons ?
? Ma fine, monsieur, c?est que je n?aimerions pas que nos
filles apprinssent ? danser comme les religieuses ; et puis, pa?
l? temps qui court, les gar?ons savont mieux se remuer que les
femmes.
? Ne nous remuons pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le
comte, rangez-vous tous plut?t pour voir la procession qui
vient ? nous, et souvenez-vous que vous avez soixante et dix
ans.
? Ah ! ah ! dit le vieux p?re, tout en faisant ranger ses douze
enfants comme des soldats, j?avons fait la guerre avec le feu roi
Henry, et j?savons jouer du pistolet tout aussi bien que les li-
gneux faisiont. Et il branla la t?te et s?assit sur une borne, son
b?ton noueux entre les jambes, ses mains crois?es dessus et
son menton ? barbe blanche par-dessus ses mains. L?, il ferma
? demi les yeux comme s?il se livrait tout entier ? ses souvenirs
d?enfance.
On voyait avec ?tonnement son habit ray? comme du temps
du roi b?arnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les
derniers temps de sa vie, quoique ses cheveux eussent ?t? pri-
v?s par le poignard de cette blancheur que ceux du paysan
avaient paisiblement acquise. Mais un grand bruit de cloches
attira l?attention vers l?extr?mit? de la grande rue de Loudun.
On voyait venir de loin une longue procession dont la ban-
ni?re et les piques sՎlevaient au-dessus de la foule qui s?ouvrit
en silence pour examiner cet appareil ? moiti? ridicule et ?
moiti? sinistre.
Des archers ? barbe pointue, portant de larges chapeaux ?
plumes, marchaient d?abord sur deux rangs avec de longues
hallebardes, puis, se partageant en deux files de chaque c?t?
35

de la rue, renfermaient dans cette double ligne deux lignes pa-
reilles de p?nitents gris ; du moins donnerons-nous ce nom,
connu dans quelques provinces du midi de la France, ? des
hommes rev?tus d?une longue robe de cette couleur, qui leur
couvre enti?rement la t?te en forme de capuchon, et dont le
masque de la m?me ?toffe se termine en pointe sous le menton
comme une longue barbe, et n?a que trois trous pour les yeux
et le nez. On voit encore de nos jours quelques enterrements
suivis et honor?s par des costumes semblables, surtout dans
les Pyr?n?es. Les p?nitents de Loudun avaient des cierges
?normes ? la main, et leur marche lente, et leurs yeux qui sem-
blaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de
fant?mes qui attristait involontairement.
Les murmures en sens divers commenc?rent dans le peuple.
? Il y a bien des coquins cach?s sous ce masque, dit un
bourgeois.
? Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un
jeune homme.
? Ils me font peur ! sՎcriait une jeune femme.
? Je ne crains que pour ma bourse, r?pondit un passant.
? Ah ! J?sus ! voil? donc nos saints fr?res de la P?nitence, di-
sait une vieille en ?cartant sa mante noire. Voyez-vous quelle
banni?re ils portent ? quel bonheur qu?elle soit avec nous ! cer-
tainement elle nous sauvera : voyez-vous dessus le diable dans
les flammes, et un moine qui lui attache une cha?ne au cou ?
Voici actuellement les juges qui viennent : ah ! les honn?tes
gens ! voyez leurs robes rouges, comme elles sont belles ! Ah !
sainte Vierge ! qu?on les a bien choisis !
? Ce sont les ennemis personnels du cur?, dit tout bas le
comte du Lude ? l?avocat Fournier, qui prit une note.
? Les reconnaissez-vous bien tous ? continua la vieille en dis-
tribuant des coups de poing ? ses voisines, et en pin?ant le
bras ? ses voisins jusqu?au sang pour exciter leur attention :
voici ce bon M. Mignon qui parle tout bas ? messieurs les
conseillers au pr?sidial de Poitiers ; que Dieu r?pande sa sainte
b?n?diction sur eux !
? C?est Roatin, Richard et Chevalier, qui voulaient le faire
destituer il y a un an, continuait ? demi-voix M. du Lude au
jeune avocat, qui ?crivait toujours sous son manteau, entour?
et cach? par le groupe noir des bourgeois.
36

? Ah ! voyez, voyez, rangez-vous donc ! voici M. Barr?, le cu-
r? de Saint-Jacques de Chinon, dit la vieille.
? C?est un saint, dit un autre.
? C?est un hypocrite, dit une voix d?homme.
? Voyez comme le je?ne l?a rendu maigre !
? Comme les remords le rendent p?le !
? C?est lui qui fait fuir les diables.
? C?est lui qui les souffle.
Ce dialogue fut interrompu par un cri g?n?ral : ? Qu?elle est
belle !
La sup?rieure des Ursulines s?avan?ait suivie de toutes ses
religieuses ; son voile blanc ?tait relev?. Pour que le peuple p?t
voir les traits des poss?d?es, on voulut que cela f?t ainsi pour
elle et six autres s?urs. Rien ne la distinguait dans son cos-
tume qu?un immense rosaire ? grains noirs tombant de son cou
? ses pieds, et se terminant par une croix d?or ; mais la blan-
cheur ?clatante de son visage, que relevait encore la couleur
brune de son capuchon, attirait d?abord tous les regards ; ses
yeux noirs semblaient porter l?empreinte d?une profonde et
br?lante passion ; ils ?taient couverts par les arcs parfaits de
deux sourcils que la nature avait dessin?s avec autant de soin
que les Circassiennes en mettent ? les arrondir avec le pin-
ceau ; mais un l?ger pli entre eux deux r?v?lait une agitation
forte et habituelle dans les pens?es. Cependant elle affectait
un grand calme dans tous ses mouvements et dans tout son
?tre ; ses pas ?taient lents et cadenc?s ; ses deux belles mains
?taient r?unies, aussi blanches et aussi immobiles que celles
des statues de marbre qui prient ?ternellement sur les
tombeaux.
? Oh ! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, s?ur
Agn?s et s?ur Claire qui pleurent aupr?s d?elle ?
? Ma ni?ce, elles se d?solent dՐtre la proie du d?mon.
? Ou se repentent, dit la m?me voix d?homme, d?avoir jou? le
ciel.
Cependant un silence profond sՎtablit partout, et nul mouve-
ment n?agita le peuple ; il sembla glac? tout ? coup par
quelque enchantement, lorsque ? la suite des religieuses parut,
au milieu des quatre p?nitents qui le tenaient encha?n?, le cur?
de lՎglise de Sainte-Croix, rev?tu de la robe du pasteur ; la no-
blesse de son visage ?tait remarquable et rien nՎgalait la
37

douceur de ses traits ; sans affecter un calme insultant, il re-
gardait avec bont? et semblait chercher ? droite et ? gauche
s?il ne rencontrerait pas le regard attendri d?un ami ; il le ren-
contra, il le reconnut, et ce dernier bonheur d?un homme qui
voit approcher son heure derni?re ne lui fut pas refus? : il en-
tendit m?me quelques sanglots ; il vit des bras sՎtendre vers
lui, et quelques-uns nՎtaient pas sans armes ; mais il ne r?pon-
dit ? aucun signe ; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre
ceux qui l?aimaient, et leur communiquer par un coup d??il la
contagion de l?infortune. CՎtait Urbain Grandier.
Tout ? coup la procession s?arr?ta ? un signe du dernier
homme qui la suivait et qui semblait commander ? tous. Il ?tait
grand, sec, p?le, rev?tu d?une longue robe noire, la t?te cou-
verte d?une calotte de m?me couleur ; il avait la figure d?un Ba-
sile, avec le regard de N?ron. Il fit signe aux gardes de l?entou-
rer, voyant avec effroi le groupe noir dont nous avons parl?, et
que les paysans se serraient de pr?s pour lՎcouter ; les cha-
noines et les capucins se plac?rent pr?s de lui, et il pronon?a
d?une voix glapissante ce singulier arr?t :
? Nous, sieur de Laubardemont, ma?tre des requ?tes ?tant
envoy? et subd?l?gu?, rev?tu du pouvoir discr?tionnaire relati-
vement au proc?s du magicien Urbain Grandier , pour le juger
sur tous les chefs d?accusation, assist? des r?v?rends p?res Mi-
gnon , chanoine ; Barr? , cur? de Saint-Jacques de Chinon ; du
p?re Lactance et de tous les juges appel?s ? juger icelui magi-
cien ; avons pr?alablement d?cr?t? ce qui suit : Primo , la pr?-
tendue assembl?e de propri?taires nobles, bourgeois de la ville
et des terres environnantes est cass?e, comme tendant ? une
s?dition populaire ; ses actes seront d?clar?s nuls, et se pr?-
tendue lettre au roi contre nous, juges, intercept?e et br?l?e
en place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et
les r?v?rends p?res et juges. Secundo , il sera d?fendu de dire
publiquement ou en particulier que les susdites religieuses ne
sont point poss?d?es du malin esprit, et de douter du pouvoir
des exorcistes, ? peine de vingt mille livres d?amende et puni-
tion corporelle.
? Les baillis et ?chevins s?y conformeront. Ce 18 juin de l?an
de gr?ce 1639. ?
? peine eut-il fini cette lecture, qu?un bruit discordant de
trompettes partit avant la derni?re syllabe de ses paroles, et
38

couvrit, quoique imparfaitement, les murmures qui le poursui-
vaient ; il pressa la marche de la procession, qui entra pr?cipi-
tamment dans le grand b?timent qui tenait ? lՎglise, ancien
couvent dont les ?tages ?taient tous tomb?s en ruine, et qui ne
formait plus qu?une, seule et immense salle propre ? l?usage
qu?on en voulait faire, Laubardemont ne se crut en s?ret? que
lorsqu?il y fut entr?, et qu?il entendit les lourdes et doubles
portes se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.
39

Chapitre
3
LE BON PR?TRE
L?homme de paix me parla ainsi.
VICAIRE SAVOYARD.
? pr?sent que la procession diabolique est entr?e dans la
salle de son spectacle, et tandis qu?elle arrange sa sanglante
repr?sentation, voyons ce qu?avait fait Cinq-Mars au milieu des
spectateurs en ?moi. Il ?tait naturellement dou? de beaucoup
de tact, et sentit qu?il ne parviendrait pas facilement ? son but
de trouver l?abb? Quillet dans un moment o? la fermentation
des esprits ?tait ? son comble. Il resta donc ? cheval avec ses
quatre domestiques dans une petite rue fort obscure qui don-
nait dans la grande, et d?o? il put voir facilement tout ce qui
sՎtait pass?. Personne ne fit d?abord attention ? lui ; mais,
lorsque la curiosit? publique n?eut pas d?autre aliment, il de-
vint le but de tous les regards. Fatigu?s de tant de sc?nes, les
habitants le voyaient avec assez de m?contentement, et se de-
mandaient ? demi-voix si cՎtait encore un exorciseur qui leur
arrivait : quelques paysans m?me commen?aient ? trouver qu?il
embarrassait la rue avec ses cinq chevaux. Il sentit qu?il ?tait
temps de prendre son parti, et choisissant sans h?siter les gens
les mieux mis, comme ferait chacun ? sa place, il s?avan?a avec
sa suite et le chapeau ? la main vers le groupe noir dont nous
avons parl?, et, s?adressant au personnage qui lui parut le plus
distingu? :
? Monsieur, dit-il, o? pourrais-je voir M. l?abb? Quillet ?
? ce nom, tout le monde le regarda avec un air d?effroi,
comme s?il e?t prononc? celui de Lucifer. Cependant personne
n?en eut l?air offens? ; il semblait, au contraire, que cette de-
mande fit na?tre sur lui une opinion favorable dans les esprits.
40

Du reste le hasard l?avait bien servi dans son choix. Le comte
du Lude s?approcha de son cheval en le saluant :
? Mettez pied ? terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai
donner sur son compte d?utiles renseignements.
Apr?s avoir parl? fort bas, tous deux se quitt?rent avec la c?-
r?monieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son
cheval noir, et, passant dans plusieurs petites rues, fut bient?t
hors de la foule avec sa suite.
? Que je suis heureux ! disait-il chemin faisant : je vais voir
du moins un instant ce bon et doux abb? qui m?a ?lev? ; je me
rappelle encore ses traits, son air calme et sa voix pleine de
bont?.
Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva
dans une petite rue fort noire qu?on lui avait indiqu?e ; elle
?tait si ?troite, que les genouill?res de ses bottes touchaient
aux deux murs. Il trouva au bout une maison de bois ? un seul
?tage, et, dans son empressement, frappa ? coups redoubl?s.
? Qui va l? ? cria une voix furieuse.
Et presque aussit?t la porte s?ouvrant laissa voir un petit
homme gros, court et tout rouge, portant une calotte noire,
une immense fraise blanche, des bottes ? lՎcuy?re qui englou-
tissaient ses petites jambes dans leurs ?normes tuyaux, et deux
pistolets d?ar?on ? sa main.
? Je vendrai ch?rement ma vie ! cria-t-il, et?
? Doucement, l?abb?, doucement, lui dit son ?l?ve en lui pre-
nant le bras : ce sont vos amis.
? Ah ! mon pauvre enfant, c?est vous ! dit le bonhomme, lais-
sant tomber ses pistolets, que ramassa avec pr?caution un do-
mestique arm? aussi jusqu?aux dents. Eh ! que venez-vous faire
ici ? L?abomination y est venue, et j?attends la nuit pour partir.
Entrez vite, mon ami, vous et vos gens ; je vous ai pris pour les
archers de Laubardemont, et, ma foi, j?allais sortir un peu de
mon caract?re. Vous voyez ces chevaux ; je vais en Italie re-
joindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean, fermez vite la
grande porte par-dessus ces braves domestiques, et
recommandez-leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu?il n?y
ait pas d?habitation pr?s de celle-ci.
Grandchamp ob?it ? l?intr?pide petit abb?, qui embrassa
quatre fois Cinq-Mars en sՎlevant sur la pointe de ses bottes
pour atteindre le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite
41

dans une ?troite chambre, qui semblait un grenier abandonn?,
et, s?asseyant avec lui sur une malle de cuir noir, il lui dit avec
chaleur :
? Eh ! mon enfant, o? allez-vous ? ? quoi pense madame la
mar?chale de vous laisser venir ici ? Ne voyez-vous pas bien
tout ce qui se fait contre un malheureux qu?il faut perdre ? Ah !
bon Dieu ! ?tait-ce l? le premier spectacle que mon cher ?l?ve
devait avoir sous les yeux ? Ah ! ciel ! quand vous voil? ? cet
?ge charmant o? l?amiti?, les tendres affections, la douce
confiance, devaient vous entourer, quand tout devait vous don-
ner une bonne opinion de votre esp?ce, ? votre entr?e dans le
monde ! quel malheur ! ah ! mon Dieu ! pourquoi ?tes-vous
venu ?
Quand le bon abb? eut ainsi g?mi en serrant affectueuse-
ment les deux mains du jeune voyageur dans ses mains rouges
et rid?es, son ?l?ve eut enfin le temps de lui dire :
? Mais ne devinez-vous pas, mon cher abb?, que c?est parce
que vous ?tiez ? Loudun que j?y suis venu ? Quant ? ces spec-
tacles dont vous parlez, ils ne m?ont paru que ridicules, et je
vous jure que je n?en aime pas moins l?esp?ce humaine, dont
vos vertus et vos bonnes le?ons m?ont donn? une excellente
id?e ; et parce que cinq ou six folles?
? Ne perdons pas de temps ; je vous dirai cette folie, je vous
l?expliquerai. Mais r?pondez, o? allez-vous ? que faites-vous ?
? Je vais ? Perpignan, o? le Cardinal-duc doit me pr?senter
au roi.
Ici le bon et vif abb? se leva de sa malle, et, marchant ou plu-
t?t courant de long en large dans la chambre en frappant du
pied :
? Le Cardinal ! le Cardinal ! r?p?ta-t-il en ?touffant, devenant
tout rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant ! ils vont
le perdre ! Ah ! mon Dieu ! quel r?le veulent-ils lui faire jouer
l? ? que lui veulent-ils ? Ah ! qui vous gardera, mon ami, dans
ce pays dangereux ? dit-il en se rasseyant et reprenant les deux
mains de son ?l?ve dans les siennes avec une sollicitude pater-
nelle, et cherchant ? lire dans ses regards.
? Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond,
je pense que ce sera le Cardinal de Richelieu, qui ?tait l?ami de
mon p?re.
42

? Ah ! mon cher Henry, vous me faites trembler, mon enfant ;
il vous perdra si vous nՐtes pas son instrument docile. Ah !
que ne puis-je aller avec vous ! Pourquoi faut-il que j?aie mon-
tr? une t?te de vingt ans dans cette malheureuse affaire ??
H?las ! non, je vous serais dangereux ; au contraire, il faut que
je me cache. Mais vous aurez M. de Thou pr?s de vous, mon
fils, n?est-ce pas ? dit-il en cherchant ? se calmer ; c?est votre
ami d?enfance, un peu plus ?g? que vous ; ?coutez-le, mon en-
fant ; c?est un sage jeune homme : il a r?fl?chi, il a des id?es ?
lui.
? Oh ! oui, mon cher abb?, comptez sur mon tendre attache-
ment pour lui ; je n?ai pas cess? de l?aimer?
? Mais vous avez s?rement cess? de lui ?crire, n?est-ce pas ?
reprit en souriant un peu le bon abb?.
? Je vous demande pardon, mon bon abb? ; je lui ai ?crit une
fois, et hier pour lui annoncer que le Cardinal m?appelle ? la
cour.
? Quoi ! lui-m?me a voulu vous avoir !
Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc ? sa m?re,
et peu ? peu son ancien gouverneur se calma et s?adoucit.
? Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n?est pas mal, ce-
la promet : capitaine aux gardes ? vingt ans, ce n?est pas mal.
Et il sourit.
Et le jeune homme, transport? de voir ce sourire qui s?accor-
dait enfin avec tous les siens, sauta au cou de l?abb? et l?em-
brassa comme s?il se f?t empar? de tout un avenir de plaisir, de
gloire et d?amour.
Cependant, se d?gageant avec peine de cette chaude em-
brassade, le bon abb? reprit sa promenade et ses r?flexions. Il
toussait souvent et branlait la t?te, et Cinq-Mars, sans oser re-
prendre la conversation, le suivait des yeux et devenait triste
en le voyant redevenu s?rieux.
Le vieillard se rassit enfin, et commen?a d?un ton grave le
discours suivant :
? Mon ami, mon enfant, je me suis livr? en p?re ? vos esp?-
rances ; je dois pourtant vous dire, et ce n?est point pour vous
affliger, qu?elles me semblent excessives et peu naturelles. Si
le Cardinal n?avait pour but que de t?moigner ? votre famille
de l?attachement et de la reconnaissance, il n?irait pas si loin
dans ses faveurs ; mais il est probable qu?il a jet? les yeux sur
43

vous. D?apr?s ce qu?on lui aura dit, vous lui semblez propre ?
jouer tel ou tel r?le impossible ? deviner, et dont il aura trac?
l?emploi dans le repli le plus profond de sa pens?e. Il veut vous
y ?lever, vous y dresser, passez-moi cette expression en faveur
de sa justesse, et pensez-y s?rieusement quand le temps en
viendra. Mais n?importe, je crois qu?au point o? en sont les
choses vous feriez bien de suivre cette veine ; c?est ainsi que
de grandes fortunes ont commenc? ; il s?agit seulement de ne
point se laisser aveugler et gouverner. Tachez que les faveurs
ne vous ?tourdissent pas, mon pauvre enfant, et que lՎl?vation
ne vous fasse pas tourner la t?te ; ne vous effarouchez pas de
ce soup?on, c?est arriv? ? de plus vieux que vous. ?crivez-moi
souvent ainsi quՈ votre m?re ; voyez M. de Thou, et nous t?-
cherons de vous bien conseiller. En attendant, mon fils, ayez la
bont? de fermer cette fen?tre, d?o? il me vient du vent sur la
t?te, et je vais vous conter ce qui s?est pass? ici.
Henry, esp?rant que la partie morale du discours ?tait finie,
et ne voyant plus dans la seconde qu?un r?cit, ferma vite la
vieille fen?tre tapiss?e de toiles d?araign?es, et revint ? sa
place sans parler.
? ? pr?sent que j?y r?fl?chis mieux, je pense qu?il ne vous
sera peut-?tre pas inutile d?avoir pass? par ici, quoique ce soit
une triste exp?rience que vous y deviez trouver ; mais elle sup-
pl?era ? ce que je ne vous ai pas dit autrefois de la perversit?
des hommes ; j?esp?re d?ailleurs que la fin ne sera pas san-
glante, et que la lettre que nous avons ?crite au roi aura le
temps d?arriver.
? J?ai entendu dire qu?elle ?tait intercept?e, dit Cinq-Mars.
? C?en est fait alors, dit l?abb? Quillet ; le cur? est perdu.
Mais ?coutez-moi bien.
? ? Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien
instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter
atteinte ? votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi
simple dont votre noble famille vous a donn? l?exemple, que
nos p?res avaient plus encore que nous-m?mes, et dont les
plus grands capitaines de nos temps ne rougissent pas. En por-
tant votre ?p?e, souvenez-vous qu?elle est ? Dieu. Mais aussi,
lorsque vous serez au milieu des hommes, t?chez de ne pas
vous laisser tromper par l?hypocrite ; il vous entourera, vous
prendra, mon fils, par le c?t? vuln?rable de votre c?ur na?f, en
44

parlant ? votre religion ; et, t?moin des extravagances de son
z?le affect?, vous vous croirez ti?de aupr?s de lui, vous croirez
que votre conscience parle contre vous-m?me ; mais ce ne sera
pas sa voix que vous entendrez. Quels cris elle jetterait, com-
bien elle serait plus soulev?e contre vous, si vous aviez contri-
bu? ? perdre l?innocence en appelant contre elle le ciel m?me
en faux t?moignage !
? ? mon p?re ! est-ce possible ? dit Henry d?Effiat en joignant
les mains.
? Que trop v?ritable, continua l?abb? ; vous en avez vu l?ex?-
cution en partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas
t?moin d?horreurs plus grandes ! Mais ?coutez bien : quelque
chose que vous voyiez se passer, quelque crime que l?on ose
commettre, je vous en conjure, au nom de votre m?re et de
tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une parole, ne
faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque sur
cet ?v?nement. Je connais votre caract?re ardent, vous le tenez
du mar?chal votre p?re ; mod?rez-le, ou vous ?tes perdu ; ces
petites col?res du sang procurent peu de satisfaction et at-
tirent de grands revers ; je vous y ai vu trop enclin ; si vous sa-
viez combien le calme donne de sup?riorit? sur les hommes !
Les anciens l?avaient empreint sur le front de la Divinit?,
comme son plus bel attribut, parce que l?impassibilit? attestait
lՐtre plac? au-dessus de nos craintes, de nos esp?rances, de
nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi impassible
dans les sc?nes que vous allez voir, mon cher enfant ; mais
voyez-les, il le faut ; assistez ? ce jugement funeste ; pour moi,
je vais subir les cons?quences de ma sottise dՎcolier. La voici :
elle vous montrera qu?avec une t?te chauve on peut ?tre en-
core enfant comme sous vos beaux cheveux ch?tains.
Ici l?abb? Quillet lui prit la t?te dans ses deux mains et conti-
nua ainsi :
? Oui, j?ai ?t? curieux de voir les diables des Ursulines tout
comme un autre, mon cher fils ; et sachant qu?ils s?annon?aient
pour parler toutes les langues, j?ai eu l?imprudence de quitter
le latin et de leur faire quelques questions en grec ; la sup?-
rieure est fort jolie, mais elle n?a pas pu r?pondre dans cette
langue. Le m?decin Duncan a fait tout haut l?observation qu?il
?tait surprenant que le d?mon, qui n?ignorait rien, f?t des bar-
barismes et des sol?cismes, et ne p?t r?pondre en grec. La
45

jeune sup?rieure, qui ?tait alors sur son lit de parade, se tour-
na du c?t? du mur pour pleurer, et dit tout bas au p?re Barr? :
Monsieur ! je n?y tiens plus ; je le r?p?tai tout haut, et je mis en
fureur tous les exorcistes : ils sՎcri?rent que je devais savoir
qu?il y avait des d?mons plus ignorants que des paysans, et
dirent que pour leur puissance et leur force physique nous n?en
pouvions douter, puisque les esprits nomm?s Gr?sil des
Tr?nes , Aman des puissances et Asmod?e avaient promis d?en-
lever la calotte de M. de Laubardemont. Ils s?y pr?paraient,
quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant et probe,
mais assez moqueur, s?avisa de tirer un fil qu?il d?couvrit atta-
ch? ? une colonne et cach? par un tableau de saintet? de ma-
ni?re ? retomber, sans ?tre vu, fort pr?s du ma?tre des re-
qu?tes ; cette fois on l?appela huguenot, et je crois que si le
mar?chal de Br?z? nՎtait son protecteur il s?en tirerait mal.
M. le comte du Lude s?est avanc? alors avec son sang-froid or-
dinaire, et a pri? les exorcistes d?agir devant lui. Le p?re Lac-
tance, ce capucin dont la figure est si noire et le regard si dur,
s?est charg? de la s?ur Agn?s et de la s?ur Claire ; il a ?lev?
ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait
deux colombes, et a cri? d?une voix terrible : Quis te misit , Dia-
bole ? et les deux filles ont dit parfaitement ensemble : Urba-
nus . Il allait continuer, quand M. du Lude, tirant d?un air de
componction une petite bo?te d?or, a dit qu?il tenait l? une re-
lique laiss?e par ses anc?tres, et que, ne doutant pas de la pos-
session, il voulait lՎprouver. Le p?re Lactance, ravi, s?est saisi
de la bo?te, et, ? peine en a-t-il touch? le front des deux filles,
qu?elles ont fait des sauts prodigieux, se tordant les pieds et les
mains ; Lactance hurlait ses exorcismes, Barr? se jetait ? ge-
noux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les juges ap-
plaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans ?tre fou-
droy? !) le signe de la croix. Quand, M. du Lude reprenant sa
bo?te, les religieuses sont rest?es paisibles : ? Je ne crains pas ,
a dit fi?rement Lactance, que vous doutiez de la v?rit? de vos
reliques !
? ? Pas plus que de celle de la possession , a r?pondu M. du
Lude en ouvrant sa bo?te.
? Elle ?tait vide.
? ? Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.
? JՎtais indign? de ces momeries et lui dis :
46

? ? Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des
hommes.
? C?est pour cela que vous me voyez, mon cher ami, des
bottes de sept lieues, si lourdes et si grosses, qui me font mal
aux pieds, et de longs pistolets ; car notre ami Laubardemont
m?a d?cr?t? de prise de corps, et je ne veux point le lui laisser
saisir, tout vieux qu?il est.
? Mais, sՎcria Cinq-Mars, est-il donc si puissant ?
? Plus qu?on ne le croit et qu?on ne peut le croire ; je sais que
l?abbesse poss?d?e est sa ni?ce, et qu?il est muni d?un arr?t du
conseil qui lui ordonne de juger, sans s?arr?ter ? tous les ap-
pels interjet?s au parlement, ? qui le Cardinal interdit connais-
sance de la cause d?Urbain Grandier.
? Et enfin quels sont ses torts ? dit le jeune homme d?j? puis-
samment int?ress?.
? Ceux d?une ?me forte et d?un g?nie sup?rieur, une volont?
inflexible qui a irrit? la puissance contre lui, et une passion
profonde qui a entra?n? son c?ur et lui a fait commettre le seul
p?ch? mortel que je croie pouvoir lui ?tre reproch? ; mais ce
n?a ?t? qu?en violant le secret de ses papiers, qu?en les arra-
chant ? Jeanne d?Esti?vre, sa m?re octog?naire, qu?on a su et
publi? son amour pour la belle Madeleine de Brou ; cette jeune
demoiselle avait refus? de se marier, et voulait prendre le
voile. Puisse ce voile lui avoir cach? le spectacle d?aujourd?hui !
LՎloquence de Grandier et sa beaut? ang?lique ont souvent
exalt? des femmes qui venaient de loin pour l?entendre parler ;
j?en ai vu sՎvanouir durant ses sermons ; d?autres sՎcrier que
cՎtait un ange, toucher ses v?tements et baiser ses mains lors-
qu?il descendait de la chaire. Il est certain que, si ce n?est sa
beaut?, rien nՎgalait la sublimit? de ses discours, toujours ins-
pir?s : le miel pur des ?vangiles s?unissait, sur ses l?vres, ? la
flamme ?tincelante des proph?ties, et l?on sentait au son de sa
voix un c?ur tout plein d?une sainte piti? pour les maux de
l?homme, et tout gonfl? de larmes pr?tes ? couler sur nous.
Le bon pr?tre s?interrompit, parce que lui-m?me avait des
pleurs dans la voix et dans les yeux ; sa figure ronde et naturel-
lement gaie ?tait plus touchante qu?une autre dans cet ?tat,
car la tristesse semblait ne pouvoir l?atteindre. Cinq-Mars, tou-
jours plus ?mu, lui serra la main sans rien dire, de crainte de
47

l?interrompre. L?abb? tira un mouchoir rouge, s?essuya les
yeux, se moucha et reprit :
? Cette effrayante attaque de tous les ennemis d?Urbain est
la seconde ; il avait d?j? ?t? accus? d?avoir ensorcel? les reli-
gieuses et examin? par de saints pr?lats, par les magistrats
?clair?s, par des m?decins instruits, qui l?avaient absous, et
qui, tous indign?s, avaient impos? silence ? ces d?mons de fa-
brique humaine. Le bon et pieux archev?que de Bordeaux se
contenta de choisir lui-m?me les examinateurs de ces pr?ten-
dus exorcistes, et son ordonnance fit fuir ces proph?tes et taire
leur enfer. Mais, humili?s par la publicit? des d?bats, honteux
de voir Grandier bien accueilli de notre bon roi lorsqu?il fut se
jeter ? ses pieds ? Paris, ils ont compris que, s?il triomphait, ils
?taient perdus et regard?s comme des imposteurs ; d?j? le
couvent des Ursulines ne semblait plus ?tre qu?un th??tre d?in-
dignes com?dies ; les religieuses, des actrices d?hont?es ; plus
de cent personnes acharn?es contre le cur? sՎtaient compro-
mises dans l?espoir de le perdre ; leur conjuration, loin de se
dissoudre, a repris des forces par son premier ?chec : voici les
moyens que ses ennemis implacables ont mis en usage.
? Connaissez-vous un homme appel? lՃminence grise, ce ca-
pucin redout? que le Cardinal emploie ? tout ; consulte souvent
et m?prise toujours ? c?est ? lui que les capucins de Loudun se
sont adress?s. Une femme de ce pays et du petit peuple, nom-
m?e Hamon, ayant eu le bonheur de plaire ? la reine quand
elle passa dans ce pays, cette princesse l?attacha ? son service.
Vous savez quelle haine s?pare sa cour de celle du Cardinal,
vous savez qu?Anne d?Autriche et M. de Richelieu se sont
quelque temps disput? la faveur du roi, et que, de ces deux so-
leils, la France ne savait jamais le soir lequel se l?verait le len-
demain. Dans un moment dՎclipse du Cardinal, une satire pa-
rut, sortie du syst?me plan?taire de la Reine ; elle avait pour
titre la Cordonni?re de la reine m?re ; elle ?tait bassement
?crite et con?ue, mais renfermait des choses si injurieuses sur
la naissance et la personne du Cardinal, que les ennemis de ce
ministre s?en empar?rent et lui donn?rent une vogue qui
l?irrita. On y r?v?lait, dit-on, beaucoup d?intrigues et de mys-
t?res qu?il croyait imp?n?trables ; il lut cet ouvrage anonyme et
voulut en savoir l?auteur. Ce fut dans ce temps m?me que les
capucins de cette petite ville ?crivirent au p?re Joseph qu?une
48

correspondance continuelle entre Grandier et la Hamon ne
leur laissait aucun doute qu?il ne f?t l?auteur de cette diatribe.
En vain avait-il publi? pr?c?demment des livres religieux de
pri?res et de m?ditations dont le style seul devait l?absoudre
d?avoir mis la main ? un libelle ?crit dans le langage des
halles ; le Cardinal, d?s longtemps pr?venu contre Urbain, n?a
voulu voir que lui de coupable : on lui a rappel? que lorsqu?il
nՎtait encore que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le
pas, le prit m?me avant lui : je suis bien tromp? si ce pas ne
met son pied dans la tombe?
Un triste sourire accompagna ce mot sur les l?vres du bon
abb?.
? Quoi ! vous croyez que cela ira jusquՈ la mort ?
? Oui, mon enfant, oui, jusquՈ la mort ; d?j? on a enlev?
toutes les pi?ces et les sentences d?absolution qui pouvaient lui
servir de d?fense, malgr? l?opposition de sa pauvre m?re, qui
les conservait comme la permission de vivre donn?e ? son fils ;
d?j? on a affect? de regarder un ouvrage contre le c?libat des
pr?tres, trouv? dans ses papiers, comme destin? ? propager le
schisme. Il est bien coupable, sans doute, et l?amour qui l?a dic-
t?, quelque pur qu?il puisse ?tre, est une faute ?norme dans
l?homme qui est consacr? ? Dieu seul ; mais ce pauvre pr?tre
?tait loin de vouloir encourager l?h?r?sie, et cՎtait, dit-on,
pour apaiser les remords de mademoiselle de Brou qu?il l?avait
compos?. On a si bien vu que ces fautes v?ritables ne suffi-
saient pas pour le faire mourir qu?on a r?veill? l?accusation de
sorcellerie assoupie depuis longtemps, et que, feignant d?y
croire, le Cardinal a ?tabli dans cette ville un tribunal nouveau,
et enfin mis ? sa t?te Laubardemont ; c?est un signe de mort.
Ah ! fasse le ciel que vous ne connaissiez jamais ce que la cor-
ruption des gouvernements appelle coups dՃtat .
En ce moment un cri horrible retentit au del? d?un petit mur
de la cour ; l?abb? effray? se leva, Cinq-Mars en fit autant.
? C?est un cri de femme, dit le vieillard.
? Qu?il est d?chirant ! dit le jeune homme. Qu?est-ce ? cria-t-il
? ses gens qui ?taient tous sortis dans la cour.
Ils r?pondirent qu?on n?entendait plus rien.
? C?est bon, c?est bon ! cria l?abb?, ne faites plus de bruit.
Il referma la fen?tre et mit ses deux mains sur ses yeux.
49

? Ah ! quel cri ! mon enfant, dit-il (et il ?tait fort p?le), quel
cri ! il m?a perc? lՉme ; c?est quelque malheur. Ah ! mon
Dieu ! il m?a troubl?, je ne puis plus continuer ? vous parler.
Faut-il que je l?aie entendu quand je vous parlais de votre des-
tin?e ! Mon cher enfant, que Dieu vous b?nisse ! Mettez-vous ?
genoux.
Cinq-Mars fit ce qu?il voulait, et fut averti par un baiser sur
ses cheveux que le vieillard l?avait b?ni, et le relevait en
disant :
? Allez vite, mon ami, l?heure s?avance ; on pourrait vous
trouver avec moi, partez ; laissez vos gens et vos chevaux ici ;
enveloppez-vous dans un manteau, et partez. J?ai beaucoup ?
?crire avant l?heure o? l?obscurit? me permettra de prendre la
route d?Italie. Ils s?embrass?rent une seconde fois en se pro-
mettant des lettres, et Henry sՎloigna. L?abb?, le suivant en-
core des yeux par la fen?tre, lui cria : ? Soyez bien sage,
quelque chose qui arrive ; et lui envoya encore une fois sa b?-
n?diction paternelle en disant : ? Pauvre enfant !
50

Chapitre
4
LE PROC?S
Oh ! vendetta di Dio, quanto tu dei
Esser temuta da ciascun che legge
Cio, che fu manifesto agli occhi miei !
DANTE.
? vengeance de Dieu, combien tu
dois ?tre redoutable ? quiconque va lire
ceci, qui se manifesta sous mes yeux.
Malgr? l?usage des s?ances secr?tes, alors mis en vigueur
par Richelieu, les juges du cur? de Loudun avaient voulu que la
salle f?t ouverte au peuple, et ne tard?rent pas ? s?en repentir.
Mais d?abord ils crurent en avoir assez impos? ? la multitude
par leurs jongleries, qui dur?rent pr?s de six mois ; ils ?taient
tous int?ress?s ? la perte d?Urbain Grandier, mais ils voulaient
que l?indignation du pays sanctionn?t en quelque sorte l?arr?t
de mort qu?ils pr?paraient et qu?ils avaient ordre de porter,
comme l?avait dit le bon abb? ? son ?l?ve.
Laubardemont ?tait une esp?ce d?oiseau de proie que le Car-
dinal envoyait toujours quand sa vengeance voulait un agent
s?r et prompt, et, en cette occasion, il justifia le choix qu?on
avait fait de sa personne. Il ne fit qu?une faute, celle de per-
mettre la s?ance publique, contre l?usage ; il avait l?intention
d?intimider et d?effrayer ; il effraya, mais fit horreur.
La foule que nous avons laiss?e ? la porte y ?tait rest?e deux
heures, pendant qu?un bruit sourd de marteaux annon?ait que
l?on achevait dans l?int?rieur de la grande salle des pr?paratifs
inconnus et faits ? la h?te. Des archers firent tourner p?nible-
ment sur leurs gonds les lourdes portes de la rue, et le peuple
avide s?y pr?cipita. Le jeune Cinq-Mars fut jet? dans l?int?rieur
51

avec le second flot, et, plac? derri?re un pilier fort lourd de ce
b?timent, il y resta pour voir sans ?tre vu. Il remarqua avec d?-
plaisir que le groupe noir des bourgeois ?tait pr?s de lui ; mais
les grandes portes, en se refermant, laiss?rent toute la partie
du local o? ?tait le peuple dans une telle obscurit?, qu?on n?e?t
pu le reconna?tre. Quoique l?on ne f?t qu?au milieu du jour, des
flambeaux ?clairaient la salle, mais ?taient presque tous plac?s
? l?extr?mit?, o? sՎlevait l?estrade des juges, rang?s derri?re
une table fort longue ; les fauteuils, les tables, les degr?s, tout
?tait couvert de drap noir et jetait sur les figures de livides re-
flets. Un banc r?serv? ? l?accus? ?tait plac? sur la gauche, et
sur le cr?pe qui le couvrait on avait brod? en relief des
flammes d?or, pour figurer la cause de l?accusation. Le pr?venu
y ?tait assis, entour? d?archers, et toujours les mains attach?es
par des cha?nes que deux moines tenaient avec une frayeur si-
mul?e, affectant de sՎcarter au plus l?ger de ses mouvements,
comme s?ils eussent tenu en laisse un tigre ou un loup enrag?,
ou que la flamme e?t d? s?attacher ? leurs v?tements. Ils emp?-
chaient aussi avec soin que le peuple ne p?t voir sa figure.
Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait do-
miner les juges de son choix ; plus grand qu?eux presque de
toute la t?te, il ?tait plac? sur un si?ge plus ?lev? que les
leurs ; chacun de ses regards ternes et inquiets leur envoyait
un ordre. Il ?tait v?tu d?une longue et large robe rouge, une ca-
lotte noire couvrait ses cheveux ; il semblait occup? ? d?-
brouiller des papiers qu?il faisait passer aux juges et circuler
dans leurs mains. Les accusateurs, tous eccl?siastiques, si?-
geaient ? droite des juges ; ils ?taient rev?tus d?aubes et
dՎtoles ; on distinguait le p?re Lactance ? la simplicit? de son
habit de capucin, ? sa tonsure et ? la rudesse de ses traits.
Dans une tribune ?tait cach? lՎv?que de Poitiers ; d?autres tri-
bunes ?taient pleines de femmes voil?es. Aux pieds des juges,
une foule ignoble de femmes et d?hommes de la lie du peuple
s?agitait derri?re six jeunes religieuses des Ursulines d?go?-
t?es de les approcher ; cՎtaient les t?moins.
Le reste de la salle ?tait plein d?une foule immense, sombre,
silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres,
et pleine d?une terreur qui en donnait aux juges, car cette stu-
peur venait de l?int?r?t du peuple pour l?accus?. Des archers
nombreux, arm?s de longues piques, encadraient ce lugubre
52

tableau d?une mani?re digne de ce farouche aspect de la
multitude.
Au geste du pr?sident on fit retirer les t?moins, auxquels un
huissier ouvrit une porte ?troite. On remarqua la sup?rieure
des Ursulines, qui, en passant devant M. de Laubardemont,
s?avan?a, et dit assez haut : ? Vous m?avez tromp?e, monsieur.
Il demeura impassible : elle sortit.
Un silence profond r?gnait dans l?assembl?e.
Se levant avec gravit?, mais avec un trouble visible, un des
juges, nomm? Houmain, lieutenant criminel d?Orl?ans, lut une
esp?ce de mise en accusation d?une voix tr?s-basse et si en-
rou?e, qu?il ?tait impossible d?en saisir aucune parole. Cepen-
dant il se faisait entendre lorsque ce qu?il avait ? dire devait
frapper l?esprit du peuple. Il divisa les preuves du proc?s en
deux sortes : les unes r?sultant des d?positions de soixante-
douze t?moins ; les autres, et les plus certaines, des exor-
cismes des r?v?rends p?res ici pr?sents, sՎcria-t-il en faisant
le signe de la croix.
Les p?res Lactance, Barr? et Mignon s?inclin?rent profond?-
ment en r?p?tant aussi ce signe sacr?. ? Oui, messeigneurs,
dit-il en s?adressant aux juges, on a reconnu et d?pos? devant
vous ce bouquet de roses blanches et ce manuscrit sign? du
sang du magicien, copie du pacte qu?il avait fait avec Lucifer,
et qu?il ?tait forc? de porter sur lui pour conserver sa puis-
sance. On lit encore avec horreur ces paroles ?crites au bas du
parchemin : La minute est aux enfers , dans le cabinet de
Lucifer .
Un ?clat de rire qui semblait sortir d?une poitrine forte s?en-
tendit dans la foule. Le pr?sident rougit, et fit signe ? des ar-
chers, qui essay?rent en vain de trouver le perturbateur. Le
rapporteur continua :
? Les d?mons ont ?t? forc?s de d?clarer leurs noms par la
bouche de leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont d?pos?s
sur cette table : ils s?appellent Astaroth, de l?ordre des S?ra-
phins ; Easas, Celsus, Acaos, C?dron, Asmod?e, de l?ordre des
Tr?nes ; Alex, Zabulon, Cham, Uriel et Achas, des Principaut?s,
etc. ; car le nombre en ?tait infini. Quant ? leurs actions, qui de
nous n?en fut t?moin ?
Un long murmure sortit de l?assembl?e ; on imposa silence,
quelques hallebardes s?avanc?rent, tout se tut.
53

? Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable sup?-
rieure des Ursulines d?chirer son sein de ses propres mains et
se rouler dans la poussi?re ; les autres s?urs, Agn?s, Claire,
etc., sortir de la modestie de leur sexe par des gestes passion-
n?s ou des rires immod?r?s. Lorsque des impies ont voulu dou-
ter de la pr?sence des d?mons, et que nous-m?mes avons senti
notre conviction ?branl?e, parce qu?ils refusaient de s?expli-
quer devant des inconnus, soit en grec, soit en arabe, les r?v?-
rends p?res nous ont raffermi en daignant nous expliquer que,
la malice des mauvais esprits ?tant extr?me, il nՎtait pas sur-
prenant qu?ils eussent feint cette ignorance pour ?tre moins
press?s de questions ; qu?ils avaient m?me fait, dans leurs r?-
ponses, quelques barbarismes, sol?cismes et autres fautes,
pour qu?on les m?pris?t, et que par d?dain les saints docteurs
les laissassent en repos ; et que leur haine ?tait si forte, que,
sur le point de faire un de leurs tours miraculeux, ils avaient
fait suspendre une corde au plancher pour faire accuser de su-
percherie des personnages aussi r?v?r?s, tandis qu?il a ?t? af-
firm? sous serment, par des personnes respectables, que ja-
mais il n?y eut de corde en cet endroit.
Mais, messieurs, tandis que le ciel s?expliquait ainsi miracu-
leusement par ses saints interpr?tes, une autre lumi?re nous
est venue tout ? l?heure : ? l?instant m?me o? les juges ?taient
plong?s dans leurs profondes m?ditations, un grand cri a ?t?
entendu pr?s de la salle du conseil ; et, nous ?tant transport?s
sur les lieux, nous avons trouv? le corps d?une jeune demoiselle
d?une haute naissance ; elle venait de rendre le dernier soupir
dans la voie publique, entre les mains du r?v?rend p?re Mi-
gnon, chanoine ; et nous avons su de ce m?me p?re, ici pr?-
sent, et de plusieurs autres personnages graves, que, soup?on-
nant cette demoiselle dՐtre poss?d?e, ? cause du bruit qui
sՎtait r?pandu d?s longtemps de l?admiration d?Urbain Gran-
dier pour elle, il eut l?heureuse id?e de lՎprouver, et lui dit
tout ? coup en l?abordant : Grandier vient dՐtre mis ? mort ;
sur quoi elle ne poussa qu?un seul grand cri, et tomba morte,
priv?e par le d?mon du temps n?cessaire pour les secours de
notre sainte m?re lՃglise catholique.
Un murmure d?indignation sՎleva dans la foule, o? le mot
d?assassin fut prononc? ; les huissiers impos?rent silence ?
54

haute voix ; mais le rapporteur le r?tablit en reprenant la pa-
role, ou plut?t la curiosit? g?n?rale triompha.
? Chose inf?me, messeigneurs, continua-t-il, cherchant ? s?af-
fermir par des exclamations, on a trouv? sur elle cet ouvrage
?crit de la main d?Urbain Grandier.
Et il tira de ses papiers un livre couvert en parchemin.
? Ciel ! sՎcria Urbain de son banc.
? Prenez garde ! sՎcri?rent les juges aux archers qui
l?entouraient.
? Le d?mon va sans doute se manifester, dit le Lactance
d?une voix sinistre ; resserrez ses liens.
On ob?it.
Le lieutenant criminel continua : ? Elle se nommait Made-
leine de Brou, ?g?e de dix-neuf ans.
? Ciel ! ? ciel ! c?en est trop ! sՎcria l?accus?, tombant ?va-
noui sur le parquet.
L?assembl?e sՎmut en sens divers ; il y eut un moment de tu-
multe. ? Le malheureux ! il l?aimait, disaient quelques-uns. Une
demoiselle si bonne ! disaient les femmes. La piti? commen?ait
? gagner. On jeta de l?eau froide sur Grandier sans le faire sor-
tir, et on l?attacha sur la banquette. Le rapporteur continua :
? Il nous est enjoint de lire le d?but de ce livre ? la cour. Et il
lut ce qui suit :
? C?est pour toi, douce et belle Madeleine, c?est pour mettre
en repos ta conscience troubl?e, que j?ai peint dans un livre
une seule pens?e de mon ?me. Elles sont toutes ? toi, fille c?-
leste, parce qu?elles y retournent comme au but de toute mon
existence ; mais cette pens?e que je t?envoie comme une fleur
vient de toi, n?existe que par toi, et retourne ? toi seule.
? Ne sois pas triste parce que tu m?aimes ; ne sois pas affli-
g?e parce que je t?adore. Les anges du ciel, que font-ils ? et les
?mes des bienheureux, que leur est-il promis ? Sommes-nous
moins purs que les anges ? nos ?mes sont-elles moins d?ta-
ch?es de la terre qu?apr?s la mort ? ? Madeleine ! qu?y a-t-il en
nous dont le regard du Seigneur s?indigne ? Est-ce lorsque
nous prions ensemble, et que, le front prostern? dans la pous-
si?re devant ses autels, nous demandons une mort prochaine
qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l?amour ? Est-ce au
temps o?, r?vant seuls sous les arbres fun?bres du cimeti?re,
nous cherchions une double tombe, souriant ? notre mort et
55

pleurant sur notre vie ? Serait-ce lorsque tu viens t?agenouiller
devant moi-m?me au tribunal de la p?nitence, et que, parlant
en pr?sence de Dieu, tu ne peux rien trouver de mal ? me r?v?-
ler, tant j?ai soutenu ton ?me dans les r?gions pures du ciel ?
Qui pourrait donc offenser notre Cr?ateur ? Peut-?tre, oui,
peut-?tre seulement, je le cro?s, quelque esprit du ciel aurait
pu m?envier ma f?licit?, lorsqu?au jour de P?ques je te vis pros-
tern?e devant moi, ?pur?e par de longues aust?rit?s du peu de
souillure qu?avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu
?tais belle ! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma
main tremblante l?apporta sur tes l?vres pures que jamais l?vre
humaine n?osa effleurer. ?tre ang?lique, jՎtais seul ? partager
les secrets du Seigneur, ou plut?t l?unique secret de la puret?
de ton ?me ; je t?unissais ? ton Cr?ateur, qui venait de des-
cendre aussi dans mon sein. Hymen ineffable dont lՃternel fut
le pr?tre lui-m?me, vous ?tiez seul permis entre la Vierge et le
Pasteur ; la seule volupt? de chacun de nous fut de voir une
?ternit? de bonheur commencer pour l?autre, et de respirer en-
semble les parfums du ciel, de pr?ter d?j? l?oreille ? ses
concerts, et dՐtre s?rs que nos ?mes d?voil?es ? Dieu seul et ?
nous ?taient dignes de l?adorer ensemble.
? Quel scrupule p?se encore sur ton ?me, ? ma s?ur ? Ne
crois-tu pas que j?aie rendu un culte trop grand ? ta vertu ?
crains-tu qu?une si pure admiration ne m?ait d?tourn? de celle
du Seigneur ?? ?
Houmain en ?tait l? quand la porte par laquelle ?taient sortis
les t?moins s?ouvrit tout ? coup. Les juges, inquiets, se par-
l?rent ? l?oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux p?res
pour savoir si cՎtait quelque sc?ne ex?cut?e par leur ordre ;
mais, ?tant plac?s ? quelque distance de lui, et surpris eux-
m?mes, ils ne purent lui faire entendre que ce nՎtait point eux
qui avaient pr?par? cette interruption. D?ailleurs, avant que
leurs regards eussent ?t? ?chang?s, l?on vit, ? la grande stup?-
faction de l?assembl?e, trois femmes en chemise, pieds nus, la
corde au cou, un cierge ? la main, s?avancer jusqu?au milieu de
l?estrade. CՎtait la sup?rieure, suivie des s?urs Agn?s et
Claire. Toutes deux pleuraient ; la sup?rieure ?tait fort p?le,
mais son port ?tait assur? et ses yeux fixes et hardis : elle se
mit ? genoux ; ses compagnes l?imit?rent ; tout fut si troubl?
que personne ne songea ? l?arr?ter, et d?une voix claire et
56

ferme, elle pronon?a ces mots, qui retentirent dans tous les
coins de la salle :
? Au nom de la tr?s-sainte Trinit?, moi, Jeanne de Belfiel, fille
du baron de Cose, moi, sup?rieure indigne du couvent des Ur-
sulines de Loudun, je demande pardon ? Dieu et aux hommes
du crime que j?ai commis en accusant l?innocent Urbain Gran-
dier. Ma possession ?tait fausse, mes paroles sugg?r?es, le re-
mords m?accable?
? Bravo ! sՎcri?rent les tribunes et le peuple en frappant des
mains. Les juges se lev?rent ; les archers, incertains, regar-
d?rent le pr?sident : il fr?mit de tout son corps, mais resta
immobile.
? Que chacun se taise ! dit-il d?une voix aigre ; archers, faites
votre devoir !
Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que
rien ne l?effrayait, car la pens?e du ciel ne lui ?tait jamais
venue.
? Mes p?res, que pensez-vous ? dit-il en faisant signe aux
moines.
? Que le d?mon veut sauver son ami? Obmutesce , Satanas !
sՎcria le p?re Lactance d?une voix terrible, ayant l?air d?exorci-
ser encore la sup?rieure.
Jamais le feu mis ? la poudre ne produisit un effet plus
prompt que celui de ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subi-
tement, elle se leva dans toute sa beaut? de vingt ans, que sa
nudit? terrible augmentait encore ; on e?t dit une ?me ?chap-
p?e de l?enfer apparaissant ? son s?ducteur ; elle promena ses
yeux noirs sur les moines, Lactance baissa les siens ; elle fit
deux pas vers lui avec ses pieds nus, dont les talons firent re-
tentir fortement lՎchafaudage ; son cierge semblait, dans sa
main, le glaive de l?ange.
? Taisez-vous, imposteur ! dit-elle avec ?nergie, le d?mon qui
m?a poss?d?e, c?est vous : vous m?avez tromp?e, il ne devait
pas ?tre jug? ; d?aujourd?hui seulement je sais qu?il l?est ; d?au-
jourd?hui j?entrevois sa mort ; je parlerai.
? Femme, le d?mon vous ?gare !
? Dites que le repentir mՎclaire : filles aussi malheureuses
que moi, levez-vous ; n?est-il pas innocent ?
? Nous le jurons ! dirent encore ? genoux les deux jeunes
s?urs laies en fondant en larmes, parce qu?elles nՎtaient pas
57

anim?es par une r?solution aussi forte que celle de la sup?-
rieure. Agn?s m?me eut ? peine dit ce mot que, se tournant du
c?t? du peuple : ? Secourez-moi, sՎcria-t-elle ; ils me puniront,
ils me feront mourir ! Et, entra?nant sa compagne, elle se jeta
dans la foule, qui les accueillit avec amour ; mille voix leur ju-
r?rent protection, des impr?cations sՎlev?rent, les hommes
agit?rent leurs b?tons contre terre ; on n?osa pas emp?cher le
peuple de les faire sortir de bras en bras jusquՈ la rue.
Pendant cette nouvelle sc?ne, les juges interdits chucho-
taient, Laubardemont regardait les archers et leur indiquait les
points o? leur surveillance devait se porter ; souvent il montra
du doigt le groupe noir. Les accusateurs regard?rent ? la tri-
bune de lՎv?que de Poitiers, mais ils ne trouv?rent aucune ex-
pression sur sa figure apathique. CՎtait un de ces vieillards
dont la mort s?empare dix ans avant que le mouvement cesse
tout ? fait en eux ; sa vue semblait voil?e par un demi-som-
meil ; sa bouche b?ante ruminait quelques paroles vagues et
habituelles de pi?t? qui n?avaient aucun sens ; il lui ?tait rest?
assez d?intelligence pour distinguer le plus fort parmi les
hommes et lui ob?ir, ne songeant m?me pas un moment ? quel
prix. Il avait donc sign? la sentence des docteurs de Sorbonne
qui d?clarait les religieuses poss?d?es, sans en tirer seulement
la cons?quence de la mort d?Urbain ; le reste lui semblait une
de ces c?r?monies plus ou moins longues auxquelles il ne pr?-
tait aucune attention, accoutum? qu?il ?tait ? les voir et ? vivre
au milieu de leurs pompes, en ?tant m?me une partie et un
meuble indispensable. Il ne donna donc aucun signe de vie en
cette occasion, mais il conserva seulement un air parfaitement
noble et nul.
Cependant le p?re Lactance, ayant eu un moment pour se re-
mettre de sa vive attaque, se tourna vers le pr?sident et dit :
? Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la
possession, car jamais madame la sup?rieure n?avait oubli? la
modestie et la s?v?rit? de son ordre.
? Que tout l?univers n?est-il ici pour me voir ! dit Jeanne de
Belfiel, toujours aussi ferme. Je ne puis ?tre assez humili?e sur
la terre, et le ciel me repoussera, car j?ai ?t? votre complice.
La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Cependant,
essayant de se remettre : ? Quel conte absurde ! et qui vous y
for?a donc, ma s?ur ?
58

La voix de la jeune fille devint s?pulcrale, elle en r?unit
toutes les forces, appuya la main sur son c?ur, comme si elle
e?t voulu l?arracher, et, regardant Urbain Grandier, elle r?pon-
dit : ? L?amour !
L?assembl?e fr?mit ; Urbain, qui, depuis son ?vanouissement,
?tait rest? la t?te baiss?e et comme mort, leva lentement ses
yeux sur elle et revint enti?rement ? la vie pour subir une dou-
leur nouvelle. La jeune p?nitente continua :
? Oui, l?amour qu?il a repouss?, qu?il n?a jamais connu tout
entier, que j?avais respir? dans ses discours, que mes yeux
avaient puis? dans ses regards c?lestes, que ses conseils
m?mes ont accru. Oui, Urbain est pur comme l?ange, mais bon
comme l?homme qui a aim? ; je ne le savais pas qu?il e?t aim? !
C?est vous, dit-elle alors plus vivement, montrant Lactance,
Barr? et Mignon, et quittant l?accent de la passion pour celui
de l?indignation, c?est vous qui m?avez appris qu?il aimait, vous
qui ce matin m?avez trop cruellement veng?e en tuant ma ri-
vale par un mot ! H?las ! je ne voulais que les s?parer. CՎtait
un crime ; mais je suis Italienne par ma m?re ; je br?lais,
jՎtais jalouse ; vous me permettiez de voir Urbain, de l?avoir
pour ami et de le voir tous les jours?
Elle se tut ; puis, criant : ? Peuple, il est innocent ! Martyr,
pardonne-moi ! j?embrasse tes pieds ! Elle tomba aux pieds
d?Urbain, et versa enfin des torrents de larmes.
Urbain ?leva ses mains li?es ?troitement, et, lui donnant sa
b?n?diction, dit d?une voix douce, mais faible :
? Allez, ma s?ur, je vous pardonne au nom de Celui que je
verrai bient?t ; je vous l?avais dit autrefois, et vous le voyez ?
pr?sent, les passions font bien du mal quand on ne cherche pas
? les tourner vers le ciel.
La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de Lau-
bardemont : ? Malheureux ! dit-il, tu prononces les paroles de
lՃglise.
? Je n?ai pas quitt? son sein, dit Urbain.
? Qu?on emporte cette fille ! dit le pr?sident.
Quand les archers voulurent ob?ir, ils s?aper?urent qu?elle
avait serr? avec tant de force la corde suspendue ? son cou,
qu?elle ?tait rouge et presque sans vie. L?effroi fit sortir toutes
les femmes de l?assembl?e, plusieurs furent emport?es
59

?vanouies ; mais la salle n?en fut pas moins pleine, les rangs se
serraient, et les hommes de la rue d?bordaient dans l?int?rieur.
Les juges ?pouvant?s se lev?rent, et le pr?sident essaya de
faire vider la salle ; mais le peuple se couvrant, demeura dans
une effrayante immobilit? ; les archers nՎtaient plus assez
nombreux, il fallut c?der, et Laubardemont, d?une voix trou-
bl?e, dit que le conseil allait se retirer pour une demi-heure. Il
leva la s?ance ; le public, sombre, demeura debout.
60

Chapitre
5
LE MARTYRE
La torture interroge et la douleur r?pond.
Les Templiers .
L?int?r?t non suspendu de ce demi-proc?s, son appareil et
ses interruptions, tout avait tenu l?esprit public si attentif, que
nulle conversation particuli?re n?avait pu s?engager. Quelques
cris avaient ?t? jet?s, mais simultan?ment, mais sans qu?aucun
spectateur se dout?t des impressions de son voisin, ou cher-
ch?t m?me ? les deviner ou ? communiquer les siennes. Cepen-
dant, lorsque le public fut abandonn? ? lui-m?me, il se fit
comme une explosion de paroles bruyantes. On distinguait plu-
sieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit g?n?ral,
comme un chant de trompettes domine la basse continue d?un
orchestre.
Il y avait encore ? cette ?poque assez de simplicit? primitive
dans les gens du peuple pour qu?ils fussent persuad?s par les
myst?rieuses fables des agents qui les travaillaient, au point de
n?oser porter un jugement d?apr?s lՎvidence, et la plupart at-
tendirent avec effroi la rentr?e des juges, se disant ? demi-voix
ces mots prononc?s avec un certain air de myst?re et d?impor-
tance qui sont ordinairement le cachet de la sottise craintive :
? On ne sait qu?en penser, monsieur ! ? Vraiment, madame,
voil? des choses extraordinaires qui se passent !
? Nous vivons dans un temps bien singulier ? ? Je me serais
bien dout? d?une partie de tout ceci ; mais, ma foi, je n?aurais
pas prononc?, et je ne le ferais pas encore !
? Qui vivra verra, etc. ; discours idiots de la foule, qui ne
servent quՈ montrer qu?elle est au premier qui la saisira forte-
ment. Ceci ?tait la basse continue, mais du c?t? du groupe noir
on entendait d?autres choses : ? Nous laisserons-nous faire
61

ainsi ? Quoi ! pousser l?audace jusquՈ br?ler notre lettre au
Roi ! Si le Roi le savait ! ? Les barbares ! les imposteurs ! avec
quelle adresse leur complot est form? ! le meurtre
s?accomplira-t-il sous nos yeux ? aurons-nous peur de ces ar-
chers ? ? Non, non, non. CՎtaient les trompettes et le dessus
de ce bruyant orchestre.
On remarquait le jeune avocat, qui, mont? sur un banc, com-
men?a par d?chirer en mille pi?ces un cahier de papier ; en-
suite ?levant la voix : ? Oui, sՎcria-t-il, je d?chire et jette au
vent le plaidoyer que j?avais pr?par? en faveur de l?accus? ; on
a supprim? les d?bats : il ne m?est pas permis de parler pour
lui ; je ne peux parler quՈ vous, peuple, et je m?en applaudis ;
vous avez vu ces juges inf?mes : lequel peut encore entendre la
v?rit? ? lequel est digne dՎcouter l?homme de bien ? lequel
osera soutenir son regard ? Que dis-je ? ils la connaissent tout
enti?re, la v?rit?, ils la portent dans leur sein coupable ; elle
ronge leur c?ur comme un serpent ; ils tremblent dans leur re-
paire, o? ils d?vorent sans doute leur victime ; ils tremblent
parce qu?ils ont entendu les cris de trois femmes abus?es. Ah !
qu?allais-je faire ? j?allais parler pour Urbain Grandier ! Quelle
?loquence e?t ?gal? celle de ces infortun?es ? quelles paroles
vous eussent fait mieux voir son innocence ? Le ciel s?est arm?
pour lui en les appelant au repentir et au d?vouement, le ciel
ach?vera son ouvrage.
? Vade retro , Satanas ! prononc?rent des voix entendues par
une fen?tre assez ?lev?e.
Fournier s?interrompit un moment :
? Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage
divin ? Je suis bien tromp?, ou ces instruments d?un pouvoir in-
fernal pr?parent par ce chant quelque nouveau mal?fice.
? Mais, sՎcri?rent tous ceux qui l?entouraient, guidez-nous :
que ferons-nous ? qu?ont-ils fait de lui ?
? Restez ici, soyez immobiles, soyez silencieux, r?pondit le
jeune avocat : l?inertie d?un peuple est toute puissante, c?est l?
sa sagesse, c?est l? sa force. Regardez en silence, et vous ferez
trembler.
? Ils n?oseront sans doute pas repara?tre, dit le comte du
Lude.
? Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-
Ferr?, qui n?avait rien perdu de tout ce qu?il avait vu.
62

? Et ce bon monsieur le cur?, murmura le vieux p?re
Guillaume Leroux en regardant tous ses enfants irrit?s qui se
parlaient bas en mesurant et comptant les archers. Ils se mo-
quaient m?me de leur habit, et commen?aient ? les montrer au
doigt.
Cinq-Mars, toujours adoss? au pilier derri?re lequel il sՎtait
plac? d?abord, toujours envelopp? dans son manteau noir, d?-
vorait des yeux tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot de
ce qu?on disait et remplissait son c?ur de fiel et d?amertume ;
de violents d?sirs de meurtre et de vengeance, une envie ind?-
termin?e de frapper, le saisissaient malgr? lui : c?est la pre-
mi?re impression que produise le mal sur lՉme d?un jeune
homme ; plus tard, la tristesse remplace la col?re ; plus tard,
c?est l?indiff?rence et le m?pris ; plus tard encore, une admira-
tion calcul?e pour les grands sc?l?rats qui ont r?ussi ; mais
c?est lorsque, des deux ?l?ments de l?homme, la boue l?emporte
sur lՉme.
Cependant, ? droite de la salle, et pr?s de l?estrade ?lev?e
pour les juges, un groupe de femmes semblait fort occup? ?
consid?rer un enfant d?environ huit ans, qui sՎtait avis? de
monter sur une corniche ? l?aide des bras de sa s?ur Martine
que nous avons vue plaisant?e ? toute outrance par le jeune
soldat Grand-Ferr?. Cet enfant, n?ayant plus rien ? voir apr?s
la sortie du tribunal, sՎtait ?lev?, ? l?aide des pieds et des
mains, jusquՈ une petite lucarne qui laissait passer une
lumi?re tr?s-faible, et qu?il pensa renfermer un nid d?hiron-
delles ou quelque autre tr?sor de son ?ge ; mais, quand il se fut
bien ?tabli les deux pieds sur la corniche du mur et les mains
attach?es aux barreaux d?une ancienne ch?sse de saint J?r?me,
il e?t voulu ?tre bien loin et cria :
? Oh ! ma s?ur, ma s?ur, donne-moi la main pour
descendre !
? Qu?est-ce que tu vois donc ? sՎcria Martine.
? Oh ! je n?ose pas le dire ; mais je veux descendre. Et il se
mit ? pleurer.
? Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant,
n?aie pas peur, et dis-nous bien ce que tu vois.
? Eh bien, c?est qu?on a couch? le cur? entre deux grandes
planches qui lui serrent les jambes, et il y a cordes autour des
planches.
63

? Ah ! c?est la question, dit un homme de la ville. Regarde
bien, mon ami, que vois-tu encore ?
L?enfant, rassur?, se remit ? la lucarne avec plus de
confiance, et, retirant sa t?te, il reprit :
? Je ne vois plus le cur?, parce que tous les juges sont autour
de lui ? le regarder, et que leurs grandes robes m?emp?chent
de voir. Il y a aussi des capucins qui se penchent pour lui par-
ler tout bas.
La curiosit? assembla plus de monde aux pieds du jeune gar-
?on, et chacun fit silence, attendant avec anxi?t? sa premi?re
parole, comme si la vie de tout le monde en e?t d?pendu.
? Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux
de bois entre les cordes, apr?s que les capucins ont b?ni les
marteaux et les clous? Ah ! mon Dieu ! ma s?ur, comme ils
ont l?air f?ch? contre lui, parce qu?il ne parle pas? Maman,
maman, donne-moi la main, je veux descendre.
Au lieu de sa m?re, l?enfant, en se retournant, ne vit plus que
des visages m?les qui le regardaient avec avidit? triste et lui
faisaient signe de continuer. Il n?osa pas descendre, et se remit
? la fen?tre en tremblant.
? Oh ! je vois le p?re Lactance et le p?re Barr? qui enfoncent
eux-m?mes d?autres morceaux de bois qui lui serrent les
jambes. Oh ! comme il est p?le ! il a l?air de prier Dieu ; mais
voil? sa t?te qui tombe en arri?re comme s?il mourait. Ah !
?tez-moi de l??
Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et
de Cinq-Mars, qui sՎtaient approch?s pour le soutenir.
? Deus stetit in synagoga deorum : in medio autem Deus diju-
dicat ? chant?rent des voix fortes et nasillardes qui sortaient
de cette petite fen?tre ; elles continu?rent longtemps un plain-
chant de psaumes entrecoup? par des coups de marteau, ou-
vrage infernal qui marquait la mesure des chants c?lestes. On
aurait pu se croire pr?s de l?antre d?un forgeron ; mais les
coups ?taient sourds et faisaient bien sentir que l?enclume ?tait
le corps d?un homme.
? Silence ! dit Fournier, il parle ; les chants et les coups
s?interrompent.
Une faible voix en effet dit lentement : ? ? mes p?res ! adou-
cissez la rigueur de vos tourments, car vous r?duiriez mon ?me
au d?sespoir, et je chercherais ? me donner la mort.
64

Ici partit et sՎlan?a jusqu?aux vo?tes l?explosion des cris du
peuple ; les hommes, furieux, se jettent sur l?estrade et l?em-
portent d?assaut sur les archers ?tonn?s et h?sitants ; la foule
sans armes les pousse, les presse, les ?touffe contre les murs,
et tient leurs bras sans mouvement ; ses flots se pr?cipitent sur
les portes qui conduisent ? la chambre de la question, et, les
faisant crier sous leur poids, menacent de les enfoncer ; l?in-
jure retentit par mille voix formidables et va ?pouvanter les
juges.
? Ils sont partis, ils l?ont emport? ! sՎcrie un homme. Tout
s?arr?te aussit?t, et, changeant de direction, la foule s?enfuit de
ce lieu d?testable et sՎcoule rapidement dans les rues. Une
singuli?re confusion y r?gnait.
La nuit ?tait venue pendant la longue s?ance, et des torrents
de pluie tombaient du ciel. L?obscurit? ?tait effrayante ; les cris
des femmes glissant sur le pav? ou repouss?es par le pas des
chevaux des gardes, les cris sourds et simultan?s des hommes
rassembl?s et furieux, le tintement continuel des cloches qui
annon?aient le supplice avec les coups r?p?t?s de l?agonie, les
roulements d?un tonnerre lointain, tout s?unissait pour le
d?sordre. Si l?oreille ?tait ?tonn?e, les yeux ne lՎtaient pas
moins ; quelques torches fun?bres allum?es au coin des rues et
jetant une lumi?re capricieuse montraient des gens arm?s et ?
cheval qui passaient au galop en ?crasant la foule : ils cou-
raient se r?unir sur la place de Saint-Pierre ; des tuiles les
frappaient quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant at-
teindre le coupable ?loign?, ces tuiles tombaient sur le voisin
innocent. La confusion ?tait extr?me, et devint plus grande en-
core lorsque, d?bouchant par toutes les rues sur cette place
nomm?e Saint-Pierre-le-March?, le peuple la trouva barricad?e
de tous c?t?s et remplie de gardes ? cheval et d?archers. Des
charrettes li?es aux bornes des rues en fermaient toutes les is-
sues, et des sentinelles arm?es d?arquebuses ?taient aupr?s.
Sur le milieu de la place sՎlevait un b?cher compos? de
poutres ?normes pos?es les unes sur les autres de mani?re ?
former un carr? parfait ; un bois plus blanc et plus l?ger les re-
couvrait ; un immense poteau sՎlevait au centre de cet ?cha-
faud. Un homme v?tu de rouge et tenant une torche baiss?e
?tait debout pr?s de cette sorte de m?t, qui s?apercevait de
65

loin. Un r?chaud ?norme, recouvert de t?le ? cause de la pluie,
?tait ? ses pieds.
? ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence ;
pendant un instant on n?entendit plus que le bruit de la pluie
qui tombait par torrents, et du tonnerre qui s?approchait.
Cependant Cinq-Mars, accompagn? de MM. du Lude et Four-
nier, et de tous les personnages les plus importants, sՎtait mis
? l?abri de l?orage sous le p?ristyle de lՎglise de Sainte-Croix,
?lev?e sur vingt degr?s de pierre. Le b?cher ?tait en face, et
de cette hauteur on pouvait voir la place dans toute son ?ten-
due. Elle ?tait enti?rement vide, et l?eau seule des larges ruis-
seaux la traversait ; mais toutes les fen?tres des maisons
sՎclairaient peu ? peu, et faisaient ressortir en noir les t?tes
d?hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons. Le
jeune d?Effiat contemplait avec tristesse ce mena?ant appareil ;
?lev? dans les sentiments d?honneur, et bien loin de toutes ces
noires pens?es que la haine et l?ambition peuvent faire na?tre
dans le c?ur de l?homme, il ne comprenait pas que tant de mal
p?t ?tre fait sans quelque motif puissant et secret ; l?audace
d?une telle condamnation lui sembla si incroyable, que sa
cruaut? m?me commen?ait ? la justifier ? ses yeux ; une se-
cr?te horreur se glissa dans son ?me, la m?me qui faisait taire
le peuple ; il oublia presque l?int?r?t que le malheureux Urbain
lui avait inspir?, pour chercher s?il nՎtait pas possible que
quelque intelligence secr?te avec l?enfer e?t justement provo-
qu? de si excessives rigueurs ; et les r?v?lations publiques des
religieuses et les r?cits de son respectable gouverneur s?affai-
blirent dans sa m?moire, tant le succ?s est puissant, m?me aux
yeux des ?tres distingu?s ! tant la force en impose ? l?homme,
malgr? la voix de sa conscience ! Le jeune voyageur se deman-
dait d?j? s?il nՎtait pas probable que la torture e?t arrach?
quelque monstrueux aveu ? l?accus?, lorsque l?obscurit? dans
laquelle ?tait lՎglise cessa tout ? coup ; ses deux grandes
portes s?ouvrirent, et ? la lueur d?un nombre infini de flam-
beaux parurent tous les juges et les eccl?siastiques entour?s
de gardes ; au milieu d?eux s?avan?ait Urbain, soulev? ou plut?t
port? par six hommes v?tus en p?nitents noirs, car ses jambes
unies et entour?es de bandages ensanglant?s semblaient rom-
pues et incapables de le soutenir. Il y avait tout au plus deux
heures que Cinq-Mars ne l?avait vu, et cependant il eut peine ?
66

reconna?tre la figure qu?il avait remarqu?e ? l?audience : toute
couleur, tout embonpoint en avaient disparu, une p?leur mor-
telle couvrait une peau jaune et luisante comme l?ivoire ; le
sang paraissait avoir quitt? toutes ses veines ; il ne restait de
vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient ?tre devenus deux
fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants
autour de lui ; ses cheveux bruns ?taient ?pars sur son cou et
sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier ; cette
sorte de robe ? larges manches avait une teinte jaun?tre et
portait avec elle une odeur de soufre ; une longue et forte
corde entourait son cou et tombait sur son sein. Il ressemblait
? un fant?me, mais ? celui d?un martyr.
Urbain s?arr?ta, ou plut?t fut arr?t? sur le p?ristyle de
lՎglise : le capucin Lactance lui pla?a dans la main droite et y
soutint une torche ardente, et lui dit avec une duret? in-
flexible : ? Fais amende honorable, et demande pardon ? Dieu
de ton crime de magie.
Le malheureux ?leva la voix avec peine, et dit, les yeux au
ciel :
? Au nom du Dieu vivant, je t?ajourne ? trois ans, Laubarde-
mont, juge pr?varicateur ! On a ?loign? mon confesseur, et j?ai
?t? r?duit ? verser mes fautes dans le sein de Dieu m?me, car
mes ennemis m?entourent : j?en atteste ce Dieu de mis?ricorde,
je n?ai jamais ?t? magicien ; je n?ai connu de myst?res que ceux
de la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle
je meurs : j?ai beaucoup p?ch? contre moi, mais jamais contre
Dieu et Notre-Seigneur?
? N?ach?ve pas ! sՎcria le capucin, affectant de lui fermer la
bouche avant qu?il pronon??t le nom du Sauveur ; mis?rable
endurci, retourne au d?mon qui t?a envoy? !
Il fit signe ? quatre pr?tres, qui, s?approchant avec des gou-
pillons ? la main, exorcis?rent l?air que le magicien respirait, la
terre qu?il touchait et le bois qui devait le br?ler. Pendant cette
c?r?monie, le lieutenant criminel lut ? la h?te l?arr?t, que l?on
trouve encore dans les pi?ces de ce proc?s, en date du 18 ao?t
1639, d?clarant Urbain Grandier d?ment atteint et convaincu
du crime de magie , mal?fice , possession , ?s personnes
d?aucunes religieuses ursulines de Loudun , et autres , s?culiers ,
etc.
67

Le lecteur, ?bloui par un ?clair, s?arr?ta un instant, et, se
tournant du c?t? de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le
temps qu?il faisait, l?ex?cution ne pouvait pas ?tre remise au
lendemain, celui-ci r?pondit :
? L?arr?t porte ex?cution dans les vingt-quatre heures : ne
craignez point ce peuple incr?dule, il va ?tre convaincu?
Tous les personnages les plus consid?rables et beaucoup
dՎtrangers ?taient sous le p?ristyle et s?avanc?rent, Cinq-
Mars parmi eux.
? Le magicien n?a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et
repousse son image.
Lactance sortit en ce moment du milieu des p?nitents, ayant
dans sa main un ?norme crucifix de fer qu?il semblait tenir
avec pr?caution et respect ; il l?approcha des l?vres du patient,
qui effectivement se jeta en arri?re, et, r?unissant toutes ses
forces, fit un geste du bras qui fit tomber la croix des mains du
capucin.
? Vous le voyez, sՎcria celui-ci, il a renvers? le crucifix !
Un murmure sՎleva dont le sens ?tait incertain.
? Profanation ! sՎcri?rent les pr?tres.
On s?avan?a vers le b?cher.
Cependant Cinq-Mars, se glissant derri?re un pilier, avait
tout observ? d?un ?il avide ; il vit avec ?tonnement que le cru-
cifix, en tombant sur les degr?s, plus expos? ? la pluie que la
plate-forme, avait fum? et produit le bruit du plomb fondu jet?
dans l?eau. Pendant que l?attention publique se portait ailleurs,
il s?avan?a et y porta une main qu?il sentit vivement br?l?e.
Saisi d?indignation et de toute la fureur d?un c?ur loyal, il
prend crucifix avec les plis de son manteau, s?avance vers Lau-
bardemont, et le frappant au front :
? Sc?l?rat, sՎcrie-t-il, porte la marque de ce fer rougi !
La foule entend ce mot et se pr?cipite.
? Arr?tez cet insens? ! dit en vain l?indigne magistrat.
Il ?tait saisi lui-m?me par des mains d?homme qui criaient : ?
Justice ! au nom du Roi !
? Nous sommes perdus ! dit Lactance, au b?cher ! b?cher !
Les p?nitents tra?nent Urbain vers la place, tandis que les
juges et les archers rentrent dans lՎglise et se d?battent
contre les citoyens furieux ; le bourreau, sans avoir le temps
d?attacher la victime, se h?ta de la coucher sur le bois et d?y
68

mettre la flamme. Mais la pluie tombait par torrents, et chaque
poutre ? peine enflamm?e, sՎteignait en fumant. En vain Lac-
tance et les autres chanoines eux-m?mes excitaient le foyer,
rien ne pouvait vaincre l?eau qui tombait du ciel.
Cependant le tumulte qui avait lieu au p?ristyle de lՎglise
sՎtait ?tendu tout autour de la place. Le cri de justice se r?p?-
tait et circulait avec le r?cit de ce qui sՎtait d?couvert ; deux
barricades avaient ?t? forc?es, et, malgr? trois coups de fusil,
les archers ?taient repouss?s peu ? peu vers le centre de la
place. En vain faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule,
elle les pressait de ses flots croissants. Une demi-heure se pas-
sa dans cette lutte, o? la garde reculait toujours vers le b?cher,
qu?elle cachait en se resserrant.
? Avan?ons, avan?ons, disait un homme, nous le d?livrerons ;
ne frappez pas les soldats, mais qu?ils reculent : voyez-vous,
Dieu ne veut pas qu?il meure. Le b?cher sՎteint ; amis, encore
un effort. ? Bien. ? Renversez ce cheval. ? Poussez, pr?cipitez-
vous.
La garde ?tait rompue et renvers?e de toutes parts, le peuple
se jette en hurlant sur le b?cher ; mais aucune lumi?re n?y
brillait plus : tout avait disparu, m?me le bourreau. On ar-
rache, on disperse les planches : l?une d?elles br?lait encore, et
sa lueur fit voir sous un amas de cendre et de boue sanglante
une main noircie, pr?serv?e du feu par un ?norme bracelet de
fer et une cha?ne. Une femme eut le courage de l?ouvrir ; les
doigts serraient une petite croix d?ivoire et une image de sainte
Madeleine.
? Voil? ses restes, dit-elle en pleurant.
? Dites les reliques du martyr, r?pondit un homme.
69

Chapitre
6
LE SONGE
Le bien de la fortune est un bien p?rissable,
Quand on bastit sur elle, on bastit sur le sable
Plus on est eslev?, plus on court de dangers.
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempeste?
RACAN.
Les vergers languissants, alt?r?s de chaleurs,
Balancent des rameaux d?pourvus de feuillage
Il semble que l?hiver ne quitte pas les cieux.
Maria , JULES LEF?VRE.
Cependant Cinq-Mars, au milieu de la m?l?e que son empor-
tement avait provoqu?e, sՎtait senti saisir le bras gauche par
une main aussi dure que le fer, qui, le tirant de la foule jus-
qu?au bas des degr?s, le jeta derri?re mur de lՎglise, et lui fit
voir la figure noire du vieux Grandchamp, qui dit d?une voix
brusque : ? Monsieur, ce nՎtait rien que d?attaquer trente
mousquetaires dans un bois ? Chaumont, parce que nous
?tions ? quelques pas de vous sans que vous l?ayez su, que
nous vous aurions aid? au besoin et que d?ailleurs vous aviez
affaire ? des gens d?honneur ; mais ici c?est diff?rent. Voici vos
chevaux et vos gens au bout de la rue : je vous prie de monter
? cheval et de sortir de la ville, ou bien de me renvoyer chez
madame la mar?chale, parce que je suis responsable de vos
bras et de vos jambes, que vous exposez bien lestement.
Cinq-Mars, quoique un peu ?tourdi de cette mani?re brusque
de rendre service, ne fut pas f?ch? de sortir d?affaire ainsi,
ayant eu le temps de r?fl?chir au d?sagr?ment qu?il y aurait
dՐtre reconnu pour ce qu?il ?tait apr?s avoir frapp? le chef de
l?autorit? judiciaire, et l?agent du Cardinal m?me qui allait le
70

pr?senter au Roi. Il remarqua aussi qu?il sՎtait assembl? au-
tour de lui une foule de gens de la lie du peuple, parmi lesquels
il rougissait de se trouver. Il suivit donc sans raisonner son
vieux domestique, et trouva en effet les trois autres serviteurs
qui l?attendaient. Malgr? la pluie et le vent, il monta ? cheval
et fut bient?t sur la grand?route avec son escorte, ayant pris le
galop pour ne pas ?tre poursuivi.
? peine sorti de Loudun, le sable du chemin, sillonn? par de
profondes orni?res que l?eau remplissait enti?rement, le for?a
de ralentir le pas. La pluie continuait ? tomber par torrents, et
son manteau ?tait presque travers?. Il en sentit un plus ?pais
recouvrir ses ?paules ; cՎtait encore son vieux valet de
chambre qui l?approchait et lui donnait ces soins maternels.
? Eh bien, Grandchamp, ? pr?sent que nous voil? hors de
cette bagarre, dis-moi donc comment tu t?es trouv? l?, dit Cinq-
Mars, quand je t?avais ordonn? de rester chez l?abb?. ? Par-
bleu ! monsieur, r?pondit d?un air grondeur le vieux serviteur,
croyez-vous que je vous ob?isse plus quՈ M. le mar?chal ?
Quand feu mon ma?tre me disait de rester dans sa tente et qu?il
me voyait derri?re lui dans la fum?e du canon, il ne se plai-
gnait pas, parce qu?il avait un cheval de rechange quand le
sien ?tait tu?, et il ne me grondait quՈ la r?flexion. Il est vrai
que pendant quarante ans que je l?ai servi, je ne lui ai jamais
rien vu faire de semblable ? ce que vous avez fait depuis
quinze jours que je suis avec vous. Ah ! ajouta-t-il en soupirant,
nous allons bien, et, si cela continue, je suis destin? ? en voir
de belles, ? ce qu?il para?t.
? Mais sais-tu, Grandchamp, que ces coquins avaient fait rou-
gir le crucifix, et qu?il n?y a pas d?honn?te homme qui ne se f?t
mis en fureur comme moi ?
? Except? M. le mar?chal, votre p?re, qui n?aurait point fait
ce que vous faites, monsieur.
? Et qu?aurait-il donc fait ?
? Il aurait laiss? br?ler tr?s-tranquillement ce cur? par les
autres cur?s, et m?aurait dit : ? Grandchamp, aie soin que mes
chevaux aient de l?avoine, et qu?on ne la retire pas ; ? ou bien :
? Grandchamp, prends bien garde que la pluie ne fasse rouiller
mon ?p?e dans le fourreau et ne mouille l?amorce de mes pisto-
lets ; ? car M. le mar?chal pensait ? tout, et ne se m?lait jamais
de ce qui ne le regardait pas. CՎtait son grand principe ; et,
71

comme il ?tait, Dieu merci, aussi bon soldat que g?n?ral, il
avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet
venu, et il n?aurait pas ?t? seul contre trente jeunes gaillards
avec une petite ?p?e de bal.
Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes ?pigrammes du bon-
homme, et craignait qu?il ne l?e?t suivi plus loin que le bois de
Chaumont ; mais il ne voulait pas l?apprendre, de peur d?avoir
des explications ? donner, ou un mensonge ? faire ; ou le si-
lence ? ordonner, ce qui e?t ?t? un aveu et une confidence, il
prit le parti de piquer son cheval et de passer devant son vieux
domestique ; mais celui-ci n?avait pas fini, et, au lieu de mar-
cher ? la droite de son ma?tre, il revint ? sa gauche et continua
la conversation.
? Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette
de vous laisser aller o? vous voulez sans vous suivre ? Non,
monsieur, j?ai trop avant dans lՉme le respect que je dois ?
madame la marquise pour me mettre dans le cas de m?en-
tendre dire : ? Grandchamp, mon fils a ?t? tu? d?une balle ou
d?un coup dՎp?e ; pourquoi nՎtiez-vous pas devant lui ? ? ou
bien : ? Il a re?u un coup de stylet d?un Italien, parce qu?il al-
lait la nuit sous la fen?tre d?une grande princesse ; pourquoi
n?avez-vous pas arr?t? l?assassin ? ? Cela serait fort d?sa-
gr?able pour moi, monsieur, et jamais on n?a rien eu de ce
genre ? me reprocher. Une fois M. le mar?chal me pr?ta ? son
neveu, M. le comte, pour faire une campagne dans les Pays-
Bas, parce que je sais l?espagnol ; eh bien, je m?en suis tir?
avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M. le comte re-
?ut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses che-
vaux, ses mulets, sa tente et tout son ?quipage sans qu?il man-
qu?t un mouchoir, monsieur ; et je puis vous assurer que les
chevaux ?taient aussi bien pans?s et harnach?s, en rentrant ?
Chaumont, que si M. le comte e?t ?t? pr?t ? partir pour la
chasse. Aussi n?ai-je re?u que des compliments et des choses
agr?ables de toute la famille, comme j?aime ? m?en entendre
dire.
? C?est tr?s-bien, mon ami, dit Henry d?Effiat, je te donnerai
peut-?tre un jour des chevaux ? ramener ; mais, en attendant,
prends donc cette grande bourse d?or que j?ai pens? perdre
deux ou trois fois, et tu payeras pour moi partout ; cela m?en-
nuie tant !?
72

? M. le mar?chal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il
avait ?t? surintendant des finances, il comptait son argent de
sa main ; et je crois que vos terres ne seraient pas en si bon
?tat et que vous n?auriez pas tant d?or ? compter vous-m?me
s?il e?t fait autrement ; ayez donc la bont? de garder votre
bourse, dont vous ne savez s?rement pas le contenu
exactement.
? Ma foi, non !
Grandchamp fit entendre un profond soupir ? cette exclama-
tion d?daigneuse de son ma?tre.
? Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis ! quand je
pense que le grand roi Henry, devant mes yeux, mit dans sa
poche ses gants de chamois parce que la pluie les g?tait ;
quand je pense que M. de Rosny lui refusait de l?argent, quand
il en avait trop d?pens? ; quand je pense?
? Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrom-
pit son ma?tre, et tu ferais mieux de me dire ce que c?est que
cette figure noire qui me semble marcher dans la boue der-
ri?re nous.
? Je crois que c?est quelque pauvre paysanne qui veut deman-
der l?aum?ne ; elle peut nous suivre ais?ment, car nous n?al-
lons pas vite avec ce sable o? s?enfoncent les chevaux jus-
qu?aux jarrets. Nous irons peut-?tre aux Landes un jour, mon-
sieur, et vous verrez alors un pays comme celui-ci, des sables,
et de grands sapins tout noirs ; c?est un cimeti?re continuel ?
droite et ? gauche de la route ; et en voici un petit ?chantillon.
Tenez, ? pr?sent que la pluie a cess?, et qu?on y voit un peu,
regardez toutes ces bruy?res et cette grande plaine sans un vil-
lage ni une maison. Je ne sais pas trop o? nous passerons la
nuit ; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches
d?arbres, et nous bivaquerons ; vous verrez comme je sais faire
une baraque avec un peu de terre : on a chaud l?-dessous
comme dans un bon lit.
? J?aime mieux continuer jusquՈ cette lumi?re que j?aper?ois
? l?horizon, dit Cinq-Mars ; car je me sens, je crois, un peu de
fi?vre, et j?ai soif. Mais va-t?en derri?re, je veux marcher seul ;
rejoins les autres, et suis-moi.
Grandchamp ob?it, et se consola en donnant ? Germain,
Louis et Etienne des le?ons sur la mani?re de reconna?tre le
terrain la nuit.
73

Cependant son jeune ma?tre ?tait accabl? de fatigue. Les
?motions violentes de la journ?e avaient remu? profond?ment
son ?me ; et ce long voyage ? cheval, ces deux derniers jours
presque sans nourriture, ? cause des ?v?nements pr?cipit?s, la
chaleur du soleil, le froid glacial de la nuit, tout contribuait ?
augmenter son malaise, ? briser son corps d?licat. Pendant
trois heures il marcha en silence devant ses gens, sans que la
lumi?re qu?il avait vue ? l?horizon par?t s?approcher ; il finit
par ne plus la suivre des yeux, et sa t?te, devenue plus pe-
sante, tomba sur sa poitrine ; il abandonna les r?nes ? son che-
val fatigu?, qui suivit de lui-m?me la grand?route, et, croisant
les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de son
compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros
cailloux jet?s par les chemins. La pluie avait cess?, ainsi que la
voix des domestiques, dont les chevaux suivaient ? la file celui
du ma?tre. Ce jeune homme s?abandonna librement ? l?amer-
tume de ses pens?es ; il se demanda si le but ?clatant de ses
esp?rances ne le fuirait pas dans l?avenir et de jour en jour,
comme cette lumi?re phosphorique le fuyait dans l?horizon de
pas en pas. ?tait-il probable que cette jeune princesse, rappe-
l?e presque de force ? la cour galante d?Anne d?Autriche, refu-
s?t toujours les mains, peut-?tre royales, qui lui seraient of-
fertes ? Quelle apparence qu?elle se r?sign?t ? renoncer au
tr?ne pour attendre qu?un caprice de la fortune v?nt r?aliser
des esp?rances romanesques et saisir un adolescent presque
dans les derniers rangs de l?arm?e, pour le porter ? une telle
?l?vation avant que lՉge de l?amour f?t pass? ! Qui l?assurait
que les v?ux m?mes de Marie de Gonzague eussent ?t? bien
sinc?res ? ? H?las ! se disait-il, peut-?tre est-elle parvenue ?
sՎtourdir elle-m?me sur ses propres sentiments ; la solitude de
la campagne avait pr?par? son ?me ? recevoir des impressions
profondes. J?ai paru, elle a cru que jՎtais celui qu?elle avait r?-
v? ; notre ?ge et mon amour ont fait le reste. Mais lorsquՈ la
cour elle aura mieux appris, par l?intimit? de la Reine, ?
contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j?aspire, et
que je ne vois encore que de bien bas ; quand elle se verra tout
? coup en possession de tout son avenir, et qu?elle mesurera
d?un coup d??il s?r le chemin qu?il me faut faire ; quand elle
entendra, autour d?elle, prononcer des serments semblables
aux miens par des voix qui n?auraient qu?un mot ? dire pour me
74

perdre et d?truire celui qu?elle attend pour son mari, pour son
seigneur, ah ! insens? que j?ai ?t? ! elle verra toute sa folie et
s?irritera de la mienne.
CՎtait ainsi que le plus grand malheur de l?amour, le doute,
commen?ait ? d?chirer son c?ur malade ; il sentait son sang
br?l? se porter ? la t?te et l?appesantir ; souvent il tombait sur
le cou de son cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses
yeux ; les sapins noirs qui bordaient la route lui paraissaient de
gigantesques cadavres qui passaient ? ses c?t?s ; il vit ou crut
voir la m?me femme v?tue de noir qu?il avait montr?e ? Grand-
champ s?approcher de lui jusquՈ toucher les crins de son che-
val, tirer son manteau et s?enfuir en ricanant ; le sable de la
route lui parut une rivi?re qui coulait sur lui en voulant remon-
ter vers sa source ; cette vue bizarre ?blouit ses yeux affaiblis ;
il les ferma et s?endormit sur son cheval.
Bient?t il se sentit arr?t?, mais le froid l?avait saisi. Il entrevit
des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre
o? on le transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les
lourds rideaux, et se rendormit ?tourdi par la fi?vre qui bour-
donnait ? ses oreilles.
Des songes plus rapides que les grains de poussi?re chass?s
par le vent tourbillonnaient sous son front ; il ne pouvait les ar-
r?ter et s?agitait sur sa couche. Urbain Grandier tortur?, sa
m?re en larmes, son gouverneur arm?, Bassompierre charg?
de cha?nes, passaient en lui faisant un signe d?adieu ; il porta la
main sur sa t?te en dormant et fixa le r?ve, qui sembla se d?ve-
lopper sous ses yeux comme un tableau de sable mouvant.
Une place publique couverte d?un peuple ?tranger, un peuple
du Nord qui jetait des cris de joie, mais des cris sauvages ; une
haie de gardes, de soldats farouches ; ceux-ci ?taient Fran?ais.
? Viens avec moi, dit d?une voix douce Marie de Gonzague en
lui prenant la main. Vois-tu, j?ai un diad?me ; voici ton tr?ne,
viens avec moi.
Et elle l?entra?nait, et le peuple criait toujours.
Il marcha, il marcha longtemps.
? Pourquoi donc ?tes-vous triste, si vous ?tes reine ? disait-il
en tremblant. Mais elle ?tait p?le, et sourit sans parler. Elle
monta et sՎlan?a sur les degr?s, sur un tr?ne, et s?assit : ?
Monte, disait-elle en tirant sa main avec force.
75

Mais ses pieds faisaient crouler toujours de lourdes solives,
et il ne pouvait monter.
? Rends gr?ce ? l?amour, reprit-elle.
Et la main, plus forte, le souleva jusqu?en haut. Le peuple
cria.
Il s?inclinait pour baiser cette main secourable, cette main
ador?e? cՎtait celle du bourreau !
? ? ciel ! cria Cinq-Mars en poussant un profond soupir.
Et il ouvrit les yeux : une lampe vacillante ?clairait la
chambre d?labr?e de l?auberge ; il referma sa paupi?re, car il
avait vu assise sur son lit une femme, une religieuse, si jeune,
si belle ! Il crut r?ver encore, mais elle serrait fortement sa
main. Il rouvrit ses yeux br?lants et les fixa sur cette femme.
? ? Jeanne de Bel fiel ! est-ce vous ? La pluie a mouill? votre
voile et vos cheveux noirs : que faites-vous ici, malheureuse
femme ?
? Tais-toi, ne r?veille pas mon Urbain ; il est dans la chambre
voisine qui dort avec moi. Oui, ma t?te est mouill?e, et mes
pieds, regarde-les, mes pieds ?taient si blancs autrefois ! Vois
comme la boue les a souill?s. Mais j?ai fait un v?u, je ne les la-
verai que chez le Roi, quand il m?aura donn? la gr?ce d?Urbain.
Je vais ? l?arm?e pour le trouver ; je lui parlerai, comme Gran-
dier m?a appris ? lui parler, et il lui pardonnera ; mais, ?coute,
je lui demanderai aussi ta gr?ce ; car j?ai lu sur ton visage que
tu es condamn? ? mort. Pauvre enfant ! tu es bien jeune pour
mourir, tes cheveux boucl?s sont beaux ; mais cependant tu es
condamn?, car tu as sur le front une ligne qui ne trompe ja-
mais. L?homme que tu as frapp? te tuera. Tu t?es trop servi de
la croix, c?est l? ce qui te porte malheur ; tu as frapp? avec
elle, et tu la portes au cou avec des cheveux? Ne cache pas ta
t?te sous tes draps ! T?aurais-je dit quelque chose qui t?afflige ?
ou bien est-ce que vous aimez, jeune homme ? Ah ! soyez tran-
quille, je ne dirai pas tout cela ? votre amie ; je suis folle, mais
je suis bonne, bien bonne, et il y a trois jours encore que jՎtais
bien belle. Est-elle belle aussi ? Oh ! comme elle pleurera un
jour ! Ah ! si elle peut pleurer, elle sera bien heureuse.
Et Jeanne se mit tout ? coup ? r?citer l?office des morts d?une
voix monotone, avec une volubilit? incroyable, toujours assise
sur le lit, et tournant dans ses doigts les grains d?un long
rosaire.
76

Tout ? coup la porte s?ouvre ; elle regarde et s?enfuit par une
entr?e pratiqu?e dans une cloison.
? Que diable est-ce que ceci ? Est-ce un lutin ou un ange qui
dit la messe des morts sur vous, monsieur ? vous voil? sous vos
draps comme dans un linceul.
CՎtait la grosse voix de Grandchamp, qui fut si ?tonn?, qu?il
laissa tomber un verre de limonade qu?il apportait. Voyant que
son ma?tre ne lui r?pondait pas, il s?effraya encore plus et sou-
leva les couvertures. Cinq-Mars ?tait fort rouge et semblait
dormir ; mais son vieux domestique jugeait que le sang lui por-
tant ? la t?te l?avait presque suffoqu?, et, s?emparant d?un vase
plein d?eau froide, il le lui versa tout entier sur le front. Ce re-
m?de militaire manque rarement son effet, et Cinq-Mars revint
? lui en sautant.
? Ah ! c?est toi, Grandchamp ! quels r?ves affreux je viens de
faire !
? Peste ! monsieur, vos r?ves sont fort jolis au contraire : j?ai
vu la queue du dernier, vous choisissez tr?s-bien.
? Qu?est-ce que tu dis, vieux fou ?
? Je ne suis pas fou, monsieur ; j?ai de bons yeux, et j?ai vu ce
que j?ai vu. Mais certainement ?tant malade comme vous lՐtes,
monsieur le mar?chal ne?
? Tu radotes, mon cher ; donne-moi ? boire, car la soif me d?-
vore. ? ciel ! quelle nuit ! je vois encore toutes ces femmes.
? Toutes ces femmes, monsieur ? Et combien y en a-t-il ici ?
? Je te parle d?un r?ve, imb?cile ! Quand tu resteras l? immo-
bile au lieu de me donner ? boire !
? Cela me suffit, monsieur ; je vais demander d?autre
limonade.
Et s?avan?ant ? la porte, il cria du haut de l?escalier :
? Eh ! Germain ! Etienne ! Louis !
L?aubergiste r?pondit d?en bas :
? On y va, monsieur, on y va ; c?est qu?ils viennent de m?aider
? courir apr?s la folle.
? Quelle folle ? dit Cinq-Mars s?avan?ant hors de son lit.
L?aubergiste entra, et, ?tant son bonnet de coton, dit avec
respect :
? Ce n?est rien, monsieur le marquis ; c?est une folle qui est
arriv?e ? pied ici cette nuit, et qu?on avait fait coucher pr?s de
77

cette chambre ; mais elle vient de sՎchapper : on n?a pas pu la
rattraper.
? Comment, dit Cinq-Mars, comme revenant ? lui et passant
la main sur ses yeux, je n?ai donc pas r?v? ? Et ma m?re, o?
est-elle ? et le mar?chal, et? Ah ! c?est un songe affreux. Sor-
tez tous.
En m?me temps il se retourna du c?t? du mur, et ramena en-
core les couvertures sur sa t?te.
L?aubergiste, interdit, frappa trois fois de suite sur son front
avec le bout du doigt en regardant Grandchamp, comme pour
lui demander si son ma?tre ?tait aussi en d?lire.
Celui-ci fit signe de sortir en silence ; et, pour veiller pendant
le reste de la nuit pr?s de Cinq-Mars, profond?ment endormi, il
s?assit seul dans un grand fauteuil de tapisserie, en exprimant
des citrons dans un verre d?eau, avec un air aussi grave et aus-
si s?v?re qu?Archim?de calculant les flammes de ses miroirs.
78

Chapitre
7
LE CABINET
Les hommes ont rarement le courage dՐtre
tout ? fait bons ou tout ? fait m?chants.
MACHIAVEL.
Laissons notre jeune voyageur endormi. Bient?t il va suivre
en paix une grande et belle route. Puisque nous avons la liber-
t? de promener nos yeux sur tous les points de la carte,
arr?tons-les sur la ville de Narbonne.
Voyez la M?diterran?e, qui ?tend, non loin de l?, ses flots
bleu?tres sur des rives sablonneuses. P?n?trez dans cette cit?
semblable ? celle d?Ath?nes ; mais pour trouver celui qui y
r?gne, suivez cette rue in?gale et obscure, montez les degr?s
du vieux archev?ch?, et entrons dans la premi?re et la plus
grande des salles.
Elle ?tait fort longue, mais ?clair?e par une suite de hautes
fen?tres en ogive, dont la partie sup?rieure seulement avait
conserv? les vitraux bleus, jaunes et rouges, qui r?pandaient
une lueur myst?rieuse dans l?appartement. Une table ronde
?norme la remplissait dans toute sa largeur, du c?t? de la
grande chemin?e ; autour de cette table, couverte d?un tapis
bariol? et charg?e de papiers et de portefeuilles, ?taient assis
et courb?s sous leurs plumes huit secr?taires occup?s ? copier
des lettres qu?on leur passait d?une table plus petite. D?autres
hommes debout rangeaient les papiers dans les rayons d?une
biblioth?que, que les livres reli?s en noir ne remplissaient pas
tout enti?re, et ils marchaient avec pr?caution sur le tapis dont
la salle ?tait garnie.
Malgr? cette quantit? de personnes r?unies, on e?t entendu
les ailes d?une mouche. Le seul bruit qui sՎlev?t ?tait celui des
plumes qui couraient rapidement sur le papier, et une voix
79

gr?le qui dictait, en s?interrompant pour tousser. Elle sortait
d?un immense fauteuil ? grands bras, plac? au coin du feu, allu-
m? en d?pit des chaleurs de la saison et du pays. CՎtait un de
ces fauteuils qu?on voit encore dans quelques vieux ch?teaux,
et qui semblent faits pour s?endormir en lisant, sur eux,
quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment est soi-
gn? : un croissant de plumes y soutient les reins ; si la t?te se
penche, elle trouve ses joues re?ues par des oreillers couverts
de soie, et le coussin du si?ge d?borde tellement les coudes,
qu?il est permis de croire que les pr?voyants tapissiers de nos
p?res avaient pour but dՎviter que le livre ne f?t du bruit et ne
les r?veill?t en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l?homme qui s?y
trouvait et qui n?y dormait pas. Il avait le front large et
quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux, une fi-
gure p?le et effil?e ? laquelle une petite barbe blanche et poin-
tue donnait cet air de finesse que l?on remarque dans tous les
portraits du si?cle de Louis XIII. Une bouche presque sans
l?vres, et nous sommes forc? d?avouer que Lavater regarde ce
signe comme indiquant la m?chancet? ? n?en pouvoir douter ;
une bouche pinc?e, disons-nous, ?tait encadr?e par deux pe-
tites moustaches grises et par une royale , ornement alors ? la
mode, et qui ressemble assez ? une virgule par sa forme. Ce
vieillard avait sur la t?te une calotte rouge et ?tait envelopp?
dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie
pourpr?e, et nՎtait rien moins qu?Armand Duplessis, cardinal
de Richelieu.
Il avait tr?s pr?s de lui, autour de la plus petite table dont il a
?t? question, quatre jeunes gens de quinze ? vingt ans : ils
?taient pages ou domestiques, selon l?expression du temps, qui
signifiait alors familier, ami de la maison. Cet usage ?tait un
reste de patronage f?odal demeur? dans nos m?urs. Les ca-
dets gentilshommes des plus hautes familles recevaient des
gages des grands seigneurs, et leur ?taient d?vou?s en toute
circonstance, allant appeler en duel le premier venu au
moindre d?sir de leur patron. Les pages dont nous parlons r?-
digeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donn? la sub-
stance ; et, apr?s un coup d??il du ma?tre, ils les passaient aux
secr?taires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son
c?t?, ?crivait sur son genou des notes secr?tes sur de petits
80

papiers, qu?il glissait dans presque tous les paquets avant de
les fermer de sa propre main. Il y avait quelques instants qu?il
?crivait, lorsqu?il aper?ut, dans une glace plac?e en face de lui,
le plus jeune de ses pages tra?ant quelques lignes interrom-
pues, sur une feuille d?une taille inf?rieure ? celle du papier
minist?riel ; il se h?tait d?y mettre quelques mots, puis la glis-
sait rapidement sous la grande feuille qu?il ?tait charg? de
remplir ? son grand regret ; mais, plac? derri?re le Cardinal, il
esp?rait que sa difficult? ? se retourner l?emp?cherait de
s?apercevoir du petit man?ge qu?il semblait exercer avec assez
d?habitude. Tout ? coup, Richelieu, lui adressant la parole s?-
chement, lui dit :
? Venez ici, monsieur Olivier.
Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce
pauvre enfant, qui paraissait n?avoir que seize ans. Il se leva
pourtant tr?s-vite, et vint se placer debout devant le ministre,
les bras pendants et la t?te baiss?e.
Les autres pages et les secr?taires ne remu?rent pas plus
que des soldats lorsque l?un d?eux tombe frapp? d?une balle,
tant ils ?taient accoutum?s ? ces sortes d?appels. Celui-ci pour-
tant s?annon?ait d?une mani?re plus vive que les autres.
? QuՎcrivez-vous l? ?
? Monseigneur? ce que votre ?minence me dicte.
? Quoi ?
? Monseigneur? la lettre ? don Juan de Bragance.
? Point de d?tours, monsieur, vous faites autre chose.
? Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux, cՎtait
un billet ? une de mes cousines.
? Voyons-le.
Alors un tremblement universel l?agita, et il fut oblig? de
s?appuyer sur la chemin?e en disant ? demi-voix :
? C?est impossible.
? Monsieur le vicomte Olivier d?Entraigues, dit le ministre
sans marquer la moindre ?motion, vous nՐtes plus ? mon ser-
vice. Et le page sortit ; il savait qu?il n?y avait pas ? r?pliquer ;
il glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte ? deux
battants, justement assez pour qu?il y e?t place pour lui, il s?y
glissa comme un oiseau qui sՎchappe de sa cage.
Le ministre continua les notes qu?il tra?ait sur son genou.
81

Les secr?taires redoublaient de silence et d?ardeur, lorsque,
la porte s?ouvrant rapidement de chaque c?t?, on vit para?tre
debout, entre les deux battants, un capucin qui, s?inclinant les
bras crois?s sur la poitrine, semblait attendre l?aum?ne ou
l?ordre de se retirer. Il avait un teint rembruni, profond?ment
sillonn? par la petite v?role ; des yeux assez doux, mais un peu
louches et toujours couverts par des sourcils qui se joignaient
au milieu du front ; une bouche dont le sourire ?tait rus?, mal-
faisant et sinistre ; une barbe plate et rousse ? l?extr?mit?, et
le costume de l?ordre de Saint-Fran?ois dans toute son horreur,
avec des sandales et des pieds nus qui paraissaient fort in-
dignes de s?essuyer sur un tapis.
Tel qu?il ?tait, ce personnage parut faire une grande sensa-
tion dans toute la salle ; car, sans achever la phrase, la ligne ou
le mot commenc?, chaque ?crivain se leva et sortit par la
porte, o? il se tenait toujours debout, les uns le saluant en pas-
sant, les autres d?tournant la t?te, les jeunes pages se bou-
chant le nez, mais par derri?re lui, car ils paraissaient en avoir
peur en secret. Lorsque tout le monde eut d?fil?, il entra enfin,
faisant une profonde r?v?rence, parce que la porte ?tait encore
ouverte ; mais sit?t qu?elle fut ferm?e, marchant sans c?r?mo-
nie, il vint s?asseoir aupr?s du Cardinal, qui, l?ayant reconnu au
mouvement qui se faisait, lui fit une inclination de t?te s?che et
silencieuse, le regardant fixement comme pour attendre une
nouvelle, et ne pouvant s?emp?cher de froncer le sourcil,
comme ? l?aspect d?une araign?e ou de quelque autre animal
d?sagr?able.
Le Cardinal n?avait pu r?sister ? ce mouvement de d?plaisir,
parce qu?il se sentait oblig?, par la pr?sence de son agent, ?
rentrer dans ces conversations profondes et p?nibles dont il
sՎtait repos? pendant quelques jours dans un pays dont l?air
pur lui ?tait favorable, et dont le calme avait un peu ralenti les
douleurs de sa maladie ; elle sՎtait chang?e en une fi?vre
lente ; mais ses intervalles ?taient assez longs pour qu?il p?t
oublier, pendant son absence, qu?elle devait revenir. Donnant
donc un peu de repos ? son imagination jusqu?alors infatigable,
il attendait sans impatience, pour la premi?re fois de ses jours
peut-?tre, le retour des courriers qu?il avait fait partir dans
toutes les directions, comme les rayons d?un soleil qui donnait
seul la vie et le mouvement ? la France. Il ne s?attendait pas ?
82

la visite qu?il recevait alors, et la vue d?un de ces hommes qu?il
trempait dans le crime , selon sa propre expression, lui rendit
toutes les inqui?tudes habituelles de sa vie plus pr?sentes,
sans dissiper enti?rement le nuage de m?lancolie qui venait
d?obscurcir ses pens?es.
Le commencement de sa conversation fut empreint de la cou-
leur sombre de ses derni?res r?veries ; mais bient?t il en sortit
plus vif et plus fort que jamais, quand la vigueur de son esprit
rentra forc?ment dans le monde r?el.
Son confident, voyant qu?il devait rompre le silence le pre-
mier, le fit ainsi assez brusquement :
? Eh bien ! monseigneur, ? quoi pensez-vous ?
? H?las ! Joseph, ? quoi devons-nous penser tous tant que
nous sommes, sinon ? notre bonheur futur dans une vie
meilleure que celle-ci ? Je songe, depuis plusieurs jours, que
les int?r?ts humains m?ont trop d?tourn? de cette unique pen-
s?e ; et je me repens d?avoir employ? quelques instants de loi-
sir ? des ouvrages profanes, tels que mes trag?dies d?Europe et
de Mirame , malgr? la gloire que j?en ai tir?e d?j? parmi nos
plus beaux esprits, gloire qui se r?pandra dans l?avenir.
Le p?re Joseph, plein des choses qu?il avait ? dire, fut
d?abord surpris de ce d?but ; mais il connaissait trop son
ma?tre pour en rien t?moigner, et, sachant bien par o? il le ra-
m?nerait ? d?autres id?es, il entra dans les siennes sans
h?siter.
? Le m?rite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de
regret, et la France g?mira de ce que ces ?uvres immortelles
ne sont pas suivies de productions semblables.
? Oui, mon cher Joseph, c?est en vain que des hommes tels
que Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le c?-
l?bre Mairet, ont proclam? ces trag?dies les plus belles de
toutes celles que les temps pr?sents et pass?s ont vu repr?sen-
ter ; je me les reproche, je vous jure, comme un vrai p?ch?
mortel, et je ne m?occupe, dans mes heures de repos, que de
ma M?thode des controverses , et du livre sur la Perfection du
chr?tien . Je songe que j?ai cinquante-six ans et une maladie qui
ne pardonne gu?re.
? Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement
que Votre ?minence, dit le p?re, ? qui cette conversation
83

commen?ait ? donner de l?humeur, et qui voulait en sortir au
plus vite.
Le rouge monta au visage du Cardinal.
? Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noir-
ceur, et je m?attends ? tout. Mais qu?y a-t-il donc de nouveau ?
? Nous ?tions convenus d?j?, monseigneur, de remplacer ma-
demoiselle d?Hautefort ; nous l?avons ?loign?e comme made-
moiselle de La Fayette, c?est fort bien ; mais sa place n?est pas
remplie, et le Roi?
? Eh bien ?
? Le Roi a des id?es qu?il n?avait pas eues encore.
? Vraiment ? et qui ne viennent pas de moi ? Voil? qui va
bien, dit le ministre avec ironie.
? Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la
place de favori vacante ? Ce n?est pas prudent, permettez que
je le dise.
? Il a des id?es, des id?es ! r?p?tait Richelieu avec une sorte
d?effroi ; et lesquelles ?
? Il a parl? de rappeler la Reine m?re, dit le capucin ? voix
basse, de la rappeler de Cologne.
? Marie de M?dicis ! sՎcria le Cardinal en frappant sur les
bras de son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vi-
vant ! elle ne rentrera pas sur le sol de France, d?o? je l?ai
chass?e pied par pied ! L?Angleterre n?a pas os? la garder exi-
l?e par moi ; la Hollande a craint de crouler sous elle, et mon
royaume la recevrait ! Non, non, cette id?e n?a pu lui venir par
lui-m?me. Rappeler mon ennemie, rappeler sa m?re, quelle
perfidie ! non, il n?aurait jamais os? y penser?
Puis, apr?s avoir r?v? un instant, il ajouta en fixant un regard
p?n?trant et encore plein du feu de sa col?re sur le p?re
Joseph :
? Mais? dans quels termes a-t-il exprim? ce d?sir ? Dites-moi
les mots pr?cis.
? Il a dit assez publiquement, et en pr?sence de Monsieur :
? Je sens bien que l?un des premiers devoirs d?un chr?tien est
dՐtre bon fils, et je ne r?sisterai pas longtemps aux murmures
de ma conscience. ?
? Chr?tien ! conscience ! ce ne sont pas ses expressions ;
c?est le p?re Caussin, c?est son confesseur qui me trahit !
sՎcria le Cardinal. Perfide j?suite ! je t?ai pardonn? ton
84

intrigue de La Fayette ; mais je ne te passerais pas tes conseils
secrets. Je ferai chasser ce confesseur, Joseph, il est l?ennemi
de lՃtat, je le vois bien. Mais aussi j?ai agi avec n?gligence de-
puis quelques jours ; je n?ai pas assez h?t? l?arriv?e de ce petit
d?Effiat, qui r?ussira sans doute : il est bien fait et spirituel, dit-
on. Ah ! quelle faute ! je m?ritais une bonne disgr?ce moi-
m?me. Laisser pr?s du Roi ce renard de j?suite, sans lui avoir
donn? mes instructions secr?tes, sans avoir un otage, un gage
de sa fid?lit? ? mes ordres ! quel oubli ! Joseph, prenez une
plume, et ?crivez vite ceci pour l?autre confesseur que nous
choisirons mieux. Je pense au p?re Sirmond?
Le p?re Joseph se mit devant la grande table, pr?t ? ?crire, et
le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu
de temps apr?s, il osa faire remettre au Roi, qui les re?ut, les
respecta, et les apprit par c?ur comme les commandements de
lՃglise. Ils nous sont demeur?s comme un monument effrayant
de l?empire qu?un homme peut arracher ? force de temps, d?in-
trigues et d?audace :
I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier mi-
nistre trois qualit?s : 1? qu?il n?ait pas d?autre passion que son
prince ; 2? qu?il soit habile et fid?le ; 3? qu?il soit
eccl?siastique.
II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.
III. Ne doit jamais changer son premier ministre.
IV. Doit lui dire toutes choses.
V. Lui donner libre acc?s aupr?s de sa personne.
VI. Lui donner une souveraine autorit? sur le peuple.
VII. De grands honneurs et de grands biens.
VIII. Un prince n?a pas de plus riche tr?sor que son premier
ministre.
IX. Un prince ne doit pas ajouter foi ? ce qu?on dit contre son
premier ministre, ni se plaire ? en entendre m?dire.
X. Un prince doit r?v?ler ? son premier ministre tout ce
qu?on a dit contre lui, quand m?me on aurait exig? du prince
qu?il garderait le secret .
XI. Un prince doit non-seulement pr?f?rer le bien de son
?tat, mais son premier ministre ? tous ses parents.
85

Tels ?taient les commandements du dieu de la France, moins
?tonnants encore que la terrible na?vet? qui lui fait l?guer lui-
m?me ses ordres ? la post?rit?, comme si elle aussi devait
croire en lui.
Tandis qu?il dictait son instruction, en la lisant sur un petit
papier ?crit de sa main, une tristesse profonde paraissait s?em-
parer de lui ? chaque mot ; et, lorsqu?il fut au bout, il tomba au
fond de son fauteuil, les bras crois?s et la t?te pench?e sur son
estomac.
Le p?re Joseph, interrompant son ?criture, se leva, et allait
lui demander s?il se trouvait mal, lorsqu?il entendit sortir du
fond de sa poitrine ces paroles lugubres et m?morables :
? Quel ennui profond ! quelles interminables inqui?tudes ! Si
l?ambitieux me voyait, il fuirait dans un d?sert. Qu?est-ce que
ma puissance ? Un mis?rable reflet du pouvoir royal ; et que de
travaux pour fixer sur mon ?toile ce rayon qui flotte sans
cesse ! Depuis vingt ans je le tente inutilement. Je ne com-
prends rien ? cet homme ! il n?ose pas me fuir ; mais on me
l?enl?ve : il me glisse entre les doigts? Que de choses j?aurais
pu faire avec ses droits h?r?ditaires, si je les avais eus ! Mais
employer tant de calculs ? se tenir en ?quilibre ! que reste-t-il
de g?nie pour les entreprises ? J?ai l?Europe dans ma main, et
je suis suspendu ? un cheveu qui tremble. Qu?ai-je affaire de
porter mes regards sur les cartes du monde, si tous mes int?-
r?ts sont renferm?s dans son ?troit cabinet ? Ses six pieds d?es-
pace me donnent plus de peine ? gouverner que toute la terre.
Voil? donc ce qu?est un premier ministre ! Enviez-moi mes
gardes ? pr?sent !
Ses traits ?taient d?compos?s de mani?re ? faire craindre
quelque accident, et il lui prit une toux violente et longue, qui
finit par un l?ger crachement de sang. Il vit que le p?re Joseph,
effray?, allait saisir une clochette d?or pos?e sur la table, et se
levant tout ? coup avec la vivacit? d?un jeune homme, il l?arr?ta
et lui dit :
? Ce n?est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au d?-
couragement ; mais ces moments sont courts, et j?en sors plus
fort qu?avant. Pour ma sant?, je sais parfaitement o? j?en suis ;
mais il ne s?agit pas de cela. Qu?avez-vous fait ? Paris ? Je suis
content de voir le Roi arriv? dans le B?arn comme je le
86

voulais : nous le veillerons mieux. Que lui avez-vous montr?
pour le faire partir ?
? Une bataille ? Perpignan.
? Allons, ce n?est pas mal. Eh bien, nous pouvons, la lui ar-
ranger ; autant vaut cette occupation qu?une autre ? pr?sent.
Mais la jeune Reine, la jeune Reine, que dit-elle ?
? Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance d?-
couverte, l?interrogatoire que vous lui f?tes subir !
? Bah ! un madrigal et un moment de soumission lui feront
oublier que je l?ai s?par?e de sa maison d?Autriche et du pays
de son Buckingham. Mais que fait-elle ?
? D?autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses
confidences sont ? nous, en voici les rapports jour par jour.
? Je ne me donnerai pas la peine de les lire : tant que le duc
de Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de l? ; elle peut r?-
ver de petites conjurations avec Gaston au coin du feu ; il s?en
tient toujours aux aimables intentions qu?il a quelquefois, et
n?ex?cute bien que ses sorties du royaume ; il en est ? la troi-
si?me. Je lui procurerai la quatri?me quand il voudra ; il ne
vaut pas le coup de pistolet que tu fis donner au comte de Sois-
sons. Ce pauvre comte n?avait cependant gu?re plus dՎnergie.
Ici le Cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit ? rire
assez gaiement pour un homme dՃtat.
? Je rirai toute ma vie de leur exp?dition d?Amiens. Ils me te-
naient l? tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentils-
hommes autour de lui, arm?s jusqu?aux dents, et tout pr?ts ?
m?exp?dier comme Concini ; mais le grand Vitry nՎtait plus
l? ; ils m?ont laiss? parler une heure fort tranquillement avec
eux de la chasse et de la F?te-Dieu, et ni l?un ni l?autre n?a os?
faire un signe ? tous ces coupe-jarrets. Nous avons su depuis
par Chavigny qu?ils attendaient depuis deux mois cet heureux
moment. Pour moi, en v?rit?, je ne remarquai rien du tout, si
ce n?est ce petit brigand d?abb? de Gondi qui r?dait autour de
moi, et avait l?air de cacher quelque chose dans sa manche ; ce
fut ce qui me fit monter en carrosse.
? ? propos, monseigneur, la Reine veut le faire coadjuteur
absolument.
? Elle est folle ! il la perdra si elle s?y attache : c?est un mous-
quetaire manqu?, un diable en soutane ; lisez son Histoire de
87

Fiesque , vous l?y verrez lui-m?me. Il ne sera rien tant que je
vivrai.
? Eh quoi ! vous jugez si bien, et vous faites venir un autre
ambitieux de son ?ge ?
? Quelle diff?rence ! Ce sera une poup?e, mon ami, une vraie
poup?e, que ce jeune Cinq-Mars ; il ne pensera quՈ sa fraise
et ? ses aiguillettes ; sa jolie tournure m?en r?pond, et je sais
qu?il est doux et faible. Je l?ai pr?f?r? pour cela ? son fr?re a?-
n? ; il fera ce que nous voudrons.
? Ah ! monseigneur, dit le p?re d?un air de doute, je ne me
suis jamais fi? aux gens dont les formes sont si calmes, la
flamme int?rieure en est plus dangereuse. Souvenez-vous du
mar?chal d?Effiat, son p?re.
? Mais, encore une fois, c?est un enfant, et je lՎl?verai ; au
lieu que le Gondi est d?j? un factieux accompli, un audacieux
que rien n?arr?te ; il a os? me disputer madame de La
Meilleraie, concevez-vous cela ? est-ce croyable, ? moi ? un pe-
tit prestolet, qui n?a d?autre m?rite qu?un mince babil assez vif
et un air cavalier. Heureusement que le mari a pris soin lui-
m?me de lՎloigner.
Le p?re Joseph, qui n?aimait pas mieux son ma?tre lorsqu?il
parlait de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace
qu?il voulait rendre fine et qui ne fut que laide et gauche : il
s?imagina que l?expression de sa bouche tordue, comme celle
d?un singe, voulait dire : Ah ! qui peut r?sister a monseigneur ?
mais monseigneur y lut : Je suis un cuistre qui ne sais rien du
grand monde , et, sans transition, il dit tout ? coup, en prenant
sur la table une lettre de d?p?ches :
? Le duc de Rohan est mort, c?est une bonne nouvelle ; voil?
les huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur : je l?avais fait
condamner par le parlement de Toulouse ? ?tre tir? ? quatre
chevaux, et il meurt tranquillement sur le champ de bataille de
Rheinfeld. Mais qu?importe ? le r?sultat est le m?me. Voil? en-
core une grande t?te par terre ! Comme elles sont tomb?es de-
puis celle de Montmorency ! Je n?en vois plus gu?re qui ne s?in-
clinent devant moi. Nous avons d?j? ? peu pr?s puni toutes nos
dupes de Versailles ; certes, on n?a rien ? me reprocher :
j?exerce contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils
ont voulu me faire traiter au conseil de la Reine m?re. Le vieux
radoteur de Bassompierre en sera quitte pour la prison
88

perp?tuelle, ainsi que l?assassin mar?chal de Vitry, car ils
n?avaient vot? que cette peine pour moi. Quant au Marillac, qui
conseilla la mort, je la lui r?serve au premier faux pas, et te re-
commande, Joseph, de me le rappeler ; il faut ?tre juste avec
tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon, ?
qui son Sedan donne de l?orgueil ; mais je le lui ferai bien
rendre. C?est une chose merveilleuse que leur aveuglement !
ils se croient tous libres de conspirer, et ne voient pas qu?ils ne
font que voltiger au bout des fils que je tiens d?une main, et
que j?allonge quelquefois pour leur donner de l?air et de l?es-
pace. Et pour la mort de leur cher duc, les huguenots ont-ils
bien cri? comme un seul homme ?
? Moins que pour l?affaire de Loudun, qui s?est pourtant ter-
min?e heureusement.
? Quoi ! heureusement ? J?esp?re que Grandier est mort ?
? Oui ; c?est ce que je voulais dire. Votre ?minence doit ?tre
satisfaite ; tout a ?t? fini dans les vingt-quatre heures ; on n?y
pense plus. Seulement Laubardemont a fait une petite ?tourde-
rie, qui ?tait de rendre la s?ance publique ; c?est ce qui a caus?
un peu de tumulte ; mais nous avons les signalements des per-
turbateurs que l?on suit.
? C?est bien, c?est tr?s-bien. Urbain ?tait un homme trop su-
p?rieur pour le laisser l? ; il tournait au protestantisme ; je pa-
rierais qu?il aurait fini par abjurer ; son ouvrage contre le c?li-
bat des pr?tres me l?a fait conjecturer ; et, dans le doute, re-
tiens ceci, Joseph : il vaut toujours mieux couper l?arbre avant
que le fruit soit pouss?. Ces huguenots, vois-tu, sont une vraie
r?publique dans lՃtat : si une fois ils avaient la majorit? en
France, la monarchie serait perdue ; ils ?tabliraient quelque
gouvernement populaire qui pourrait ?tre durable.
? Et quelles peines profondes ils causent tous les jours a
notre saint-p?re le pape ! dit Joseph.
? Ah ! interrompit le Cardinal, je te vois venir : tu veux me
rappeler son ent?tement ? ne pas te donner le chapeau. Sois
tranquille, j?en parlerai aujourd?hui au nouvel ambassadeur
que nous envoyons. Le mar?chal d?Estr?es obtiendra en arri-
vant ce qui tra?ne depuis deux ans, que nous t?avons nomm? au
cardinalat ; je commence aussi ? trouver que la pourpre t?irait
bien, car les taches de sang ne s?y voient pas.
89

Et tous deux se mirent ? rire, l?un comme un ma?tre qui ac-
cable de tout son m?pris le sicaire qu?il paye, l?autre comme un
esclave r?sign? ? toutes les humiliations par lesquelles on
sՎl?ve.
Le rire qu?avait excit? la sanglante plaisanterie du vieux mi-
nistre durait encore lorsque la porte du cabinet s?ouvrit, et un
page annon?a plusieurs courriers qui arrivaient ? la fois de di-
vers points ; le p?re Joseph se leva, et, se pla?ant debout, le
dos appuy? contre le mur, comme une momie ?gyptienne, ne
laissa plus para?tre sur son visage qu?une stupide contempla-
tion. Douze messagers entr?rent successivement, rev?tus de
d?guisements divers : l?un semblait un soldat suisse ; un autre
un vivandier ; un troisi?me, un ma?tre ma?on ; on les faisait en-
trer dans le palais par un escalier et un corridor secrets, et ils
sortaient du cabinet par une porte oppos?e ? celle qui les intro-
duisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer rien de
leurs d?p?ches. Chacun d?eux d?posait un paquet de papiers
roul?s ou plies sur la grande table, parlait un instant au Cardi-
nal dans l?embrasure d?une crois?e, et partait. Richelieu sՎtait
lev? brusquement d?s l?entr?e du premier messager, et, atten-
tif ? tout faire par lui-m?me, il les re?ut tous, les ?couta et re-
ferma de sa main sur eux la porte de sortie. Il fit signe au p?re
Joseph quand le dernier fut parti, et, sans parler, tous deux ou-
vrirent ou plut?t arrach?rent les paquets des d?p?ches, et se
dirent, en deux mots, le sujet des lettres.
? Le duc de Weimar poursuit ses avantages ; le duc Charles
est battu ; l?esprit de notre g?n?ral est assez bon ; voici de
bons propos qu?il a tenus ? d?ner. Je suis content.
? Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de
Lorraine ; voici ses conversations particuli?res?
? Ah ! passez, passez cela ; elles ne peuvent pas ?tre dange-
reuses. Ce sera toujours un bon et honn?te homme, ne se m?-
lant point de politique ; pourvu qu?on lui donne une petite ar-
m?e ? disposer comme une partie dՎchecs, n?importe contre
qui, il est content ; nous serons toujours bons amis.
? Voici le long Parlement qui dure encore en Angleterre. Les
Communes poursuivent leur projet : voici des massacres en Ir-
lande? Le comte de Strafford est condamn? ? mort.
? ? mort ! quelle horreur !
90

? Je lis : ? Sa Majest? Charles I er
n?a pas eu le courage de si-
gner l?arr?t, mais il a d?sign? quatre commissaires? ?
? Roi faible, je t?abandonne. Tu n?auras plus notre argent.
Tombe, puisque tu es ingrat !? ? malheureux Wentworth !
Et une larme parut aux yeux de Richelieu ; ce m?me homme
qui venait de jouer avec la vie de tant d?autres pleura un mi-
nistre abandonn? de son prince. Le rapport de cette situation ?
la sienne l?avait frapp?, et cՎtait lui-m?me qu?il pleurait dans
cet ?tranger. Il cessa de lire ? haute voix les d?p?ches qu?il ou-
vrait, et son confident l?imita. Il parcourut avec une scrupu-
leuse attention tous les rapports d?taill?s des actions les plus
minutieuses et les plus secr?tes de tout personnage un peu im-
portant ; rapports qu?il faisait toujours joindre ? ses nouvelles
par ses habiles espions. On attachait ces rapports secrets aux
d?p?ches du Roi, qui devaient toutes passer par les mains du
Cardinal, et ?tre soigneusement repli?es, pour arriver au
prince ?pur?es et telles qu?on voulait les lui faire lire. Les
notes particuli?res furent toutes br?l?es avec soin par le P?re,
quand le Cardinal en eut pris connaissance ; et celui-ci cepen-
dant ne paraissait point satisfait : il se promenait fort vite en
long et en large dans l?appartement avec des gestes d?inqui?-
tude, lorsque la porte s?ouvrit, et un treizi?me courrier entra.
Ce nouveau messager avait l?air d?un enfant de quatorze ans ?
peine ; il tenait sous le bras un paquet cachet? de noir pour le
Roi, et ne donna au Cardinal qu?un petit billet sur lequel un re-
gard d?rob? de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le
Duc tressaillit, le d?chira en mille pi?ces, et, se courbant ?
l?oreille de l?enfant, lui parla assez longtemps sans r?ponse ;
tout ce que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir
de la salle : Fais - y bien attention , pas avant douze heures d?ici .
Pendant cet apart? du Cardinal, Joseph sՎtait occup? ? sous-
traire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de
Flandre et d?Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque
amers qu?ils fussent pour lui. Il affectait a cet ?gard une philo-
sophie qu?il ?tait loin d?avoir, et, pour faire illusion ? ceux qui
l?entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses enne-
mis n?avaient pas tout ? fait tort, et de rire de leurs plaisante-
ries ; cependant ceux qui avaient une connaissance plus appro-
fondie de son caract?re d?m?laient une rage profonde sous
cette apparente mod?ration et savaient qu?il nՎtait satisfait
91

que lorsqu?il avait fait condamner par le Parlement le livre en-
nemi ? ?tre br?l? en place de Gr?ve, comme injurieux au Roi
en la personne de son ministre l?illustrissime Cardinal , comme
on le voit dans les arr?ts du temps, et que son seul regret ?tait
que l?auteur ne f?t pas ? la place de l?ouvrage : satisfaction
qu?il se donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain
Grandier.
CՎtait son orgueil colossal qu?il vengeait ainsi sans se
l?avouer ? lui-m?me, et travaillant longtemps, un an quelque-
fois, ? se persuader que l?int?r?t de lՃtat y ?tait engag?. Ing?-
nieux ? rattacher ses affaires particuli?res ? celles de la
France, il sՎtait convaincu lui-m?me qu?elle saignait des bles-
sures qu?il recevait. Joseph, tr?s-attentif ? ne pas provoquer sa
mauvaise humeur dans ce moment, mit ? part et d?roba un
livre intitul? : Myst?res politiques du Cardinal de la Rochelle ;
un autre, attribu? ? un moine de Munich, dont le titre ?tait :
Questions quolib?tiques , ajust?es au temps pr?sent , et Impi?t?
sanglante du dieu Mars . L?honn?te avocat Aubery, qui nous a
transmis une des plus fid?les histoires de lՎminentissime Car-
dinal, est transport? de fureur au seul titre du premier de ces
livres, et sՎcrie que le grand ministre eut bien sujet de se glo-
rifier que ces ennemis , inspir?s contre leur gr? du m?me en-
thousiasme qui a fait rendre des oracles ? lՉnesse de Balaam ,
? Ca?phe et autres qui semblaient plus indignes du don de la
proph?tie , l?appelaient ? bon titre Cardinal de la Rochelle ,
puisqu?il avait , trois ans apr?s leurs ?crits , r?duit cette ville ;
de m?me que Scipion a ?t? nomm? l?Africain pour avoir subju-
gu? cette PROVINCE. Peu s?en fallut que le p?re Joseph, qui
?tait n?cessairement dans les m?mes id?es, n?exprim?t dans
les m?mes termes son indignation ; car il se rappelait avec
douleur la part de ridicule qu?il avait prise dans le si?ge de la
Rochelle, qui, tout en nՎtant pas une province comme
l?Afrique, sՎtait permis de r?sister ? lՎminentissime Cardinal,
quoique le p?re Joseph e?t voulu faire passer les troupes par
un ?gout, se piquant dՐtre assez habile dans l?art des si?ges.
Cependant il se contint, et eut encore le temps de cacher le li-
belle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le mi-
nistre e?t cong?di? son jeune courrier et f?t revenu de la porte
? la table.
92

? Le d?part, Joseph, le d?part ! dit-il. Ouvre les portes ? toute
cette cour qui m?assi?ge, et allons trouver le Roi, qui m?attend
? Perpignan ; je le tiens cette fois pour toujours.
Le capucin se retira, et bient?t les pages, ouvrant les doubles
portes dor?es, annonc?rent successivement les plus grands sei-
gneurs de cette ?poque, qui avaient obtenu du Roi la permis-
sion de le quitter pour venir saluer le ministre ; quelques-uns
m?me, sous pr?texte de maladie ou d?affaires de service,
?taient partis ? la d?rob?e pour ne pas ?tre les derniers dans
son antichambre, et le triste monarque sՎtait trouv? presque
tout seul, comme les autres rois ne se voient d?ordinaire quՈ
leur lit de mort ; mais il semblait que le tr?ne f?t sa couche fu-
n?bre aux yeux de la cour, son r?gne une continuelle agonie, et
son ministre un successeur mena?ant.
Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient
pr?s de la porte o? des huissiers annon?aient chaque person-
nage qui, dans le salon pr?c?dent, avait trouv? le p?re Joseph.
Le Cardinal, toujours assis dans son grand fauteuil, restait im-
mobile pour le commun des courtisans, faisait une inclination
de t?te aux plus distingu?s, et pour les princes seulement s?ai-
dait de ses deux bras pour se soulever l?g?rement ; chaque
courtisan allait le saluer profond?ment, et, se tenant debout
devant lui pr?s de la chemin?e, attendait qu?il lui adress?t la
parole : ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait ? faire
le tour du salon pour sortir par la m?me porte par o? l?on en-
trait, restait un moment ? saluer le p?re Joseph, qui singeait
son ma?tre, et que l?on avait pour cela nomm? lՃminence
grise, et sortait enfin du palais, ou bien se rangeait debout der-
ri?re son fauteuil, si le ministre l?y engageait, ce qui ?tait une
marque de la plus grande faveur.
Il laissa passer d?abord quelques personnages insignifiants et
beaucoup de m?rites inutiles, et n?arr?ta cette procession
qu?au mar?chal d?Estr?es, qui, partant pour l?ambassade de
Rome, venait lui faire ses adieux : tout ce qui suivait cessa
d?avancer. Ce mouvement avertit dans le salon pr?c?dent
qu?une conversation plus longue s?engageait, et le p?re Joseph,
paraissant, ?changea avec le Cardinal un regard qui voulait
dire d?une part : Souvenez-vous de la promesse que vous venez
de me faire ; de l?autre : Soyez tranquille. En m?me temps
l?adroit capucin fit voir ? son ma?tre qu?il tenait sous le bras
93

une de ses victimes qu?il pr?parait ? ?tre un docile instrument :
cՎtait un jeune gentilhomme qui portait un manteau vert tr?s-
court, et une veste de m?me couleur, un pantalon rouge fort
serr?, avec de brillantes jarreti?res d?or dessous, habit des
pages de Monsieur. Le p?re Joseph lui parlait bien en secret,
mais point dans le sens de son ma?tre ; il ne pensait quՈ ?tre
cardinal, et se pr?parait d?autres intelligences en cas de d?fec-
tion de la part du premier ministre.
? Dites ? Monsieur qu?il ne se fie pas aux apparences, et qu?il
n?a pas de plus fid?le serviteur que moi. Le Cardinal commence
? baisser ; et je crois de ma conscience d?avertir de ses fautes
celui qui pourrait h?riter du pouvoir royal pendant la minorit?.
Pour donner ? votre grand prince une preuve de ma bonne foi,
dites-lui qu?on veut faire arr?ter Puy-Laurens, qui est ? lui,
qu?il le fasse cacher, ou bien le Cardinal le mettra aussi ? la
Bastille.
Tandis que le serviteur trahissait ainsi son ma?tre, le ma?tre
ne restait pas en arri?re et trahissait le serviteur. Son amour-
propre et un reste de respect pour les choses de lՃglise le fai-
saient souffrir ? l?id?e de voir le m?prisable agent couvert du
m?me chapeau qui ?tait une couronne pour lui, et assis aussi
haut que lui-m?me, ? cela pr?s de l?emploi passager de mi-
nistre. Parlant donc ? demi voix au mar?chal d?Estr?es :
? Il n?est pas n?cessaire, lui dit-il, de pers?cuter plus long-
temps Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez l?-
bas ; c?est bien assez que Sa Majest? ait daign? le nommer au
cardinalat, nous concevons les r?pugnances de Sa Saintet? ?
couvrir ce mendiant de la pourpre romaine.
Puis, passant de cette id?e aux choses g?n?rales :
? Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir Saint-P?re ?
notre ?gard ; qu?avons-nous fait qui ne f?t pour la gloire de
notre sainte m?re lՃglise catholique ? J?ai dit moi-m?me la
premi?re messe ? la Rochelle, et vous le voyez par vos yeux,
monsieur le mar?chal, notre habit est partout, et m?me dans
vos arm?es ; le cardinal de La Valette vient de commander glo-
rieusement dans le Palatinat.
? Et vient de faire une tr?s-belle retraite, dit le mar?chal, ap-
puyant l?g?rement sur le mot retraite .
Le ministre continua, sans faire attention ? ce petit mot de
jalousie de m?tier et en ?levant la voix :
94

? Dieu a montr? qu?il ne d?daignait pas d?envoyer l?esprit de
victoire ? ses L?vites, car le duc de Weimar n?aida pas plus
puissamment ? la conqu?te de la Lorraine que ce pieux cardi-
nal, et jamais une arm?e navale ne fut mieux command?e que
par notre archev?que de Bordeaux ? la Rochelle.
On savait que dans ce moment le ministre ?tait assez aigri
contre ce pr?lat, dont la hauteur ?tait telle et les impertinences
si fr?quentes, qu?il avait eu deux affaires assez d?sagr?ables
dans Bordeaux. Il y avait quatre ans, le duc dՃpernon, alors
gouverneur de la Guyenne, suivi de tous ses gentilshommes et
de ses troupes, le rencontrant au milieu de son clerg? dans une
procession, l?appela insolent, et lui donna deux coups de canne
tr?s-vigoureux ; sur quoi l?archev?que l?excommunia ; et tout
r?cemment encore, malgr? cette le?on, il avait eu une querelle
avec le mar?chal de Vitry, dont il avait re?u vingt coups de
canne ou de b?ton , comme il vous plaira , ?crivait le Cardinal-
Duc au cardinal de La Valette, et je crois qu?il veut remplir la
France d?excommuni?s . En effet, il excommunia encore le b?-
ton du mar?chal, se souvenant qu?autrefois le pape avait forc?
le duc dՃpernon ? lui demander pardon ; mais Vitry, qui avait
fait assassiner le mar?chal d?Ancre, ?tait trop bien en cour
pour cela, et l?archev?que fut battu, et de plus grond? par le
ministre.
M. d?Estr?es pensa donc avec assez de tact qu?il pouvait y
avoir un peu d?ironie dans la mani?re dont le Cardinal vantait
les talents guerriers et maritimes de l?archev?que, et lui r?pon-
dit avec un sang-froid inalt?rable :
? En effet, monseigneur, personne ne peut dire que ce soit
sur mer qu?il ait ?t? battu.
Son ?minence ne put s?emp?cher de sourire, mais, voyant
que l?impression ?lectrique de ce sourire en avait fait na?tre
d?autres dans la salle, et des chuchotements et des conjec-
tures, il reprit toute sa gravit? sur-le-champ, et prenant le bras
famili?rement au mar?chal :
? Allons, allons, monsieur l?ambassadeur, dit-il, vous avez la
repartie bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Al-
bornos, ni tous les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur
Espagne pr?s du Saint-P?re.
Puis, ?levant la voix et regardant tout autour de lui comme
pour s?adresser au salon silencieux et captiv? :
95

? J?esp?re, continua-t-il, qu?on ne nous pers?cutera plus
comme l?on fit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec
l?un des plus grands hommes de nos temps ; mais Gustave-
Adolphe est mort, le roi catholique n?aura plus de pr?texte
pour solliciter l?excommunication du roi tr?s-chr?tien. NՐtes-
vous pas de mon avis, mon cher seigneur ? dit-il en s?adressant
au cardinal de La Valette qui s?approchait, et n?avait heureuse-
ment rien entendu sur son compte. Monsieur d?Estr?es, restez
pr?s de notre fauteuil : nous avons encore bien des choses ?
vous dire, et vous nՐtes pas de trop dans toutes nos conversa-
tions, car nous n?avons point de secrets, notre politique est
franche et au grand jour : l?int?r?t de Sa Majest? et de lՃtat,
voil? tout.
Le mar?chal fit un profond salut, se rangea derri?re le si?ge
du ministre, et laissa sa place au cardinal de La Valette, qui, ne
cessant de se prosterner, et de flatter et de jurer d?vouement
et totale ob?issance au Cardinal, comme pour expier la roideur
de son p?re, le duc dՃpernon, n?eut aussi de lui que quelques
mots vagues et une conversation distraite et sans int?r?t, pen-
dant laquelle il ne cessa de regarder ? la porte quelle personne
lui succ?dait. Il eut m?me le chagrin de se voir interrompu
brusquement par le Cardinal-Duc, qui sՎcria, au moment le
plus flatteur de son discours mielleux :
? Ah ! c?est donc vous enfin, mon cher Fabert ! Qu?il me tar-
dait de vous voir pour vous parler du si?ge !
Le g?n?ral salua d?un air brusque et assez gauchement le
Cardinal g?n?ralissime, et lui pr?senta les officiers venus du
camp avec lui. Il parla quelque temps des op?rations du si?ge,
et le Cardinal semblait lui faire, en quelque sorte, la cour pour
le pr?parer ? recevoir plus tard ses ordres sur le champ de ba-
taille m?me ; il parla aux officiers qui le suivaient, les appelant
par leurs noms, et leur faisant des questions sur le camp.
Ils se rang?rent tous pour laisser approcher le duc d?Angou-
l?me ; ce Valois, apr?s avoir lutt? contre Henry IV, se proster-
nait devant Richelieu. Il sollicitait un commandement qu?il
n?avait eu qu?en troisi?me au si?ge de la Rochelle. ? sa suite
parut le jeune Mazarin, toujours souple et insinuant, mais d?j?
confiant dans sa fortune.
Le duc d?Halluin vint apr?s eux : le Cardinal interrompit les
compliments qu?il leur adressait pour lui dire ? haute voix :
96

? Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a
cr?? en votre faveur un office de mar?chal de France ; vous si-
gnerez Schomberg, n?est-il pas vrai ? ? Leucate, d?livr?e par
vous, on le pense ainsi. Mais pardon, voici M. de Montauron
qui a sans doute quelque chose d?important ? me dire.
? Oh ! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement
vous dire que ce pauvre jeune homme, que vous avez daign?
regarder comme ? votre service, meurt de faim.
? Ah ! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de
choses semblables ! Votre petit Corneille ne veut rien faire de
bon ; nous n?avons vu que le Cid et les Horaces encore ; qu?il
travaille, qu?il travaille, on sait qu?il est ? moi, c?est d?sa-
gr?able pour moi-m?me. Cependant, puisque vous vous y int?-
ressez, je lui ferai une pension de cinq cents ?cus sur ma
cassette.
Et le tr?sorier de lՎpargne se retira, charm? de la lib?ralit?
du ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bont?, la d?-
dicace de Cinna , o? le grand Corneille compare son ?me ? celle
d?Auguste, et le remercie d?avoir fait l?aum?ne ? quelques
Muses .
Le Cardinal, troubl? par cette importunit?, se le disant que la
matin?e s?avan?ait, et qu?il ?tait temps de partir pour aller
trouver le Roi.
En cet instant m?me, et comme les plus grands seigneurs
s?approchaient pour l?aider ? marcher, un homme en robe de
ma?tre des requ?tes s?avan?a vers lui en saluant avec un sou-
rire avantageux et confiant qui ?tonna tous les gens habitu?s
au grand monde ; il semblait dire : Nous avons des affaires se-
cr?tes ensemble ; vous allez voir comme il sera bien pour moi ;
je suis chez moi dans son cabinet . Sa mani?re lourde et gauche
trahissait pourtant un ?tre tr?s-inf?rieur : cՎtait
Laubardemont.
Richelieu fron?a le sourcil en le voyant en face de lui, et lan-
?a un regard de feu ? Joseph ; puis, se tournant vers ceux qui
l?entouraient, il dit avec un rire amer :
? Est-ce qu?il y a quelque criminel autour de nous ?
Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que
sa robe ; et, pr?c?d? de la foule des personnages qui devaient
l?escorter en voiture ou ? cheval, il descendit le grand escalier
de l?archev?ch?.
97

Tout le peuple de Narbonne et ses autorit?s regard?rent
avec stup?faction ce d?part royal.
Le Cardinal seul entra dans une ample et spacieuse liti?re de
forme carr?e, dans laquelle il devait voyager jusquՈ Perpi-
gnan, ses infirmit?s ne lui permettant ni d?aller en voiture, ni
de faire toute cette route ? cheval. Cette sorte de chambre no-
made renfermait un lit, une table, et une petite chaise pour un
page qui devait ?crire ou lui faire la lecture. Cette machine,
couverte de damas couleur de pourpre, fut port?e par dix-huit
hommes qui, de lieue en lieue, se relevaient ; ils ?taient choisis
dans ses gardes, et ne faisaient ce service d?honneur que la
t?te nue, quelle que f?t la chaleur ou la pluie. Le duc d?Angou-
l?me, les mar?chaux de Schomberg et d?Estr?es, Fabert et
d?autres dignitaires ?taient ? cheval aux porti?res. On distin-
guait le cardinal de La Valette et Mazarin parmi les plus em-
press?s, ainsi que Chavigny et le mar?chal de Vitry, qui cher-
chait ? ?viter la Bastille, dont il ?tait menac?, disait-on.
Deux carrosses suivaient pour les secr?taires du Cardinal,
ses m?decins et son confesseur ; huit voitures ? quatre che-
vaux pour ses gentilshommes, et vingt-quatre mulets pour ses
bagages ; deux cents mousquetaires ? pied l?escortaient de tr?s
pr?s ; sa compagnie de gens d?armes de la garde et ses chevau-
l?gers, tous gentilshommes, marchaient devant et derri?re ce
cort?ge, sur de magnifiques chevaux.
Ce fut dans cet ?quipage que le premier ministre se rendit en
peu de jours ? Perpignan. La dimension de la liti?re obligea
plusieurs fois de faire ?largir des chemins et abattre les mu-
railles de quelques villes et villages o? elle ne pouvait entrer ;
en sorte, disent les auteurs des manuscrits du temps, tout
pleins d?une sinc?re admiration pour ce luxe, en sorte qu?il
semblait un conqu?rant qui entre par la br?che . Nous avons
cherch? en vain avec beaucoup de soin quelque manuscrit des
propri?taires ou habitants des maisons qui s?ouvraient ? son
passage o? la m?me admiration fut t?moign?e, et nous avouons
ne l?avoir pu trouver.
98

Chapitre
8
L?ENTREVUE
Mon g?nie ?tonn? tremble devant le sien.
Le pompeux cort?ge du Cardinal sՎtait arr?t? ? l?entr?e du
camp ; toutes les troupes sous les armes ?taient rang?es dans
le plus bel ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique
successive de chaque r?giment que la liti?re traversa une
longue haie de cavalerie et d?infanterie, form?e depuis la pre-
mi?re tente jusquՈ celle du ministre, dispos?e ? quelque dis-
tance du quartier royal, et que la pourpre dont elle ?tait cou-
verte faisait reconna?tre de loin. Chaque chef de corps obtint
un signe ou un mot du Cardinal, qui, enfin rendu sous sa tente,
cong?dia sa suite, s?y enferma, attendant l?heure de se pr?sen-
ter chez le Roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son es-
corte s?y ?tait port? individuellement, et, sans entrer dans la
demeure royale, tous attendaient dans de longues galeries cou-
vertes de coutil ray? et dispos?es comme des avenues qui
conduisaient chez le prince. Les courtisans s?y rencontraient et
se promenaient par groupes, se saluaient et se pr?sentaient la
main, ou se regardaient avec hauteur, selon leurs int?r?ts ou
les seigneurs auxquels ils appartenaient. D?autres chuchotaient
longtemps et donnaient des signes dՎtonnement, de plaisir ou
de mauvaise humeur, qui montraient que quelque chose d?ex-
traordinaire venait de se passer. Un singulier dialogue, entre
mille autres, sՎleva dans un coin de la galerie principale.
? Puis-je savoir, monsieur l?abb?, pourquoi vous me regardez
d?une mani?re si assur?e ?
? Parbleu ! monsieur de Launay, c?est que je suis curieux de
voir ce que vous allez faire. Tout le monde abandonne votre
Cardinal-Duc depuis votre voyage en Touraine ; vous n?y pen-
sez pas, allez donc causer un moment avec les gens de
99

Monsieur ou de la Reine ; vous ?tes en retard de dix minutes
sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de toucher la
main ? Rochepot et ? tous les gentilshommes du feu comte de
Soissons, que je pleurerai toute ma vie.
? Voil? qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends as-
sez, c?est un appel que vous me faites l?honneur de m?adresser.
? Oui, monsieur le comte, reprit le jeune abb? en saluant
avec toute la gravit? du temps ; je cherchais l?occasion de vous
appeler au nom de M. d?Attichi, mon ami, avec qui vous e?tes
quelque chose ? Paris.
? Monsieur l?abb?, je suis ? vos ordres, je vais chercher mes
seconds, cherchez les v?tres.
? Ce sera ? cheval, avec lՎp?e et le pistolet, n?est-il pas
vrai ? ajouta Gondi, avec le m?me air dont on arrangerait une
partie de campagne, en ?poussetant la manche de sa soutane
avec le doigt.
? Si tel est votre bon plaisir, reprit l?autre.
Et ils se s?par?rent pour un instant en se saluant avec
grande politesse et de profondes r?v?rences.
Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et re-
passait autour d?eux dans la galerie. Ils s?y m?l?rent pour cher-
cher leurs amis. Toute lՎl?gance des costumes du temps ?tait
d?ploy?e par la cour dans cette matin?e : les petits manteaux
de toutes les couleurs, en velours ou en satin, brod?s d?or ou
d?argent, des croix de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les
fraises, les plumes nombreuses des chapeaux, les aiguillettes
d?or, les cha?nes qui suspendaient de longues ?p?es, tout
brillait, tout ?tincelait, moins encore que le feu des regards de
cette jeunesse guerri?re, que ses propos vifs, ses rires spiri-
tuels et ?clatants. Au milieu de cette assembl?e passaient len-
tement des personnages graves et de grands seigneurs suivis
de leurs nombreux gentilshommes.
Le petit abb? de Gondi, qui avait la vue tr?s-basse, se prome-
nait parmi la foule, fron?ant les sourcils, fermant ? demi les
yeux pour mieux voir, et relevant sa moustache, car les eccl?-
siastiques en portaient alors. Il regardait chacun sous le nez
pour reconna?tre ses amis, et s?arr?ta enfin ? un jeune homme
d?une fort grande taille, v?tu de noir de la t?te aux pieds, et
dont lՎp?e m?me ?tait d?acier bronz? fort noir. Il causait avec
un capitaine des gardes, lorsque l?abb? de Gondi le tira ? part :
100

? Monsieur de Thou, lui dit-il, j?aurai besoin de vous pour se-
cond dans une heure, ? cheval, avec lՎp?e et le pistolet, si
vous voulez me faire cet honneur?
? Monsieur, vous savez que je suis des v?tres tout ? fait et ?
tout venant. O? nous trouverons-nous ?
? Devant le bastion espagnol, s?il vous pla?t.
? Pardon si je retourne ? une conversation qui m?int?ressait
beaucoup ; je serai exact au rendez-vous.
Et de Thou le quitta pour retourner ? son capitaine. Il avait
dit tout ceci avec une voix fort douce, le plus inalt?rable sang-
froid, et m?me quelque chose de distrait.
Le petit abb? lui serra la main avec une vive satisfaction, et
continua sa recherche.
Il ne lui fut pas si facile de conclure le march? avec les
jeunes seigneurs auxquels il s?adressa, car ils le connaissaient
mieux que M. de Thou, et, du plus loin qu?ils le voyaient venir,
ils cherchaient ? lՎviter, ou riaient de lui-m?me avec lui, et ne
s?engageaient point ? le servir.
? Eh ! l?abb?, vous voil? encore ? chercher ; je gage que c?est
un second qu?il vous faut ? dit le duc de Beaufort.
? Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c?est
contre quelqu?un du Cardinal-Duc.
? Vous avez raison tous deux, messieurs ; mais depuis quand
riez-vous des affaires d?honneur ?
? Dieu m?en garde ! reprit M. de Beaufort ; des hommes
dՎp?e comme nous sommes v?n?rent toujours tierce, quarte
et octave ; mais, quant aux plis de la soutane, je n?y connais
rien.
? Parbleu, monsieur, vous savez bien qu?elle ne m?embar-
rasse pas le poignet, et je le prouverai ? qui voudra. Je ne
cherche du reste quՈ jeter ce froc aux orties.
? C?est donc pour le d?chirer que vous vous battez si sou-
vent ? dit La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher ab-
b?, que vous ?tes dessous.
Gondi tourna le dos en regardant ? une pendule et ne voulant
pas perdre plus de temps ? de mauvaises plaisanteries ; mais il
n?eut pas plus de succ?s ailleurs, car, ayant abord? deux gen-
tilshommes de la jeune Reine, qu?il supposait m?contents du
Cardinal, et heureux par cons?quent de se mesurer avec ses
cr?atures, l?un lui dit fort gravement :
101

? Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer ?
Le Roi a dit tout haut : ? Que notre imp?rieux Cardinal le
veuille ou non, la veuve de Henry le Grand ne restera pas plus
longtemps exil?e. ? Imp?rieux , monsieur l?abb?, sentez-vous
cela ? Le Roi n?avait encore rien dit d?aussi fort contre lui. Im-
p?rieux ! c?est une disgr?ce compl?te. Vraiment, personne
n?osera plus lui parler ; il va quitter la cour aujourd?hui
certainement.
? On m?a dit cela, monsieur ; mais j?ai une affaire?
? C?est heureux pour vous, qu?il arr?tait tout court dans votre
carri?re.
? Une affaire d?honneur?
? Au lieu que Mazarin est pour vous?
? Mais voulez-vous, ou non, mՎcouter ?
? Ah ! s?il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir
de la t?te, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie pe-
tite ?pingli?re ; il en a m?me parl? au Roi. Allons, adieu, cher
abb?, nous sommes fort press?s ; adieu, adieu?
Et reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans
?couter un mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit
dans la multitude des passants.
Le pauvre abb? restait donc fort mortifi? de ne pouvoir trou-
ver qu?un second, et regardait tristement sՎcouler l?heure et
la foule, lorsqu?il aper?ut un jeune gentilhomme qui lui ?tait in-
connu, assis pr?s d?une table et appuy? sur son coude d?un air
m?lancolique. Il portait des habits de deuil qui n?indiquaient
aucun attachement particulier ? une grande maison ou ? un
corps ; et, paraissant attendre sans impatience le moment
d?entrer chez le Roi, il regardait d?un air insouciant ceux qui
l?entouraient et semblait ne les pas voir et n?en conna?tre
aucun.
Gondi, jetant les yeux sur lui, l?aborda sans h?siter.
? Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n?ai pas l?honneur de vous
conna?tre ; mais une partie d?escrime ne peut jamais d?plaire ?
un homme comme il faut ; et, si vous voulez ?tre mon second,
dans un quart d?heure nous serons sur le pr?. Je suis Paul de
Gondi, et j?ai appel? M. de Launay, qui est au Cardinal, fort ga-
lant homme d?ailleurs.
L?inconnu, sans ?tre ?tonn? de cette apostrophe, lui r?pondit
sans changer d?attitude :
102

? Et quels sont ses seconds ?
? Ma foi, je n?en sais rien ; mais que vous importe qui le ser-
vira ? on n?en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir
donn? un petit coup de pointe.
LՎtranger sourit nonchalamment, resta un instant ? passer
sa main dans ses longs cheveux ch?tains, et lui dit enfin avec
indolence et regardant ? une grosse montre ronde suspendue ?
sa ceinture :
? Au fait, monsieur, comme je n?ai rien de mieux ? faire et
que je n?ai pas d?amis ici, je vous suis : j?aime autant faire cela
qu?autre chose.
Et, prenant sur la table son large chapeau ? plumes noires, il
partit lentement, suivant le martial abb?, qui allait vite devant
lui et revenait le h?ter, comme un enfant qui court devant son
p?re, ou un jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d?arri-
ver au bout d?une all?e.
Cependant deux huissiers, v?tus des livr?es royales, ou-
vrirent les grands rideaux qui s?paraient la galerie de la tente
du Roi, et le silence sՎtablit partout. On commen?a ? entrer
successivement et avec lenteur dans la demeure passag?re du
prince. Il re?ut avec gr?ce toute sa cour, et cՎtait lui-m?me
qui le premier s?offrait ? la vue de chaque personne introduite.
Devant une tr?s-petite table entour?e de fauteuils dor?s,
?tait debout le Roi Louis XIII, environn? des grands officiers de
la couronne ; son costume ?tait fort ?l?gant : une sorte de
veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes et orn?es
d?aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusquՈ la cein-
ture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait
qu?aux genoux, et son ?toffe jaune et ray?e de rouge ?tait or-
n?e en bas de rubans bleus. Ses bottes ? lՎcuy?re, ne sՎlevant
gu?re ? plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied,
?taient doubl?es d?une telle profusion de dentelles, et si larges,
qu?elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs.
Un petit manteau de velours bleu, o? la croix du Saint-Esprit
?tait brod?e, couvrait le bras gauche du Roi, appuy? sur le
pommeau de son ?p?e.
Il avait la t?te d?couverte, et l?on voyait parfaitement sa fi-
gure p?le et noble ?clair?e par le soleil que le haut de sa tente
laissait p?n?trer. La petite barbe pointue que l?on portait alors
augmentait encore la maigreur de son visage, mais en
103

accroissait aussi l?expression m?lancolique ; ? son front ?lev?,
? son profil antique, ? son nez aquilin, on reconnaissait un
prince de la grande race des Bourbons ; il avait tout de ses an-
c?tres, hormis la force du regard : ses yeux semblaient rougis
par des larmes et voil?s par un sommeil perp?tuel, et l?incerti-
tude de sa vue lui donnait l?air un peu ?gar?.
Il affecta en ce moment d?appeler autour de lui et dՎcouter
avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu?il atten-
dait ? chaque minute, en se balan?ant un peu d?un pied sur
l?autre, habitude h?r?ditaire de sa famille ; il parlait avec assez
de vitesse, mais s?interrompant pour faire un signe de t?te gra-
cieux ou un geste de la main ? ceux qui passaient devant lui en
le saluant profond?ment.
Il y avait deux heures pour ainsi dire que l?on passait devant
le Roi sans que le Cardinal e?t paru ; toute la cour ?tait accu-
mul?e et serr?e derri?re le prince et dans les galeries tendues
qui se prolongeaient derri?re sa tente ; d?j? un intervalle de
temps plus long commen?ait ? s?parer les noms des courtisans
que l?on annon?ait.
? Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal ? dit le Roi en
se retournant et regardant Montr?sor, gentilhomme de Mon-
sieur, comme pour l?encourager ? r?pondre.
? Sire, on le croit fort malade en cet instant, repartit celui-ci.
? Et je ne vois pourtant que Votre Majest? qui le puisse gu?-
rir, dit le duc de Beaufort.
? Nous ne gu?rissons que les ?crouelles, dit le Roi ; et les
maux du Cardinal sont toujours si myst?rieux, que nous
avouons n?y rien conna?tre.
Le prince s?essayait ainsi de loin ? braver son ministre, pre-
nant des forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son
joug insupportable, mais si difficile ? soulever. Il croyait
presque y avoir r?ussi, et, soutenu par l?air de joie de tout ce
qui l?environnait, il s?applaudissait d?j? int?rieurement d?avoir
su prendre l?empire supr?me et jouissait en ce moment de
toute la force qu?il se croyait. Un trouble involontaire au fond
du c?ur lui disait bien que, cette heure pass?e, tout le fardeau
de lՃtat allait retomber sur lui seul ; mais il parlait pour
sՎtourdir sur cette pens?e importune, et, se dissimulant le
sentiment intime qu?il avait de son impuissance ? r?gner, il ne
laissait plus flotter son imagination sur le r?sultat des
104

entreprises, se contraignant ainsi lui-m?me ? oublier les p?-
nibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se
succ?daient sur ses l?vres.
? Nous allons bient?t prendre Perpignan, disait-il de loin ?
Fabert. ? Eh bien, Cardinal, la Lorraine est ? nous, ajoutait-il
pour La Valette.
Puis, touchant le bras de Mazarin :
? Il n?est pas si difficile que l?on croit de mener tout un
royaume, n?est-ce pas ?
L?Italien, qui n?avait pas autant de confiance que le commun
des courtisans dans la disgr?ce du Cardinal, r?pondit sans se
compromettre :
? Ah ! Sire, les derniers succ?s de Votre Majest?, au dedans
et au dehors, prouvent assez combien elle est habile ? choisir
ses instruments et ? les diriger, et?
Mais le duc de Beaufort, l?interrompant avec cette confiance,
cette voix ?lev?e et cet air qui lui m?rit?rent par la suite le sur-
nom d?Important , sՎcria tout haut de sa t?te :
? Pardieu, Sire, il ne faut que le vouloir ; une nation se m?ne
comme un cheval avec lՎperon et la bride ; et comme nous
sommes tous de bons cavaliers, on n?a quՈ prendre parmi
nous tous.
Cette belle sortie du fat n?eut pas le temps de faire son effet,
car deux huissiers ? la fois cri?rent : ? Son ?minence !
Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant
d?lit ; mais bient?t, se raffermissant, il prit un air de hauteur
r?solue qui nՎchappa point au ministre.
Celui-ci, rev?tu de toute la pompe du costume de cardinal,
appuy? sur deux jeunes pages et suivi de son capitaine des
gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attach?s ? sa
maison, s?avan?a vers le Roi lentement, et s?arr?tant ? chaque
pas, comme ?prouvant des souffrances qui l?y for?aient, mais
en effet pour observer les physionomies qu?il avait en face. Un
coup d??il lui suffit.
Sa suite resta ? l?entr?e de la tente royale, et de tous ceux
qui la remplissaient pas un n?eut l?assurance de le saluer ou de
jeter un regard sur lui ; La Valette m?me feignait dՐtre fort oc-
cup? d?une conversation avec Montr?sor ; et le Roi, qui voulait
le mal recevoir, affecta de le saluer l?g?rement et de continuer
un apart? ? voix basse avec le duc de Beaufort.
105

Le Cardinal fut donc forc?, apr?s le premier salut, de s?arr?-
ter et de passer du c?t? de la foule des courtisans, comme s?il
e?t voulu s?y confondre ; mais son dessein ?tait de les ?prouver
de plus pr?s : ils recul?rent tous comme ? l?aspect d?un l?-
preux ; le seul Fabert s?avan?a vers lui avec l?air franc et
brusque qui lui ?tait habituel, et employant dans son langage
les expressions de son m?tier :
? Eh bien, monseigneur, vous faites une br?che au milieu
d?eux comme un boulet de canon ; je vous en demande pardon
pour eux.
? Et vous tenez ferme devant moi comme devant l?ennemi, dit
le Cardinal-Duc ; vous n?en serez pas f?ch? par la suite, mon
cher Fabert.
Mazarin s?approcha aussi, mais avec pr?caution, du Cardinal,
et, donnant ? ses traits mobiles l?expression d?une tristesse
profonde, lui fit cinq ou six r?v?rences fort basses et tournant
le dos au groupe du Roi, de sorte que l?on pouvait les prendre
de l? pour ces saluts froids et pr?cipit?s que l?on fait ? quel-
qu?un dont on veut se d?faire, et du c?t? du Duc pour des
marques de respect, mais d?une discr?te et silencieuse
douleur.
Le ministre, toujours calme, sourit avec d?dain ; et, prenant
ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans
les dangers imminents, il s?appuya de nouveau sur ses pages,
et, sans attendre un mot ou un regard de son souverain, prit
tout ? coup son parti et marcha directement vers lui en traver-
sant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l?avait perdu
de vue, tout en faisant para?tre le contraire, et tout se tut, ceux
m?mes qui parlaient au Roi ; tous les courtisans se pench?rent
en avant pour voir et ?couter.
Louis XIII ?tonn? se retourna, et, la pr?sence d?esprit lui
manquant totalement, il demeura immobile et attendit avec un
regard glac?, qui ?tait sa seule force, force d?inertie tr?s-
grande dans un prince.
Le Cardinal, arriv? pr?s du monarque, ne s?inclina pas ; mais,
sans changer d?attitude, les yeux baiss?s et les deux mains po-
s?es sur lՎpaule des deux enfants ? demi courb?s, il dit :
? Sire, je viens supplier Votre Majest? de m?accorder enfin
une retraite apr?s laquelle je soupire depuis longtemps. Ma
sant? chancelle ; je sens que ma vie est bient?t achev?e ;
106

lՎternit? s?approche pour moi, et, avant de rendre compte au
Roi ?ternel, je vais le faire au roi passager. Il y a dix-huit ans,
Sire, que vous m?avez remis entre les mains un royaume faible
et divis? ; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont
abattus et humili?s. Mon ?uvre est accomplie. Je demande ?
Votre Majest? la permission de me retirer ? C?teaux, o? je suis
abb?-g?n?ral, pour y finir mes jours dans la pri?re et la
m?ditation.
Le Roi, choqu? de quelques expressions hautaines de ces pa-
roles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu?attendait le
Cardinal, et qu?il lui avait vus toutes les fois qu?il l?avait mena-
c? de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observ? par
toute sa cour, il le regarda en roi et dit froidement :
? Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le
Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.
Richelieu fut ?mu au fond, mais d?un sentiment de col?re qui
ne laissa nulle trace sur ses traits. ? Voil? bien cette froideur,
se dit-il en lui-m?me, avec laquelle tu laissas mourir Montmo-
rency ; mais tu ne mՎchapperas pas ainsi. ? Il reprit la parole
en s?inclinant :
? La seule r?compense que je demande de mes services, est
que Votre Majest? daigne accepter de moi, en pur don, le
Palais-Cardinal, ?lev? de mes deniers dans Paris.
Le Roi ?tonn? fit un signe de t?te consentant. Un murmure
de surprise agita un moment la cour attentive.
? Je me jette aussi aux pieds de Votre Majest? pour qu?elle
veuille m?accorder la r?vocation d?une rigueur que j?ai provo-
qu?e (je l?avoue publiquement), et que je regardai peut-?tre
trop ? la h?te comme utile au repos de lՃtat. Oui, quand jՎtais
de ce monde, j?oubliais trop mes plus anciens sentiments de
respect et d?attachement pour le bien g?n?ral ; ? pr?sent que
je jouis d?j? des lumi?res de la solitude, je vois que j?ai eu tort ;
et je me repens.
L?attention redoubla, et l?inqui?tude du Roi devint visible.
? Oui, il est une personne, Sire, que j?ai toujours aim?e, mal-
gr? ses torts envers vous et lՎloignement que les affaires du
royaume me forc?rent ? lui montrer ; une personne ? qui j?ai
d? beaucoup, et qui vous doit ?tre ch?re, malgr? ses entre-
prises ? main arm?e contre vous-m?me ; une personne enfin
107

que je vous supplie de rappeler de l?exil : je veux dire la Reine
Marie de M?dicis, votre m?re.
Le Roi laissa ?chapper un cri involontaire, tant il ?tait loin de
s?attendre ? ce nom. Une agitation tout ? coup r?prim?e parut
sur toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles
royales. Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans
parler, et ce regard d?cida ? du destin de la France. Il se rap-
pela en un moment tous les services infatigables de Richelieu,
son d?vouement sans bornes, sa surprenante capacit?, et
sՎtonna d?avoir voulu s?en s?parer ; il se sentit profond?ment
attendri ? cette demande, qui allait chercher sa col?re au fond
de son c?ur pour l?en arracher, et lui faisait tomber des mains
la seule arme qu?il e?t contre son ancien serviteur ; l?amour fi-
lial amena le pardon sur ses l?vres et les larmes dans ses
yeux ; heureux d?accorder ce qu?il d?sirait le plus au monde, il
tendit la main au Duc avec toute la noblesse et la bont? d?un
Bourbon. Le Cardinal s?inclina, la baisa avec respect ; et son
c?ur, qui aurait d? se briser de repentir, ne se remplit que de
la joie d?un orgueilleux triomphe.
Le prince touch?, lui abandonnant sa main, se retourna avec
gr?ce vers sa cour, et dit d?une voix tr?s-?mue :
? Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour
conna?tre un aussi grand politique que celui-ci ; il ne nous quit-
tera jamais, j?esp?re, puisqu?il a un c?ur aussi bon que sa t?te.
Aussit?t le cardinal de La Valette s?empara du bas du man-
teau du Roi pour le baiser avec l?ardeur d?un amant, et le jeune
Mazarin en fit presque autant au Duc de Richelieu lui-m?me,
prenant un visage rayonnant de joie et d?attendrissement avec
l?admirable souplesse italienne. Deux flots d?adulateurs fon-
dirent, l?un sur le Roi, l?autre sur le ministre : le premier
groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct,
n?adressait au prince que les remerc?ments que pouvait en-
tendre le ministre, et br?lait aux pieds de l?un l?encens qu?il
destinait ? l?autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe de
t?te ? droite et donnant un sourire ? gauche, il fit deux pas, et
se pla?a debout ? la droite du Roi, comme ? sa place naturelle.
Un ?tranger en entrant e?t plut?t pens? que le Roi ?tait ? sa
gauche. ? Le mar?chal d?Estr?es et tous les ambassadeurs, le
duc d?Angoul?me, le duc d?Halluin (Schomberg), le mar?chal
de Ch?tillon et tous les grands officiers de l?arm?e et de la
108

couronne l?entouraient, et chacun d?eux attendait impatiem-
ment que le compliment des autres f?t achev? pour apporter le
sien, craignant qu?on ne s?empar?t du madrigal flatteur qu?il
venait d?improviser, ou de la formule d?adulation qu?il inven-
tait. Pour Fabert, il sՎtait retir? dans un coin de la tente, et ne
semblait pas avoir fait grande attention ? toute cette sc?ne. Il
causait avec Montr?sor et les gentilshommes de Monsieur,
tous ennemis jur?s du Cardinal, parce que, hors de la foule
qu?il fuyait, il n?avait trouv? qu?eux ? qui parler. Cette conduite
e?t ?t? d?une extr?me maladresse dans tout autre moins
connu ; mais on sait que, tout en vivant au milieu de la cour, il
ignorait toujours ses intrigues ; et on disait qu?il revenait d?une
bataille gagn?e comme le cheval du Roi de la chasse, laissant
les chiens caresser leur ma?tre et se partager la cur?e, sans
chercher ? rappeler la part qu?il avait eue au triomphe.
L?orage semblait donc enti?rement apais?, et aux agitations
violentes de la matin?e succ?dait un calme fort doux ; un mur-
mure respectueux interrompu par des rires agr?ables, et
lՎclat des protestations d?attachement, ?taient tout ce qu?on
entendait dans la tente. La voix du Cardinal sՎlevait de temps
? autre pour sՎcrier : ? Cette pauvre Reine ! nous allons donc
la revoir ! je n?aurais jamais os? esp?rer ce bonheur avant de
mourir ! Le Roi lՎcoutait avec confiance et ne cherchait pas ?
cacher sa satisfaction : ? C?est vraiment une id?e qui lui est ve-
nue d?en haut, disait-il ; ce bon Cardinal, contre lequel on
m?avait tant f?ch?, ne songeait quՈ l?union de ma famille ; de-
puis la naissance du Dauphin, je n?ai pas go?t? de plus vive sa-
tisfaction qu?en ce moment. La protection de la sainte Vierge
est visible pour le royaume.
En ce moment un capitaine des gardes vint parler ? l?oreille
du prince.
? Un courrier de Cologne ? dit le Roi ; qu?il m?attende dans
mon cabinet.
Puis, n?y tenant pas : ? J?y vais, j?y vais, dit-il. Et il entra seul
dans une petite tente carr?e attenante ? la grande. On y vit un
jeune courrier tenant un porte-feuille noir, et les rideaux
s?abaiss?rent sur le Roi.
Le Cardinal, rest? seul ma?tre de la cour, en concentrait
toutes les adorations ; mais on s?aper?ut qu?il ne les recevait
plus avec la m?me pr?sence d?esprit, il demanda plusieurs fois
109

quelle heure il ?tait, et t?moigna un trouble qui nՎtait pas
jou? ; ses regards durs et inquiets se tournaient vers le cabi-
net : il s?ouvrit tout ? coup ; le Roi reparut seul, et s?arr?ta ?
l?entr?e. Il ?tait plus p?le quՈ l?ordinaire et tremblait de tout
son corps ; il tenait ? la main une large lettre couverte de cinq
cachets noirs.
? Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoup?e, la
Reine m?re vient de mourir ? Cologne, et je n?ai peut-?tre pas
?t? le premier ? l?apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard s?-
v?re sur le Cardinal impassible ; mais Dieu sait tout. Dans une
heure, ? cheval, et l?attaque des lignes. Messieurs les
Mar?chaux, suivez-moi.
Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet
avec eux.
La cour se retira apr?s le ministre, qui, sans donner un signe
de tristesse ou de d?pit, sortit aussi gravement qu?il ?tait en-
tr?, mais en vainqueur.
110

Chapitre
9
LE SI?GE
Il papa alzato le mani e fattomi un patente
crocione sopra la mia figura, mi disse, che
mi benediva e che mi perdonava tutti gli
omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli
che mai io farei in servizio della Chiesa
apostolica.
BENVENUTO CELLINI.
Il est des moments dans la vie o? l?on souhaite avec ardeur
les fortes commotions pour se tirer des petites douleurs ; des
?poques o? lՉme, semblable au lion de la fable, et fatigu?e des
atteintes continuelles de l?insecte, souhaite un plus fort enne-
mi, et appelle les dangers de toute la puissance de son d?sir.
Cinq-Mars se trouvait dans cette disposition d?esprit, qui na?t
toujours d?une sensibilit? maladive des organes et d?une perp?-
tuelle agitation du c?ur. Las de retourner sans cesse en lui-
m?me les combinaisons dՎv?nements qu?il souhaitait et celles
qu?il avait ? redouter ; las d?appliquer ? des probabilit?s tout
ce que sa t?te avait de force pour les calculs, d?appeler ? son
secours tout ce que son ?ducation lui avait fait apprendre de la
vie des hommes illustres pour le rapprocher de sa situation
pr?sente ; accabl? de ses regrets, de ses songes, des pr?dic-
tions, des chim?res, des craintes et de tout ce monde imagi-
naire dans lequel il avait v?cu pendant son voyage solitaire, il
respira en se trouvant jet? dans un monde r?el presque aussi
bruyant, et le sentiment de deux dangers v?ritables rendit ?
son sang la circulation, et la jeunesse ? tout son ?tre.
Depuis la sc?ne nocturne de son auberge pr?s de Loudun, il
n?avait pu reprendre assez d?empire sur son esprit pour s?occu-
per d?autre chose que de ses ch?res et douloureuses pens?es ;
111

et une sorte de consomption s?emparait d?j? de lui, lorsque
heureusement il arriva au camp de Perpignan, et heureuse-
ment encore eut occasion d?accepter la proposition de l?abb?
de Gondi ; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars dans la per-
sonne de ce jeune ?tranger en deuil, si insouciant et si m?lan-
colique, que le duelliste en soutane avait pris pour t?moin.
Il avait fait ?tablir sa tente comme volontaire dans la rue du
camp assign?e aux jeunes seigneurs qui devaient ?tre pr?sen-
t?s au Roi et servir comme aides de camp des g?n?raux ; il s?y
rendit promptement, fut bient?t arm?, ? cheval et cuirass? se-
lon la coutume qui subsistait encore alors, et partit seul pour le
bastion espagnol, lieu du rendez-vous. Il s?y trouva le premier,
et reconnut qu?un petit champ de gazon cach? par les ouvrages
de la place assi?g?e avait ?t? fort bien choisi par le petit abb?
pour ses projets homicides ; car, outre que personne n?e?t
soup?onn? des officiers d?aller se battre sous la ville m?me
qu?ils attaquaient, le corps du bastion les s?parait du camp
fran?ais, et devait les voiler comme un immense paravent. Il
?tait bon de prendre ces pr?cautions, car il n?en co?tait pas
moins que la t?te alors pour sՐtre donn? la satisfaction de ris-
quer son corps.
En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le
temps d?examiner le c?t? du sud de Perpignan, devant lequel il
se trouvait. Il avait entendu dire que ce nՎtait pas ces ou-
vrages que l?on attaquerait, et cherchait en vain ? se rendre
compte de ces projets. Entre cette face m?ridionale de la ville,
les montagnes de l?Alb?re et le col du Perthus, on aurait pu tra-
cer des lignes d?attaque et des redoutes contre le point acces-
sible ; mais pas un soldat de l?arm?e n?y ?tait plac? ; toutes les
forces semblaient dirig?es sur le nord de Perpignan, du c?t? le
plus difficile, contre un fort de brique nomm? le Castillet, qui
surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu?un terrain en appa-
rence mar?cageux, mais tr?s-solide, conduisait jusqu?au pied
du bastion espagnol ; que ce poste ?tait gard? avec toute la n?-
gligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que
par ses d?fenseurs, car ses cr?neaux et ses meurtri?res ?taient
ruin?s et garnis de quatre pi?ces de canon d?un ?norme ca-
libre, encaiss?es dans du gazon, et par l? rendues immobiles et
impossibles ? diriger contre une troupe qui se pr?cipiterait ra-
pidement au pied du mur.
112

Il ?tait ais? de voir que ces ?normes pi?ces avaient ?t? aux
assi?geants l?id?e d?attaquer ce point, et aux assi?g?s celle d?y
multiplier les moyens de d?fense. Aussi, d?un c?t?, les postes
avanc?s et les vedettes ?taient fort ?loign?s ; de l?autre, les
sentinelles ?taient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol,
tenant une longue escopette avec sa fourche suspendue ? son
c?t?, et la m?che fumante dans la main droite, se promenait
nonchalamment sur le rempart, et s?arr?ta ? consid?rer Cinq-
Mars, qui faisait ? cheval le tour des foss?s et du marais.
? Se?or Caballero , lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le
bastion ? vous seul et ? cheval, comme don Quixote-Quixada de
la Mancha ?
Et en m?me temps il d?tacha la fourche ferr?e qu?il avait au
c?t?, la planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette
pour ajuster, lorsqu?un grave Espagnol plus ?g?, envelopp?
dans un sale manteau brun, lui dit dans sa langue :
? Ambrosio de demonio , ne sais-tu pas bien qu?il est d?fendu
de perdre la poudre inutilement jusqu?aux sorties ou aux at-
taques, pour avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas
ta m?che ! C?est ici m?me que Charles-Quint a jet? et noy?
dans le foss? la sentinelle endormie. Fais ton devoir, ou je
l?imiterai.
Ambrosio remit son fusil sur son ?paule, son b?ton fourchu ?
son c?t?, et reprit sa promenade sur le rempart.
Cinq-Mars avait ?t? fort peu ?mu de ce geste mena?ant, et
sՎtait content? dՎlever les r?nes de son cheval et de lui ap-
procher les ?perons, sachant que d?un saut de ce l?ger animal
il serait transport? derri?re un petit mur d?une cabane qui
sՎlevait dans le champ o? il se trouvait, et serait ? l?abri du fu-
sil espagnol avant que l?op?ration de la fourche et de la m?che
f?t termin?e. Il savait d?ailleurs qu?une convention tacite des
deux arm?es emp?chait que les tirailleurs ne fissent feu sur les
sentinelles, ce qui e?t ?t? regard? comme un assassinat de
chaque c?t?. Il fallait m?me que le soldat qui sՎtait dispos?
ainsi ? l?attaque f?t dans l?ignorance des consignes pour l?avoir
fait. Le jeune d?Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent ;
et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il
reprit la sienne sur le gazon, et aper?ut bient?t cinq cavaliers
qui se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arriv?rent au
plus grand galop ne le salu?rent pas ; mais, s?arr?tant presque
113

sur lui, se jet?rent ? terre, et il se trouva dans les bras du
conseiller de Thou, qui le serrait tendrement, tandis que le pe-
tit abb? de Gondi, riant de tout son c?ur, sՎcriait :
? Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au mo-
ment d?immoler un coquin qui n?est pas de la famille du Roi
des rois, je vous assure !
? Eh quoi ! c?est vous, cher Cinq-Mars ! sՎcriait de Thou ;
quoi ! sans que j?aie su votre arriv?e au camp ! Oui, c?est bien
vous ; je vous reconnais, quoique vous soyez plus p?le. Avez-
vous ?t? malade, cher ami ? Je vous ai ?crit bien souvent ; car
notre amiti? d?enfance m?est demeur?e bien avant dans le
c?ur.
? Et moi, r?pondit Henry d?Effiat, j?ai ?t? bien coupable en-
vers vous : mais je vous conterai tout ce qui mՎtourdissait ; je
pourrai vous en parler, et j?avais honte de vous lՎcrire. Mais
que vous ?tes bon ! votre amiti? ne s?est point lass?e.
? Je vous connais trop bien, reprenait de Thou ; je savais qu?il
ne pouvait y avoir d?orgueil entre nous, et que mon ?me avait
un ?cho dans la v?tre.
Avec ces paroles, ils s?embrassaient les yeux humides de ces
larmes douces que l?on verse si rarement dans la vie, et dont il
semble cependant que le c?ur soit toujours charg?, tant elles
font de bien en coulant.
Cet instant fut court ; et, pendant ce peu de mots, Gondi
n?avait cess? de les tirer par leur manteau en disant :
? ? cheval ! ? cheval ! messieurs. Eh ! pardieu, vous aurez le
temps de vous embrasser, si vous ?tes si tendres ; mais ne vous
faites pas arr?ter, et songeons ? en finir bien vite avec nos
bons amis qui arrivent. Nous sommes dans une vilaine position,
avec ces trois gaillards-l? en face ; les archers pas loin d?ici, et
les Espagnols l?-haut ; il faut tenir t?te ? trois feux.
Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant ? soixante
pas de l? avec ses seconds, choisis dans ses amis plut?t que
dans les partisans du Cardinal, embarqua son cheval au petit
galop, selon les termes du man?ge, et, avec toute la pr?cision
des le?ons qu?on y re?oit, s?avan?a de tr?s-bonne gr?ce vers
ses jeunes adversaires et les salua gravement.
? Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous
choisir et de prendre du champ ; car il est question d?attaquer
les lignes et il faut que je sois ? mon poste.
114

? Nous sommes pr?ts, monsieur, dit Cinq-Mars ; et, quant ?
nous choisir, je serai bien aise de me trouver en face de vous ;
car je n?ai point oubli? le mar?chal de Bassompierre et le bois
de Chaumont ; vous savez mon avis sur votre insolente visite
chez ma m?re.
? Vous ?tes jeune, monsieur ; j?ai rempli chez madame votre
m?re les devoirs d?homme du monde ; chez le mar?chal, ceux
de capitaine des gardes ; ici, ceux de gentilhomme avec mon-
sieur l?abb? qui m?a appel? ; et ensuite j?aurai cet honneur
avec vous.
? Si je vous le permets, dit l?abb? d?j? ? cheval.
Ils prirent soixante pas de champ, et cՎtait tout ce qu?offrait
dՎtendue le pr? qui les renfermait ; l?abb? de Gondi fut plac?
entre de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproch? des
remparts, o? deux officiers espagnols et une vingtaine de sol-
dats se plac?rent, comme au balcon, pour voir ce duel de six
personnes, spectacle qui leur ?tait assez habituel. Ils donnaient
les m?mes signes de joie quՈ leurs combats de taureaux, et
riaient de ce rire sauvage et amer que leur physionomie tient
du sang arabe.
? un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se
rencontr?rent sans se heurter au milieu de l?ar?ne ; ? l?instant
six coups de pistolet s?entendirent presque ensemble, et la fu-
m?e couvrit les combattants.
Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six
chevaux, que trois hommes et trois animaux en bon ?tat. Cinq-
Mars ?tait ? cheval, donnant la main ? son adversaire aussi
calme que lui ; ? l?autre extr?mit?, de Thou s?approchait du
sien, dont il avait tu? le cheval, et l?aidait ? se relever ; pour
Gondi et de Launay, on ne les voyait plus ni l?un ni l?autre.
Cinq-Mars, les cherchant avec inqui?tude, aper?ut en avant le
cheval de l?abb? qui sautait et caracolait, tra?nant ? sa suite le
futur cardinal, qui avait le pied pris dans lՎtrier et jurait
comme s?il n?e?t jamais ?tudi? autre chose que le langage des
camps : il avait le nez et les mains tout en sang de sa chute et
de ses efforts pour s?accrocher au gazon, et voyait avec assez
d?humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgr? lui,
se diriger vers le foss? rempli d?eau qui entourait le bastion,
lorsque heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du ma-
r?cage et le cheval, le saisit par la bride et l?arr?ta.
115

? Eh bien ! mon cher abb?, je vois que vous nՐtes pas bien
malade, car vous parlez ?nergiquement.
? Par la corbleu ! criait Gondi en se d?barbouillant de la terre
qu?il avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet ? la fi-
gure de ce g?ant, il a bien fallu me pencher en avant et mՎle-
ver sur lՎtrier ; aussi ai-je un peu perdu lՎquilibre ; mais je
crois qu?il est parterre aussi.
? Vous ne vous trompez gu?re, monsieur, dit de Thou, qui ar-
riva ; voil? son cheval qui nage dans le foss? avec son ma?tre,
dont la cervelle est emport?e ; il faut songer ? nous ?vader.
? Nous ?vader ? c?est assez difficile, messieurs, dit l?adver-
saire de Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de
l?attaque ; je ne croyais pas qu?il part?t sit?t : si nous retour-
nons, nous rencontrerons les Suisses et les lansquenets qui
sont en bataille sur ce point.
? M. de Fontrailles a raison, dit de Thou ; mais, si nous ne re-
tournons pas, voici des Espagnols qui courent aux armes, et
nous feront siffler des balles sur la t?te.
? Eh bien ! tenons conseil, dit Gondi ; appelez donc
M. de Montr?sor, qui s?occupe inutilement de chercher le
corps de ce pauvre de Launay. Vous ne l?avez pas bless?, mon-
sieur de Thou ?
? Non, monsieur l?abb?, tout le monde n?a pas la main si heu-
reuse que la v?tre, dit am?rement Montr?sor, qui venait boi-
tant un peu ? cause de sa chute ; nous n?aurons pas le temps
de continuer avec lՎp?e.
? Quant ? continuer, je n?en suis pas, messieurs, dit Fon-
trailles ; M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi :
mon pistolet avait fait long feu, et, ma foi, le sien s?est appuy?
sur ma joue, j?en sens encore le froid ; il a eu la bont? de lՙter
et de tirer en l?air ; je ne l?oublierai jamais, et je suis ? lui ? la
vie et ? la mort.
? Il ne s?agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars ;
voici une balle qui m?a siffl? ? l?oreille ; l?attaque est commen-
c?e de toutes parts, et nous sommes envelopp?s par les amis et
les ennemis.
En effet, la canonnade ?tait g?n?rale ; la citadelle, la ville et
l?arm?e ?taient couvertes de fum?e ; le bastion seul qui leur
faisait face nՎtait pas attaqu? ; et ses gardes semblaient moins
116

se pr?parera le d?fendre quՈ examiner le sort des autres
fortifications.
? Je crois que l?ennemi a fait une sortie, dit Montr?sor, car la
fum?e a cess? dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers
qui chargent pendant que le canon de la place les prot?ge.
? Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n?avait cess? d?observer les
murailles, nous pourrions prendre un parti : ce serait d?entrer
dans ce bastion mal gard?.
? C?est tr?s-bien dit, monsieur, dit Fontrailles ; mais nous ne
sommes que cinq contre trente au moins, et nous voil? bien d?-
couverts et faciles ? compter.
? Ma foi, l?id?e n?est pas mauvaise, dit Gondi : il vaut mieux
?tre fusill? l?-haut que pendu l?-bas, si l?on vient ? nous trou-
ver ; car ils doivent d?j? sՐtre aper?us que M. de Launay
manque ? sa compagnie, et toute la cour sait notre affaire.
? Parbleu ! messieurs, dit Montr?sor, voil? du secours qui
nous vient.
Une troupe nombreuse ? cheval, mais fort en d?sordre, arri-
vait sur eux au plus grand galop ; des habits rouges les fai-
saient voir de loin ; ils semblaient avoir pour but de s?arr?ter
dans le champ m?me o? se trouvaient nos duellistes embarras-
s?s, car ? peine les premiers chevaux y furent-ils, que les cris
de halte se r?p?t?rent et se prolong?rent par la voix des chefs
m?l?s ? leurs cavaliers.
? Allons au-devant d?eux, ce sont les gens d?armes de la
garde du Roi, dit Fontrailles ; je les reconnais ? leurs cocardes
noires. Je vois aussi beaucoup de chevaux l?gers avec eux ;
m?lons-nous ? leur d?sordre, car je crois qu?ils sont ramen?s .
Ce mot est un terme honn?te qui voulait dire et signifie en-
core en d?route dans le langage militaire. Tous les cinq s?avan-
c?rent vers cette troupe vive et bruyante, et virent que cette
conjecture ?tait tr?s-juste. Mais, au lieu de la consternation
qu?on pourrait attendre en pareil cas, ils ne trouv?rent qu?une
gaiet? jeune et bruyante, et n?entendirent que des ?clats de
rire de ces deux compagnies.
? Ah ! pardieu, Cahuzac, disait l?un, ton cheval courait mieux
que le mien ; je crois que tu l?as exerc? aux chasses du Roi.
? C?est pour que nous soyons plus t?t ralli?s que tu es arriv?
le premier ici, r?pondait l?autre.
117

? Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire
charger quatre cents contre huit r?giments espagnols.
? Ah ! ah ! ah ! Locmaria, votre panache est bien arrang? ! il
a l?air d?un saule pleureur. Si nous suivons celui-l?, ce sera ?
l?enterrement.
? Eh ! messieurs, je vous l?ai dit d?avance, r?pondait d?assez
mauvaise humeur ce jeune officier ; jՎtais s?r que ce capucin
de Joseph, qui se m?le de tout, se trompait en nous disant de
charger de la part du Cardinal.
? Mais auriez-vous ?t? contents si ceux qui ont l?honneur de
vous commander avaient refus? la charge ?
? Non ! non ! non ! r?pondirent tous ces jeunes gens en re-
prenant rapidement leurs rangs.
? J?ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses che-
veux blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux,
que si l?on vous ordonnait de monter ? l?assaut ? cheval, vous
le feriez.
? Bravo ! bravo ! cri?rent tous les gens d?armes en battant
des mains.
? Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s?appro-
chant, voici l?occasion d?ex?cuter ce que vous avez promis ; je
ne suis qu?un simple volontaire, mais il y a d?j? un instant que
ces messieurs et moi examinons ce bastion, et je crois qu?on en
pourrait venir ? bout.
? Monsieur, au pr?alable, il faudrait sonder le gu? pour?
En ce moment, une balle partie du rempart m?me dont on
parlait vint casser la t?te au cheval du vieux capitaine.
? Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l?assaut,
l?assaut ! cri?rent les deux compagnies nobles, le croyant mort.
? Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en
se relevant, je vous y conduirai, s?il vous pla?t ; guidez-nous,
monsieur le volontaire, car les Espagnols nous invitent ? ce
bal, et il faut r?pondre poliment.
? peine le vieillard fut-il sur un autre cheval, que lui amenait
un de ses gens, et eut-il tir? son ?p?e, que, sans attendre son
commandement, toute cette ardente jeunesse, pr?c?d?e par
Cinq-Mars et ses amis, dont les chevaux ?taient pouss?s en
avant par les escadrons, se jeta dans les marais, o?, ? son
grand ?tonnement et ? celui des Espagnols, qui comptaient
trop sur sa profondeur, les chevaux ne s?enfonc?rent que
118

jusqu?aux jarrets, et malgr? une d?charge ? mitraille des deux
plus grosses pi?ces, tous arriv?rent p?le-m?le sur un petit ter-
rain de gazon, au pied des remparts ? demi-ruin?s. Dans l?ar-
deur du passage, Cinq-Mars et Fontrailles, avec le jeune Loc-
maria, lanc?rent leurs chevaux sur le rempart m?me ; mais une
vive fusillade tua et renversa ces trois animaux, qui roul?rent
avec leurs ma?tres.
? Pied ? terre, messieurs ! cria le vieux Coislin ; le pistolet et
lՎp?e, et en avant ! abandonnez vos chevaux.
Tous ob?irent rapidement, et vinrent se jeter en foule ? la
br?che.
Cependant de Thou, que son sang-froid ne quittait jamais non
plus que son amiti?, n?avait pas perdu de vue son jeune Henry,
et l?avait re?u dans ses bras lorsque son cheval ?tait tomb?. Il
le remit debout, lui rendit son ?p?e ?chapp?e, et lui dit avec le
plus grand calme, malgr? les balles qui pleuvaient de tout
c?t? :
? Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute
cette bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement ?
? Parbleu, dit Montr?sor qui s?avan?ait, voici l?abb? qui vous
justifie bien.
En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les Chevau-l?-
gers, criait de toutes ses forces : ? Trois duels et un assaut !
J?esp?re que j?y perdrai ma soutane, enfin !
Et, en disant ces mots, il frappait d?estoc et de taille sur un
grand Espagnol.
La d?fense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne
tinrent pas longtemps contre les officiers fran?ais, et pas un
d?eux n?eut le temps ni la hardiesse de recharger son arme.
? Messieurs, nous raconterons cela ? nos ma?tresses, ? Pa-
ris ! sՎcria Locmaria en jetant son chapeau en l?air.
Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers
des compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes,
lՎp?e dans la main droite, le pistolet dans la gauche, se heur-
tant, se poussant et se faisant autant de mal ? eux-m?mes quՈ
l?ennemi par leur empressement, d?bord?rent enfin sur la
plate-forme du bastion, comme l?eau vers?e d?un vase dont
l?entr?e est trop ?troite jaillit par torrent au dehors.
D?daignant de s?occuper des soldats vaincus qui se jetaient ?
leurs genoux, ils les laiss?rent errer dans le fort sans m?me les
119

d?sarmer, et se mirent ? courir dans leur conqu?te comme des
?coliers en vacances, rient de tout leur c?ur comme apr?s une
partie de plaisir.
Un officier espagnol, envelopp? dans son manteau brun, les
regardait d?un air sombre.
? Quels d?mons est-ce l?, Ambrosio ? disait-il ? un soldat. Je
ne les ai pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute
une arm?e ainsi compos?e, il est bien bon de ne pas conqu?rir
l?Europe.
? Oh ! je ne les crois pas bien nombreux ; il faut que ce soit
un corps de pauvres aventuriers qui n?ont rien ? perdre, et tout
? gagner par le pillage.
? Tu as raison, dit l?officier ; je vais t?cher d?en s?duire un
pour mՎchapper.
Et, s?approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-l?-
ger, d?environ dix-huit ans, qui ?tait ? lՎcart assis sur le para-
pet ; il avait le teint blanc et rose d?une jeune fille, sa main d?-
licate tenait un mouchoir brod? dont il essuyait son front et ses
cheveux d?un blond d?argent ; il regardait l?heure ? une grosse
montre ronde couverte de rubis ench?ss?s et suspendue ? sa
ceinture par un n?ud de rubans.
L?Espagnol ?tonn? s?arr?ta. S?il ne l?e?t vu renverser ses sol-
dats, il ne l?aurait cru capable que de chanter une romance
couch? sur un lit de repos. Mais pr?venu par les id?es d?Am-
brosio, il songea qu?il se pouvait qu?il e?t vol? ces objets de
luxe au pillage des appartements d?une femme ; et, l?abordant
brusquement, lui dit :
? Hombre ! je suis officier ; veux-tu me rendre la libert? et
me faire revoir mon pays ?
Le jeune Fran?ais le regarda avec l?air doux de son ?ge, et,
songeant ? sa propre famille, lui dit :
? Monsieur, je vais vous pr?senter au marquis de Coislin, qui
vous accordera sans doute ce que vous demandez ; votre
famille est-elle de Castille ou d?Aragon ?
? Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me
fera attendre une ann?e. Je te donnerai quatre mille ducats si
tu me fais ?vader.
Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la
pourpre de la fureur ; ces yeux bleus lanc?rent des ?clairs, et,
en disant : De l?argent, ? moi ! va-t?en, imb?cile ! le Jeune
120

homme donna sur la joue de l?Espagnol un bruyant soufflet.
Celui-ci, sans h?siter, tira un long poignard de sa poitrine, et,
saisissant le bras du Fran?ais, crut le lui plonger facilement
dans le c?ur ; mais, leste et vigoureux, l?adolescent lui prit lui-
m?me le bras droit, et, lՎlevant avec force au-dessus de sa
t?te, le ramena avec le fer sur celle de l?Espagnol fr?missant
de rage.
? Eh ! eh ! eh ! doucement, Olivier ! Olivier ! cri?rent de
toutes parts ses camarades accourant : il y a assez
d?Espagnols, par terre.
Et ils d?sarm?rent l?officier ennemi.
? Que ferons-nous de cet enrag? ? disait l?un.
? Je n?en voudrais pas pour mon valet de chambre, r?pondait
l?autre.
? Il m?rite dՐtre pendu, disait un troisi?me ; mais, ma foi,
messieurs, nous ne savons pas pendre ; envoyons-le ? ce ba-
taillon de Suisses qui passe dans la plaine.
Et cet homme sombre et calme, s?enveloppant de nouveau
dans son manteau, se mit en marche de lui-m?me, suivi d?Am-
brosio, pour aller joindre le bataillon, pouss? par les ?paules et
h?t? par cinq ou six de ces jeunes fous.
Cependant la premi?re troupe d?assi?geants, ?tonn?e de son
succ?s, l?avait suivi jusqu?au bout. Cinq-Mars, conseill? par le
vieux Coislin, avait fait le tour du bastion, et ils virent tous
deux avec chagrin qu?il ?tait enti?rement s?par? de la ville, et
que leur avantage ne pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc
sur la plate-forme, lentement et en causant, rejoindre de Thou
et l?abb? de Gondi, qu?ils trouv?rent riant avec les jeunes
Chevau-l?gers.
? Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs,
nous ne pouvions pas manquer de triompher.
? Comment donc ? mais c?est qu?elles ont frapp? aussi fort
que nous !
Ils se turent ? l?approche de Cinq-Mars, et rest?rent un ins-
tant ? chuchoter et ? demander son nom ; puis tous l?entou-
r?rent et lui prirent la main avec transport.
? Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine ; c?est,
comme disaient nos p?res, le mieux faisant de la journ?e. C?est
un volontaire qui doit ?tre pr?sent? aujourd?hui au Roi par le
Cardinal.
121

? Par le Cardinal ! nous le pr?senterons nous-m?mes ; ah !
qu?il ne soit pas Cardinaliste 4
, il est trop brave gar?on pour ce-
la, disaient avec vivacit? tous ces jeunes gens.
? Monsieur, je vous en d?go?terai bien, moi, dit Olivier d?En-
traigues en s?approchant, car j?ai ?t? son page, et je le connais
parfaitement. Servez plut?t dans les Compagnies Rouges ; al-
lez, vous aurez de bons camarades.
Le vieux marquis ?vita l?embarras de la r?ponse ? Cinq-Mars
en faisant sonner les trompettes pour rallier ses brillantes
Compagnies. Le canon avait cess? de se faire entendre, et un
Garde ?tait venu l?avertir que le Roi et le Cardinal parcouraient
la ligne pour voir les r?sultats de la journ?e ; il fit passer tous
les chevaux par la br?che ; ce qui fut assez long, et ranger les
deux compagnies ? cheval en bataille dans un lieu o? il sem-
blait impossible qu?une autre troupe que l?infanterie e?t jamais
pu p?n?trer.
4. La France et l?arm?e ?taient divis?es en Royalistes et Cardinalistes.
122

Chapitre
10
LES R?COMPENSES
LA MORT
Ah ! comme du butin ces guerriers trop jaloux
Courent bride abattue au-devant de mes coups.
Agitez tous leurs sens d?une rage insens?e.
Tambour, fifre, trompette, ?tez-leur la pens?e.
N. LEMERCIER, Panhypocrisiade .
? Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal,
avait dit Richelieu ; pour ouvrir une source dՎmotions qui d?-
tourne de la douleur cette ?me incertaine, que cette ville soit
assi?g?e, j?y consens ; que Louis parte, je lui permets de frap-
per quelques pauvres soldats des coups qu?il voudrait et n?ose
me donner ; que sa col?re sՎteigne dans ce sang obscur, je le
veux ; mais ce caprice de gloire ne d?rangera pas mes im-
muables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne se-
ra fran?aise pour toujours que dans deux ans ; elle viendra
dans mes filets seulement au jour marqu? dans ma pens?e.
Tonnez, bombes et canons ; m?ditez vos op?rations, savants
capitaines ; pr?cipitez-vous, jeunes guerriers ; je ferai taire
votre bruit, ?vanouir vos projets, avorter vos efforts ; tout fini-
ra par une vaine fum?e, et je vais vous conduire pour vous
?garer. ?
Voil? ? peu pr?s ce que roulait sous sa t?te chauve le
Cardinal-Duc avant l?attaque dont on vient de voir une partie. Il
sՎtait plac? ? cheval au nord de la ville sur une des montagnes
de Salces ; de ce point il pouvait voir la plaine du Roussillon
devant lui, s?inclinant jusquՈ la M?diterran?e ; Perpignan,
avec ses remparts de brique, ses bastions, sa citadelle et son
clocher, y formait une masse ovale et sombre sur des pr?s
larges et verdoyants, et les vastes montagnes l?enveloppaient
123

avec la vall?e comme un arc ?norme courb? du nord au sud,
tandis que, prolongeant sa ligne blanch?tre ? l?orient, la mer
semblait en ?tre la corde argent?e. ? sa droite sՎlevait ce
mont immense que l?on appelle le Canigou, dont les flancs
?panchent deux rivi?res dans la plaine. La ligne fran?aise
sՎtendait jusqu?au pied de cette barri?re de l?occident. Une
foule de g?n?raux et de grands seigneurs se tenaient ? cheval
derri?re le ministre, mais ? vingt pas de distance et dans un si-
lence profond. Il avait commenc? par suivre au plus petit pas la
ligne d?op?rations, et ensuite ?tait revenu se placer immobile
sur cette hauteur, d?o? son ?il et sa pens?e planaient sur les
destin?es des assi?geants et des assi?g?s. L?arm?e avait les
yeux sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme
portant les armes le regardait comme son chef imm?diat, et at-
tendait son geste pour agir. D?s longtemps la France ?tait
ploy?e ? son joug, et l?admiration avait exclu de toutes ses ac-
tions le ridicule auquel un autre e?t ?t? quelquefois soumis.
Ici, par exemple, il ne vint ? l?esprit d?aucun homme de sourire
ou m?me de sՎtonner que la cuirasse rev?tit un pr?tre, et la
s?v?rit? de son caract?re et de son aspect r?prima toute id?e
de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses. Ce
jour-l? le Cardinal parut rev?tu d?un costume enti?rement
guerrier : cՎtait un habit couleur de feuille morte, bord? en
or ; une cuirasse couleur d?eau ; lՎp?e au c?t?, des pistolets ?
l?ar?on de sa selle, et un chapeau ? plumes qu?il mettait rare-
ment sur sa t?te, o? il conservait toujours la calotte rouge.
Deux pages ?taient derri?re lui : l?un portait ses gantelets,
l?autre son casque, et le capitaine de ses gardes ?tait ? son
c?t?.
Comme le Roi l?avait nouvellement nomm? g?n?ralissime de
ses troupes, cՎtait ? lui que les g?n?raux envoyaient deman-
der des ordres ; mais lui, connaissant trop bien les secrets mo-
tifs de la col?re actuelle de son ma?tre, affecta de renvoyer ? ce
prince tous ceux qui voulaient avoir une d?cision de sa bouche.
Il arriva ce qu?il avait pr?vu, car il r?glait et calculait les mou-
vements de ce c?ur comme ceux d?une horloge, et aurait pu
dire avec exactitude par quelles sensations il avait pass?.
Louis XIII vint se placer ? ses c?t?s, mais il vint comme vient
lՎl?ve adolescent forc? de reconna?tre que son ma?tre a rai-
son. Son air ?tait hautain et m?content, ses paroles ?taient
124

brusques et s?ches. Le Cardinal demeura impassible. Il fut re-
marquable que le Roi employait, en consultant, les paroles du
commandement, conciliant ainsi sa faiblesse et son pouvoir,
son irr?solution et sa fiert?, son imp?ritie et ses pr?tentions,
tandis que son ministre lui dictait ses lois avec le ton de la plus
profonde ob?issance.
? Je veux que l?on attaque bient?t, Cardinal, dit le prince en
arrivant ; c?est-?-dire, ajouta-t-il avec un air d?insouciance,
lorsque tous vos pr?paratifs seront faits et ? l?heure dont vous
serez convenu avec nos mar?chaux.
? Sire, si j?osais dire ma pens?e, je voudrais que Votre Majes-
t? e?t pour agr?able d?attaquer dans un quart d?heure, car, la
montre en main, il suffit de ce temps pour faire avancer la troi-
si?me ligne.
? Oui, oui, c?est bon, monsieur le Cardinal ; je le pensais aus-
si ; je vais donner mes ordres moi-m?me ; je veux faire tout
moi-m?me. Schomberg, Schomberg ! dans un quart d?heure je
veux entendre le canon du signal, je le veux !
En partant pour commander la droite de l?arm?e, Schomberg
ordonna, et le signai fut donn?.
Les batteries dispos?es depuis longtemps par le mar?chal de
La Meilleraie commenc?rent ? battre en br?che, mais molle-
ment, parce que les artilleurs sentaient qu?on les avait dirig?s
sur deux points inexpugnables, et qu?avec leur exp?rience, et
surtout le sens droit et la vue prompte du soldat fran?ais, cha-
cun d?eux aurait pu indiquer la place qu?il e?t fallu choisir.
Le Roi fut frapp? de la lenteur des feux.
? La Meilleraie, dit-il avec impatience, voici des batteries qui
ne vont pas ; vos canonniers dorment.
Le mar?chal, les mestres de camp d?artillerie ?taient pr?-
sents, mais aucun ne r?pondit une syllabe. Ils avaient jet? les
yeux sur le Cardinal, qui demeurait immobile comme une sta-
tue ?questre, et ils l?imit?rent. Il e?t fallu r?pondre que la faute
nՎtait pas aux soldats, mais ? celui qui avait ordonn? cette
fausse disposition de batteries, et cՎtait Richelieu lui-m?me
qui, feignant de les croire plus utiles o? elles se trouvaient,
avait fait taire les observations des chefs.
Le Roi fut ?tonn? de ce silence, et, craignant d?avoir commis,
par cette question, quelque erreur grossi?re dans l?art mili-
taire, rougit l?g?rement, et, se rapprochant du groupe des
125

princes qui l?accompagnaient, leur dit pour prendre
contenance :
? D?Angoul?me, Beaufort, c?est bien ennuyeux, n?est-il pas
vrai ? nous restons l? comme des momies.
Charles de Valois s?approcha et dit :
? Il me semble, Sire, que l?on n?a pas employ? ici les ma-
chines de l?ing?nieur Pomp?e-Targon.
? Parbleu, dit le duc de Beaufort en regardant fixement Ri-
chelieu, c?est que nous aimions beaucoup mieux prendre la Ro-
chelle que Perpignan, dans le temps o? vint cet Italien. Ici pas
une machine pr?par?e, pas une mine, un p?tard sous ces mu-
railles, et le mar?chal de La Meilleraie m?a dit ce matin qu?il
avait propos? d?en faire approcher pour ouvrir la tranch?e. Ce
nՎtait ni le Castillet, ni ces six grands bastions de l?enveloppe,
ni la demi-lune qu?il fallait attaquer. Si nous allons ce train, le
grand bras de pierre de la citadelle nous montrera le poing
longtemps encore.
Le Cardinal, toujours immobile, ne dit pas une seule parole, il
fit seulement signe ? Fabert de s?approcher, celui-ci sortit du
groupe qui le suivait, et rangea son cheval derri?re celui de Ri-
chelieu, pr?s du capitaine de ses gardes.
Le duc de La Rochefoucauld, s?approchant du Roi, prit la
parole :
? Je crois, Sire, que notre peu d?action ? ouvrir la br?che
donne de l?insolence ? ces gens-l?, car voici une sortie nom-
breuse qui se dirige justement vers Votre Majest? ; les r?gi-
ments de Biron et de Ponts se replient en faisant leurs feux.
? Eh bien, dit le Roi tirant son ?p?e, chargeons-les, et faisons
rentrer ces coquins chez eux ; lancez la cavalerie avec moi,
d?Angoul?me. O? est-elle, Cardinal ?
? Derri?re cette colline, Sire, sont en colonne six r?giments
de dragons et les carabins de La Roque ; vous voyez en bas
mes Gens d?armes et mes Chevau-l?gers, dont je supplie Votre
Majest? de se servir, car ceux de sa garde sont ?gar?s en avant
par le marquis de Coislin, toujours trop z?l?. Joseph, va lui dire
de revenir.
Il parla bas au capucin, qui l?avait accompagn? affubl? d?un
habit militaire qu?il portait gauchement, et qui s?avan?a aussi-
t?t dans la plaine.
126

Cependant les colonnes serr?es de la vieille infanterie espa-
gnole sortaient de la porte Notre-Dame comme une for?t mou-
vante et sombre, tandis que par une autre porte une cavalerie
pesante sortait aussi et se rangeait dans la plaine. L?arm?e
fran?aise, en bataille au pied de la colline du Roi, sur des forts
de gazon et derri?re des redoutes et des fascines, vit avec ef-
froi les Gens d?armes et les Chevau-l?gers press?s entre ces
deux corps dix fois sup?rieurs en nombre.
? Sonnez donc la charge ! cria Louis XIII, ou mon vieux Cois-
lin est perdu.
Et il descendit la colline avec toute sa suite, aussi ardente
que lui ; mais, avant qu?il f?t au bas et ? la t?te de ses Mous-
quetaires, les deux Compagnies avaient pris leur parti ; lanc?es
avec la rapidit? de la foudre et au cri de vive le Roi ! elles fon-
dirent sur la longue colonne de la cavalerie ennemie comme
deux vautours sur les flancs d?un serpent, et, faisant une large
et sanglante trou?e, pass?rent au travers pour aller se rallier
derri?re le bastion espagnol, comme nous l?avons vu, et lais-
s?rent les cavaliers si ?tonn?s, qu?ils ne song?rent quՈ se re-
former et non ? les poursuivre.
L?arm?e battit des mains ; le Roi ?tonn? s?arr?ta ; il regarda
autour de lui, et vit dans tous les yeux le br?lant d?sir de l?at-
taque ; toute la valeur de sa race ?tincela dans les siens ; il res-
ta encore une seconde comme en suspens, ?coutant avec
ivresse le bruit du canon, respirant et savourant l?odeur de la
poudre ; il semblait reprendre une autre vie et redevenir Bour-
bon ; tous ceux qui le virent alors se crurent command?s par
un autre homme, lorsque, ?levant son ?p?e et ses yeux vers le
soleil ?clatant, il sՎcria :
? Suivez-moi, braves amis ! c?est ici que je suis roi de
France !
Sa cavalerie, se d?ployant, partit avec une ardeur qui d?vo-
rait l?espace, et, soulevant des flots de poussi?re du sol qu?elle
faisait trembler, fut dans un instant m?l?e ? la cavalerie espa-
gnole, engloutie comme elle dans un nuage immense et mobile.
? ? pr?sent, c?est ? pr?sent ! sՎcria de sa hauteur le Cardi-
nal avec une voix tonnante : qu?on arrache ces batteries ? leur
position inutile. Fabert, donnez vos ordres : qu?elles soient
toutes dirig?es sur cette infanterie qui va lentement envelop-
per le Roi. Courez, volez, sauvez le Roi !
127

Aussit?t cette suite, auparavant in?branlable, s?agite en tous
sens ; les g?n?raux donnent leurs ordres, les aides de camp
disparaissent et fondent dans la plaine, o?, franchissant les fos-
s?s, les barri?res et les palissades, ils arrivent ? leur but
presque aussi promptement que la pens?e qui les dirige et que
le regard qui les suit. Tout ? coup les ?clairs lents et interrom-
pus qui brillaient sur les batteries d?courag?es deviennent une
flamme immense et continuelle, ne laissant pas de place ? la
fum?e qui sՎl?ve jusqu?au ciel en formant un nombre infini de
couronnes l?g?res et flottantes ; les vol?es du canon, qui sem-
blaient de lointains et faibles ?chos, se changent en un ton-
nerre formidable dont les coups sont aussi rapides que ceux du
tambour battant la charge ; tandis que, de trois points oppos?s,
les rayons larges et rouges des bouches ? feu descendent sur
les sombres colonnes qui sortaient de la ville assi?g?e.
Cependant Richelieu, sans changer de place, mais l??il ar-
dent et le geste imp?ratif, ne cessait de multiplier les ordres en
jetant sur ceux qui les recevaient un regard qui leur faisait en-
trevoir un arr?t de mort s?ils n?ob?issaient pas assez vite.
? Le Roi a culbut? cette cavalerie ; mais les fantassins r?-
sistent encore ; nos batteries n?ont fait que tuer et n?ont pas
vaincu. Trois r?giments d?infanterie en avant, sur-le-champ,
Gassion, La Meilleraie et Lesdigui?res ! qu?on prenne les co-
lonnes par le flanc. Portez l?ordre au reste de l?arm?e de ne
plus attaquer et de rest?e sans mouvement sur toute la ligne.
Un papier ! que jՎcrive moi-m?me ? Schomberg.
Un page mit pied ? terre et s?avan?a tenant un crayon et du
papier. Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite,
descendit de cheval p?niblement et en jetant quelques cris in-
volontaires que lui arrachaient ses douleurs ; mais il les domp-
ta et s?assit sur l?aff?t d?un canon ; le page pr?senta son ?paule
comme pupitre en s?inclinant, et le Cardinal ?crivit ? la h?te
cet ordre, que les manuscrits contemporains nous ont trans-
mis, et que pourront imiter les diplomates de nos jours, qui
sont plus jaloux, ? ce qu?il semble, de se tenir parfaitement en
?quilibre sur la limite de deux pens?es que de chercher ces
combinaisons qui tranchent les destin?es du monde, trouvant
le g?nie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.
? Monsieur le mar?chal, ne hasardez rien, et m?ditez bien
avant d?attaquer. Quand on vous mande que le Roi d?sire que
128

vous ne hasardiez rien, ce n?est pas que Sa Majest? vous d?-
fende absolument de combattre, mais son intention n?est pas
que vous donniez un combat g?n?ral, si ce nՎtait avec une no-
table esp?rance de gain pour l?avantage qu?une favorable si-
tuation vous pourrait donner, la responsabilit? du combat de-
vant naturellement retomber sur vous. ?
Tous ces ordres donn?s, le vieux ministre, toujours assis sur
l?aff?t, appuyant ses deux bras sur la lumi?re du canon, et son
menton sur ses bras, dans l?attitude de l?homme qui ajuste et
pointe une pi?ce, continua en silence et en repos ? regarder le
combat du Roi, comme un vieux loup qui, rassasi? de victimes
et engourdi par lՉge, contemple dans la plaine le ravage du
lion sur un troupeau de b?ufs qu?il n?oserait attaquer ; de
temps en temps son ?il se ranime, l?odeur du sang lui donne
de la joie, et pour n?en pas perdre le go?t, il passe une langue
ardente sur sa m?choire d?mantel?e.
Ce jour-l?, il fut remarqu? par ses serviteurs (cՎtaient ? peu
pr?s tous ceux qui l?approchaient) que, depuis son lever jus-
quՈ la nuit, il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement
toute l?application de son ?me sur les ?v?nements n?cessaires
? conduire, qu?il triompha des douleurs de son corps, et sembla
les avoir d?truites ? force de les oublier. CՎtait cette puis-
sance d?attention et cette pr?sence continuelle de l?esprit qui
le haussaient presque jusqu?au g?nie. Il l?aurait atteint s?il ne
lui e?t manqu? lՎl?vation native de lՉme et la sensibilit? g?-
n?reuse du c?ur.
Tout s?accomplit sur le champ de bataille comme il l?avait
voulu, et sa fortune du cabinet le suivit pr?s du canon.
Louis XIII prit d?une main avide la victoire que lui faisait son
ministre, et y ajouta seulement cette part de grandeur et de
bravoure qu?un homme apporte dans son triomphe.
Le canon avait cess? de frapper lorsque les colonnes de l?in-
fanterie furent rejet?es bris?es dans Perpignan ; le reste avait
eu le m?me sort, et l?on ne vit plus dans la plaine que les esca-
drons ?tincelants du Roi qui le suivaient en se reformant.
Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ
de bataille enti?rement nettoy? d?ennemis ; il passa fi?rement
sous le feu m?me des pi?ces espagnoles, qui, soit par mal-
adresse, soit par une secr?te convention avec le premier mi-
nistre, soit pudeur de tuer un Roi de France, ne lui envoy?rent
129

que quelques boulets qui, passant ? dix pieds sur sa t?te,
vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter ? sa r?pu-
tation de bravoure.
Cependant ? chaque pas qu?il faisait vers la butte o? l?atten-
dait Richelieu, sa physionomie changeait d?aspect et se d?com-
posait visiblement ; il perdait cette rougeur du combat, et la
noble sueur du triomphe tarissait sur son front. ? mesure qu?il
s?approchait, sa p?leur accoutum?e s?emparait de ses traits
comme ayant droit de si?ger seule sur une t?te royale ; son re-
gard perdait ses flammes passag?res, et enfin, lorsqu?il l?eut
joint, une m?lancolie profonde avait enti?rement glac? son vi-
sage. Il retrouva le Cardinal comme il l?avait laiss?. Remont? ?
cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s?inclina, et,
apr?s quelques mots de compliment, se pla?a pr?s de Louis
pour suivre les lignes et voir les r?sultats de la journ?e, tandis
que les princes et les grands seigneurs, marchant devant et
derri?re ? quelque distance, formaient comme un nuage autour
d?eux.
L?habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun
geste qui p?t donner le soup?on qu?il e?t la moindre part aux
?v?nements de la journ?e, et il fut remarquable que de tous
ceux qui vinrent rendre compte, il n?y en eut pas un qui ne
sembl?t deviner sa pens?e et ne s?t ?viter de compromettre sa
puissance occulte par une ob?issance d?monstrative ; tout fut
rapport? au Roi. Le Cardinal traversa donc, ? c?t? de ce
prince, la droite du camp qu?il n?avait pas eue sous les yeux de
la hauteur o? il sՎtait plac?, et vit avec satisfaction que
Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi pr?cis?ment
comme le ma?tre avait ?crit, ne compromettant que quelques
troupes l?g?res, et combattant assez pour ne pas encourir de
reproche d?inaction, et pas assez pour obtenir un r?sultat quel-
conque. Cette conduite charma le ministre et ne d?plut point
au Roi, dont l?amour-propre caressait l?id?e d?avoir vaincu seul
dans la journ?e. Il voulut m?me se persuader et faire croire
que tous les efforts de Schomberg avaient ?t? infructueux, et
lui dit qu?il ne lui en voulait pas, qu?il venait dՎprouver par lui-
m?me qu?il avait en face des ennemis moins m?prisables qu?on
ne l?avait cru d?abord.
? Pour vous prouver que vous n?avez fait que gagner ? nos
yeux, ajouta-t-il, nous vous nommons chevalier de nos ordres et
130

nous vous donnons les grandes et petites entr?es pr?s de notre
personne.
Le Cardinal lui serra affectueusement la main en passant, et
le mar?chal, ?tonn? de ce d?luge de faveurs, suivit le prince la
t?te baiss?e, comme un coupable, ayant besoin pour s?en
consoler de se rappeler toutes les actions dՎclat qu?il avait
faites durant sa carri?re, et qui ?taient demeur?es dans l?oubli,
leur attribuant mentalement ces r?compenses non m?rit?es,
pour se r?concilier avec sa conscience.
Le Roi ?tait pr?t ? revenir sur ses pas, quand le duc de Beau-
fort, le nez au vent et l?air ?tonn?, sՎcria :
? Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je de-
venu fou d?un coup de soleil ? Il me semble que je vois sur ce
bastion des cavaliers en habits rouges qui ressemblent furieu-
sement ? vos Chevau-l?gers que nous avons crus morts.
Le Cardinal fron?a le sourcil.
? C?est impossible, monsieur, dit-il ; l?imprudence de
M. de Coislin a perdu les Gens d?armes de Sa Majest? et ces
cavaliers ; c?est pourquoi j?osais dire au Roi tout ? l?heure que
si l?on supprimait ces corps inutiles il pourrait en r?sulter de
grands avantages, militairement parlant.
? Pardieu, Votre ?minence me pardonnera, reprit le duc de
Beaufort, mais je ne me trompe point, et en voici sept ou huit ?
pied qui poussent devant eux des prisonniers.
? Eh bien, allons donc visiter ce point, dit le Roi avec noncha-
lance ; si j?y retrouve mon vieux Coislin, j?en serai bien aise.
Il fallut suivre.
Ce fut avec de grandes pr?cautions que les chevaux du Roi et
de sa suite pass?rent ? travers le marais et les d?bris, mais ce
fut avec un grand ?tonnement qu?on aper?ut en haut les deux
Compagnies Rouges en bataille comme un jour de parade.
? Vive Dieu ! cria Louis XIII, je crois qu?il n?en manque pas
un. Eh bien, marquis, vous tenez parole, vous prenez des mu-
railles ? cheval.
? Je crois que ce point a ?t? mal choisi, dit Richelieu d?un air
de d?dain ; il n?avance en rien la prise de Perpignan, et a d?
co?ter du monde.
? Ma foi, vous avez raison, dit le Roi (adressant pour la pre-
mi?re fois la parole au Cardinal avec un air moins sec, depuis
131

l?entrevue qui suivit la nouvelle de la mort de la Reine), je re-
grette le sang qu?il a fallu verser ici.
? Il n?y a eu, Sire, que deux de nos jeunes gens bless?s ?
cette attaque, dit le vieux Coislin, et nous y avons gagn? de
nouveaux compagnons d?armes dans les volontaires qui nous
ont guid?s.
? Qui sont-ils ? dit le prince.
? Trois d?entre eux se sont retir?s modestement, Sire ; mais
le plus jeune, que vous voyez, ?tait le premier ? l?assaut, et
m?en a donn? l?id?e. Les deux Compagnies r?clament l?honneur
de le pr?senter ? Votre Majest?.
Cinq-Mars, ? cheval derri?re le vieux capitaine, ?ta son cha-
peau, et d?couvrit sa jeune et p?le figure, ses grands yeux
noirs, et ses longs cheveux bruns.
? Voil? des traits qui me rappellent quelqu?un, dit le Roi ;
qu?en dites-vous, Cardinal ?
Celui-ci avait d?j? lanc? un coup d??il p?n?trant sur le nou-
veau venu, et dit :
? Je me trompe, ou ce jeune homme est?
? Henry d?Effiat, dit ? haute voix le volontaire en s?inclinant.
? Comment donc, Sire, c?est lui-m?me que j?avais annonc? ?
Votre Majest?, et qui devait lui ?tre pr?sent? de ma main ; le
second fils du mar?chal.
? Ah ! dit Louis XIII avec vivacit?, j?aime ? le voir pr?sent?
par ce bastion. Il y a bonne gr?ce, mon enfant, ? lՐtre ainsi
quand on porte le nom de notre vieil ami. Vous allez nous
suivre au camp, o? nous avons beaucoup ? vous dire. Mais que
vois-je ! vous ici, monsieur de Thou ? qui ?tes-vous venu juger ?
? Je crois, Sire, r?pondit Coislin, qu?il a plut?t condamn? ?
mort quelques Espagnols, car il est entr? le second dans la
place.
? Je n?ai frapp? personne, monsieur, interrompit de Thou en
rougissant ; ce n?est point mon m?tier ; ici je n?ai aucun m?rite,
j?accompagnais M. de Cinq-Mars, mon ami.
? Nous aimons votre modestie autant que cette bravoure, et
nous n?oublierons pas ce trait. Cardinal, n?y a-t-il pas quelque
pr?sidence vacante ?
Richelieu n?aimait pas M. de Thou ; et, comme ses haines
avaient toujours une cause myst?rieuse, on en cherchait la
cause vainement ; elle se d?voila par un mot cruel qui lui
132

?chappa. Ce motif d?inimiti? ?tait une phrase des Histoires du
pr?sident de Thou, p?re de celui-ci, o? il fl?trit aux yeux de la
post?rit? un grand-oncle du Cardinal, moine d?abord, puis
apostat, souill? de tous les vices humains.
Richelieu se penchant ? l?oreille de Joseph, lui dit :
? Tu vois bien cet homme, c?est lui dont le p?re a mis mon
nom dans son histoire ; eh bien ! je mettrai le sien dans la
mienne.
En effet, il l?inscrivit plus tard avec du sang. En ce moment,
pour ?viter de r?pondre au Roi, il feignit de ne pas avoir enten-
du sa question et d?appuyer sur le m?rite de Cinq-Mars et le
d?sir de le voir plac? ? la cour.
? Je vous ai promis d?avance de le faire capitaine dans mes
gardes, dit le prince ; faites-le nommer d?s demain. Je veux le
conna?tre davantage, et je lui r?serve mieux que cela par la
suite, s?il me pla?t. Retirons-nous ; le soleil est couch?, et nous
sommes loin de notre arm?e. Dites ? mes deux bonnes Compa-
gnies de nous suivre.
Le ministre, apr?s avoir fait donner cet ordre, dont il eut soin
de supprimer lՎloge, se mit ? la droite du Roi, et toute l?es-
corte quitta le bastion, confi? ? la garde des Suisses, pour re-
tourner au camp.
Les deux Compagnies Rouges d?fil?rent lentement par la
trou?e qu?elles avaient faite avec tant de promptitude ; leur
contenance ?tait grave et silencieuse.
Cinq-Mars s?approcha de son ami.
? Voici des h?ros bien mal r?compens?s, lui dit-il ; pas une fa-
veur, pas une question flatteuse !
? En revanche, r?pondit le simple de Thou, moi qui vins un
peu malgr? moi, je re?ois des compliments. Voil? les cours et la
vie ; mais le vrai juge est en haut, que l?on n?aveugle pas.
? Cela ne nous emp?chera pas de nous faire tuer demain s?il
le faut, dit le jeune Olivier en riant.
133

Chapitre
11
LES M?PRISES
Quand vint le tour de saint Guilin,
Il jeta trois d?s sur la table.
Ensuite il regarda le diable,
Et lui dit d?un air tr?s-malin :
Jouons donc cette vieille femme !
Qui de nous deux aura son ?me !
Anciennes l?gendes.
Pour para?tre devant le Roi, Cinq-Mars avait ?t? forc? de
monter le cheval de l?un des Chevau-l?gers bless?s dans l?af-
faire, ayant perdu le sien au pied du rempart. Pendant l?espace
de temps assez long qu?exigea la sortie des deux Compagnies,
il se sentit frapper sur lՎpaule et vit en se retournant le vieux
Grandchamp tenant en main un cheval gris fort beau.
? Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui
appartienne ? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours
brod?e en or qui ?taient rest?es dans le foss?. H?las ! mon
Dieu ! quand je pense qu?un Espagnol aurait fort bien pu la
prendre, ou m?me un Fran?ais ; car, dans ce temps-ci, il y a
tant de gens qui prennent tout ce qu?ils trouvent comme leur
appartenant ; et puis, comme dit le proverbe : Ce qui tombe
dans le foss? est pour le soldat. Ils auraient pu prendre aussi,
quand j?y pense, ces quatre cents ?cus en or que monsieur le
marquis, soit dit sans reproche, avait oubli?s dans les fontes de
ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets ! Je les avais ache-
t?s en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une d?-
tente aussi parfaite que dans ce temps-l?. CՎtait bien assez
d?avoir fait tuer le pauvre petit cheval noir qui ?tait n? en An-
gleterre, aussi vrai que je le suis ? Tours en Touraine ; fallait-il
encore exposer des objets pr?cieux ? passer ? l?ennemi ?
134

Tout en faisant ces dol?ances, ce brave homme achevait de
seller le cheval gris ; la colonne ?tait longue ? d?filer, et, ralen-
tissant ses mouvements, il fit une attention scrupuleuse ? la
longueur des sangles et aux ardillons de chaque boucle de la
selle, se donnant par l? le temps de continuer ses discours.
? Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu
long, c?est que je me suis foul? tant soit peu le bras en relevant
M. de Thou, qui lui-m?me relevait monsieur le marquis pen-
dant la grande culbute.
? Comment ! tu es venu l?, vieux fou ! dit Cinq-Mars : ce
n?est pas ton m?tier ; je t?ai dit de rester au camp.
? Oh ! quant ? ce qui est de rester au camp, c?est diff?rent, je
ne sais pas rester l? ; et, quand il se tire un coup de mousquet,
je serais malade si je n?en voyais pas la lumi?re. Pour mon m?-
tier, c?est bien le mien d?avoir soin de vos chevaux, et vous ?tes
dessus, monsieur. Croyez-vous que, si je l?avais pu, je n?aurais
pas sauv? les jours de cette pauvre petite b?te noire qui est l?-
bas dans le foss? ? Ah ! comme je l?aimais, monsieur ! un che-
val qui a gagn? trois prix de course dans sa vie ! Quand j?y
pense, cette vie-l? a ?t? trop courte pour tous ceux qui savaient
l?aimer comme moi. Il ne se laissait donner l?avoine que par
son Grandchamp, et il me caressait avec sa t?te dans ce
moment-l? ; et la preuve, c?est le bout de l?oreille gauche qu?il
m?a emport? un jour, ce pauvre ami ; mais ce nՎtait pas qu?il
voul?t me faire du mal, au contraire. Il fallait voir comme il
hennissait de col?re quand un autre l?approchait ; il a cass? la
jambe ? Jean ? cause de cela, ce bon animal ; je l?aimais tant !
Aussi, quand il est tomb?, je le soutenais d?une main,
M. de Locmaria de l?autre. J?ai bien cru d?abord que lui et ce
monsieur allaient se relever ; mais malheureusement il n?y en a
qu?un qui soit revenu en vie, et cՎtait celui que je connaissais
le moins. Vous avez l?air d?en rire, de ce que je dis sur votre
cheval, monsieur ; mais vous oubliez qu?en temps de guerre le
cheval est lՉme du cavalier, oui, monsieur, son ?me ; car, qui
est-ce qui ?pouvante l?infanterie ? c?est le cheval. Ce n?est cer-
tainement pas l?homme qui, une fois lanc?, n?y fait gu?re plus
qu?une botte de foin. Qui est-ce qui fait bien des actions qu?on
admire ? c?est encore le cheval ! Et quelquefois son ma?tre vou-
drait ?tre bien loin, qu?il se trouve malgr? lui victorieux et r?-
compens?, tandis que le pauvre animal n?y gagne que des
135

coups. Qui est-ce qui gagne des prix ? la course ? c?est le che-
val, qui ne soupe gu?re mieux quՈ l?ordinaire, tandis que son
ma?tre met l?or dans sa poche, et il est envi? de ses amis et
consid?r? de tous les seigneurs comme s?il avait couru lui-
m?me. Qui est-ce qui chasse le chevreuil et qui n?en met pas
un pauvre petit morceau sous sa dent ? c?est encore le cheval !
tandis qu?il arrive quelquefois qu?on le mange lui-m?me, ce
pauvre animal ; et, dans une campagne avec M. le mar?chal, il
m?est arriv?? Mais qu?avez-vous donc, monsieur le marquis ?
vous p?lissez?
? Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une
courroie, ou ce que tu voudras, car j?y sens une douleur br?-
lante ; je ne sais ce que c?est.
? Votre botte est coup?e, monsieur, et ce pourrait bien ?tre
quelque balle ; mais le plomb est ami de l?homme .
? Il me fait cependant bien mal !
? Ah ! qui aime bien ch?tie bien , monsieur : ah ! le plomb ! il
ne faut pas dire du mal du plomb ; qui est-ce qui?
Tout en s?occupant de lier la jambe de Cinq-Mars au-dessous
du genou, le bonhomme allait commencer l?apologie du plomb
aussi sottement qu?il avait fait celle du cheval, quand il fut for-
c?, ainsi que son ma?tre, de pr?ter l?oreille ? une dispute vive
et bruyante entre plusieurs soldats suisses rest?s tr?s-pr?s
d?eux apr?s le d?part de toutes les troupes ; ils se parlaient en
gesticulant beaucoup, et semblaient s?occuper de deux
hommes que l?on voyait au milieu de trente soldats environ.
D?Effiat, tendant toujours son pied ? son domestique et ap-
puy? sur la selle de son cheval, chercha, en ?coutant attentive-
ment, ? comprendre leurs paroles ; mais il ignorait absolument
l?allemand, et ne put rien deviner de leur querelle. Grand-
champ tenait toujours sa botte et ?coutait aussi tr?s-s?rieuse-
ment, et tout ? coup se mit ? rire de tout son c?ur, se tenant
les c?t?s, ce qu?on ne lui avait jamais vu faire.
? Ah ! ah ! monsieur, voil? deux sergents qui se disputent
pour savoir lequel on doit pendre des deux Espagnols qui sont
l? ; car vos camarades rouges ne se sont pas donn? la peine de
le dire ; l?un de ces Suisses pr?tend que c?est l?officier ; l?autre
assure que c?est le soldat, et voil? un troisi?me qui vient de les
mettre d?accord.
? Et qu?a-t-il dit ?
136

? Il a dit de les pendre tous les deux.
? Doucement ! doucement ! sՎcria Cinq-Mars en faisant des
efforts pour marcher.
Mais il ne put s?appuyer sur sa jambe.
? Mets-moi ? cheval, Grandchamp.
? Monsieur, vous n?y pensez pas, votre blessure?
? Fais ce que je te dis, et montes-y toi-m?me ensuite.
Le vieux domestique, tout en grondant, ob?it et courut,
d?apr?s un autre ordre tr?s-absolu, arr?ter les Suisses, d?j?
dans la plaine, pr?ts ? suspendre leurs prisonniers ? un arbre,
ou plut?t ? les laisser s?y attacher ; car l?officier, avec le sang-
froid de son ?nergique nation, avait pass? lui-m?me autour de
son cou le n?ud coulant d?une corde, et montait, sans en ?tre
pri?, ? une petite ?chelle appliqu?e ? l?arbre pour y nouer
l?autre bout. Le soldat, avec le m?me calme insouciant, regar-
dait les Suisses se disputer autour de lui, et tenait lՎchelle.
Cinq-Mars arriva ? temps pour les sauver, se nomma au bas-
officier suisse, et, prenant Grandchamp pour interpr?te, dit
que ces deux prisonniers ?taient ? lui, et qu?il allait les faire
conduire ? sa tente ; qu?il ?tait capitaine aux gardes, et s?en
rendait responsable. L?Allemand, toujours disciplin?, n?osa r?-
pliquer ; il n?y eut de r?sistance que de la part du prisonnier.
L?officier, encore au haut de lՎchelle, se retourna, et parlant
de l? comme d?une chaire, dit avec un rire sardonique :
? Je voudrais bien savoir ce que tu viens faire ici ? Qui t?a dit
que j?aime ? vivre ?
? Je ne m?en informe pas, dit Cinq-Mars, peu m?importe ce
que vous deviendrez apr?s ; je veux dans ce moment emp?cher
un acte qui me para?t injuste et cruel. Tuez-vous ensuite si vous
voulez.
? C?est bien dit, reprit l?Espagnol farouche ; tu me plais, toi.
J?ai cru d?abord que tu venais faire le g?n?reux pour me forcer
dՐtre reconnaissant, ce que je d?teste. Eh bien, je consens ?
descendre ; mais je te ha?rai autant qu?auparavant, parce que
tu es Fran?ais, je t?en pr?viens, et je ne te remercierai pas, car
tu ne fais que t?acquitter envers moi : c?est moi-m?me qui t?ai
emp?ch? ce matin dՐtre tu? par ce jeune soldat, quand il te
mit en joue, et il n?a jamais manqu? un isard dans les mon-
tagnes de L?on.
? Soit, dit Cinq-Mars, descendez.
137

Il entrait dans son caract?re dՐtre toujours avec les autres
tel qu?ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette
rudesse le rendit de fer.
? Voil? un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp ; ? votre
place certainement M. le mar?chal l?aurait laiss? sur son
?chelle. Allons, Louis, Etienne, Germain, venez garder les pri-
sonniers de monsieur et les conduire ; voil? une jolie acquisi-
tion que nous faisons l? ; si cela nous porte bonheur, j?en serai
bien ?tonn?.
Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se
mit en marche assez lentement pour ne pas d?passer ces
hommes ? pied ; il suivit de loin la colonne des Compagnies qui
sՎloignaient ? la suite du Roi, et songeait ? ce que ce prince
pouvait lui vouloir dire. Un rayon d?espoir lui fit voir l?image de
Marie de Mantoue dans lՎloignement, et il eut un instant de
calme dans les pens?es. Mais tout son avenir ?tait dans ce seul
mot : plaire au Roi ; il se mit ? r?fl?chir ? tout ce qu?il a
d?amer.
En ce moment il vit arriver son ami M. de Thou, qui, inquiet
de ce qu?il ?tait rest? en arri?re, le cherchait dans la plaine, et
accourait pour le secourir s?il l?e?t fallu.
? Il est tard, mon ami, la nuit s?approche ; vous vous ?tes ar-
r?t? bien longtemps ; j?ai craint pour vous. Qui amenez-vous
donc ? Pourquoi vous ?tes-vous arr?t? ? le Roi va vous deman-
der bient?t.
Telles ?taient les questions rapides du jeune conseiller, que
l?inqui?tude avait fait sortir de son calme accoutum?, ce que
n?avait pu faire le combat.
? JՎtais un peu bless? ; j?am?ne un prisonnier, et je songeais
au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami ? Que faut-il faire s?il
veut m?approcher du tr?ne ? il faudra plaire. ? cette id?e, vous
l?avouerai-je ? je suis tent? de fuir, et j?esp?re que je n?aurai
pas l?honneur fatal de vivre pr?s de lui. Plaire ! que ce mot est
humiliant ! ob?ir ne l?est pas autant. Un soldat s?expose ? mou-
rir, et tout est dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son
caract?re, que de compositions avec sa conscience, que de d?-
gradations de sa pens?e dans la destin?e d?un courtisan ! Ah !
de Thou, mon cher de Thou ! je ne suis pas fait pour la cour, je
le sens, quoique je ne l?aie vue qu?un instant ; j?ai quelque
chose de sauvage au fond du c?ur, que lՎducation n?a poli
138

quՈ la surface. De loin, je me suis cru propre ? vivre dans ce
monde tout-puissant, je l?ai m?me souhait?, guid? par un projet
bien ch?ri de mon c?ur ; mais je recule au premier pas ; la vue
du Cardinal m?a fait fr?mir ; le souvenir du dernier de ses
crimes auquel j?assistai m?a emp?ch? de lui parler ; il me fait
horreur, je ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne
sais quoi qui mՎpouvante, comme si elle devait mՐtre funeste.
? Je suis heureux de vous voir cet effroi : il vous sera
salutaire peut-?tre, reprit de Thou en cheminant. Vous allez en-
trer en contact et en commerce avec la Puissance ; vous ne la
sentirez pas, vous allez la toucher ; vous verrez ce qu?elle est,
et par quelle main la foudre est port?e. H?las ! fasse le ciel
qu?elle ne vous br?le pas ! Vous assisterez peut-?tre ? ces
conseils o? se r?gle la destin?e des nations ; vous verrez, vous
ferez na?tre ces caprices d?o? sortent les guerres sanglantes,
les conqu?tes et les trait?s ; vous tiendrez dans votre main la
goutte d?eau qui enfante les torrents. C?est d?en haut qu?on ap-
pr?cie bien les choses humaines, mon ami ; il faut avoir pass?
sur les points ?lev?s pour conna?tre la petitesse de celles que
nous y voyons grandes.
? Eh ! si j?en ?tais l?, j?y gagnerais du moins cette le?on dont
vous parlez, mon ami ; mais ce Cardinal, cet homme auquel il
me faut avoir une obligation, cet homme que je connais trop
par son ?uvre, que sera-t-il pour moi ?
? Un ami, un protecteur sans doute, r?pondit de Thou.
? Plut?t la mort mille fois que son amiti? ! J?ai tout son ?tre et
jusquՈ son nom m?me en haine ; il verse le sang des hommes
avec la croix du R?dempteur.
? Quelles horreurs dites-vous, mon cher ! Vous vous perdrez
si vous montrez au Roi ces sentiments pour le Cardinal.
? N?importe, au milieu de ces sentiers tortueux, j?en veux
prendre un nouveau, la ligne droite. Ma pens?e enti?re, la pen-
s?e de l?homme juste, se d?voilera aux regards du Roi m?me
s?il l?interroge, d?t-elle me co?ter la t?te. Je l?ai vu enfin ce Roi,
que l?on m?avait peint si faible ; je l?ai vu, et son aspect m?a
touch? le c?ur malgr? moi ; certes, il est bien malheureux,
mais il ne peut ?tre cruel, il entendrait la v?rit??
? Oui, mais il n?oserait la faire triompher, r?pondit le sage de
Thou. Garantissez-vous de cette chaleur de c?ur qui vous en-
tra?ne souvent par des mouvements subits et bien dangereux.
139

N?attaquez pas un colosse tel que Richelieu sans l?avoir
mesur?.
? Vous voil? comme mon gouverneur, l?abb? Quillet ; mon
cher et prudent ami, vous ne me connaissez ni l?un ni l?autre ;
vous ne savez pas combien je suis las de moi-m?me, et jusqu?o?
j?ai jet? mes regards. Il me faut monter ou mourir.
? Quoi ! d?j? ambitieux ! sՎcria de Thou avec une extr?me
surprise.
Son ami inclina la t?te sur ses mains en abandonnant les
r?nes de son cheval, et ne r?pondit pas.
? Quoi ! cette ?go?ste passion de lՉge m?r s?est empar?e de
vous, ? vingt ans, Henry ! L?ambition est la plus triste des
esp?rances.
? Et cependant elle me poss?de ? pr?sent tout entier, car je
ne vis que par elle, tout mon c?ur en est p?n?tr?.
? Ah ! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus ! que vous ?tiez
diff?rent autrefois ! Je ne vous le cache pas, vous me semblez
bien d?chu : dans ces promenades de notre enfance, o? la vie
et surtout la mort de Socrate faisaient couler de nos yeux des
larmes d?admiration et d?envie ; lorsque, nous ?levant jusquՈ
l?id?al de la plus haute vertu, nous d?sirions pour nous dans
l?avenir ces malheurs illustres, ces infortunes sublimes qui font
les grands hommes ; quand nous composions pour nous des oc-
casions imaginaires de sacrifices et de d?vouement ; si la voix
d?un homme e?t prononc? entre nous deux, tout ? coup, le mot
seul d?ambition, nous aurions cru toucher un serpent?
De Thou parlait avec la chaleur de l?enthousiasme et du
reproche. Cinq-Mars continuait ? marcher sans rien r?pondre,
et la t?te dans ses mains ; apr?s un instant de silence, il les ?ta
et laissa voir des yeux pleins de g?n?reuses larmes ; il serra
fortement la main de son ami et lui dit avec un accent
p?n?trant :
? Monsieur de Thou, vous m?avez rappel? les plus belles pen-
s?es de ma premi?re jeunesse ; croyez que je ne suis pas d?-
chu, mais un secret espoir me d?vore que je ne puis confier
m?me ? vous : je m?prise autant que vous l?ambition qui para?-
tra me poss?der ; la terre enti?re le croira, mais que m?importe
la terre ? Pour vous, noble ami, promettez-moi que vous ne ces-
serez pas de m?estimer, quelque chose que vous me voyiez
faire. Je jure par le ciel que mes pens?es sont pures comme lui.
140

? Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois
aveugl?ment ; vous me rendez la vie !
Ils se serraient encore la main avec effusion de c?ur, lors-
qu?ils s?aper?urent qu?ils ?taient arriv?s presque devant la
tente du Roi.
Le jour ?tait enti?rement tomb?, mais on aurait pu croire
qu?un jour plus doux se levait, car la lune sortait de la mer
dans toute sa splendeur ; le ciel transparent du Midi ne se
chargeait d?aucun nuage, et semblait un voile d?un bleu p?le
sem? de paillettes argent?es : l?air encore enflamm? nՎtait
agit? que par le rare passage de quelques brises de la M?diter-
ran?e, et tous les bruits avaient cess? sur la terre. L?arm?e fa-
tigu?e reposait sous les tentes dont les feux marquaient la
ligne, et la ville assi?g?e semblait accabl?e du m?me sommeil ;
on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des senti-
nelles qui brillaient aux clart?s de la lune, ou le feu errant des
rondes de nuit ; on n?entendait que quelques cris sombres et
prolong?s de ces gardes qui s?avertissaient de ne pas dormir.
CՎtait seulement autour du Roi que tout veillait, mais ? une
assez grande distance de lui. Ce prince avait fait ?loigner toute
sa suite ; il se promenait seul devant sa tente, et, s?arr?tant
quelquefois ? contempler la beaut? du ciel, il paraissait plong?
dans une m?lancolique m?ditation. Personne n?osait l?inter-
rompre, et ce qui restait de seigneurs dans le quartier royal
sՎtait approch? du Cardinal, qui, ? vingt pas du Roi, ?tait assis
sur un petit tertre de gazon fa?onn? en banc par les soldats ;
l?, il essuyait son front p?le ; fatigu? des soucis du jour et du
poids inaccoutum? d?une armure, il cong?diait par quelques
mots pr?cipit?s, mais toujours attentifs et polis, ceux qui ve-
naient le saluer en se retirant ; il n?avait d?j? plus pr?s de lui
que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le Cardinal regar-
dait du c?t? du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne lui parle-
rait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit en-
tendre ; les gardes du Cardinal le questionn?rent et le lais-
s?rent s?avancer, sans suite, et seulement avec de Thou.
? Vous ?tes arriv? trop tard, jeune homme, pour parler au
Roi, dit d?une voix aigre le Cardinal-Duc ; on ne fait pas at-
tendre Sa Majest?.
Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix m?me de
Louis XIII se fit entendre. Ce prince ?tait en ce moment dans
141

une de ces fausses positions qui firent le malheur de sa vie en-
ti?re. Irrit? profond?ment contre son ministre, mais ne se dissi-
mulant pas qu?il lui devait le succ?s de la journ?e, ayant
d?ailleurs besoin de lui annoncer son intention de quitter l?ar-
m?e et de suspendre le si?ge de Perpignan, il ?tait combattu
entre le d?sir de lui parler et la crainte de faiblir dans son m?-
contentement ; de son c?t?, le ministre n?osait lui adresser la
parole le premier, incertain sur les pens?es qui roulaient dans
la t?te de son ma?tre, et craignant de mal prendre son temps,
mais ne pouvant non plus se d?cider ? se retirer ; tous deux se
trouvaient pr?cis?ment dans la situation de deux amants
brouill?s qui voudraient avoir une explication, lorsque le Roi
saisit avec joie la premi?re occasion d?en sortir. Le hasard fut
fatal au ministre ; voil? ? quoi tiennent ces destin?es qu?on ap-
pelle grandes.
? N?est-ce pas M. de Cinq-Mars ? dit le Roi d?une voix haute ;
qu?il vienne, je l?attends.
Le jeune d?Effiat s?approcha ? cheval, et ? quelques pas du
Roi voulut mettre pied ? terre ; mais ? peine sa jambe eut-elle
touch? le gazon qu?il tomba ? genoux.
? Pardon, Sire, dit-il, je crois que je suis bless?.
Et le sang sortit violemment de sa botte.
De Thou l?avait vu tomber, et sՎtait approch? pour le soute-
nir ; Richelieu saisit cette occasion de s?avancer aussi avec un
empressement simul?.
? ?tez ce spectacle des yeux du roi, sՎcria-t-il ; vous voyez
bien que ce jeune homme se meurt.
? Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-m?me, un roi de
France sait voir mourir, et n?a point peur du sang qui coule
pour lui. Ce jeune homme m?int?resse ; qu?on le fasse porter
pr?s de ma tente, et qu?il ait aupr?s de lui mes m?decins ; si sa
blessure n?est pas grave, il viendra avec moi ? Paris, car le
si?ge est suspendu, monsieur le Cardinal, j?en ai vu assez.
D?autres affaires m?appellent au centre du royaume ; je vous
laisserai ici commander en mon absence ; c?est ce que je vou-
lais vous dire.
? ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, pr?c?-
d? par ses pages et ses officiers tenant des flambeaux.
Le pavillon royal ?tait ferm?, Cinq-Mars emport? par de Thou
et ses gens, que le duc de Richelieu, immobile et stup?fait,
142

regardait encore la place o? cette sc?ne sՎtait pass?e ; il sem-
blait frapp? de la foudre et incapable de voir ou d?entendre
ceux qui l?observaient.
Laubardemont, encore effray? de sa mauvaise r?ception de
la veille, n?osait lui dire un mot, et Joseph avait peine ? recon-
na?tre en lui son ancien ma?tre ; il sentit un moment le regret
de sՐtre donn? ? lui, et crut que son ?toile p?lissait ; mais,
songeant qu?il ?tait ha? de tous les hommes et n?avait de res-
source qu?en Richelieu, il le saisit par le bras, et, le secouant
fortement, lui dit ? demi-voix, mais avec rudesse :
? Allons donc, monseigneur, vous ?tes une poule mouill?e ;
venez avec nous.
Et, comme s?il l?e?t soutenu par le coude, mais en effet l?en-
tra?nant malgr? lui, aid? de Laubardemont, il le fit rentrer dans
sa tente comme un ma?tre dՎcole fait coucher un ?colier pour
lequel il redoute le brouillard du soir. Ce vieillard pr?matur?
suivit lentement les volont?s de ses deux acolytes, et la
pourpre du pavillon retomba sur lui.
143

Chapitre
12
LA VEILL?E
O coward conscience, how dost thou afflict me !
? The lights burn blue. ? It is now dead midnight
Cold fearful drops stand on my trembling flesh.
? What do I fear ? myself ??
? I love myself !?
SHAKSPEARE.
? peine le Cardinal fut-il dans sa tente qu?il tomba, encore
arm? et cuirass?, dans un grand fauteuil ; et l?, portant son
mouchoir sur sa bouche et le regard fixe, il demeura dans cette
attitude, laissant ses deux noirs confidents chercher si la m?di-
tation ou l?an?antissement l?y retenait. Il ?tait mortellement
p?le, et une sueur froide ruisselait sur son front. En l?essuyant
avec un mouvement brusque, il jeta en arri?re sa calotte rouge,
seul signe eccl?siastique qui lui rest?t, et retomba la bouche
sur ses mains. Le capucin d?un c?t?, le sombre magistrat de
l?autre, le consid?raient en silence, et semblaient, avec leurs
habits noirs et bruns, le pr?tre et le notaire d?un mourant.
Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui sem-
blait plus propre ? dire l?office des morts quՈ donner des
consolations, parla cependant le premier :
? Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donn?s ?
Narbonne, il conviendra que j?avais un juste pressentiment des
chagrins que lui causerait un jour ce jeune homme.
Le ma?tre des requ?tes reprit :
? J?ai su, par le vieil abb? sourd qui ?tait ? d?ner chez la ma-
r?chale d?Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars
montrait plus dՎnergie qu?on ne l?imaginait, et qu?il tenta de
d?livrer le mar?chal de Bassompierre. J?ai encore le rapport
144

d?taill? du sourd, qui a tr?s-bien jou? son r?le ; lՎminentissime
Cardinal doit en ?tre satisfait.
? J?ai dit ? monseigneur, recommen?a Joseph, car ces deux
s?ides farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs
de Virgile ; j?ai dit qu?il serait bon de se d?faire de ce petit
d?Effiat, et que je m?en chargerais, si tel ?tait son bon plaisir ;
il serait facile de le perdre dans l?esprit du Roi.
? Il serait plus s?r de le faire mourir de sa blessure, reprit
Laubardemont ; si Son ?minence avait la bont? de m?en donner
l?ordre, je connais intimement le m?decin en second, qui m?a
gu?ri d?un coup au front, et qui le soigne. C?est un homme pru-
dent, tout d?vou? ? monseigneur le Cardinal-Duc, et dont le
brelan a un peu d?rang? les affaires.
? Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie m?l? d?un
peu d?aigreur, que si Son ?minence avait quelqu?un ? employer
? ce projet utile, ce serait plut?t son n?gociateur habituel, qui
a eu quelque succ?s autrefois.
? Je crois pouvoir en ?num?rer quelques-uns assez mar-
quants, reprit Laubardemont, et tr?s-nouveaux, dont la difficul-
t? ?tait grande.
? Ah ! sans doute, dit le p?re avec un demi-salut et un air de
consid?ration et de politesse, votre mission la plus hardie et la
plus habile fut le jugement d?Urbain Grandier, le magicien.
Mais, avec l?aide de Dieu, on peut faire d?aussi bonnes et fortes
choses. Il n?est pas sans quelque m?rite, par exemple, ajouta-t-
il en baissant les yeux comme une jeune fille, d?extirper vigou-
reusement une branche royale de Bourbon.
? Il nՎtait pas bien difficile ; reprit avec amertume le ma?tre
des requ?tes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le
comte de Soissons ; mais pr?sider, juger?
? Et ex?cuter soi-m?me, interrompit le capucin ?chauff?, est
moins difficile certainement que dՎlever un homme, d?s l?en-
fance, dans la pens?e d?accomplir de grandes choses avec dis-
cr?tion, et de supporter, s?il le fallait, toutes les tortures pour
l?amour du ciel, plut?t que de r?v?ler le nom de ceux qui l?ont
arm? de leur justice, ou de mourir courageusement sur le
corps de celui qu?on a frapp?, comme l?a fait celui que j?en-
voyai ; il ne jeta pas un cri au coup dՎp?e de Riquemont,
lՎcuyer du prince ; il finit comme un saint : cՎtait mon ?l?ve.
? Autre chose est d?ordonner ou de courir les dangers.
145

? Et n?en ai-je pas couru au si?ge de la Rochelle ?
? DՐtre noy? dans un ?gout, sans doute ? dit Laubardemont.
? Et vous, dit Joseph, vos p?rils ont-ils ?t? de vous prendre
les doigts dans les instruments de torture ? et tout cela parce
que l?abbesse des Ursulines est votre ni?ce.
? CՎtait bon pour vos fr?res de Saint-Fran?ois, qui tenaient
les marteaux ; mais moi, je fus frapp? au front par ce m?me
Cinq-Mars, qui guidait une populace effr?n?e.
? En ?tes-vous bien s?r ? sՎcria Joseph charm? ; osa-t-il bien
aller ainsi contre les ordres du Roi ?
La joie qu?il avait de cette d?couverte lui faisait oublier sa
col?re.
? Impertinents ! sՎcria le Cardinal, rompant tout ? coup le
silence et ?tant de ses l?vres son mouchoir tach? de sang, je
punirais votre sanglante dispute si elle ne m?avait appris bien
des secrets d?infamie de votre part. On a d?pass? mes ordres :
je ne voulais point de torture, Laubardemont ; c?est votre se-
conde faute ; vous me ferez ha?r pour rien, cՎtait inutile. Mais
vous, Joseph, ne n?gligez pas les d?tails de cette ?meute o? fut
Cinq-Mars ; cela peut servir par la suite.
? J?ai tous les noms et signalements, dit avec empressement
le juge secret, inclinant jusqu?au fauteuil sa grande taille et son
visage oliv?tre et maigre, que sillonnait un rire servile.
? C?est bon, c?est bon, dit le ministre, le repoussant ; il ne
s?agit pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez ? Paris avant ce
jeune pr?somptueux qui va ?tre favori, j?en suis certain ; deve-
nez son ami, tirez-en parti pour moi, ou perdez-le ; qu?il me
serve ou qu?il tombe. Mais, surtout, envoyez-moi des gens s?rs,
et tous les jours, pour me rendre compte verbalement ; jamais
dՎcrits ? l?avenir. Je suis tr?s-m?content de vous, Joseph ; quel
mis?rable courrier avez-vous choisi pour venir de Cologne ! Il
ne m?a pas su comprendre ; il a vu le Roi trop t?t, et nous voil?
encore avec une disgr?ce ? combattre. Vous avez manqu? me
perdre enti?rement. Vous allez voir ce qu?on va faire ? Paris ;
on ne tardera pas ? y tramer une conspiration contre moi ;
mais ce sera la derni?re. Je reste ici pour les laisser tous plus
libres d?agir. Sortez tous deux et envoyez-moi mon valet de
chambre dans deux heures seulement : je veux ?tre seul.
146

On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Riche-
lieu, les yeux attach?s sur l?entr?e de sa tente, semblait les
poursuivre de ses regards irrit?s.
? Mis?rables ! sՎcria-t-il lorsqu?il fut seul, allez encore ac-
complir quelques ?uvres secr?tes, et ensuite je vous briserai
vous-m?mes, ressorts impurs de mon pouvoir ! Bient?t le Roi
succombera sous la lente maladie qui le consume ; je serai r?-
gent alors, je serai roi de France moi-m?me ; je n?aurai plus ?
redouter les caprices de sa faiblesse ; je d?truirai sans retour
les races orgueilleuses de ce pays ; j?y passerai un niveau ter-
rible et la baguette de Tarquin ; je serai seul sur eux tous, l?Eu-
rope tremblera, je?
Ici le go?t du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le
for?a d?y porter son mouchoir.
? Ah ! que dis-je ? malheureux que je suis ! Me voil? frapp? ?
mort ; je me dissous, mon sang sՎcoule, et mon esprit veut tra-
vailler encore ! Pour quoi ? pour qui ? Est-ce pour la gloire,
c?est un mot vide ; est-ce pour les hommes ? je les m?prise.
Pour qui donc, puisque je vais mourir avant deux, avant trois
ans peut-?tre ? Est-ce pour Dieu ? quel nom !? je n?ai pas mar-
ch? avec lui, il a tout vu?
Ici, il laissa tomber sa t?te sur sa poitrine, et ses yeux ren-
contr?rent la grande croix d?or qu?il portait au cou ; il ne put
s?emp?cher de se jeter en arri?re jusqu?au fond du fauteuil ;
mais elle le suivait ; il la prit, et, la consid?rant avec des re-
gards fixes et d?vorants : ? Signe terrible ! dit-il tout bas, tu me
poursuis ! Vous retrouverai-je encore ailleurs? divinit? et sup-
plice ! que suis-je ? qu?ai-je fait ??
Pour la premi?re fois, une terreur singuli?re et inconnue le
p?n?tra ; il trembla, glac? et br?l? par un frisson invincible ; il
n?osait lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision
effroyable ; il n?osait appeler, de peur d?entendre le son de sa
propre voix ; il demeura profond?ment enfonc? dans la m?dita-
tion de lՎternit?, si terrible pour lui, et il murmura cette sorte
de pri?re :
? Grand Dieu, si tu m?entends, juge-moi donc, mais ne m?isole
pas pour me juger. Regarde-moi entour? des hommes de mon
si?cle ; regarde l?ouvrage immense que j?avais entrepris ;
fallait-il moins qu?un ?norme levier pour remuer ces masses ?
et si ce levier ?crase en tombant quelques mis?rables inutiles,
147

suis-je bien coupable ? Je semblerai m?chant aux hommes ;
mais toi, juge supr?me, me verras-tu ainsi ? Non ; tu sais que
c?est le pouvoir sans borne qui rend la cr?ature coupable en-
vers la cr?ature ; ce n?est pas Armand de Richelieu qui fait p?-
rir, c?est le premier ministre. Ce n?est pas pour ses injures per-
sonnelles, c?est pour suivre un syst?me. Mais un syst?me?
qu?est-ce que ce mot ? MՎtait-il permis de jouer ainsi avec les
hommes, et de les regarder comme des nombres pour accom-
plir une pens?e, fausse peut-?tre ? Je renverse l?entourage du
tr?ne. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et h?tais sa
chute ! Oui, mon pouvoir d?emprunt m?a s?duit. ? d?dale ! ?
faiblesse de la pens?e humaine !? Simple foi ! pourquoi ai-je
quitt? ta voie ?? pourquoi ne suis-je pas seulement un simple
pr?tre ? Si j?osais rompre avec l?homme et me donner ? Dieu,
lՎchelle de Jacob descendrait encore dans mes songes !
En ce moment son oreille fut frapp?e d?un grand bruit qui se
faisait au dehors ; des rires de soldats, des hu?es f?roces et
des jurements se m?laient aux paroles, assez longtemps soute-
nues, d?une voix faible et claire ; on e?t dit le chant d?un ange
entrecoup? par des rires de d?mons. Il se leva et ouvrit une
sorte de fen?tre en toile pratiqu?e sur un des c?t?s de sa tente
carr?e. Un singulier spectacle se pr?sentait ? sa vue ; il resta
quelques instants ? le contempler, attentif aux discours qui se
tenaient.
? ?coute, ?coute, La Valeur, disait un soldat ? un autre, la
voil? qui recommence ? parler et ? chanter ; fais-la placer au
milieu du cercle, entre nous et le feu.
? Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-
Ferr? qui dit qu?il la conna?t.
? Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Lou-
dun, je jurerais que je l?ai vue dans mon village quand jՎtais
en cong?, et cՎtait ? une affaire o? il faisait chaud, mais dont
on ne parle pas, surtout ? un Cardinaliste comme toi.
? Et pourquoi n?en parle-t-on pas, grand nigaud ? reprit un
vieux soldat en relevant sa moustache.
? On n?en parle pas parce que cela br?le la langue, entends-
tu cela ?
? Non, je ne l?entends pas.
? Eh bien ! ni moi non plus ; mais ce sont les bourgeois qui
me l?ont dit.
148

Ici un ?clat de rire g?n?ral l?interrompit.
? Ah ! ah ! est-il b?te ! disait l?un ; il ?coute ce que disent les
bourgeois.
? Ah bien ! si tu les ?coutes bavarder, tu as du temps ?
perdre, reprenait un autre.
? Tu ne sais donc pas ce que disait ma m?re, blanc-bec ? re-
prenait gravement le plus vieux en baissant les yeux d?un air
farouche et solennel pour se faire ?couter.
? Eh ! comment veux-tu que je le sache, la Pipe ? Ta m?re
doit ?tre morte de vieillesse avant que mon grand-p?re f?t au
monde.
? Eh bien ! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d?abord
que ma m?re ?tait une respectable Boh?mienne, aussi attach?e
au r?giment des Carabins de la Roque que mon chien Canon
que voil? ; elle portait l?eau-de-vie ? son cou, dans un baril, et
la buvait mieux que le premier de chez nous ; elle avait eu qua-
torze ?poux, tous militaires, et morts sur le champ de bataille.
? Voil? ce qui s?appelle une femme ! interrompirent les sol-
dats pleins de respect.
? Et jamais de sa vie elle ne parla ? un bourgeois, si ce n?est
pour lui dire en arrivant au logement : ? Allume-moi une chan-
delle, et fais chauffer ma soupe. ?
? Eh bien, qu?est-ce qu?elle te disait ta m?re ? dit Grand-
Ferr?.
? Si tu es si press?, tu ne le sauras pas, blanc-bec ; elle disait
habituellement dans sa conversation : Un soldat vaut mieux
qu?un chien ; mais un chien vaut mieux qu?un bourgeois .
? Bravo ! bravo ! c?est bien dit ! cri?rent les soldats pleins
d?enthousiasme ? ces belles paroles.
? Et ?a n?emp?che pas, dit Grand-Ferr?, que les bourgeois
qui m?ont dit que ?a br?lait la langue avaient raison ;
d?ailleurs, ce nՎtait pas tout ? fait des bourgeois, car ils
avaient des ?p?es, et ils ?taient f?ch?s de ce qu?on br?lait un
cur?, et moi aussi.
? Et qu?est-ce que cela te faisait qu?on br?l?t ton cur?, grand
innocent ? reprit un sergent de bataille appuy? sur la fourche
de son arquebuse ; apr?s lui un autre ; tu aurais pu prendre ?
sa place un de nos g?n?raux, qui sont tous cur?s ? pr?sent ;
moi qui suis Royaliste, je le dis franchement.
149

? Taisez-vous donc ! cria la Pipe ; laissez parler cette fille. Ce
sont tous ces chiens de Royalistes qui viennent nous d?ranger
quand nous nous amusons.
? Qu?est-ce que tu dis ? reprit Grand-Ferr? ; sais-tu seule-
ment ce que c?est que dՐtre Royaliste, toi ?
? Oui, dit la Pipe, je vous connais bien tous, allez : vous ?tes
pour les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Cro-
quants, contre le Cardinal et la gabelle ; l? ! ai-je raison ou
non ?
? Eh bien, non, vieux Bas-rouge ! un Royaliste est celui qui
est pour un roi : voil? ce que c?est. Et comme mon p?re ?tait
valet des ?merillons du Roi, je suis pour le Roi ; voil?. Et je
n?aime pas les Bas-rouges, c?est tout simple.
? Ah ! tu m?appelles Bas-rouge ! reprit le vieux soldat : tu
m?en feras raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans
la Valteline, tu ne parlerais pas comme ?a ; et si tu avais vu
lՃminence se promener sur sa digue de la Rochelle, avec le
vieux marquis de Spinola, pendant qu?on lui envoyait des vo-
l?es de canon, tu ne dirais rien des Bas-rouges, entends-tu ?
? Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les
autres soldats.
Les braves qui discouraient ainsi ?taient debout autour d?un
grand feu qui les ?clairait plus que la lune, toute belle qu?elle
?tait ; et au milieu d?eux se trouvait le sujet de leur attroupe-
ment et de leurs cris. Le Cardinal distingua une jeune femme
v?tue de noir et couverte d?un long voile blanc ; ses pieds
?taient nus : une corde grossi?re serrait sa taille ?l?gante, un
long rosaire tombait de son cou presque jusqu?aux pieds, ses
mains d?licates et blanches comme l?ivoire en agitaient les
grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses doigts.
Les soldats, avec une joie barbare, s?amusaient ? pr?parer de
petits charbons sur son chemin pour br?ler ses pieds nus ; le
plus vieux prit la m?che fumante de son arquebuse, et, l?appro-
chant du bas de sa robe, lui dit d?une voix rauque :
? Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te
remplirai de poudre, et je te ferai sauter comme une mine ;
prends-y garde, parce que j?ai d?j? jou? ce tour-l? ? d?autres
que toi dans les vieilles guerres des Huguenots. Allons,
chante !
150

La jeune femme, les regardant avec gravit?, ne r?pondit rien
et baissa son voile.
? Tu t?y prends mal, dit Grand-Ferr? avec un rire bachique ;
tu vas la faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la
cour ; je vais lui parler, moi.
Et lui prenant le menton :
? Mon petit c?ur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, re-
commencer la jolie petite historiette que tu racontais tout ?
l?heure ? ces messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur
le fleuve de Tendre, comme disent les grandes dames de Paris,
et de prendre un verre d?eau-de-vie avec ton chevalier fid?le,
qui t?a rencontr?e autrefois ? Loudun quand tu jouais la com?-
die pour faire br?ler un pauvre diable?
La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d?elle
d?un air imp?rieux, sՎcria :
? Retirez-vous, au nom du Dieu des arm?es : retirez-vous,
hommes impurs ! il n?y a rien de commun entre nous. Je n?en-
tends pas votre langue, et vous n?entendriez pas la mienne. Al-
lez vendre votre sang aux princes de la terre ? tant d?oboles
par jour, et laissez-moi accomplir ma mission. Conduisez-moi
vers le Cardinal?
Un rire grossier l?interrompit.
? Crois-tu, dit un Carabin de Maurevert, que Son ?minence
le g?n?ralissime te re?oive chez lui avec tes pieds nus ? Va les
laver !
? Le Seigneur a dit : J?rusalem, l?ve ta robe et passe les
fleuves, r?pondit-elle les bras toujours en croix. Que l?on me
conduise chez le Cardinal !
Richelieu cria d?une voix forte :
? Qu?on m?am?ne cette femme, et qu?on la laisse en repos !
Tout se tut ; on la conduisit au ministre. ? Pourquoi, dit-elle
en le voyant, m?amener devant un homme arm? ? On la laissa
seule devant lui sans r?pondre. Le Cardinal avait l?air soup?on-
neux en la regardant.
? Madame, dit-il, que faites-vous au camp ? cette heure ; et,
si votre esprit n?est pas ?gar?, pourquoi ces pieds nus ?
? C?est un v?u, c?est un v?u, r?pondit la jeune religieuse
avec un air d?impatience en s?asseyant pr?s de lui brusque-
ment ; j?ai fait aussi celui de ne pas manger que je n?aie ren-
contr? l?homme que je cherche.
151

? Ma s?ur, dit le Cardinal ?tonn? et radouci en s?approchant
pour l?observer, Dieu n?exige pas de telles rigueurs dans un
corps faible, et surtout ? votre ?ge, car vous me semblez fort
jeune.
? Jeune ? oh ! oui, jՎtais bien jeune il y a peu de jours en-
core ; mais depuis j?ai pass? deux existences au moins, j?ai tant
pens? et tant souffert : regardez mon visage.
Et elle d?couvrit une figure parfaitement belle ; des yeux
noirs tr?s-r?guliers y donnaient la vie ; mais sans eux on aurait
cru que ces traits ?taient ceux d?un fant?me, tant elle ?tait
p?le ; ses l?vres ?taient violettes et tremblaient, un grand fris-
son faisait entendre le choc de ses dents.
? Vous ?tes malade, ma s?ur, dit le ministre ?mu en lui pre-
nant la main, qu?il sentit br?lante. Une sorte d?habitude d?in-
terroger sa sant? et celle des autres lui fit toucher le pouls sur
son bras amaigri : il sentit les art?res soulev?es par les batte-
ments d?une fi?vre effrayante.
? Mais, continua-t-il avec plus d?int?r?t, vous vous ?tes tu?e
avec des rigueurs plus grandes que les forces humaines ; je les
ai toujours bl?m?es, et surtout dans un ?ge tendre. Qui a donc
pu vous y porter ? est-ce pour me le confier que vous ?tes ve-
nue ! Parlez avec calme et soyez s?re dՐtre secourue.
? Se confier aux hommes ! reprit la jeune femme, oh ! non,
jamais ! Ils m?ont tous tromp?e ; je ne me confierais ? per-
sonne, pas m?me ? M. de Cinq-Mars, qui cependant doit bien-
t?t mourir.
? Comment ! dit Richelieu en fron?ant le sourcil, mais avec
un rire amer ; comment ! vous connaissez ce jeune homme ?
est-ce lui qui a fait vos malheurs ?
? Oh ! non, il est bien bon, et il d?teste les m?chants, c?est ce
qui le perdra. D?ailleurs, dit-elle en prenant tout ? coup un air
dur et sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses
que les femmes doivent accomplir. Quand il ne s?est plus trou-
v? de vaillants dans Isra?l, D?borah s?est lev?e.
? Eh ! comment savez-vous toutes ces belles choses ? conti-
nua le Cardinal en lui tenant toujours la main.
? Oh ! cela, je ne puis vous l?expliquer, reprit avec un air de
na?vet? touchante et une voix tr?s-douce la jeune religieuse,
vous ne me comprendriez pas ; c?est le d?mon qui m?a tout ap-
pris et qui m?a perdue.
152

? Eh ! mon enfant, c?est toujours lui qui nous perd ; mais il
nous instruit mal, dit Richelieu avec l?air d?une protection pa-
ternelle et d?une piti? croissante. Quelles ont ?t? vos fautes ?
dites-les-moi ; je peux beaucoup.
? Ah ! dit-elle d?un air de doute, vous pouvez beaucoup sur
des guerriers, sur des hommes braves et g?n?reux ; sous votre
cuirasse doit battre un noble c?ur ; vous ?tes un vieux g?n?-
ral, qui ne savez rien des ruses du crime.
Richelieu sourit, cette m?prise le flattait.
? Je vous ai entendu demander le Cardinal ; que lui voulez-
vous enfin ? QuՐtes-vous venue chercher ?
La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.
? Je ne m?en souviens plus, dit-elle, vous m?avez trop parl??
J?ai perdu cette id?e, cՎtait pourtant une grande id?e? C?est
pour elle que je suis condamn?e ? la faim qui me tue ; il faut
que je l?accomplisse : ou je vais mourir avant. Ah ! dit-elle en
portant la main sous sa robe dans son sein, o? elle parut
prendre quelque chose, la voil?, cette id?e?
Elle rougit tout ? coup, et ses yeux s?ouvrirent extraordinai-
rement ; elle continua en se penchant ? l?oreille du Cardinal :
? Je vais vous le dire, ?coutez : Urbain Grandier, mon amant
Urbain, m?a dit cette nuit que cՎtait Richelieu qui l?avait fait
p?rir ; j?ai pris un couteau dans une auberge, et je viens ici
pour le tuer, dites-moi o? il est.
Le Cardinal, effray? et surpris, recula d?horreur. Il n?osait ap-
peler ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accu-
sations ; et cependant un emportement de cette folie pouvait
lui devenir fatal.
? Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout !
sՎcria-t-il en la regardant fixement, cherchant dans son esprit
le parti qu?il devait prendre.
Ils demeur?rent en silence l?un en face de l?autre dans la
m?me attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant
de s?attaquer, ou comme le chien d?arr?t et sa victime p?trifi?s
par la puissance du regard.
Cependant Laubardemont et Joseph ?taient sortis ensemble,
et, avant de se s?parer, ils se parl?rent un moment devant la
tente du Cardinal, parce qu?ils avaient besoin de se tromper
mutuellement ; leur haine venait de prendre des forces dans
leur querelle ; et chacun avait r?solu de perdre son rival pr?s
153

du ma?tre. Le juge commen?a le dialogue, que chacun d?eux
avait pr?par? en se prenant le bras, comme d?un seul et m?me
mouvement :
? Ah ! r?v?rend p?re, que vous m?avez afflig? en ayant l?air
de prendre en mauvaise part quelques l?g?res plaisanteries
que je vous ai faites tout ? l?heure !
? Eh ! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de l?.
La charit?, o? serait la charit? ? J?ai quelque fois une sainte
chaleur dans le propos, pour ce qui est du bien de lՃtat et de
monseigneur, ? qui je suis tout d?vou?.
? Ah ! qui le sait mieux que moi, r?v?rend p?re ? mais vous
me rendez justice, vous savez aussi combien je le suis ?
lՎminentissime Cardinal-Duc, auquel je dois tout. H?las ! je
n?ai mis que trop de z?le ? le servir, puisqu?il me le reproche.
? Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas ; je le
connais bien, il con?oit qu?on fasse quelque chose pour sa fa-
mille ; il est fort bon parent aussi.
? Oui, c?est cela, reprit Laubardemont, voil? mon affaire ?
moi ; ma ni?ce ?tait perdue tout ? fait avec son couvent si Ur-
bain e?t triomph? ; vous sentez cela comme moi, d?autant plus
qu?elle ne nous avait pas bien compris, et qu?elle a fait l?enfant
quand il a fallu para?tre.
? Est-il possible ? en pleine audience ! Ce que vous me dites
l? me f?che v?ritablement pour vous ! Que cela dut ?tre
p?nible !
? Plus que vous ne l?imaginez ! Elle oubliait tout ce qu?on lui
disait dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous
avons raccommod?es comme nous avons pu ; et m?me elle a
?t? cause d?une sc?ne d?sagr?able le jour du proc?s ; fort
d?sagr?able pour moi et pour les luges : un ?vanouissement,
des cris. Ah ! je vous jure que je l?aurais bien chapitr?e, si je
n?eusse ?t? forc? de quitter pr?cipitamment cette petite ville
de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que j?y tienne,
c?est ma plus proche parente ; car mon fils a mal tourn?, on ne
sait ce qu?il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite
Jeanne de Belfiel ! je ne l?avais faite religieuse, et puis abbesse,
que pour conserver tout ? ce mauvais sujet-l?. Si j?avais pr?vu
sa conduite, je l?aurais r?serv?e pour le monde.
? On la dit d?une fort grande beaut?, reprit Joseph ; c?est un
don tr?s-pr?cieux pour une famille ; on aurait pu la pr?senter ?
154

la cour, et le Roi? Ah ! ah !? M lle
de La Fayette? Eh !? eh !?
MIIe d?Hautefort? vous entendez? il serait m?me possible en-
core d?y penser.
? Ah ! que je vous reconnais bien l?? monseigneur, car nous
savons qu?on vous a nomm? au cardinalat ; que vous ?tes bon
de vous souvenir du plus d?vou? de vos amis !
Laubardemont parlait encore ? Joseph, lorsqu?ils se trou-
v?rent au bout de la rue du camp qui conduisait au quartier
des volontaires.
? Que Dieu vous prot?ge et sa sainte M?re pendant mon ab-
sence, dit Joseph s?arr?tant ; je vais partir demain pour Paris ;
et, comme j?aurai affaire plus d?une fois ? ce petit Cinq-Mars,
je vais le voir d?avance et savoir des nouvelles de sa blessure.
? Si l?on m?avait ?cout?, dit Laubardemont, ? l?heure qu?il est
vous n?auriez pas cette peine.
? H?las ! vous avez bien raison ! r?pondit Joseph avec un sou-
pir profond et levant les yeux au ciel ; mais le Cardinal n?est
plus le m?me homme ; il n?accueille pas les bonnes id?es, il
nous perdra s?il se conduit ainsi.
Et, faisant une profonde r?v?rence au juge, le capucin entra
dans le chemin qu?il lui avait montr?.
Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il
fut bien s?r de la route qu?il avait prise, il revint ou plut?t ac-
courut jusquՈ la tente du ministre.
? Le Cardinal lՎloigne, sՎtait-il dit ; donc il s?en d?go?te ; je
sais des secrets qui peuvent le perdre. J?ajouterai qu?il est all?
faire sa cour au futur favori ; je remplacerai ce moine dans la
faveur du ministre. L?instant est propice, il est minuit ; il doit
encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.
Il arrive ? la tente des gardes qui pr?c?de le pavillon.
? Monseigneur re?oit quelqu?un, dit le capitaine h?sitant ; on
ne peut pas entrer.
? N?importe, vous m?avez vu sortir il y a une heure ; il se
passe des choses dont je dois rendre compte.
? Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul !
Il entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains
d?une religieuse dans une des siennes, et de l?autre fit signe de
garder le silence ? son agent stup?fait, qui resta sans mouve-
ment, ne voyant pas encore le visage de cette femme ; elle par-
lait avec volubilit?, et les choses ?tranges qu?elle disait
155

contrastaient horriblement avec la douceur de sa voix. Riche-
lieu semblait ?mu.
? Oui, je le frapperai avec un couteau ; c?est un couteau que
le d?mon B?h?rith m?a donn? ? l?auberge ; mais c?est le clou de
Sisara. Il a un manche d?ivoire, voyez-vous, et j?ai beaucoup
pleur? dessus. N?est-ce pas singulier, mon bon g?n?ral ?? Je le
retournerai dans la gorge de celui qui a tu? mon ami, comme il
a dit lui-m?me de le faire, et ensuite je br?lerai le corps, c?est
la peine du talion, la peine que Dieu a permise ? Adam? Vous
avez l?air ?tonn?, mon brave g?n?ral? mais vous le seriez bien
plus si je vous disais sa chanson? la chanson qu?il m?a chant?e
encore hier au soir, quand il est venu me voir ? l?heure du b?-
cher, vous savez bien ?? l?heure o? il pleut, l?heure o? mes
mains commencent ? br?ler comme ? pr?sent ; il m?a dit : ? Ils
sont bien tromp?s, les magistrats, les magistrats rouges? j?ai
onze d?mons ? mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche
sonne? sous un dais de velours pourpr?, avec des torches, des
torches de r?sine qui nous ?clairent ; ah ! c?est de toute beau-
t? ! ? Voil?, voil? ce qu?il chante.
Et, sur l?air du De profundis , elle chanta elle-m?me :
Je vais ?tre prince d?Enfer,
Mon sceptre est un marteau de fer,
Ce sapin br?lant est mon tr?ne.
Et ma robe est de soufre jaune ;
Mais je veux tՎpouser demain :
Viens, Jeanne, donne-moi la main.
N?est-ce pas singulier, mon bon g?n?ral ? Et moi je lui r?-
ponds tous les soirs ; ?coutez bien ceci, oh ! ?coutez bien?
Le juge a parl? dans la nuit,
Et dans la tombe on me conduit.
Pourtant jՎtais ta fianc?e !
Viens? la pluie est longue et glac?e ;
Mais tu ne dormiras pas seul,
Je te pr?terai mon linceul.
Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les pro-
ph?tes. Il dit : ? Malheur, malheur ? celui qui a vers? le sang !
Les juges de la terre sont-ils des dieux ? Non, ce sont des
hommes qui vieillissent et souffrent, et cependant ils osent dire
? haute voix : Faites mourir cet homme ! La peine de mort ! la
peine de mort ! Qui a donn? ? l?homme le droit de l?exercer sur
156

l?homme ? Est-ce le nombre deux ?? Un seul serait assassin,
vois-tu ! Mais compte bien, un, deux, trois? Voil? qu?ils sont
sages et justes, ces sc?l?rats graves et stipendi?s ! ? crime !
l?horreur du ciel ! Si tu les voyais d?en haut, comme moi,
Jeanne, combien tu serais plus p?le encore ! La chair, d?truire
la chair ! elle qui vit de sang faire couler le sang ! froidement
et sans col?re ! comme Dieu qui a cr?? ! ?
Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement
ces paroles ?pouvant?rent Richelieu et Laubardemont au point
de les tenir immobiles longtemps encore. Cependant le d?lire
et la fi?vre l?emportaient toujours.
? Les juges ont-ils fr?mi ? m?a dit Urbain Grandier,
fr?missent-ils de se tromper ? On agite la mort du juste. ? La
question ! ? On serre ses membres avec des cordes pour le
faire parler ; sa peau se coupe, s?arrache et se d?roule comme
un parchemin ; ses nerfs sont ? nu, rouges et luisants ; ses os
crient ; la moelle en jaillit? Mais les juges dorment. Ils r?vent
de fleurs et de printemps. Que la grand?salle est chaude ! dit
l?un en sՎveillant ; cet homme n?a point voulu parler ! Est-ce
que la torture est finie ? Et, mis?ricordieux enfin, il accorde la
mort. La mort ! seule crainte des vivants ! la mort ! le monde
inconnu ! il y jette avant lui une ?me furieuse qui l?attendra.
Oh ! ne l?a-t-il jamais vu, le tableau vengeur ! ne l?a-t-il jamais
vu avant son sommeil, le pr?varicateur ?corch? ?
D?j? affaibli par la fi?vre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal,
saisi d?horreur et de piti?, sՎcria :
? Ah ! pour l?amour de Dieu ! finissons cette affreuse sc?ne ;
emmenez cette femme, elle est folle !
L?insens?e se retourna, et jetant tout ? coup de grands cris :
? Ah ! le juge, le juge, le juge !? dit-elle en reconnaissant
Laubardemont.
Celui-ci, joignant les mains et s?humiliant devant le ministre,
disait avec effroi :
? H?las ! monseigneur, pardonnez-moi, c?est ma ni?ce qui a
perdu la raison ; j?ignorais ce malheur-l?, sans quoi elle serait
enferm?e depuis longtemps. Jeanne, Jeanne? allons, madame,
? genoux ; demandez pardon ? monseigneur le Cardinal-Duc?
? C?est Richelieu ! cria-t-elle. Et lՎtonnement sembla enti?re-
ment paralyser cette jeune et malheureuse beaut? ; la rougeur
qui l?avait anim?e d?abord fit place ? une mortelle p?leur, ses
157

cris ? un silence immobile, ses regards ?gar?s ? une fixit? ef-
froyable de ses grands yeux, qui suivaient constamment le mi-
nistre attrist?.
? Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de
lui-m?me ; elle est mourante et moi aussi ; tant d?horreurs me
poursuivent depuis cette condamnation, que je crois que tout
l?enfer se d?cha?ne contre moi !
Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et
stup?faite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la t?te pen-
ch?e en avant, ?tait rest?e sous le coup de sa double surprise,
qui semblait avoir ?teint le reste de sa raison et de ses forces.
Au mouvement du Cardinal, elle fr?mit de se voir entre lui et
Laubardemont, regarda tour ? tour l?un et l?autre, laissa ?chap-
per de sa main le couteau qu?elle tenait, et se retira lentement
vers la sortie de la tente, se couvrant tout enti?re de son voile,
et tournant avec terreur ses yeux ?gar?s derri?re elle, sur son
oncle qui la suivait, comme une brebis ?pouvant?e qui sent d?-
j? sur son dos l?haleine br?lante du loup pr?t ? la saisir.
Ils sortirent tous deux ainsi, et, ? peine en plein air, le juge
furieux s?empara des mains de sa victime, les lia par un mou-
choir, et l?entra?na facilement, car elle ne poussa pas un cri,
pas un soupir, mais le suivit, la t?te toujours baiss?e sur son
sein, et comme plong?e dans un profond somnambulisme.
158

Chapitre
13
L?ESPAGNOL
Qu?un ami v?ritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre c?ur,
Il vous ?pargne la pudeur
De les lui d?couvrir vous-m?me.
LA FONTAINE.
Cependant une sc?ne d?une autre nature se passait sous la
tente de Cinq-Mars ; les paroles du Roi, premier baume de ses
blessures, avaient ?t? suivies des soins empress?s des chirur-
giens de la cour ; une balle morte, facilement extraite, avait
caus? seule son accident : le voyage lui ?tait permis, tout ?tait
pr?t pour l?accomplir. Le malade avait re?u jusquՈ minuit des
visites amicales et int?ress?es ; dans les premi?res furent
celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se disposaient aussi
? quitter Perpignan pour Paris ; l?ancien page Olivier d?En-
traigues sՎtait joint ? eux pour complimenter l?heureux volon-
taire que le Roi semblait avoir distingu? ; la froideur habituelle
du prince envers tout ce qui l?entourait ayant fait regarder, ?
tous ceux qui en furent instruits, le peu de mots qu?il avait dits
comme des signes assur?s d?une haute faveur, tous ?taient ve-
nus le f?liciter.
Enfin il ?tait seul, sur son lit de camp ; M. de Thou, pr?s de
lui, tenait sa main, et Grandchamp, ? ses pieds, grondait en-
core de toutes les visites qui avaient fatigu? son ma?tre bless?
et pr?t ? partir pour un long voyage. Pour Cinq-Mars, il go?tait
enfin un de ces instants de calme et d?espoir qui viennent en
quelque sorte rafra?chir lՉme en m?me temps que le sang ; la
main qu?il ne donnait pas ? son ami pressait en secret la croix
d?or attach?e sur son c?ur, en attendant la main ador?e qui
l?avait donn?e, et qu?il allait bient?t presser elle-m?me. Il
159

nՎcoutait qu?avec le regard et le sourire les conseils du jeune
magistrat, et r?vait au but de son voyage, qui ?tait aussi le but
de sa vie. Le grave de Thou lui disait d?une voix calme et
douce :
? Je vous suivrai bient?t ? Paris. Je suis heureux plus que
vous-m?me de voir le Roi vous y mener avec lui ; c?est un com-
mencement d?amiti? qu?il faut m?nager, vous avez raison. J?ai
r?fl?chi bien profond?ment aux causes secr?tes de votre ambi-
tion, et je crois avoir devin? votre c?ur. Oui, ce sentiment
d?amour pour la France, qui le faisait battre dans votre pre-
mi?re jeunesse, a d? y prendre des forces plus grandes ; vous
voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en
action ces songes dor?s de nos premiers ans. Certes, la pens?e
est vaste et digne de vous ! Je vous admire ; je m?incline ! Abor-
dez le monarque avec le d?vouement chevaleresque de nos
p?res, avec un c?ur plein de candeur et pr?t ? tous les sacri-
fices. Recevoir les confidences de son ?me, verser dans la
sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins du Roi en lui
apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les plaies
du peuple en les d?couvrant ? son ma?tre, et, par l?entremise
de votre faveur, r?tablir ainsi ce commerce d?amour du p?re
aux enfants, qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un
homme au c?ur de marbre ; s?exposer pour cette noble entre-
prise ? toutes les horreurs de sa vengeance, et bien plus en-
core braver les calomnies perfides qui poursuivent le favori
jusque sur les marches du tr?ne : ce songe ?tait digne de vous.
Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais d?courag? ; parlez hau-
tement au Roi du m?rite et des malheurs de ses plus illustres
amis que l?on ?crase ; dites-lui sans crainte que sa vieille No-
blesse n?a jamais conspir? contre lui ; et que, depuis le jeune
Montmorency jusquՈ cet aimable comte de Soissons, tous
avaient combattu le ministre, et jamais le monarque ; dites-lui
que les vieilles races de France sont n?es avec sa race, qu?en
les frappant il remue toute la nation, et que, s?il les ?teint, la
sienne en souffrira, qu?elle demeurera seule expos?e au souffle
du temps et des ?v?nements, comme un vieux ch?ne frissonne
et sՎbranle au vent de la plaine, lorsque l?on a renvers? la fo-
r?t qui l?entoure et le soutient. ? Oui, sՎcria de Thou en s?ani-
mant, ce but est noble et beau ; marchez dans votre route d?un
pas in?branlable, chassez m?me cette honte secr?te, cette
160

pudeur qu?une ?me noble ?prouve avant de se d?cider ? flatter,
? faire ce que le monde appelle sa cour . H?las ! les rois sont
accoutum?s ? ces paroles continuelles de fausse admiration
pour eux ; consid?rez-les comme une langue nouvelle qu?il faut
apprendre, langue bien ?trang?re ? vos l?vres jusqu?ici, mais
que l?on peut parler noblement, croyez-moi, et qui saurait ex-
primer de belles et g?n?reuses pens?es.
Pendant le discours enflamm? de son ami, Cinq-Mars ne put
se d?fendre d?une rougeur subite, et il tourna son visage sur
l?oreiller, du c?t? de la tente, et de mani?re ? ne pas ?tre vu.
De Thou s?arr?ta :
? Qu?avez-vous, Henry ? vous ne me r?pondez pas ; me
serais-je tromp? !
Cinq-Mars soupira profond?ment et se tut encore.
? Votre c?ur n?est-il pas ?mu de ces id?es que je croyais de-
voir le transporter !
Le bless? regarda son ami avec moins de trouble et lui dit :
? Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m?interro-
ger, et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi.
Quel mauvais g?nie vous pousse donc ? vouloir sonder ainsi
mon ?me ? Je ne suis pas ?tranger ? ces id?es qui vous pos-
s?dent. Qui vous dit que je ne les aie pas con?ues ! Qui vous dit
que je n?aie pas form? la ferme r?solution de les pousser plus
loin dans l?action que vous n?osez le faire m?me dans les pa-
roles ! L?amour de la France, la haine vertueuse de l?ambitieux
qui l?opprime et brise ses antiques m?urs avec la hache du
bourreau, la ferme croyance que la vertu peut ?tre aussi habile
que le crime, voil? mes dieux, les m?mes que les v?tres. Mais,
quand vous voyez un homme ? genoux dans une ?glise, lui
demandez-vous quel saint ou quel ange prot?ge et re?oit sa
pri?re ? Que vous importe, pourvu qu?il prie au pied des autels
que vous adorez, pourvu qu?il y tombe martyr, s?il le faut ? Eh !
lorsque nos p?res s?acheminaient pieds nus vers le saint s?-
pulcre, un bourdon ? la main, s?informait-on du v?u secret qui
les conduisait ? la Terre sainte ? Ils frappaient, ils mouraient,
et les hommes et Dieu m?me peut-?tre, n?en demandaient pas
plus ; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait point d?-
pouiller leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne ca-
chaient pas quelque autre signe myst?rieux ; et, dans le ciel,
sans doute, ils nՎtaient pas jug?s avec plus de rigueur pour
161

avoir aid? la force de leurs r?solutions sur la terre par quelque
espoir permis au chr?tien, quelque seconde et secr?te pens?e,
plus humaine et plus proche du c?ur mortel.
De Thou sourit et rougit l?g?rement en baissant les yeux.
? Mon ami, reprit-il avec gravit?, cette agitation peut vous
faire mal ; ne continuons pas sur ce sujet ; ne m?lons pas Dieu
et le ciel dans nos discours, parce que cela n?est pas bien ; et
mettez vos draps sur votre ?paule, parce qu?il fait froid cette
nuit. Je vous promets, ajouta-t-il en recouvrant son jeune ma-
lade avec un soin maternel, je vous promets de ne plus vous
mettre en col?re par mes conseils.
? Ah ! sՎcria Cinq-Mars malgr? la d?fense de parler, moi je
vous jure, par cette croix d?or que vous voyez, et par sainte
Marie, de mourir plut?t que de renoncer ? ce plan m?me que
vous avez trac? le premier ; vous serez peut-?tre un jour forc?
de me prier de m?arr?ter ; mais il ne sera plus temps.
? C?est bon, c?est bon, dormez, r?p?ta le conseiller ; si vous
ne vous arr?tez pas, alors je continuerai avec vous, quelque
part que cela me conduise.
Et, prenant dans sa poche un livre d?heures, il se mit ? le lire
attentivement ; un instant apr?s, il regarda Cinq-Mars, qui ne
dormait pas encore ; il fit signe ? Grandchamp de changer la
lampe de place pour la vue du malade ; mais ce soin nouveau
ne r?ussit pas mieux ; celui-ci, les yeux toujours ouverts, s?agi-
tait sur sa couche ?troite.
? Allons, vous nՐtes pas calme, dit de Thou en souriant ; je
vais faire quelque lecture pieuse qui vous remette l?esprit en
repos. Ah ! mon ami, c?est l? qu?il est le repos v?ritable, c?est
dans ce livre consolateur ! car, ouvrez-le o? vous voudrez, et
toujours vous y verrez d?un c?t? l?homme dans le seul ?tat qui
convienne ? sa faiblesse : la pri?re et l?incertitude de sa desti-
n?e ; et, de l?autre, Dieu lui parlant lui-m?me de ses infirmit?s.
Quel magnifique et c?leste spectacle ! quel lien sublime entre
le ciel et la terre ! la vie, la mort et lՎternit? sont l? : ouvrez-le
au hasard.
? Ah ! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacit?
qui avait quelque chose d?enfantin, je le veux bien, laissez-moi
l?ouvrir ; vous savez la vieille superstition de notre pays ?
quand on ouvre un livre de messe avec une ?p?e, la premi?re
page que l?on trouve ? gauche est la destin?e de celui qui la lit,
162

et le premier qui entre quand il a fini doit influer puissamment
sur l?avenir du lecteur.
? Quel enfantillage ! Mais je le veux bien. Voici votre ?p?e ;
prenez la pointe? voyons?
? Laissez-moi lire moi-m?me, dit Cinq-Mars, prenant du bord
de son lit un c?t? du livre. Le vieux Grandchamp avan?a grave-
ment sa figure basan?e et ses cheveux gris sur le pied du lit
pour ?couter. Son ma?tre lut, s?interrompit ? la premi?re
phrase, mais, avec un sourire un peu forc? peut-?tre, poursui-
vit jusqu?au bout :
I. Or cՎtait dans la cit? de Mediolanum qu?ils comparurent.
II. Le grand pr?tre leur dit : Inclinez-vous et adorez les dieux.
III. Et le peuple ?tait silencieux, regardant leurs visages, qui
parurent comme les visages des anges.
IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, sՎcria, levant
les yeux au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit :
V. ? mon fr?re ! je vois le Fils de l?homme qui nous sourit ;
laisse-moi mourir le premier.
VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des
larmes indignes du Seigneur notre Dieu.
VII. Or Protais lui r?pondit ces paroles :
VIII. Mon fr?re, il est juste que je p?risse apr?s toi, car j?ai
plus d?ann?es et des forces plus grandes pour te voir souffrir.
IX. Mais les s?nateurs et le peuple grin?aient des dents
contre eux.
X. Et, les soldats les ayant frapp?s, leurs t?tes tomb?rent en-
semble sur la m?me pierre.
XI. Or c?est en ce lieu m?me que le bienheureux saint Am-
broise trouva la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue ?
un aveugle.
? Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu?il eut fi-
ni, que r?pondez-vous ? cela ?
? La volont? de Dieu soit faite ; mais nous ne devons pas la
sonder.
? Ni reculer dans nos dessins pour un jeu d?enfant, reprit
d?Effiat avec impatience et s?enveloppant d?un manteau jet?
sur lui. Souvenez-vous des vers que nous r?citions autrefois :
Justam et tenacem proposili virum? ces mots de fer se sont
163

imprim?s dans ma t?te. Oui, que l?univers sՎcroule autour de
moi, ses d?bris m?emporteront in?branlable.
? Ne comparons pas les pens?es de l?homme ? celles du ciel,
et soumettons-nous, dit de Thou gravement.
? Amen , dit le vieux Grandchamp, dont les yeux sՎtaient
remplis de larmes qu?il essuyait brusquement.
? De quoi te m?les-tu, vieux soldat ? tu pleures ! lui dit son
ma?tre.
? Amen , dit ? la porte de la tente une voix nasillarde.
? Parbleu, monsieur, faites plut?t cette question ? lՃminence
grise qui vient chez vous, r?pondit le fid?le serviteur en mon-
trant Joseph, qui s?avan?ait les bras crois?s en saluant d?un air
caressant.
? Ah ! ce sera donc lui ! murmura Cinq-Mars.
? Je viens peut-?tre mal ? propos ? dit Joseph doucement.
? Fort ? propos, peut-?tre, dit Henry d?Effiat en souriant avec
un regard ? de Thou. Qui peut vous amener, mon p?re, ? une
heure du matin ? Ce doit ?tre quelque bonne ?uvre ?
Joseph se vit mal accueilli ; et, comme il ne marchait jamais
sans avoir au fond de lՉme cinq ou six reproches ? se faire vis-
?-vis des gens qu?il abordait, et autant de ressources dans l?es-
prit pour se tirer d?affaire, il crut ici que l?on avait d?couvert le
but de sa visite, et sentit que ce nՎtait pas le moment de la
mauvaise humeur qu?il fallait prendre pour pr?parer l?amiti?.
S?asseyant donc assez froidement pr?s du lit :
? Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de l?a part du Cardinal
g?n?ralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez
faits ; il d?sire avoir des renseignements sur eux le plus promp-
tement possible ; je dois les voir et les interroger. Mais je ne
comptais pas vous trouver veillant encore ; je voulais seule-
ment les recevoir de vos gens.
Apr?s un ?change de politesses contraintes, on fit entrer
dans la tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait
presque oubli?s. Ils parurent, l?un jeune et montrant ? d?cou-
vert une physionomie vive et un peu sauvage : cՎtait le soldat ;
l?autre, cachant sa taille sous un manteau brun, et ses traits
sombres, mais ambigus dans leur expression, sous l?ombre de
son chapeau ? larges bords, qu?il nՙta pas : cՎtait l?officier ; il
parla seul et le premier :
164

? Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil ?
est-ce pour me d?livrer ou me pendre ?
? Ni l?un ni l?autre, dit Joseph.
? Qu?ai-je ? faire avec toi, homme ? longue barbe ? je ne t?ai
pas vu ? la br?che.
Il fallut quelque temps, d?apr?s cet exorde aimable, pour
faire comprendre ? lՎtranger les droits qu?avait un capucin ?
l?interroger.
? Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu ?
? Je veux savoir votre nom et votre pays.
? Je ne dis pas mon nom ; et quant ? mon pays, j?ai l?air d?un
Espagnol ; mais je ne le suis peut-?tre pas, car un Espagnol ne
l?est jamais.
Le p?re Joseph, se retournant vers les deux amis, dit :
? Je suis bien tromp?, ou j?ai entendu ce son de voix quelque
part : cet homme parle fran?ais sans accent ; mais il me semble
qu?il veut nous donner des ?nigmes comme dans l?Orient.
? L?Orient ? c?est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un
homme de l?Orient, c?est un Turc catholique ; son sang languit
ou bouillonne, il est paresseux ou infatigable ; l?indolence le
rend esclave ; l?ardeur, cruel ; immobile dans son ignorance,
ing?nieux dans sa superstition, il ne veut qu?un livre religieux,
qu?un ma?tre tyrannique ; il ob?it ? la loi du b?cher, il com-
mande par celle du poignard, il s?endort le soir dans sa mis?re
sanglante, cuvant le fanatisme et r?vant le crime. Qui est-ce l?,
messieurs ? est-ce l?Espagnol ou le Turc ? devinez. Ah ! ah !
vous avez l?air de trouver que j?ai de l?esprit parce que je ren-
contre un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de
l?honneur, et cependant l?id?e pourrait se pousser plus loin, si
l?on voulait ; si je passais ? l?ordre physique, par exemple, ne
pourrais-je pas vous dire : Cet homme a les traits graves ou al-
long?s, l??il noir et coup? en amande, les sourcils durs, la
bouche triste et mobile, les joues basan?es, maigres et rid?es ;
sa t?te est ras?e, et il la couvre d?un mouchoir nou? en turban ;
il passe un jour entier couch? ou debout sous un soleil br?lant,
sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui l?enivre.
Est-ce un Turc ou un Espagnol ? ?tes-vous contents, mes-
sieurs ? Vraiment, vous en avez l?air, vous riez ; et de quoi riez-
vous ? Moi qui vous ai pr?sent? cette seule id?e, je n?ai pas ri ;
voyez, mon visage est triste. Ah ! c?est peut-?tre parce que le
165

sombre prisonnier est devenu tout ? coup bavard, et parle
vite ? Ah ! ce n?est rien ; je pourrais vous en dire d?autres, et
vous rendre quelques services, mes braves amis. Si je me met-
tais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que je
connais un pr?tre qui avait ordonn? la mort de quelques h?r?-
tiques avant de dire la messe, et qui, furieux dՐtre interrompu
? l?autel durant le saint-sacrifice, cria ? ceux qui lui deman-
daient ses ordres : Tuez tout ! tuez tout ! ririez-vous bien tous,
messieurs ? Non, pas tous. Monsieur que voil?, par exemple,
mordrait sa l?vre et sa barbe. Oh ! il est vrai qu?il pourrait r?-
pondre qu?il a fait sagement, et qu?on avait tort d?interrompre
sa pure pri?re. Mais si j?ajoutais qu?il s?est cach? pendant une
heure derri?re la toile de votre tente, monsieur de Cinq-Mars,
pour vous ?couter parler, et qu?il est venu pour vous faire
quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il ? Maintenant,
messieurs, ?tes-vous contents ? Puis-je me retirer apr?s cette
parade ?
Le prisonnier avait d?bit? tout ceci avec la rapidit? d?un ven-
deur d?orvi?tan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut
tout ?tourdi. Il se leva indign? ? la fin, et s?adressant ? Cinq-
Mars :
? Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu?un prison-
nier qui devait ?tre pendu vous parle ainsi ?
L?Espagnol, sans daigner s?occuper de lui davantage, se pen-
cha vers d?Effiat, et lui dit ? l?oreille :
? Je ne vous importe gu?re, donnez-moi ma libert?, j?ai d?j?
pu la prendre, mais je ne l?ai pas voulu sans votre
consentement ; donnez-la-moi, ou faites-moi tuer.
? Partez si vous le pouvez, lui r?pondit Cinq-Mars, je vous
jure que j?en serai fort aise.
Et il fit dire ? ses gens de se retirer avec le soldat, qu?il vou-
lut garder ? son service.
Ce fut l?affaire d?un moment ; il ne restait plus dans la tente
que les deux amis, le p?re Joseph d?contenanc? et l?Espagnol,
lorsque celui-ci, ?tant son chapeau, montra une figure fran-
?aise, mais f?roce : il riait, et semblait respirer plus d?air dans
sa large poitrine.
? Oui, je suis Fran?ais, dit-il ? Joseph ; mais je hais la France,
parce qu?elle a donn? le jour ? mon p?re, qui est un monstre, et
? moi, qui le suis devenu, et qui l?ai frapp? une fois ; je hais ses
166

habitants parce qu?ils m?ont vol? toute ma fortune au jeu, et
que je les ai vol?s et tu?s depuis ; j?ai ?t? deux ans Espagnol
pour faire mourir plus de Fran?ais ; mais ? pr?sent je hais en-
core plus l?Espagne ; on ne saura jamais pourquoi. Adieu, je
vais vivre sans nation d?sormais ; tous les hommes sont mes
ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bient?t. Oui, tu
m?as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par
la poitrine et le renversant? je suis Jacques de Laubardemont,
fils de ton digne ami.
? ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut
comme une apparition sՎvanouirait. De Thou et les laquais, ac-
courus ? l?entr?e, le virent sՎlancer en deux bonds par-dessus
un soldat surpris et d?sarm?, et courir vers les montagnes avec
la vitesse d?un cerf, malgr? plusieurs coups de mousquets in-
utiles. Joseph profita du d?sordre pour sՎvader en balbutiant
quelques mots de politesse, et laissa les deux amis riant de son
aventure et de son d?sappointement, comme deux ?coliers ri-
raient d?avoir vu tomber les lunettes de leur p?dagogue, et
s?appr?tant enfin ? chercher un sommeil dont ils avaient besoin
l?un et l?autre, et qu?ils trouv?rent bient?t, le bless? dans son
lit, et le jeune conseiller dans son fauteuil.
Pour le capucin, il s?acheminait vers sa tente, m?ditant com-
ment il tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance
possible, lorsqu?il rencontra Laubardemont tra?nant par ses
mains li?es la jeune insens?e. Ils se racont?rent leurs mu-
tuelles et horribles aventures.
Joseph n?eut pas peu de plaisir ? retourner le poignard dans
la plaie de son c?ur en lui apprenant le sort de son fils.
? Vous nՐtes pas pr?cis?ment heureux dans votre int?rieur,
ajouta-t-il ; je vous conseille de faire enfermer votre ni?ce et
pendre votre h?ritier, si par bonheur vous le retrouvez.
Laubardemont rit affreusement : ? Quant ? cette petite imb?-
cile que voil?, je vais la donner ? un ancien juge secret, ? pr?-
sent contrebandier dans les Pyr?n?es, ? Oloron : il la fera ce
qu?il voudra, servante dans sa posada , par exemple ; je m?en
soucie peu, pourvu que monseigneur ne puisse jamais en en-
tendre parler.
Jeanne de Belfiel, la t?te baiss?e, ne donna aucun signe d?in-
telligence ; toute lueur de raison ?tait ?teinte en elle ; un seul
mot lui ?tait rest? sur les l?vres, elle le pronon?ait
167

continuellement : ? Le juge ! le juge ! le juge ! dit-elle tout bas.
Et elle se tut. Son oncle et Joseph la charg?rent, ? peu pr?s
comme un sac de bl?, sur un des chevaux qu?amen?rent deux
domestiques ; Laubardemont en monta un, et se disposa ? sor-
tir du camp, voulant s?enfoncer dans les montagnes avant le
jour.
? Bon voyage ! dit-il ? Joseph, faites bien vos affaires ? Paris ;
je vous recommande Oreste et Pylade.
? Bon voyage ! r?pondit celui-ci. Je vous recommande Cas-
sandre et ?dipe.
? Oh ! il n?a ni tu? son p?re ni ?pous? sa m?re?
? Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.
? Adieu, mon r?v?rend p?re !
? Adieu, mon v?n?rable ami ! dirent-ils tout haut ; ? mais tout
bas :
? Adieu, assassin ? robe grise : je retrouverai l?oreille du Car-
dinal en ton absence.
? Adieu, sc?l?rat ? robe rouge : va d?truire toi-m?me ta fa-
mille maudite ; ach?ve de r?pandre ton sang dans les autres ;
ce qui en restera en toi, je m?en charge? Je pars ? pr?sent.
Voil? une nuit bien remplie !
168

Chapitre
14
LՃMEUTE
Le danger, Sire, est pressant et universel,
et au del? de tous les calculs de la prudence humaine.
MIRABEAU, Adresse au Roi .
? Que d?une vitesse ?gale ? celle de la pens?e , la sc?ne vole
sur une aile imaginaire , ? sՎcrie l?immortel Shakspeare avec le
ch?ur de l?une de ses trag?dies, ? figurez - vous le roi sur
l?Oc?an , suivi de sa belle flotte ; voyez - le , suivez - le . ? Avec ce
po?tique mouvement il traverse le temps et l?espace, et trans-
porte ? son gr? l?assembl?e attentive dans les lieux de ses su-
blimes sc?nes.
Nous allons user des m?mes droits sans avoir le m?me g?nie,
nous ne voulons pas nous asseoir plus que lui sur le tr?pied des
unit?s, et jetant les yeux sur Paris et sur le vieux et noir palais
du Louvre, nous passerons tout ? coup l?espace de deux cents
lieues et le temps de deux ann?es.
Deux ann?es ! que de changements elles peuvent apporter
sur le front des hommes, dans leurs familles, et surtout dans
cette grande famille si troubl?e des nations, dont un jour brise
les alliances, dont une naissance apaise les guerres, dont une
mort d?truit la paix ! Nos yeux ont vu des rois rentrer dans
leur demeure un jour de printemps ; ce jour-l? m?me un vais-
seau partit pour une travers?e de deux ans ; le navigateur re-
vint ; ils ?taient sur leur tr?ne : rien ne semblait sՐtre pass?
dans son absence ; et pourtant Dieu leur avait ?t? cent jours de
r?gne.
Mais rien nՎtait chang? pour la France en 1642, ?poque ?
laquelle nous passons, si ce nՎtait ses craintes et ses esp?-
rances. L?avenir seul avait chang? d?aspect. Avant de revoir
169

nos personnages, il importe de contempler en grand lՎtat du
royaume.
La puissante unit? de la monarchie ?tait plus imposante en-
core par le malheur des ?tats voisins ; les r?voltes de l?Angle-
terre et celles de l?Espagne et du Portugal faisaient admirer
d?autant plus le calme dont jouissait la France ; Strafford et
Olivar?s renvers?s ou ?branl?s grandissaient l?immuable
Richelieu.
Six arm?es formidables, repos?es sur leurs armes triom-
phantes, servaient de rempart au royaume ; celles du Nord, li-
gu?es avec la Su?de, avaient fait fuir les Imp?riaux, poursuivis
encore par l?ombre de Gustave-Adolphe ; celles qui regardaient
l?Italie recevaient dans le Pi?mont les clefs des villes qu?avait
d?fendues le prince Thomas ; et celles qui redoublaient la
cha?ne des Pyr?n?es soutenaient la Catalogne r?volt?e, et fr?-
missaient encore devant Perpignan, qu?il ne leur ?tait pas per-
mis de prendre. L?int?rieur nՎtait pas heureux, mais tran-
quille. Un invisible g?nie semblait avoir maintenu ce calme ;
car le Roi, mortellement malade, languissait ? Saint-Germain
pr?s d?un jeune favori ; et le Cardinal, disait-on, se mourait ?
Narbonne. Quelques morts pourtant trahissaient sa vie, et de
loin en loin des hommes tombaient comme frapp?s par un
souffle empoisonn?, et rappelaient la puissance invisible.
Saint-Preuil, l?un des ennemis de Richelieu, venait de porter
sa t?te de fer 5
sur lՎchafaud, sans honte ni peur , comme il le
dit en y montant.
Cependant la France semblait gouvern?e par elle-m?me ; car
le prince et le ministre ?taient s?par?s depuis longtemps : et,
de ces deux malades, qui se ha?ssaient mutuellement, l?un
n?avait jamais tenu les r?nes de son ?tat, l?autre n?y faisait plus
sentir sa main ; on ne l?entendait plus nommer dans les actes
publics, il ne paraissait plus dans le gouvernement, s?effa?ait
partout ; il dormait comme l?araign?e au centre de ses filets.
S?il sՎtait pass? quelques ?v?nements et quelques r?solu-
tions durant ces deux ann?es, ce devait donc ?tre dans les
c?urs ; ce devait ?tre quelques-uns de ces changements oc-
cultes, d?o? naissent, dans les monarchies sans base, des
5. Ce nom lui fut donn? pour sa valeur et un caract?re trop ferme, qui fut
son seul crime.
170

bouleversements effroyables et de longues et sanglantes
dissensions.
Pour en ?tre ?claircis, portons nos yeux sur le vieux et noir
b?timent du Louvre inachev?, et pr?tons l?oreille aux propos de
ceux qui l?habitent et qui l?environnent.
On ?tait au mois de d?cembre ; un hiver rigoureux avait at-
trist? Paris, o? la mis?re et l?inqui?tude du peuple ?taient ex-
tr?mes ; cependant sa curiosit? l?aiguillonnait encore, et il ?tait
avide des spectacles que lui donnait la cour. Sa pauvret? lui
?tait moins pesante lorsqu?il contemplait les agitations de la ri-
chesse ; ses larmes moins am?res ? la vue des combats de la
puissance ; et le sang des grands, qui arrosait ses rues et sem-
blait alors le seul digne dՐtre r?pandu, lui faisait b?nir son
obscurit?. D?j? quelques sc?nes tumultueuses, quelques assas-
sinats ?clatants, avaient fait sentir l?affaiblissement du mo-
narque, l?absence et la fin prochaine du ministre, et, comme
une sorte de prologue ? la sanglante com?die de la Fronde, ve-
naient aiguiser la malice et m?me allumer les passions des Pa-
risiens. Ce d?sordre ne leur d?plaisait pas ; indiff?rents aux
causes des querelles, fort abstraites pour eux, ils ne lՎtaient
point aux individus, et commen?aient d?j? ? prendre les chefs
de parti en affection ou en haine, non ? cause de l?int?r?t qu?ils
leur supposaient pour le bien-?tre de leur classe, mais tout
simplement parce qu?ils plaisaient ou d?plaisaient comme des
acteurs.
Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient ?t?
entendus fr?quemment dans la Cit? ; les patrouilles nom-
breuses des Suisses et des gardes du corps venaient m?me
dՐtre attaqu?es et de rencontrer quelques barricades dans les
rues tortueuses de lՔle Notre-Dame ; des charrettes encha?-
n?es aux bornes, et couvertes de tonneaux, avaient emp?ch?
les cavaliers d?y p?n?trer, et quelques coups de mousquet
avaient bless? des chevaux et des hommes. Cependant la ville
dormait encore, except? le quartier qui environnait le Louvre,
habit? dans ce moment par la Reine et MONSIEUR, duc d?Or-
l?ans. L?, tout annon?ait une exp?dition nocturne d?une nature
tr?s-grave.
Il ?tait deux heures du matin ; il gelait, et l?ombre ?tait
?paisse, lorsqu?un nombreux rassemblement s?arr?ta sur le
quai, ? peine pav? alors, et occupa lentement et par degr?s le
171

terrain sabl? qui descendait en pente jusquՈ la Seine. Deux
cents hommes, ? peu pr?s, semblaient composer cet attroupe-
ment ; ils ?taient envelopp?s de grands manteaux, relev?s par
le fourreau des longues ?p?es ? l?espagnole qu?ils portaient. Se
promenant sans ordre, en long et en large, ils semblaient at-
tendre les ?v?nements plut?t que les chercher. Beaucoup
d?entre eux s?assirent, les bras crois?s, sur les pierres ?parses
du parapet commenc? ; ils observaient le plus grand silence.
Apr?s quelques minutes cependant, un homme, qui paraissait
sortir d?une porte vo?t?e du Louvre, s?approcha lentement
avec une lanterne sourde, dont il portait les rayons au visage
de chaque individu, et qu?il souffla, ayant d?m?l? celui qu?il
cherchait entre tous : il lui parla de cette fa?on, ? demi-voix, en
lui serrant la main :
? Eh bien, Olivier, que vous a dit M. le Grand 6
? Cela va-t-il
bien ?
? Oui, oui, je l?ai vu hier ? Saint-Germain ; le vieux chat est
bien malade ? Narbonne, il va s?en aller ad patres ; mais il faut
mener nos affaires rondement, car ce n?est pas la premi?re fois
qu?il fait l?engourdi. Avez-vous vu du monde pour ce soir, mon
cher Fontrailles ?
? Soyez tranquille, Montr?sor va venir avec une centaine de
gentilshommes de MONSIEUR ; vous le reconna?trez ; il sera
d?guis? en ma?tre ma?on, une r?gle ? la main. Mais n?oubliez
pas surtout les mots d?ordre ; les savez-vous bien tous, vous et
vos amis ?
? Oui, tous, except? l?abb? de Gondi, qui n?est pas arriv? en-
core ; mais, Dieu me pardonne, je crois que le voil? lui-m?me.
Qui diable l?aurait reconnu ?
En effet, un petit homme sans soutane, habill? en soldat des
gardes fran?aises, et portant de tr?s-noires et fausses mous-
taches, se glissa entre eux. Il sautait d?un pied sur l?autre avec
un air de joie, et se frottait les mains.
? Vive Dieu ! tout va bien ; mon ami Fiesque ne faisait pas
mieux. Et se levant sur la pointe des pieds pour frapper sur
lՎpaule d?Olivier : ? Savez-vous que, pour un homme qui sort
presque des pages, vous ne vous conduisez pas mal, sire Oli-
vier d?Entraigues ? vous serez dans nos hommes illustres, si
6. On nommait ainsi par abr?viation le grand ?cuyer Cinq-Mars. Ce nom
reviendra souvent dans le cours du r?cit.
172

nous trouvons un Plutarque. Tout est bien organis?, vous arri-
vez ? point ; ni plus t?t, ni plus tard, comme un vrai chef de
parti. Fontrailles, ce jeune homme ira loin, je vous le pr?dis.
Mais d?p?chons-nous ; il nous viendra dans deux heures des
paroissiens de mon oncle l?archev?que de Paris ; je les ai bien
?chauff?s, et ils crieront : Vive Monsieur ! vive la R?gence ! et
plus de Cardinal ! comme des enrag?s. Ce sont de bonnes d?-
votes, tout ? moi, qui leur ont mont? la t?te. Le Roi est fort
mal. Oh ! tout va bien, tr?s-bien. Je viens de Saint-Germain ;
j?ai vu l?ami Cinq-Mars ; il est bon, tr?s-bon, toujours ferme
comme un roc. Ah ! voil? ce que j?appelle un homme ! Comme
il les a jou?s avec son air m?lancolique et insouciant ! Il est le
ma?tre de la cour ? pr?sent. C?est fini, le roi va, dit-on, le faire
duc et pair ; il en est fortement question ; mais il h?site en-
core : il faut d?cider cela par notre mouvement de ce soir : le
v?u du peuple ! il faut faire le v?u du peuple absolument ;
nous allons le faire entendre. Ce sera la mort de Richelieu,
savez-vous ? Surtout c?est la haine pour lui qui doit dominer
dans les cris, car c?est l? l?essentiel. Cela d?cidera enfin notre
Gaston, qui flotte toujours, n?est-ce pas ?
? Eh ! que peut-il faire autre chose ? dit Fontrailles ; s?il pre-
nait une r?solution aujourd?hui en notre faveur, ce serait bien
f?cheux.
? Et pourquoi ?
? Parce que nous serions bien s?rs que demain, au jour, il se-
rait contre.
? N?importe, reprit l?abb?, la reine a de la t?te.
? Et du c?ur aussi, dit Olivier ; cela me donne de l?espoir
pour Cinq-Mars, qui me semble avoir os? faire le boudeur quel-
quefois en la regardant.
? Enfant que vous ?tes ! que vous connaissez encore mal la
cour ! Rien ne peut le soutenir que la main du roi, qui l?aime
comme son fils ; et, pour la reine, si son c?ur bat, c?est de sou-
venir et non d?avenir. Mais il ne s?agit pas de ces fadaises-l? ;
dites-moi, moucher, ?tes-vous bien s?r de votre jeune avocat
que je vois r?der l? ? pense-t-il bien ?
? Parfaitement ; c?est un excellent Royaliste ; il jetterait le
Cardinal ? la rivi?re tout ? l?heure : d?ailleurs c?est Fournier,
de Loudun, c?est tout dire.
173

? Bien, bien ; voil? comme nous les aimons. Mais garde ?
vous, messieurs : on vient de la rue Saint-Honor?.
? Qui va l? ? cri?rent les premiers de la troupe ? des hommes
qui venaient. Royalistes ou Cardinalistes ?
? Gaston et le Grand , r?pondirent tout bas les nouveaux
venus.
? C?est Montr?sor avec les gens de MONSIEUR, dit Fon-
trailles ; nous pourrons bient?t commencer.
? Oui, par la corbleu ! dit l?arrivant ; car les Cardinalistes
vont passer ? trois heures ; on nous en a instruits tout ?
l?heure.
? O? vont-ils ? dit Fontrailles.
? Ils sont plus de deux cents pour conduire M. de Chavigny,
qui va voir le vieux chat ? Narbonne, dit-on ; ils ont cru plus
s?r de longer le Louvre.
? Eh bien, nous allons leur faire patte de velours, dit l?abb?.
Comme il achevait, un bruit de carrosses et de chevaux se fit
entendre. Plusieurs hommes ? manteaux roul?rent une ?norme
pierre au milieu du pav?. Les premiers cavaliers pass?rent ra-
pidement ? travers la foule et le pistolet ? la main, se doutant
bien de quelque chose ; mais le postillon qui guidait les che-
vaux de la premi?re voiture s?embarrassa dans la pierre et
s?abattit.
? Quel est donc ce carrosse qui ?crase les pi?tons ? cri?rent
? la fois tous les hommes en manteau. C?est bien tyrannique !
Ce ne peut ?tre qu?un ami du Cardinal de la Rochelle 7
.
? C?est quelqu?un qui ne craint pas les amis du petit le
Grand , sՎcria une voix ? la porti?re ouverte, d?o? un homme
sՎlan?a sur un cheval.
? Rangez ces Cardinalistes jusque dans la rivi?re ! dit une
voix aigre et per?ante.
Ce fut le signal des coups de pistolet qui sՎchang?rent avec
fureur de chaque c?t?, et qui pr?t?rent une lumi?re ? cette
sc?ne tumultueuse et sombre ; le cliquetis des ?p?es et le pi?ti-
nement des chevaux n?emp?chaient pas de distinguer les cris,
d?un c?t? : ? bas le ministre ! vive le roi ! vive MONSIEUR et
monsieur le Grand ! ? bas les bas rouges ! de l?autre : Vive Son
7. Dans le long si?ge de cette ville on donna ce nom ? M. de Richelieu
pour tourner en ridicule son obstination ? commander comme g?n?ral en
chef et s?attribuer le m?rite de la prise de la Rochelle.
174

?minence ! vive le grand Cardinal ! mort aux factieux ! vive le
Roi ! car le nom du Roi pr?sidait ? toutes les haines comme ?
toutes les affections, ? cette ?trange ?poque.
Cependant les hommes ? pied avaient r?ussi ? placer les
deux carrosses ? travers du quai, de mani?re ? s?en faire un
rempart contre les chevaux de Chavigny, et de l?, entre les
roues, par les porti?res et sous les ressorts, les accablaient de
coups de pistolet et en avaient d?mont? plusieurs. Le tumulte
?tait affreux, lorsque les portes du Louvre s?ouvrirent tout ?
coup, et deux escadrons des Gardes du corps sortirent au trot ;
la plupart avaient des torches ? la main pour ?clairer ceux
qu?ils allaient attaquer et eux-m?mes. La sc?ne changea. ? me-
sure que les gardes arrivaient ? l?un des hommes ? pied, on
voyait cet homme s?arr?ter, ?ter son chapeau, se faire recon-
na?tre et se nommer, et le garde se retirait, quelquefois en sa-
luant, d?autres fois en lui serrant la main. Ce secours aux car-
rosses de Chavigny fut donc ? peu pr?s inutile et ne servit quՈ
augmenter la confusion. Les Gardes du corps, comme pour
l?acquit de leur conscience, parcouraient la foule des duellistes
en disant mollement : ? Allons, messieurs, de la mod?ration.
Mais, lorsque deux gentilshommes avaient bien engag? le fer
et se trouvaient bien acharn?s, le garde qui les voyait s?arr?tait
pour juger les coups, et quelquefois m?me favorisait celui qu?il
pensait ?tre de son opinion ; car ce corps, comme toute la
France, avait ses Royalistes et ses Cardinalistes.
Les fen?tres du Louvre sՎclairaient peu ? peu, et l?on y
voyait beaucoup de t?tes de femmes derri?re les petits car-
reaux en losanges, attentives ? contempler le combat.
De nombreuses patrouilles de Suisses sortirent avec des
flambeaux ; on distinguait ces soldats ? leur ?trange uniforme.
Ils portaient le bras droit ray? de bleu et de rouge, et le bas de
soie de leur jambe droite ?tait rouge ; le c?t? gauche ray? de
bleu, rouge et blanc, et le bas blanc et rouge. On avait esp?r?,
sans doute, au ch?teau royal, que cette troupe ?trang?re pour-
rait dissiper l?attroupement ; mais on se trompa. Ces impas-
sibles soldats, suivant froidement, exactement et sans les d?-
passer, les ordres qu?on leur avait donn?s, circul?rent avec sy-
m?trie entre les groupes arm?s qu?ils divisaient un moment,
vinrent se r?unir devant la grille avec une pr?cision parfaite, et
rentr?rent en ordre comme ? la man?uvre, sans s?informer si
175

les ennemis ? travers lesquels ils ?taient pass?s sՎtaient re-
joints ou non.
Mais le bruit, un moment apais?, redevint g?n?ral ? force
d?explications particuli?res. On entendait partout des appels,
des injures et des impr?cations ; il ne semblait pas que rien p?t
faire cesser ce combat que la destruction de l?un des deux par-
tis, lorsque des cris, ou plut?t des hurlements affreux, vinrent
mettre le comble au tumulte. L?abb? de Gondi, alors occup? ?
tirer un cavalier par son manteau pour le faire tomber, sՎcria :
? Voil? mes gens ! Fontrailles, vous allez en voir de belles ;
voyez, voyez d?j? comme cela court ! c?est charmant,
vraiment !
Et il l?cha prise et monta sur une pierre pour consid?rer les
man?uvres de ses troupes, croisant ses bras avec l?importance
d?un g?n?ral d?arm?e. Le jour commen?ait ? poindre, et l?on vit
que du bout de lՔle Saint-Louis accourait en effet une foule
d?hommes, de femmes et d?enfants de la lie du peuple, pous-
sant au ciel et vers le Louvre dՎtranges vocif?rations. Des
filles portaient de longues ?p?es, des enfants tra?naient d?im-
menses hallebardes et des piques damasquin?es du temps de
la Ligue ; des vieilles en haillons tiraient apr?s elles, avec des
cordes, des charrettes pleines d?anciennes armes rouill?es et
rompues ; des ouvriers de tous les m?tiers, ivres pour la plu-
part, les suivaient avec des b?tons, des fourches, des lances,
des pelles, des torches, des pieux, des crocs, des leviers, des
sabres et des broches aigu?s ; ils chantaient et hurlaient tour ?
tour, contrefaisant avec des rires atroces les miaulements du
chat, et portant, comme un drapeau, un de ces animaux pendu
au bout d?une perche et envelopp? dans un lambeau rouge, fi-
gurant ainsi le Cardinal, dont le go?t pour les chats ?tait connu
g?n?ralement. Des crieurs publics couraient, tout rouges et ha-
letants, semer sur les ruisseaux et les pav?s, coller sur les pa-
rapets, les bornes, les murs des maisons et du palais m?me, de
longues histoires satiriques en petits vers, faites sur les per-
sonnages du temps ; des gar?ons bouchers et des mariniers
portant de larges coutelas battaient la charge sur des chau-
drons, et tra?naient dans la boue un porc nouvellement ?gorg?,
coiff? de la calotte rouge d?un enfant de ch?ur. De jeunes et
vigoureux dr?les, v?tus en femmes et enlumin?s d?un grossier
vermillon, criaient d?une voix forcen?e : Nous sommes des
176

m?res de famille ruin?es par Richelieu : mort au Cardinal ! Ils
portaient dans leurs bras des nourrissons de paille qu?ils fai-
saient le geste de jeter ? la rivi?re, et les y jetaient en effet.
Lorsque cette d?go?tante cohue eut inond? les quais de ses
milliers d?individus infernaux, elle produisit un effet ?trange
sur les combattants, et tout ? fait contraire ? ce qu?en attendait
leur patron. Les ennemis de chaque faction abaiss?rent leurs
armes et se s?par?rent. Ceux de MONSIEUR et de Cinq-Mars
furent r?volt?s de se voir secourus par de tels auxiliaires, et,
aidant eux-m?mes les gentilshommes du Cardinal ? remonter ?
cheval et en voiture, leurs valets ? y porter les bless?s, don-
n?rent des rendez-vous particuliers ? leurs adversaires pour vi-
der leur querelle sur un terrain plus secret et plus digne d?eux.
Rougissant de la sup?riorit? du nombre et des ignobles troupes
qu?ils semblaient commander, entrevoyant, peut-?tre pour la
premi?re fois, les funestes cons?quences de leurs jeux poli-
tiques, et voyant quel ?tait le limon qu?ils venaient de remuer,
ils se divis?rent pour se retirer, enfon?ant leurs chapeaux
larges sur leurs yeux, jetant leurs manteaux sur leurs ?paules,
et redoutant le jour.
? Vous avez tout d?rang?, mon cher abb?, avec cette canaille,
dit Fontrailles, en frappant du pied, ? Gondi, qui se trouvait as-
sez interdit ; votre bonhomme d?oncle a l? de jolis paroissiens !
? Ce n?est pas ma faute, reprit cependant Gondi d?un ton mu-
tin ; c?est que ces idiots sont arriv?s une heure trop tard ; s?ils
fussent venus ? la nuit, on ne les aurait pas vus, ce qui les g?te
un peu, ? dire le vrai (car j?avoue que le grand jour leur fait
tort), et on n?aurait entendu que la voix du peuple : Vox populi ,
vox Dei . D?ailleurs, il n?y a pas tant de mal ; ils vont nous don-
ner, par leur foule, les moyens de nous ?vader sans ?tre recon-
nus, et, au bout du compte, notre t?che est finie ; nous ne vou-
lions pas la mort du p?cheur : Chavigny et les siens sont de
braves gens que j?aime beaucoup ; s?il n?est qu?un peu bless?,
tant mieux. Adieu, je vais voir M. de Bouillon, qui arrive
d?Italie.
? Olivier, dit Fontrailles, partez donc pour Saint-Germain
avec Fournier et Ambrosio ; je vais rendre compte ?
MONSIEUR, avec Montr?sor.
Tout se s?para, et le d?go?t fit sur ces gens bien ?lev?s ce
que la force n?avait pu faire.
177

Ainsi se termina cette ?chauffour?e, qui semblait pouvoir en-
fanter de grands malheurs ; personne n?y fut tu? ; les cavaliers,
avec quelques ?gratignures de plus, et quelques-uns avec leurs
bourses de moins, ? leur grande surprise, reprirent leur route
pr?s des carrosses par des rues d?tourn?es ; les autres sՎva-
d?rent, un ? un, ? travers la populace qu?ils avaient soulev?e.
Les mis?rables qui la composaient, d?nu?s de chefs de troupes,
rest?rent encore deux heures ? pousser les m?mes cris, jusquՈ
ce que leur vin f?t cuv?, et que le froid ?teign?t ensemble le feu
de leur sang et de leur enthousiasme. On voyait aux fen?tres
des maisons du quai de la Cit? et le long des murs le sage et
v?ritable peuple de Paris, regardant d?un air triste et dans un
morne silence ces pr?ludes de d?sordre ; tandis que le corps
des marchands, v?tu de noir, pr?c?d? de ses ?chevins et de ses
pr?v?ts, s?acheminait lentement et courageusement, ? travers
la populace, vers le Palais de Justice o? devait s?assembler le
parlement, et allait lui porter plainte de ces effrayantes sc?nes
nocturnes.
Cependant les appartements de Gaston d?Orl?ans ?taient
dans une grande rumeur. Ce prince occupait alors l?aile du
Louvre parall?le aux Tuileries, et ses fen?tres donnaient d?un
c?t? sur la cour, et de l?autre sur un amas de petites maisons
et de rues ?troites qui couvraient la place presque en entier. Il
sՎtait lev? pr?cipitamment, r?veill? en sursaut par le bruit des
armes ? feu, avait jet? ses pieds dans de larges mules carr?es,
? hauts talons, et, envelopp? dans une vaste robe de chambre
de soie couverte de dessins d?or brod?s en relief, se promenait
en long et en large dans sa chambre ? coucher, envoyant, de
minute en minute, un laquais nouveau pour demander ce qui se
passait, et d?criant qu?on cour?t chercher l?abb? de La Rivi?re,
son conseil accoutum? ; mais, par malheur, il ?tait sorti de Pa-
ris. ? chaque coup de pistolet ce prince timide courait aux fe-
n?tres, sans rien voir autre chose que quelques flambeaux que
l?on portait en courant ; on avait beau lui dire que les cris qu?il
entendait ?taient en sa faveur, il ne cessait de se promener par
les appartements, dans le plus grand d?sordre, ses longs che-
veux noirs et ses yeux bleus ouverts et agrandis par l?inqui?-
tude et l?effroi ; il ?tait moiti? nu lorsque Montr?sor et Fon-
trailles arriv?rent enfin, et le trouv?rent se frappant la poitrine
et r?p?tant mille fois : Mea culpa , mea culpa .
178

? Eh bien, arrivez donc ! leur cria-t-il de loin, courant au-de-
vant d?eux ; arrivez donc enfin ! que se passe-t-il ? que fait-on
l? ? quels sont ces assassins ? quels sont ces cris ?
? On crie : VIVE MONSIEUR !
Gaston, sans faire semblant d?entendre, et tenant un instant
la porte de sa chambre ouverte pour que sa voix p?n?tr?t
jusque dans les galeries o? ?taient les gens de sa maison,
continua en criant de toute sa force et en gesticulant :
? Je ne sais rien de tout ceci et n?ai rien autoris? ; je ne veux
rien entendre, je ne veux rien savoir ; je n?entrerai jamais dans
aucun projet ; ce sont des factieux qui font tout ce bruit : ne
m?en parlez pas si vous voulez ?tre bien vus ici ; je ne suis l?en-
nemi de personne, je d?teste de telles sc?nes?
Fontrailles, qui savait ? quel homme il avait affaire, ne r?pon-
dit rien, et entra avec son ami, mais sans se presser, afin que
MONSIEUR e?t le temps de jeter son premier feu ; et, quand
tout fut dit et la porte ferm?e avec soin, il prit la parole :
? Monseigneur, dit-il, nous venons vous demander mille par-
dons de l?impertinence de ce peuple, qui ne cesse de crier qu?il
veut la mort de votre ennemi, et qu?il voudrait m?me vous voir
R?gent si nous avions le malheur de perdre sa majest? ; oui, le
peuple est toujours libre dans ses propos ; mais il ?tait si nom-
breux, que tous nos efforts n?ont pu le contenir : cՎtait le cri
du c?ur dans toute sa v?rit? ; cՎtait une explosion d?amour
que la froide raison n?a pu r?primer, et qui sortait de toutes les
r?gles.
? Mais enfin que s?est-il pass? ? reprit Gaston un peu calm? :
qu?ont-ils fait depuis quatre heures que je les entends ?
? Cet amour, continua froidement Montr?sor, comme
M. de Fontrailles a l?honneur de vous le dire, sortait tellement
des r?gles et des bornes, qu?il nous a entra?n?s nous-m?mes, et
nous nous sommes sentis saisis de cet enthousiasme qui nous
transporte toujours au nom seul de MONSIEUR, et qui nous a
port?s ? des choses que nous n?avions pas pr?m?dit?es.
? Mais enfin, qu?avez-vous fait ? reprit le prince?
? Ces choses, reprit Fontrailles, dont M. de Montr?sor a
l?honneur de parler ? MONSIEUR, sont pr?cis?ment de celles
que je pr?voyais ici m?me hier au soir, quand j?eus l?honneur
de l?entretenir.
179

? Il ne s?agit pas de cela, interrompit Gaston ; vous ne pour-
rez pas dire que j?aie rien ordonn? ni autoris? ; je ne me m?le
de rien, je n?entends rien au gouvernement?
? Je conviens, poursuivit Fontrailles, que votre Altesse n?a
rien ordonn? ; mais elle m?a permis de lui dire que je pr?voyais
que cette nuit serait troubl?e vers les deux heures, et j?esp?-
rais que son ?tonnement serait moins grand.
Le prince, se remettant peu ? peu, et voyant qu?il n?effrayait
pas les deux champions ; ayant d?ailleurs dans sa conscience et
lisant dans leurs yeux le souvenir du consentement qu?il leur
avait donn? la veille, s?assit sur le bord de son lit, croisa les
bras, et, les regardant d?un air de juge, leur dit encore avec
une voix imposante :
? Mais enfin, qu?avez-vous donc fait ?
? Eh ! presque rien, monseigneur, dit Fontrailles ; le hasard
nous a fait rencontrer dans la foule quelques-uns de nos amis
qui avaient eu querelle avec le cocher de M. de Chavigny qui
les ?crasait, il s?en est suivi quelques propos un peu vifs,
quelques petits gestes un peu brusques, quelques ?gratignures
qui ont fait rebrousser chemin au carrosse, et voil? tout.
? Absolument tout, r?p?ta Montr?sor.
? Comment, tout ! sՎcria Gaston tr?s-?mu et sautant dans la
chambre ; et n?est-ce donc rien que d?arr?ter la voiture d?un
ami du Cardinal-Duc ? Je n?aime point les sc?nes, je vous l?ai
d?j? dit ; je ne hais point le Cardinal ; c?est un grand politique
certainement, un tr?s-grand politique ; vous me compromettez
horriblement ; on sait que Montr?sor est ? moi ; si on l?a recon-
nu, on dira que je l?ai envoy??
? Le hasard, r?pondit Montr?sor, m?a fait trouver cet habit
du peuple que MONSIEUR peut voir sous mon manteau, et que
j?ai pr?f?r? ? tout autre par ce motif.
Gaston respira.
? Vous ?tes bien s?r qu?on ne vous a pas reconnu ? dit-il ;
c?est que vous sentez, mon cher ami, combien ce serait
p?nible? convenez-en vous-m?me?
? Si j?en suis s?r, ? ciel ! sՎcria le gentilhomme du prince : je
gagerais ma t?te et ma part du Paradis que personne n?a vu
mes traits et ne m?a appel? par mon nom.
180

? Eh bien, continua Gaston, se rasseyant sur son lit et pre-
nant un air plus calme, et m?me o? brillait une l?g?re
satisfaction, contez-moi donc un peu ce qui s?est pass?.
Fontrailles se chargea du r?cit, o?, comme l?on pense, le
peuple jouait un grand r?le, et les gens de MONSIEUR aucun ;
et, dans sa p?roraison, il ajouta, entrant dans les d?tails : ? On
a pu voir, de vos fen?tres m?mes, monseigneur, de respec-
tables m?res de famille, pouss?es par le d?sespoir, jeter leurs
enfants dans la Seine en maudissant Richelieu.
? Ah ! c?est ?pouvantable ! sՎcria le prince indign? en fei-
gnant de lՐtre et de croire ? ces exc?s. Il est dore bien vrai
qu?il est d?test? si g?n?ralement ? mais il fait convenir qu?il le
m?rite ! Quoi ! son ambition et son avarice ont r?duit l? ces
bons habitants de Paris que j?aime tant !
? Oui, monseigneur, reprit l?orateur ; et ici ce n?est pas Paris
seulement, c?est la France enti?re qui vous supplie avec nous
de vous d?cider ? la d?livrer de ce tyran ; tout est pr?t ; il ne
faut qu?un signe de votre t?te auguste pour an?antir ce pyg-
m?e, qui a tent? l?abaissement de la maison royale elle-m?me.
? H?las ! Dieu m?est t?moin que je lui pardonne cette injure,
reprit Gaston en levant les yeux ; mais je ne puis entendre plus
longtemps les cris du peuple ; oui, j?irai ? son secours !?
? Ah ! nous tombons ? vos genoux ! sՎcria Montr?sor
s?inclinant?
? C?est-?-dire, reprit le prince en reculant, autant que ma di-
gnit? ne sera pas compromise, et que l?on ne verra nulle part
mon nom.
? Et c?est justement lui que nous voudrions ! sՎcria Fon-
trailles, un peu plus ? son aise? Tenez, monseigneur, il y a d?-
j? quelques noms ? mettre ? la suite du v?tre, et qui ne
craignent pas de s?inscrire ; je vous les dirai sur-le-champ si
vous voulez?
? Mais, mais, mais,? dit le duc d?Orl?ans avec un peu
d?effroi, savez-vous que c?est une conjuration que vous me pro-
posez l? tout simplement ??
? Fi donc ! fi donc ! monseigneur, des gens d?honneur comme
nous ! une conjuration ! ah ! du tout ! une ligue, tout au plus,
un petit accord pour donner la direction au v?u unanime de la
nation et de la cour : voil? tout !
181

? Mais? mais cela n?est pas clair, car enfin cette affaire ne
serait ni g?n?rale ni publique : donc ce serait une conjuration ;
vous n?avoueriez pas que vous en ?tes ?
? Moi, monseigneur ? pardonnez-moi, ? toute la terre,
puisque tout le royaume en est d?j?, et je suis du royaume.
Eh ! qui ne mettrait son nom apr?s celui de MM. de Bouillon et
de Cinq-Mars ??
? Apr?s, peut-?tre, mais avant ? dit Gaston en fixant ses re-
gards sur Fontrailles, et plus finement qu?il ne s?y attendait.
Celui-ci sembla h?siter un moment?
? Eh bien, que ferait MONSIEUR, si je lui disais des noms
apr?s lesquels il p?t mettre le sien ?
? Ah ! ah ! voil? qui est plaisant, reprit le prince en riant ;
savez-vous qu?au-dessus du mien il n?y en a pas beaucoup ? Je
n?en vois qu?un.
? Enfin, s?il y en a un, monseigneur nous promet-il de signer
celui de Gaston au-dessous ?
? Ah ! parbleu, de tout mon c?ur, je ne risque rien, car je ne
vois que le Roi, qui n?est s?rement pas de la partie.
? Eh bien, ? dater de ce moment, permettez, dit Montr?sor,
que nous vous prenions au mot, et veuillez bien consentir ?
pr?sent ? deux choses seulement : voir M. de Bouillon chez la
Reine, et M. le grand ?cuyer chez le Roi.
? Tope ! dit MONSIEUR gaiement et frappant lՎpaule de
Montr?sor, j?irai d?s aujourd?hui ? la toilette de ma belle-s?ur,
et je prierai mon fr?re de venir courre un cerf ? Chambord
avec moi.
Les deux amis n?en demandaient pas plus, et furent surpris
eux-m?mes de leur ouvrage ; jamais ils n?avaient vu tant de r?-
solution ? leur chef. Aussi, de peur de le mettre sur une voie
qui p?t le d?tourner de la route qu?il venait de prendre, ils se
h?t?rent de jeter la conversation sur d?autres sujets, et se reti-
r?rent charm?s, en laissant pour derniers mots dans son oreille
qu?ils comptaient sur ses derni?res promesses.
182

Chapitre
15
L?ALC?VE
Les reines ont ?t? vues pleurant comme de simples femmes.
CHATEAUBRIAND
Qu?il est doux dՐtre belle alors qu?on est aim?e !
DELPHINE GAY.
Tandis qu?un prince ?tait ainsi rassur? avec peine par ceux
qui l?entouraient, et leur laissait voir un effroi qui pouvait ?tre
contagieux pour eux, une princesse, plus expos?e aux acci-
dents, plus isol?e par l?indiff?rence de son mari, plus faible par
sa nature et par la timidit? qui vient de l?absence du bonheur,
donnait de son c?t? l?exemple du courage le plus calme et de la
plus pieuse r?signation, et raffermissait sa suite effray?e :
cՎtait la Reine. ? peine endormie depuis une heure, elle avait
entendu des cris aigus derri?re les portes et les ?paisses tapis-
series de sa chambre. Elle ordonna ? ses femmes de faire en-
trer, et la duchesse de Chevreuse, en chemise et envelopp?e
dans un grand manteau, vint tomber presque ?vanouie au pied
de son lit, suivie de quatre dames d?atours et de trois femmes
de chambre. Ses pieds d?licats ?taient nus, et ils saignaient,
parce qu?elle sՎtait bless?e en courant ; elle criait, en pleurant
comme un enfant, qu?un coup de pistolet avait bris? ses volets
et ses carreaux, et l?avait bless?e ; qu?elle suppliait la Reine de
la renvoyer en exil, o? elle se trouvait plus tranquille que dans
un pays o? l?on voulait l?assassiner, parce qu?elle ?tait l?amie
de Sa Majest?. Elle avait ses cheveux dans un grand d?sordre
et tombant jusque ses pieds : cՎtait sa principale beaut?, et la
jeune Reine pensa qu?il y avait dans cette toilette moins de ha-
sard qu?on ne l?e?t pu croire.
? Eh ! ma ch?re, qu?arrive-t-il donc ? lui dit-elle avec assez de
sang-froid ; vous avez l?air de Madeleine, mais dans sa
183

jeunesse, avant le repentir. Il est probable que si l?on en veut ?
quelqu?un ici, c?est ? moi ; tranquillisez-vous.
? Non, madame, sauvez-moi, prot?gez-moi ! c?est ce Riche-
lieu qui me poursuit, j?en suis certaine.
Le bruit des pistolets, qui s?entendit alors plus distinctement,
convainquit la Reine que les terreurs de madame de Chevreuse
nՎtaient pas vaines.
? Venez m?habiller, madame de Motteville ! cria-t-elle.
Mais celle-ci avait perdu la t?te enti?rement, et, ouvrant un
de ces immenses coffres dՎb?ne qui servaient d?armoire alors,
en tirait une cassette de diamants de la princesse pour la sau-
ver, et ne lՎcoutait pas. Les autres femmes avaient vu sur une
fen?tre la lueur des torches, et, s?imaginant que le feu ?tait au
palais, pr?cipitaient les bijoux, les dentelles, les vases d?or, et
jusqu?aux porcelaines, dans des draps qu?elles voulaient jeter
ensuite par la fen?tre. En m?me temps survint madame de
Gu?m?n?e un peu plus habill?e que la duchesse de Chevreuse,
mais ayant pris la chose plus au tragique encore ; l?effroi
qu?elle avait en donna un peu ? la Reine, ? cause du caract?re
c?r?monieux et paisible qu?on lui connaissait. Elle entra sans
saluer, p?le comme un spectre, et dit avec volubilit? :
? Madame, il est temps de nous confesser ; on attaque le
Louvre, et tout le peuple arrive de la Cit?, m?a-t-on dit.
La stupeur fit taire et rendit immobile toute la chambre.
? Nous allons mourir ! cria la duchesse de Chevreuse, tou-
jours ? genoux. Ah ! mon Dieu ! que ne suis-je rest?e en Angle-
terre ! Oui, confessons-nous ; je me confesse hautement : j?ai
aim?,? j?ai ?t? aim?e de?
? C?est bon, c?est bon, dit la Reine, je ne me charge pas d?en-
tendre jusquՈ la fin ; ce ne serait peut-?tre pas le moindre de
mes dangers, dont vous ne vous occupez gu?re.
Le sang-froid d?Anne d?Autriche et cette seconde r?ponse s?-
v?re rendirent pourtant un peu de calme ? cette belle per-
sonne, qui se releva confuse, et s?aper?ut du d?sordre de sa
toilette, qu?elle alla r?parer le mieux qu?elle put dans un cabi-
net voisin.
? Dona Stephania, dit la Reine ? une de ses femmes, la seule
Espagnole qu?elle e?t conserv?e aupr?s d?elle, allez chercher
le capitaine des gardes : il est temps que je voie des hommes,
enfin, et que j?entende quelque chose de raisonnable.
184

Elle dit ceci en espagnol, et le myst?re de cet ordre, dans
une langue que ces dames ne comprenaient pas, fit rentrer le
bon sens dans la chambre.
La cam?riste disait son chapelet ; mais elle se leva du coin de
l?alc?ve o? elle sՎtait r?fugi?e, et sortit en courant pour ob?ir
? sa ma?tresse.
Cependant les signes de la r?volte et les sympt?mes de la
terreur devenaient plus distincts au-dessous et dans l?int?rieur.
On entendait dans la grande cour du Louvre le pi?tinement des
chevaux de la garde, les commandements des chefs, le roule-
ment des carrosses de la Reine, qu?on attelait pour fuir s?il le
fallait, le bruit des cha?nes de fer que l?on tra?nait sur le pav?
pour former les barricades en cas d?attaque, les pas pr?cipit?s,
le choc des armes, des troupes d?hommes qui couraient dans
les corridors, les cris sourds et confus du peuple qui sՎlevaient
et sՎteignaient, sՎloignaient et se rapprochaient comme le
bruit des vagues et des vents.
La porte s?ouvrit encore, et cette fois cՎtait pour introduire
un charmant personnage.
? Je vous attendais ; ch?re Marie, dit la Reine, tendant les
bras ? la duchesse de Mantoue : vous avez eu plus de bravoure
que nous toutes, vous venez par?e pour ?tre vue de toute la
cour.
? Je ne mՎtais pas couch?e, heureusement, r?pondit la prin-
cesse de Gonzague en baissant les yeux, j?ai vu tout ce peuple
par mes fen?tres. Oh ! madame, madame, fuyez ! je vous sup-
plie de vous sauver par les escaliers secrets, et de nous per-
mettre de rester ? votre place ; on pourra prendre l?une de
nous pour la Reine, et, ajout?t-elle en versant une larme, je
viens d?entendre des cris de mort. Sauvez-vous, madame ! je
n?ai pas de tr?ne ? perdre ! vous ?tes fille, femme et m?re de
rois, sauvez-vous, et laissez-nous ici.
? Vous avez ? perdre plus que moi, mon amie, en beaut?, en
jeunesse, et, j?esp?re, en bonheur, dit la Reine avec un sourire
gracieux et lui donnant sa belle main ? baiser. Restez dans
mon alc?ve, je le veux bien, mais nous y serons deux. Le seul
service que j?accepte de vous, belle enfant, c?est de m?apporter
ici dans mon lit cette petite cassette d?or que ma pauvre Motte-
ville a laiss?e par terre, et qui contient ce que j?ai de plus
pr?cieux.
185

Puis, en la recevant, elle ajouta ? l?oreille de Marie :
? S?il m?arrivait quelque malheur, jure-moi que tu la prendras
pour la jeter dans la Seine.
? Je vous ob?irai, madame, comme ? ma bienfaitrice et ? ma
seconde m?re, dit-elle en pleurant.
Cependant le bruit du combat redoublait sur les quais, et les
vitraux de la chambre r?fl?chissaient souvent la lueur des
coups de feu dont on entendait l?explosion. Le capitaine des
Gardes et celui des Suisses firent demander des ordres par do-
na Stephania.
? Je leur permets d?entrer, dit la princesse. Rangez-vous de
ce c?t?, mesdames ; je suis homme dans ce moment, et je dois
lՐtre.
Puis, soulevant les rideaux de son lit, elle continua en
s?adressant aux deux officiers : ? Messieurs, souvenez-vous
d?abord que vous r?pondez sur votre t?te de la vie des princes
mes enfants, vous le savez, monsieur de Guitaut ?
? Je couche en travers de leur porte, madame ; mais ce mou-
vement ne menace ni eux ni Votre Majest?.
? C?est bien, ne pensez ? moi qu?apr?s eux, interrompit la
Reine, et prot?gez indistinctement tous ceux que l?on menace.
Vous m?entendez aussi, vous, monsieur de Bassompierre ; vous
?tes gentilhomme ; oubliez que votre oncle est encore ? la Bas-
tille, et faites votre devoir pr?s des petits-fils du feu Roi son
ami.
CՎtait un jeune homme d?un visage franc et ouvert.
? Votre Majest?, dit-il avec un l?ger accent allemand, peut
voir que je n?oublie que ma famille, et non la sienne.
Et il montra sa main gauche, o? il manquait deux doigts qui
venaient dՐtre coup?s.
? J?ai encore une autre main, dit-il en saluant et se retirant
avec Guitaut.
La Reine ?mue se leva aussit?t, et, malgr? les pri?res de la
princesse de Gu?m?n?e, les pleurs de Marie de Gonzague et
les cris de M me
de Chevreuse, voulut se mettre ? la fen?tre et
l?entr?ouvrit, appuy?e sur lՎpaule de la duchesse de Mantoue.
? Qu?entends-je ? dit-elle ; en effet, on crie : Vive le Roi !?
Vive la Reine !
Le peuple, croyant la reconna?tre, redoubla de cris en ce mo-
ment, et l?on entendit : ? bas le Cardinal ! Vive M. le Grand !
186

Marie tressaillit.
? Qu?avez-vous ! lui dit la Reine en l?observant.
Mais, comme elle ne r?pondait pas et tremblait de tout son
corps, cette bonne et douce princesse ne parut pas s?en aper-
cevoir, et, pr?tant la plus grande attention aux cris du peuple
et ? ses mouvements, elle exag?ra m?me une inqui?tude
qu?elle n?avait plus depuis le premier nom arriv? ? son oreille.
Une heure apr?s, lorsqu?on vint lui dire que la foule n?attendait
qu?un geste de sa main pour se retirer, elle le donna gracieuse-
ment et avec un air de satisfaction ; mais cette joie ?tait loin
dՐtre compl?te, car le fond de son c?ur ?tait troubl? par bien
des choses et surtout par le pressentiment de la r?gence. Plus
elle se penchait hors de la fen?tre pour se montrer, plus elle
voyait les sc?nes r?voltantes que le jour naissant nՎclairait
que trop : l?effroi rentrait dans son c?ur ? mesure qu?il lui de-
venait plus n?cessaire de para?tre calme et confiante, et son
?me s?attristait de l?enjouement de ses paroles et de son vi-
sage. Expos?e ? tous ces regards, elle se sentait femme, et fr?-
missait en voyant ce peuple qu?elle aurait peut-?tre bient?t ?
gouverner, et qui savait d?j? demander la mort de quelqu?un et
appeler ses Reines.
Elle salua donc.
Cent cinquante ans apr?s, ce salut a ?t? r?p?t? par une autre
princesse, comme elle n?e du sang d?Autriche, et Reine de
France. La monarchie, sans base, telle que Richelieu l?avait
faite, naquit et mourut entre ces deux comparutions.
Enfin, la princesse fit refermer ses fen?tres et se h?ta de
cong?dier sa suite timide. Les ?pais rideaux retomb?rent sur
les vitres bariol?es, et la chambre ne fut plus ?clair?e par un
jour qui lui ?tait odieux ; de gros flambeaux, de cire blanche
br?laient dans les cand?labres en forme de bras d?or qui sor-
taient des tapisseries encadr?es et fleurdelis?es dont le mur
?tait garni. Elle voulut rester seule avec Marie de Mantoue, et,
rentr?e avec elle dans l?enceinte que formait la balustrade
royale, elle tomba assise sur son lit, fatigu?e de son courage et
de ses sourires, et se mita fondre en larmes, le front appuy?
contre son oreiller. Marie, ? genoux sur le marchepied de ve-
lours, tenait l?une de ses mains dans les siennes, et, sans oser
parler la premi?re, y appuyait sa t?te en tremblant ; car,
187

jusque-l?, jamais on n?avait vu une larme dans les yeux de la
Reine.
Elles rest?rent ainsi pendant quelques minutes. Apr?s quoi la
princesse, se soulevant p?niblement, lui parla ainsi :
? Ne t?afflige pas, mon enfant, laisse-moi pleurer ; cela fait
tant de bien quand on r?gne ! Si tu pries Dieu pour moi,
demande-lui qu?il me donne la force de ne pas ha?r l?ennemi
qui me poursuit partout, et qui perdra la famille royale de
France et la monarchie par son ambition d?mesur?e ; je le re-
connais encore dans ce qui vient de se passer, je le vois dans
ces tumultueuses r?voltes.
? Eh quoi ! madame, n?est-il pas ? Narbonne ? car c?est le
Cardinal dont vous parlez, sans doute ? et n?avez-vous pas en-
tendu que ces cris ?taient pour vous et contre lui ?
? Oui, mon amie, il est ? trois cents lieues de nous, mais son
g?nie fatal veille ? cette porte. Si ces cris ont ?t? jet?s, c?est
qu?il les a permis ; si ces hommes se sont assembl?s, c?est
qu?ils n?ont pas atteint l?heure qu?il a marqu?e pour les perdre.
Crois-moi, je le connais, et j?ai pay? cher la science de cette
?me perverse ; il m?en a co?t? toute la puissance de mon rang,
les plaisirs de mon ?ge, les affections de ma famille, et jus-
qu?au c?ur de mon mari ; il m?a isol?e du monde entier ; il
m?enferme ? pr?sent dans une barri?re d?honneurs et de res-
pects ; et nagu?re il a os?, au scandale de la France enti?re,
me mettre en accusation moi-m?me ; on a visit? mes papiers,
on m?a interrog?e ; on m?a fait signer que jՎtais coupable et
demander pardon au Roi d?une faute que j?ignorais ; enfin, j?ai
d? au d?vouement et ? la prison, peut-?tre ?ternelle, d?un fi-
d?le domestique 8
, la conservation de cette cassette que tu m?as
sauv?e. Je vois dans tes regards que tu me crois trop effray?e ;
mais ne t?y trompe pas, comme toute la cour le fait ? pr?sent,
ma ch?re fille ; sois s?re que cet homme est partout, et qu?il
sait jusquՈ nos pens?es.
? Quoi ! madame, saurait-il tout ce qu?ont cri? ces gens sous
vos fen?tres et le nom de ceux qui les envoient ?
? Oui, sans doute, il le sait d?avance ou le pr?voit ; il le per-
met, il l?autorise, pour me compromettre aux yeux du Roi et le
8. Il se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l?espoir de l?or du
Cardinal ne lui arrach?rent un mot des secrets de la Reine.
188

tenir ?ternellement s?par? de moi ; il veut achever de
m?humilier.
? Mais cependant le Roi ne l?aime plus depuis deux ans ; c?est
un autre qu?il aime.
La Reine sourit ; elle contempla quelques instants en silence
les traits na?fs et purs de la belle Marie, et son regard plein de
candeur qui se levait sur elle languissamment ; elle ?carta les
boucles noires qui voilaient ce beau front, et parut reposer ses
yeux et son ?me en voyant cette innocence ravissante exprim?e
sur un visage si beau ; elle baisa sa joue et reprit :
? Tu ne soup?onnes pas, pauvre ange, une triste v?rit? ; c?est
que le Roi n?aime personne, et que ceux qui paraissent le plus
en faveur sont les plus pr?s dՐtre abandonn?s par lui et jet?s ?
celui qui engloutit et d?vore tout.
? Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous ?
? Sais-tu combien il en a perdu ? poursuivit la Reine d?une
voix plus basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute
sa pens?e et y faire entrer la sienne ; sais-tu la fin de ses favo-
ris ? T?a-t-on cont? l?exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le
couvent de M lle
de La Fayette, la honte de M me
de Hautefort,
la mort de M. de Chalais, un enfant, le plus jeune et le premier
de tous ceux qui furent supplici?s, proscrits ou emprisonn?s,
tous ont disparu sous son souffle, par un seul ordre de Riche-
lieu ? son ma?tre, et, sans cette faveur que tu prends pour de
l?amiti?, leur vie e?t ?t? paisible ; mais cette faveur est mor-
telle, c?est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui repr?-
sente S?m?l? ; les favoris de Louis XIII ressemblent ? cette
femme : son attachement d?vore comme ce feu qui lՎblouit et
la br?le.
Mais la jeune duchesse nՎtait plus en ?tat d?entendre la
Reine ; elle continuait ? fixer sur elle de grands yeux noirs,
qu?un voile de larmes obscurcissait ; ses mains tremblaient
dans celles d?Anne d?Autriche, et une agitation convulsive fai-
sait fr?mir ses l?vres.
? Je suis bien cruelle, n?est-ce pas, Marie ? poursuivit la
Reine avec une voix d?une douceur extr?me et en la caressant
comme un enfant dont on veut tirer un aveu ; oh ! oui, sans
doute, je suis bien m?chante, notre c?ur est bien gros ; vous
n?en pouvez plus, mon enfant. Allons, parlez-moi ; o? en ?tes-
vous avec M. de Cinq-Mars.
189

? ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours ? genoux
aux pieds de la Reine, Marie versa ? son tour sur le sein de
cette bonne princesse un d?luge de pleurs avec des sanglots
enfantins et des mouvements si violents dans sa t?te et ses
belles ?paules, qu?il semblait que son c?ur d?t se briser. La
Reine attendit longtemps la fin de ce premier mouvement en la
ber?ant dans ses bras comme pour apaiser sa douleur, et r?p?-
tant souvent : ? Ma fille, allons, ma fille, ne t?afflige pas ainsi !
? Ah ! madame, sՎcria-t-elle, je suis bien coupable envers
vous ; mais je n?ai pas compt? sur ce c?ur-l? ! J?ai eu bien tort,
j?en serai peut-?tre bien punie ! Mais, h?las ! comment aurais-
je os? vous parler, madame ? Ce nՎtait pas d?ouvrir mon ?me
qui mՎtait difficile ; cՎtait de vous avouer que j?avais besoin
d?y faire lire.
La Reine r?fl?chit un moment, comme pour rentrer en elle-
m?me, en mettant son doigt sur ses l?vres.
? Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison,
Marie, c?est toujours le premier mot qu?il est difficile de nous
dire, et cela nous perd souvent : mais il le faut, et, sans cette
?tiquette, on serait bien pr?s de manquer de dignit?. Ah ! qu?il
est difficile de r?gner ! Aujourd?hui, voil? que je veux des-
cendre dans votre c?ur, et j?arrive trop tard pour vous faire du
bien.
Marie de Mantoue baissa la t?te sans r?pondre.
? Faut-il vous encourager ? parler ? reprit la Reine ; faut-il
vous rappeler que je vous ai presque adopt?e comme ma fille
a?n?e ; qu?apr?s avoir cherch? ? vous faire ?pouser le fr?re du
Roi je vous pr?parais le tr?ne de Pologne ? faut-il plus, Marie ?
Oui, il faut plus ; je le ferai pour toi : si ensuite tu ne me fais
pas conna?tre tout ton c?ur, je t?ai mal jug?e. Ouvre de ta
main cette cassette d?or : voici la clef ; ouvre-la hardiment, ne
tremble pas comme moi.
La duchesse de Mantoue ob?it en h?sitant, et vit dans ce pe-
tit coffre cisel? un couteau d?une forme grossi?re, dont la poi-
gn?e ?tait de fer et la lame tr?s-rouill?e ; il ?tait pos? sur
quelques lettres ploy?es avec soin sur lesquelles ?tait le nom
de Buckingham. Elle voulut les soulever, Anne d?Autriche
l?arr?ta.
? Ne cherche pas autre chose, lui dit-elle ; c?est l? tout le tr?-
sor de la Reine? C?en est un, car c?est le sang d?un homme qui
190

n? vit plus, mais qui a v?cu pour moi : il ?tait le plus beau, le
plus brave, le plus illustre des grands de l?Europe ; il se couvrit
des diamants de la couronne d?Angleterre pour me plaire ; il fit
na?tre une guerre sanglante et arma des flottes, qu?il
commanda lui-m?me, pour le bonheur de combattre une fois
celui qui ?tait mon mari ; il traversa les mers pour cueillir une
fleur sur laquelle j?avais march?, et courut le risque de la mort
pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit, en pr?-
sence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus ? oui, je te le
dis ? toi, je l?ai aim?, je l?aime encore ? dans le pass? plus
qu?on ne peut aimer d?amour. Eh bien, il ne l?a jamais su, ja-
mais devin? : ce visage, ces yeux, ont ?t? de marbre pour lui,
tandis que mon c?ur br?lait et se brisait de douleur ; mais
jՎtais Reine de France?
Ici Anne d?Autriche serra fortement le bras de Marie.
? Ose te plaindre ? pr?sent, continua-t-elle, si tu n?as pas pu
me parler d?amour ; et ose te taire quand je viens de te dire de
telles choses !
? Ah ! oui, madame, j?oserai vous confier ma douleur, puisque
vous ?tes pour moi?
? Une amie, une femme, interrompit la Reine ; j?ai ?t? femme
par mon effroi, qui t?a fait savoir un secret inconnu au monde
entier ; j?ai ?t? femme, tu le vois, par un amour qui survit ?
l?homme que j?aimais? Parle, parle-moi, il est temps?
? Il n?est plus temps au contraire, reprit Marie avec un sou-
rire forc? ; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour
toujours.
? Pour toujours ! sՎcria la Reine ; y pensez-vous ? et votre
rang, votre nom, votre avenir, tout est-il perdu ? R?serveriez-
vous ce d?sespoir ? votre fr?re le duc de Rethel et ? tous les
Gonzague ?
? Depuis plus de quatre ans j?y pense, et j?y suis r?solue ; et
depuis dix jours nous sommes fianc?s?
? Fianc?s ! sՎcria la Reine en frappant ses mains ; on vous a
tromp?e, Marie. Qui l?e?t os? sans l?ordre du Roi ? C?est une
intrigue que je veux savoir ; je suis s?re qu?on vous a entra?n?e
et tromp?e.
Marie se recueillit un moment et dit :
? Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement.
J?habitais, vous le savez, le vieux ch?teau de Chaumont, chez la
191

mar?chale d?Effiat, m?re de M. de Cinq-Mars. Je m?y ?tais reti-
r?e pour pleurer mon p?re, et bient?t il arriva qu?il eut lui-
m?me ? regretter le sien. Dans cette nombreuse famille affli-
g?e, je ne vis que sa douleur qui f?t aussi profonde que la
mienne : tout ce qu?il disait je l?avais d?j? pens?, et lorsque
nous v?nmes ? nous parler de nos peines, nous les trouv?mes
toutes semblables. Comme j?avais ?t? la premi?re malheu-
reuse, je me connaissais mieux en tristesse, et j?essayais de le
consoler en lui disant ce que j?avais souffert, de sorte qu?en me
plaignant il s?oubliait. Ce fut le commencement de notre
amour, qui, vous le voyez, naquit presque entre deux
tombeaux.
? Dieu veuille, ma ch?re, qu?il ait une fin heureuse ! dit la
Reine.
? Je l?esp?re, madame, puisque vous priez pour moi, poursui-
vit Marie ; d?ailleurs, tout me sourit ? pr?sent ; mais alors
jՎtais bien malheureuse ! La nouvelle arriva un jour au ch?-
teau que le Cardinal appelait M. de Cinq-Mars ? l?arm?e ; il me
sembla que l?on m?enlevait encore une fois l?un des miens, et
pourtant nous ?tions ?trangers. Mais M. de Bassompierre ne
cessait de parler de batailles et de mort ; je me retirais chaque
soir toute troubl?e, et je pleurais dans la nuit. Je crus d?abord
que mes larmes coulaient encore pour le pass? ; mais je
m?aper?us que cՎtait pour l?avenir, et je sentis bien que ce ne
pouvait plus ?tre les m?mes pleurs, puisque je d?sirais les
cacher.
Quelque temps se passa dans l?attente de ce d?part ; je le
voyais tous les jours et je le plaignais de partir, parce qu?il me
disait ? chaque instant qu?il aurait voulu vivre ?ternellement,
comme dans ce temps-l?, dans son pays et avec nous. Il fut ain-
si sans ambition jusqu?au jour de son d?part, parce qu?il ne sa-
vait pas s?il ?tait? je n?ose dire ? Votre Majest??
Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant?
? Allons ! dit la Reine, s?il ?tait aim?, n?est-ce pas ?
? Et le soir, madame, il partit ambitieux.
? On s?en est aper?u en effet. Mais enfin il partit, dit Anne
d?Autriche soulag?e d?un peu d?inqui?tude ; mais il est revenu
depuis deux ans et vous l?avez vu ??
192

? Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de
fiert?, et toujours dans une ?glise et en pr?sence d?un pr?tre,
devant qui j?ai promis de nՐtre quՈ M. de Cinq-Mars.
? Est-ce bien l? un mariage ? a-t-on bien os? le faire ? je m?en
informerai. Mais, bon Dieu ! que de fautes, que de fautes, mon
enfant, dans le peu de mots que j?entends ! Laissez-moi y r?ver.
Et, se parlant tout haut ? elle-m?me, la Reine poursuivit, les
yeux et la t?te baiss?s, dans l?attitude de la r?flexion :
? Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait : le
pass? n?est plus ? nous, pensons au reste du temps. Cinq-Mars
est bien par lui-m?me, brave, spirituel, profond m?me dans ses
id?es ; je l?ai observ?, il a fait en deux ans bien du chemin, et je
vois que cՎtait pour Marie? Il se conduit bien ; il est digne,
oui, il est digne d?elle ? mes yeux ; mais, ? ceux de l?Europe,
non. Il faut qu?il sՎl?ve davantage encore : la princesse de
Mantoue ne peut pas avoir ?pous? moins qu?un prince. Il fau-
drait qu?il le f?t. Pour moi, je n?y peux rien ; je ne suis point la
Reine, je suis la femme n?glig?e du Roi. Il n?y a que le Cardi-
nal, lՎternel Cardinal? et il est son ennemi, et peut-?tre cette
?meute?
? H?las ! c?est le commencement de la guerre entre eux, je
l?ai trop vu tout ? l?heure.
? Il est donc perdu ! sՎcria la Reine en embrassant Marie.
Pardon, mon enfant, je te d?chire le c?ur ; mais nous devons
tout voir et tout dire aujourd?hui ; oui, il est perdu s?il ne
renverse lui-m?me ce m?chant homme, car le Roi n?y renonce-
ra pas ; la force seule?
? Il le renversera, madame ; il le fera si vous l?aidez. Vous
?tes comme la divinit? de la France ; oh ! je vous en conjure !
prot?gez l?ange contre le d?mon ; c?est votre cause, celle de
votre royale famille, celle de toute votre nation?
La Reine sourit.
? C?est ta cause surtout, ma fille, n?est-il pas vrai ? et c?est
comme telle que je l?embrasserai de tout mon pouvoir ; il n?est
pas grand, je te l?ai dit ; mais, tel qu?il est, je te le pr?te tout
entier : pourvu cependant que cet ange ne descende pas jus-
quՈ des p?ch?s mortels, ajouta-t-elle avec un regard plein de
finesse ; j?ai entendu prononcer son nom cette nuit par des voix
bien indignes de lui.
? Oh ! madame, je jurerais qu?il n?en savait rien !
193

? Ah ! mon enfant, ne parlons pas d?affaires dՃtat, tu n?es
pas bien savante encore ; laisse-moi dormir un peu, si je le
puis, avant l?heure de ma toilette ; j?ai les yeux bien br?lants,
et toi aussi peut-?tre.
En disant ces mots, l?aimable Reine pencha sa t?te sur son
oreiller, qui couvrait la cassette, et bient?t Marie la vit s?endor-
mir ? force de fatigue. Elle se leva alors, et, s?asseyant sur un
grand fauteuil de tapisserie ? bras et de forme carr?e, joignit
les mains sur ses genoux et se mit ? r?ver ? sa situation dou-
loureuse : consol?e par l?aspect de sa douce protectrice, elle
reportait souvent ses yeux sur elle pour surveiller son sommeil,
et lui envoyait, en secret, toutes les b?n?dictions que l?amour
prodigue toujours ? ceux qui le prot?gent ; baisant quelquefois
les boucles de ses cheveux blonds, comme si, par ce baiser,
elle e?t d? lui glisser dans lՉme toutes les pens?es favorables
? sa pens?e continuelle.
Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et
pleurait. Cependant elle se souvint quՈ dix heures elle devait
para?tre ? la toilette royale devant toute la cour ; elle voulut
cesser de r?fl?chir pour arr?ter ses larmes, et prit un gros
volume in-folio plac? sur une table marquet?e dՎmail et de
m?daillons : cՎtait l?Astr?e de M. d?Urf? , ouvrage de belle ga-
lanterie , ador? des belles prudes de la cour. L?esprit na?f, mais
juste, de Marie ne put entrer dans ces amours pastorales ; elle
?tait trop simple pour comprendre les bergers du Lignon, trop
spirituelle pour se plaire ? leur discours, et trop passionn?e
pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce
roman lui en imposait tellement qu?elle voulut se forcer ? y
prendre int?r?t, et, s?accusant int?rieurement chaque fois
qu?elle ?prouvait l?ennui qu?exhalaient les pages de son livre,
elle le parcourut avec impatience pour trouver ce qui devait lui
plaire et la transporter : une gravure l?arr?ta ; elle repr?sentait
la berg?re Astr?e avec des talons hauts, un corset et un im-
mense vertugadin , sՎlevant sur la pointe du pied pour regar-
der passer dans le fleuve le tendre C?ladon, qui se noyait du
d?sespoir d?avoir ?t? re?u un peu froidement dans la matin?e.
Sans se rendre compte des motifs de son d?go?t et des fausse-
t?s accumul?es de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler
les pages sous son pouce, un mot qui fix?t son attention ; elle
vit celui de druide . ? Ah ! voil? un grand caract?re, se dit-elle ;
194

je vais voir sans doute un de ces myst?rieux sacrificateurs dont
la Bretagne, m?a-t-on dit, conserve encore les pierres lev?es ;
mais je le verrai sacrifiant des hommes : ce sera un spectacle
d?horreur ; cependant lisons.
En se disant cela, Marie lut avec r?pugnance, en fron?ant le
sourcil et presque en tremblant ce qui suit :
? 9
Le druide Adamas appela d?licatement les bergers Pi-
mandre, Ligdamont et Clidamant arriv?s tout nouvellement de
Calais : Cette aventure ne peut finir, leur dit-il, que par extr?-
mit? d?amour. L?esprit, lorsqu?il aime, se transforme en l?objet
aim? ; c?est pour figurer ceci que mes enchantements
agr?ables vous font voir, dans cette fontaine, la nymphe Sylvie,
que vous aimez tous trois. Le grand pr?tre Amasis va venir de
Montbrison, et vous expliquera la d?licatesse de cette id?e. Al-
lez donc, gentils bergers ; si vos d?sirs sont bien r?gl?s, ils ne
vous causeront point de tourments ; et, s?ils ne le sont pas,
vous en serez punis par des ?vanouissements semblables ?
ceux de C?ladon et de la berg?re Galat?e, que le volage Her-
cule abandonna dans les montagnes d?Auvergne, et qui donna
son nom au tendre pays des Gaules ; ou bien encore vous serez
lapid?s par les berg?res du Lignon, comme le fut le farouche
Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un
enchantement? ?
L?enchantement de la grande nymphe fut complet sur la prin-
cesse, qui eut ? peine assez de force pour chercher d?une main
d?faillante, vers la fin du livre, que le druide Adamas ?tait une
ing?nieuse all?gorie , figurant le lieutenant g?n?ral de Montbri-
son , de la famille des Papon : ses yeux fatigu?s se ferm?rent, et
le gros livre glissa sur sa robe jusqu?au coussin de velours o?
s?appuyaient ses pieds, et o? repos?rent mollement la belle As-
tr?e et le galant C?ladon, moins immobiles que Marie de Man-
toue, vaincue par eux et profond?ment endormie.
9. Lisez l?Astr?e (s?il est possible).
195

Chapitre
16
LA CONFUSION
Il faut, en France, beaucoup de fermet? et
une grande ?tendue d?esprit pour se passer
des charges et des emplois, et consentir ainsi
? demeurer chez soi ? ne rien faire. Personne,
presque, n?a assez de m?rite pour jouer ce r?le
avec dignit?, ni assez de fonds pour remplir le
vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle
les affaires .
Il ne manque cependant ? l?oisivet? du sage
qu?un meilleur nom, et que m?diter, parler,
lire et ?tre tranquille, s?appel?t travailler.
LA BRUY?RE.
Pendant cette m?me matin?e dont nous avons vu les effets
divers chez Gaston d?Orl?ans et chez la Reine, le calme et le si-
lence de lՎtude r?gnaient dans un cabinet modeste d?une
grande maison voisine du Palais de Justice. Une lampe de
cuivre d?une forme gothique y luttait avec le jour naissant, et
jetait sa lumi?re rouge?tre sur un amas de papiers et de livres
qui couvraient une grande table ; elle ?clairait le buste de
L?Hospital, celui de Montaigne, du pr?sident de Thou l?histo-
rien, et du roi Louis XIII ; une chemin?e assez haute pour
qu?un homme p?t y entrer, et m?me s?y asseoir, ?tait remplie
par un grand feu br?lant sur dՎnormes chenets de fer. Sur
l?un de ces chenets ?tait appuy? le pied du studieux de Thou,
qui, d?j? lev?, examinait avec attention les ?uvres nouvelles
de Descartes et de Grotius ; il ?crivait, sur son genou, ses
notes sur ces livres de philosophie et de politique qui faisaient
alors le sujet de toutes les conversations ; mais en ce moment
les M?ditations m?taphysiques absorbaient toute son
196

attention ; le philosophe de la Touraine enchantait le jeune
conseiller. Souvent, dans son enthousiasme, il frappait sur le
livre en jetant des cris d?admiration ; quelquefois il prenait une
sph?re plac?e pr?s de lui, et, la tournant longtemps sous ses
doigts, s?enfon?ait dans les plus profondes r?veries de la
science ; puis, conduit par leur profondeur ? une ?l?vation plus
grande, se jetait ? genoux tout ? coup devant le crucifix plac?
sur la chemin?e, parce qu?aux bornes de l?esprit humain il
avait rencontr? Dieu. En d?autres instants, il s?enfon?ait dans
les bras de son grand fauteuil de mani?re ? ?tre presque assis
sur le dos, et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait
dans sa t?te la trace des raisonnements de Ren? Descartes, de-
puis cette id?e de la premi?re m?ditation :
? Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces
particularit?s, savoir : que nous ouvrons les yeux, remuons la
t?te, ?tendons le bras, ne sont que de fausses illusions? ?
JusquՈ cette sublime conclusion de la troisi?me :
? Il ne reste ? dire qu?une chose : c?est que, semblable ?
l?id?e de moi-m?me, celle de Dieu est n?e et produite avec moi
d?s lors que j?ai ?t? cr??. Et, certes, on ne doit pas trouver
?trange que Dieu, en me cr?ant, ait mis en moi cette id?e pour
?tre comme la marque de l?ouvrier empreinte sur son
ouvrage. ?
Ces pens?es occupaient enti?rement lՉme du jeune
conseiller, lorsqu?un grand bruit se fit entendre sous ses fe-
n?tres ; il crut que le feu d?une maison excitait ces cris prolon-
g?s, et se h?ta de regarder vers l?aile du b?timent occup? par
sa m?re et ses s?urs ; mais tout y paraissait dormir, et les che-
min?es ne laissaient m?me ?chapper aucune fum?e qui attest?t
le r?veil des habitants : il en b?nit le ciel ; et, courant ? une
autre fen?tre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits
se presser vers les rues ?troites qui m?nent au quai. Apr?s
avoir examin? cette cohue de femmes et d?enfants, l?enseigne
ridicule qui les guidait, et les grossiers travestissements des
hommes : ? C?est quelque f?te populaire ou quelque com?die
de carnaval, ? se dit-il ; et, sՎtant plac? de nouveau au coin de
son feu, il prit un grand almanach sur la table et se mit ? cher-
cher avec beaucoup de soin quel saint on f?tait ce jour-l?. Il re-
garda la colonne du mois de d?cembre, et, trouvant au qua-
tri?me jour de ce mois le nom de sainte Barbe , il se rappela
197

qu?il venait de voir passer des esp?ces de petits canons et cais-
sons, et, parfaitement satisfait de l?explication qu?il se donnait
? lui-m?me, se h?ta de chasser l?id?e qui venait de le distraire,
et se renfon?a dans sa douce ?tude, se levant seulement quel-
quefois pour aller prendre un livre aux rayons de sa biblio-
th?que, et, apr?s y avoir lu une phrase, une ligne ou seulement
un mot, le jetait pr?s de lui sur sa table ou sur le parquet, en-
combr? ainsi de papiers qu?il se gardait bien de mettre ? leur
place, de crainte de rompre le fil de ses r?veries.
Tout ? coup on annon?a, en ouvrant brusquement la porte,
un nom qu?il avait distingu? parmi tous ceux du barreau, et un
homme que ses relations dans la magistrature lui avaient fait
conna?tre particuli?rement.
? Eh ! par quel hasard, ? cinq heures du matin, vois-je entrer
M. Fournier ? sՎcria-t-il ; y a-t-il quelques malheureux ? d?-
fendre, quelques familles ? nourrir des fruits de son talent ? a-
t-il quelque erreur ? d?truire parmi nous, quelque vertu ? r?-
veiller dans nos c?urs ? car ce sont l? de ses ?uvres accoutu-
m?es. Vous venez peut-?tre m?apprendre quelque nouvelle hu-
miliation de notre parlement ; h?las ! les chambres secr?tes de
l?Arsenal sont plus puissantes que l?antique magistrature
contemporaine de Clovis ; le parlement s?est mis ? genoux, tout
est perdu, ? moins qu?il ne se remplisse tout ? coup d?hommes
semblables ? vous.
? Monsieur, je ne m?rite pas vos ?loges, dit l?avocat en en-
trant accompagn? d?un homme grave et ?g?, envelopp? comme
lui d?un grand manteau ; je m?rite au contraire tout votre
bl?me, et j?en suis presque au repentir, ainsi que M. le comte
du Lude, que voici. Nous venons vous demander asile pour la
journ?e.
? Asile ! et contre qui ? dit de Thou en le faisant asseoir.
? Contre le plus bas peuple de Paris, qui nous veut pour
chefs, et que nous fuyons ; il est odieux : la vue, l?odeur, l?ou?e
et le contact surtout sont par trop bless?s, dit M. du Lude avec
une gravit? comique : c?est trop fort.
? Ah ! ah ! vous dites donc que c?est trop fort ? dit de Thou
tr?s-?tonn?, mais ne voulant pas en faire semblant.
? Oui, reprit l?avocat ; vraiment, entre nous, M. le Grand va
trop loin.
198

? Oui, il pousse trop vite les choses ; il fera avorter nos pro-
jets, ajouta son compagnon.
? Ah ! ah ! vous dites donc qu?il va trop loin ? r?pondit, en se
frottant le menton, de Thou toujours plus surpris.
Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne lՎtait venu
voir, et lui, sans s?inqui?ter beaucoup, le sachant ? Saint-Ger-
main, fort en faveur, et ne quittant pas le Roi, ?tait tr?s-recul?
pour les nouvelles de la cour. Livr? ? ses graves ?tudes, il ne
savait jamais les ?v?nements publics que lorsqu?on l?y obligeait
? force de bruit ; il nՎtait au courant de la vie quՈ la derni?re
extr?mit?, et donnait souvent un spectacle assez divertissant ?
ses amis intimes par ses ?tonnements na?fs, d?autant plus que,
par un petit amour-propre mondain, il voulait avoir l?air de
s?entendre aux choses publiques, et tentait de cacher la sur-
prise qu?il ?prouvait ? chaque nouvelle. Cette fois il ?tait en-
core dans ce cas, et ? cet amour-propre se joignait celui de
l?amiti? ; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y e?t
manqu? ? son ?gard, et, pour l?honneur m?me de son ami, vou-
lait para?tre instruit de ses projets.
? Vous savez bien o? nous en sommes ? continua l?avocat.
? Oui, sans doute ; poursuivez.
? Li? comme vous lՐtes avec lui, vous n?ignorez pas que tout
s?organise depuis un an?
? Certainement? tout s?organise? mais allez toujours?
? Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est
dans son tort?
? Ah ! ah ! c?est selon ; mais expliquez-vous, je verrai?
? Eh bien, vous savez de quoi on ?tait convenu ? la derni?re
conf?rence dont il vous a rendu compte ?
? Ah ! c?est-?-dire? pardonnez-moi, je vois bien ? peu pr?s ;
mais remettez-moi sur la voie.
? C?est inutile ; vous n?avez pas oubli? sans doute ce que lui-
m?me nous recommanda chez Marion Delorme ?
? De n?ajouter personne ? notre liste, dit M. du Lude.
? Ah ! oui, oui, j?entends, dit de Thou ; cela me semble raison-
nable, fort raisonnable, en v?rit?.
? Eh bien, poursuivit Fournier, c?est lui-m?me qui a enfreint
cette convention ; car, ce matin, outre les dr?les que ce furet
de Gondi nous a amen?s, on a vu je ne sais quel vagabond capi-
tan qui, pendant la nuit, frappait ? coups dՎp?e et de poignard
199

des gentilshommes des deux partis en criant ? tue-t?te : ? moi,
d?Aubijoux ! tu m?as gagn? trois mille ducats, voil? trois coups
dՎp?e. ? moi, La Chapelle ! j?aurai dix gouttes de ton sang en
?change de mes dix pistoles ; et je l?ai vu de mes yeux attaquer
ces messieurs et plusieurs autres encore des deux partis, assez
loyalement, il est vrai, car il ne les frappait qu?en face et bien
en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une impartialit?
r?voltante.
? Oui, monsieur, et j?allais lui en dire mon avis, reprit du
Lude, quand je l?ai vu sՎvader dans la foule comme un ?cu-
reuil, et riant beaucoup avec quelques inconnus ? figures basa-
n?es ; je ne doute pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l?ait
envoy?, car il donnait des ordres ? cet Ambrosio, que vous de-
vez conna?tre, ce prisonnier espagnol, ce vaurien qu?il a pris
pour domestique. Ma foi, je suis d?go?t? de cela, et je ne suis
point fait pour ?tre confondu avec cette canaille.
? Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort diff?rent de l?af-
faire de Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se r?-
volter r?ellement : dans ce pays, cՎtait la partie saine et esti-
mable de la population, indign?e d?un assassinat, et non ani-
m?e par le vin et l?argent. CՎtait un cri jet? contre un bour-
reau, cri dont on pouvait ?tre l?organe honorablement, et non
pas ces hurlements de l?hypocrisie factieuse et d?un amas de
gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par ses
?gouts. J?avoue que je suis tr?s-las de ce que je vois, et je suis
venu aussi pour vous prier d?en parler ? M. le Grand.
De Thou ?tait fort embarrass? pendant ces deux discours, et
cherchait en vain ? comprendre ce que Cinq-Mars pouvait
avoir ? d?m?ler avec le peuple, qui lui avait sembl? se r?jouir :
d?un autre c?t?, il persistait ? ne pas vouloir faire l?aveu de son
ignorance ; elle ?tait totale cependant, car, la derni?re fois
qu?il avait vu son ami, il ne parlait que des chevaux et des ?cu-
ries du Roi, de la chasse au faucon et de l?importance du grand
veneur dans les affaires de lՃtat, ce qui ne semblait pas an-
noncer de vastes projets o? le peuple p?t entrer. Enfin il se ha-
sarda timidement ? leur dire :
? Messieurs, je vous promets de faire votre commission ; en
attendant, je vous offre ma table et des lits pour le temps que
vous voudrez. Mais pour vous dire mon avis dans cette
200

occasion, cela m?est difficile. Ah ??, dites-moi un peu, on n?a
donc pas f?t?, la Sainte-Barbe ?
? La Sainte-Barbe ! dit Fournier.
? La Sainte-Barbe ! dit du Lude.
? Oui, oui, on a br?l? de la poudre ; c?est ce que veut dire
M. de Thou, reprit le premier en riant. Ah ! c?est fort dr?le !
fort dr?le ! Oui, effectivement, je crois que c?est aujourd?hui la
Sainte-Barbe.
Cette fois de Thou fut confondu de leur ?tonnement et r?duit
au silence ; pour eux, voyant qu?ils ne s?entendaient pas avec
lui, ils prirent le parti de se taire de m?me.
Ils se taisaient encore, lorsque la porte s?ouvrit ? l?ancien
gouverneur de Cinq-Mars, l?abb? Quillet, qui entra en boitant
un peu. Il avait l?air soucieux, et n?avait rien conserv? de son
ancienne gaiet? dans son air et ses propos ; seulement son re-
gard ?tait vif et sa parole tr?s-brusque.
? Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si t?t
dans vos occupations ; c?est ?tonnant, n?est-ce pas de la part
d?un goutteux ? Ah ! c?est que le temps s?avance ; il y a deux
ans je ne boitais pas ; jՎtais au contraire fort ingambe lors de
mon voyage en Italie : il est vrai que la peur donne des jambes.
En disant cela, il se jeta au fond d?une crois?e, et, faisant
signe ? de Thou d?y venir lui parler, il continua tout bas :
? Que je vous dise, mon ami, ? vous qui ?tes dans leurs se-
crets ; je les ai fianc?s il y a quinze jours, comme ils vous l?ont
racont?.
? Oui, vraiment ! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde
en Scylla dans un autre ?tonnement.
? Allons, faites donc le surpris ? vous savez bien qui, continua
l?abb?. Mais, ma foi, je crains d?avoir eu trop de complaisance
pour eux, quoique ces deux enfants soient vraiment int?res-
sants par leur amour. J?ai peur de lui plus que d?elle ; je crois
qu?il fait des sottises, d?apr?s lՎmeute de ce matin. Nous de-
vrions nous consulter l?-dessus.
? Mais, dit de Thou tr?s-gravement, je ne sais pas, d?honneur,
ce que vous voulez dire. Qui donc fait des sottises ?
? Allons donc, mon cher ! voulez-vous faire encore le myst?-
rieux avec moi ? C?est injurieux, dit le bonhomme, commen?ant
? se f?cher.
? Non, vraiment ! Mais qui avez-vous fianc? ?
201

? Encore ! fi donc, monsieur !
? Mais quelle est donc cette ?meute de ce matin ?
? Vous vous jouez de moi. Je sors, dit l?abb? en se levant.
? Je vous jure que je ne comprends rien ? tout ce qu?on me
dit aujourd?hui. Est-ce M. de Cinq-Mars ?
? ? la bonne heure, monsieur, vous me traitez en Cardina-
liste ; eh bien, quittons-nous, dit l?abb? Quillet furieux.
Et il reprit sa canne ? b?quille et sortit tr?s-vite, sans ?couter
de Thou, qui le poursuivit jusquՈ sa voiture en cherchant ?
l?apaiser, mais sans y r?ussir, parce qu?il n?osait nommer son
ami sur l?escalier devant ses gens et ne pouvait s?expliquer. Il
eut le d?plaisir de voir s?en aller son vieux abb? encore tout en
col?re, et lui cria : ? ? demain ! pendant que le cocher partait,
et sans qu?il y r?pond?t.
Il lui fut utile, cependant, dՐtre descendu jusqu?au bas des
degr?s de sa maison, car il vit des groupes hideux de gens du
peuple qui revenaient du Louvre, et fut ? m?me alors de juger
de l?importance de leur mouvement dans la matin?e ; il enten-
dit des voix grossi?res crier comme en triomphe :
? Elle a paru tout de m?me, la petite Reine ! ? Vive le bon duc
de Bouillon, qui nous arrive ! Il a cent mille hommes avec lui,
qui viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de la
Rochelle est mort. ? Vive le Roi ! vive M. le Grand !
Les cris redoubl?rent ? l?arriv?e d?une voiture ? quatre che-
vaux, dont les gens portaient la livr?e du roi, et qui s?arr?ta de-
vant la porte du conseiller. Il reconnut lՎquipage de Cinq-
Mars, ? qui Ambrosio descendit ouvrir les grands rideaux,
comme les avaient les carrosses de cette ?poque. Le peuple
sՎtait jet? entre le marchepied et les premiers degr?s de la
porte, de sorte qu?il lui fallut de v?ritables efforts pour des-
cendre et se d?barrasser des femmes de la Halle, qui voulaient
l?embrasser en criant :
? Te voil? donc, mon c?ur, mon petit ami ! Tu arrives donc,
mon mignon ! Voyez comme il est joli, c?t amour avec sa
grande collerette ! ?a ne vaut-il pas mieux que c?t autre avec
sa moustache blanche ? Viens, mon fils, apporte-nous du bon
vin comme ce matin.
Henry d?Effiat serra, en rougissant, la main de son ami, qui
se h?ta de faire fermer ses portes. ? Cette faveur populaire est
un calice qu?il faut boire, dit-il en entrant?
202

? Il me semble, r?pondit gravement de Thou, que vous le bu-
vez m?me jusquՈ la lie.
? Je vous expliquerai ce bruit, r?pondit Cinq-Mars un peu em-
barrass?. ? pr?sent, si vous m?aimez, habillez-vous pour m?ac-
compagner ? la toilette de la Reine.
? Je vous ai promis bien de l?aveuglement, dit le conseiller ;
cependant il ne peut se prolonger plus longtemps, en bonne
foi?
? Encore une fois, je vous parlerai longuement en revenant
de chez la Reine. Mais d?p?chez-vous, il est dix heures bient?t.
J?y vais avec vous, dit de Thou en le faisant entrer dans son
cabinet, o? se trouvaient le comte du Lude et Fournier. Et il
passa lui-m?me dans un autre appartement.
203

Chapitre
17
LA TOILETTE
Nous allons chercher, comme dans les ab?mes,
les anciennes pr?rogatives de cette Noblesse
qui, depuis onze si?cles, est couverte de
poussi?re, de sang et de sueur.
MONTESQUIEU.
La voiture du grand ?cuyer roulait rapidement vers le
Louvre, lorsque, fermant les rideaux dont elle ?tait garnie, il
prit la main de son ami, et lui dit avec ?motion :
? Cher de Thou, j?ai gard? de grands secrets sur mon c?ur,
et croyez qu?ils y ont ?t? bien pesants ; mais deux craintes
m?ont forc? au silence : celle de vos dangers, et, le dirai-je,
celle de vos conseils.
? Vous savez cependant bien, dit de Thou, que je m?prise les
premiers, et je pensais que vous ne m?prisiez pas les autres.
? Non ; mais je les redoutais, je les crains encore ; je ne veux
point ?tre arr?t?. Ne parlez pas, mon ami, pas un mot, je vous
en conjure, avant d?avoir entendu et vu ce qui va se passer. Je
vous ram?ne chez vous en sortant du Louvre ; l?, je vous
?coute, et je pars pour continuer mon ouvrage, car rien ne
mՎbranlera, je vous en avertis ; je l?ai dit ? ces messieurs chez
vous tout ? l?heure.
Cinq-Mars n?avait rien dans son accent de la rudesse que
supposeraient ces paroles : sa voix ?tait caressante, son regard
doux, amical et affectueux, son air tranquille et d?termin? d?s
longtemps ; rien n?annon?ait le moindre effort sur soi-m?me.
De Thou le remarqua et en g?mit.
? H?las ! dit-il en descendant de sa voiture avec lui. Et il le
suivit, en soupirant, dans le grand escalier du Louvre.
204

Lorsqu?ils entr?rent chez la Reine, annonc?s par des huis-
siers v?tus de noir et portant une verge dՎb?ne, elle ?tait as-
sise ? sa toilette. CՎtait une sorte de table d?un bois noir, pla-
qu?e dՎcaill?, de nacre et de cuivre incrust?s, et formant une
infinit? de dessins d?assez mauvais go?t, mais qui donnaient ?
tous les meubles un air de grandeur qu?on y admire encore ; un
miroir arrondi par le haut, et que les femmes du monde trouve-
raient aujourd?hui petit et mesquin, ?tait seulement pos? au
milieu de la table ; des bijoux et des colliers ?pars la cou-
vraient. Anne d?Autriche, assise devant et plac?e sur un grand
fauteuil de velours cramoisi ? longues franges d?or, restait im-
mobile et grave comme sur un tr?ne, tandis que dona Stepha-
nia et M me
de Motteville donnaient de chaque c?t? quelques
coups de peigne fort l?gers, comme pour achever la coiffure de
la Reine, qui ?tait cependant en fort bon ?tat, et d?j? entrem?-
l?e de perles tress?es avec ses cheveux blonds. Sa longue che-
velure avait des reflets d?une beaut? singuli?re, qui annon-
?aient qu?elle devait avoir au toucher la finesse et la douceur
de la soie. Le jour tombait sans voile sur son front ; il ne devait
point redouter cet ?clat, et en jetait un presque ?gal par sa sur-
prenante blancheur, qu?elle se plaisait ? faire briller ainsi ; ses
yeux bleus m?l?s de vert ?taient grands et r?guliers, et sa
bouche, tr?s-fra?che, avait cette l?vre inf?rieure des princesses
d?Autriche, un peu avanc?e et fendue l?g?rement en forme de
cerise, que l?on peut remarquer encore dans tous les portraits
de cette ?poque. Il semble que leurs peintres aient pris ? t?che
d?imiter la bouche de la Reine, pour plaire peut-?tre aux
femmes de sa suite, dont la pr?tention devait ?tre de lui res-
sembler. Les v?tements noirs, adopt?s alors par la cour et dont
la forme fut m?me fix?e par un ?dit, relevaient encore l?ivoire
de ses bras, d?couverts jusqu?au coude et orn?s d?une profu-
sion de dentelles qui sortaient de ses larges manches. De
grosses perles pendaient ? ses oreilles et un bouquet d?autres
perles plus grandes se balan?ait sur sa poitrine et se rattachait
? sa ceinture. Tel ?tait l?aspect de la Reine en ce moment. ?
ses pieds, sur deux coussins de velours, un enfant de quatre
ans jouait avec un petit canon qu?il brisait : cՎtait le Dauphin,
depuis Louis XIV. La duchesse Marie de Mantoue ?tait assise ?
sa droite sur un tabouret, la princesse de Gu?m?n?e, la du-
chesse de Chevreuse et M lle
de Montbazon, M lle
de Guise, de
205

Rohan et de Vend?me, toutes belles ou brillantes de jeunesse,
?taient plac?es derri?re la Reine, et debout. Dans l?embrasure
d?une crois?e, MONSIEUR, le chapeau sous le bras, causait ?
voix basse avec un homme d?une taille ?lev?e, assez gros,
rouge de visage et l??il fixe et hardi : cՎtait le duc de Bouillon.
Un officier, d?environ vingt-cinq ans, d?une tournure svelte et
d?une figure agr?able, venait de remettre plusieurs papiers au
prince ; le duc de Bouillon paraissait les lui expliquer.
M. de Thou, apr?s avoir salu? la Reine, qui lui dit quelques
mots, aborda la princesse de Gu?m?n?e et lui parla ? demi-voix
avec une intimit? affectueuse, mais pendant cet apart?, attentif
? surveiller tout ce qui touchait son ami, et tremblant en secret
que sa destin?e ne f?t confi?e ? un ?tre moins digne qu?il ne
l?e?t d?sir?, il examina la princesse Marie avec cette attention
scrupuleuse, cet ?il scrutateur d?une m?re sur la jeune per-
sonne qu?elle choisirait pour compagne de son fils ; car il pen-
sait qu?elle nՎtait pas ?trang?re aux entreprises de Cinq-Mars.
Il vit avec m?contentement que sa parure, extr?mement
brillante, semblait lui donner plus de vanit? que cela n?e?t d?
?tre pour elle et dans un tel moment. Elle ne cessait de repla-
cer sur son front et d?entrem?ler avec ses boucles de cheveux
les rubis qui paraient sa t?te, et nՎgalaient pas lՎclat et les
couleurs anim?es de son teint : elle regardait souvent Cinq-
Mars, mais cՎtait plut?t le regard de la coquetterie que celui
de l?amour, et souvent ses yeux ?taient attir?s vers les glaces
de la toilette, o? elle veillait ? la sym?trie de sa beaut?. Ces ob-
servations du conseiller commenc?rent ? lui persuader qu?il
sՎtait tromp? en faisant tomber ses soup?ons sur elle, et sur-
tout quand il vit qu?elle semblait ?prouver quelque plaisir ?
s?asseoir pr?s de la Reine, tandis que les duchesses ?taient de-
bout derri?re elle, et qu?elle les regardait souvent avec hau-
teur. ? Dans ce c?ur de dix-neuf ans, se dit-il, l?amour serait
seul, et aujourd?hui surtout : donc? ce n?est pas elle.
La Reine fit un signe de t?te presque imperceptible ?
M me
de Gu?m?n?e apr?s que les deux amis eurent parl? ? voix
basse un moment avec chacun ; et ? ce signe toutes les
femmes, except? Marie de Gonzague, sortirent de l?apparte-
ment sans parler, avec de profondes r?v?rences, comme si
c?e?t ?t? convenu d?avance. Alors la Reine, retournant son
fauteuil elle-m?me, dit ? MONSIEUR :
206

? Mon fr?re, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir
pr?s de moi. Nous allons nous consulter sur ce que je vous ai
dit. La princesse Marie ne sera point de trop, je l?ai pri?e de
rester. Nous n?aurons aucune interruption ? redouter
d?ailleurs.
La Reine semblait plus libre dans ses mani?res et dans son
langage ; et, ne gardant plus sa s?v?re et c?r?monieuse immo-
bilit?, elle fit aux autres assistants un geste qui les invitait ?
s?approcher d?elle.
Gaston d?Orl?ans, un peu inquiet de ce d?but solennel, vint
nonchalamment s?asseoir ? sa droite, et dit avec un demi-sou-
rire et un air n?gligent, jouant avec sa fraise et la cha?ne du
Saint-Esprit pendante ? son cou :
? Je pense bien, madame, que nous ne fatiguerons pas les
oreilles d?une si jeune personne par une longue conf?rence ;
elle aimerait mieux entendre parler de danse et de mariage,
d?un ?lecteur ou du roi de Pologne, par exemple.
Marie prit un air d?daigneux ; Cinq-Mars fron?a le sourcil.
? Pardonnez-moi, r?pondit la Reine en la regardant, je vous
assure que la politique du moment l?int?resse beaucoup. Ne
cherchez pas ? nous ?chapper, mon fr?re, ajouta-t-elle en sou-
riant, je vous tiens aujourd?hui ! C?est bien la moindre chose
que nous ?coutions M. de Bouillon.
Celui-ci s?approcha, tenant par la main le jeune officier dont
nous avons parl?.
? Je dois d?abord, dit-il, pr?senter ? Votre Majest? le baron
de Beauvau, qui arrive d?Espagne.
? D?Espagne ? dit la Reine avec ?motion ; il y a du courage ?
cela. Vous avez vu ma famille ?
? Il vous en parlera, ainsi que du comte-duc d?Olivar?s. Quant
au courage, ce n?est pas la premi?re fois qu?il en montre ; vous
savez qu?il commandait les cuirassiers du comte de Soissons.
? Comment ! si jeune, monsieur ! vous aimez bien les guerres
politiques !
? Au contraire, j?en demande pardon ? Votre Majest?,
r?pondit-il, car je servais avec les princes de la Paix .
Anne d?Autriche se rappela le nom qu?avaient pris les vain-
queurs de la Marf?e, et sourit. Le duc de Bouillon, saisissant le
moment d?entamer la grande question qu?il avait en vue, quitta
Cinq-Mars, auquel il venait de donner la main avec une
207

effusion d?amiti?, et, s?approchant avec lui de la Reine : ? Il est
miraculeux, madame, lui dit-il, que cette ?poque fasse encore
jaillir de son sein quelques grands caract?res comme ceux-ci ;
et il montra le grand ?cuyer, le jeune Beauvau et M. de Thou :
ce n?est qu?en eux que nous pouvons esp?rer d?sormais, ils
sont ? pr?sent bien rares, car le grand niveleur a pass? sur la
France une longue faux.
? Est-ce du Temps que vous voulez parler, dit la Reine, ou
d?un personnage r?el ?
? Trop r?el, trop vivant, trop longtemps vivant, madame, r?-
pondit le duc plus anim? ; cette ambition d?mesur?e, cet
?go?sme colossal, ne peuvent plus se supporter. Tout ce qui
porte un grand c?ur s?indigne de ce joug, et dans ce moment,
plus que jamais, on entrevoit toutes les infortunes de l?avenir.
Il faut le dire, madame ; oui, ce n?est plus le temps des m?na-
gements : la maladie du Roi est tr?s-grave ; le moment de pen-
ser et de r?soudre est arriv?, car le temps d?agir n?est pas loin.
Le ton s?v?re et brusque de M. de Bouillon ne surprit pas
Anne d?Autriche ; mais elle l?avait toujours trouv? plus calme,
et fut un peu ?mue de l?inqui?tude qu?il t?moignait : aussi,
quittant le ton de la plaisanterie qu?elle avait d?abord voulu
prendre :
? Eh bien, quoi ? que craignez-vous, et que voulez-vous
faire ?
? Je ne crains rien pour moi, madame, car l?arm?e d?Italie ou
Sedan me mettront toujours ? l?abri ; mais je crains pour vous-
m?me, et peut-?tre pour les princes vos fils.
? Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France ?
L?entendez-vous, mon fr?re, l?entendez-vous ? et vous ne pa-
raissez pas ?tonn? ?
La Reine ?tait fort agit?e en parlant.
? Non, madame, dit Gaston d?Orl?ans fort paisiblement ; vous
savez que je suis accoutum? ? toutes les pers?cutions ; je m?at-
tends ? tout de la part de cet homme ; il est le ma?tre, il faut se
r?signer?
? Il est le ma?tre ! reprit la Reine ; et de qui tient-il son pou-
voir, si ce n?est du Roi ? et, apr?s le Roi, quelle main le soutien-
dra, s?il vous pla?t ! qui l?emp?chera de retomber dans le
n?ant ? sera-ce vous ou moi ?
208

? Ce sera lui-m?me, interrompit M. de Bouillon, car il veut se
faire nommer r?gent, et je sais quՈ l?heure qu?il est il m?dite
de vous enlever vos enfants, et demande au roi que leur garde
lui soit confi?e.
? Me les enlever ! sՎcria la m?re, saisissant involontaire-
ment le Dauphin et le prenant dans ses bras.
L?enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les
hommes qui l?entouraient avec une gravit? singuli?re ? cet
?ge, et, voyant sa m?re tout en larmes, mit la main sur la petite
?p?e qu?il portait.
? Ah ! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant ?
demi pour lui adresser ce qu?il voulait faire entendre ? la prin-
cesse, ce n?est pas contre nous qu?il faut tirer votre ?p?e, mais
contre celui qui d?racine votre tr?ne ; il vous pr?pare une
grande puissance, sans doute ; vous aurez un sceptre absolu ;
mais il a rompu le faisceau d?armes qui le soutenait. Ce
faisceau-l?, cՎtait votre vieille Noblesse, qu?il a d?cim?e.
Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j?en ai le pres-
sentiment ; mais vous n?aurez que des sujets et point d?amis,
car l?amiti? n?est que dans l?ind?pendance et une sorte dՎgali-
t? qui na?t de la force. Vos anc?tres avaient leurs pairs , et vous
n?aurez pas les v?tres. Que Dieu vous soutienne alors, monsei-
gneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institu-
tions. Soyez grand ; mais surtout qu?apr?s vous, grand homme,
il en vienne toujours d?aussi forts ; car, en cet ?tat de choses, si
l?un d?eux tr?buche, toute la monarchie sՎcroulera.
Le duc de Bouillon avait une chaleur d?expression et une as-
surance qui captivaient toujours ceux qui l?entendaient : sa va-
leur, son coup d??il dans les combats, la profondeur de ses
vues politiques, sa connaissance des affaires d?Europe, son ca-
ract?re r?fl?chi et d?cid? tout ? la fois le rendaient l?un des
hommes les plus capables et les plus imposants de son temps,
le seul m?me que redout?t r?ellement le Cardinal-Duc. La
Reine lՎcoutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre
une sorte d?empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement
?mue que jamais.
? Ah ! pl?t ? Dieu, sՎcria-t-elle, que mon fils e?t lՉme ou-
verte ? vos discours et le bras assez fort pour en profiter !
Jusque-l? pourtant j?entendrai, j?agirai pour lui ; c?est moi qui
dois ?tre et c?est moi qui serai r?gente, je n?abandonnerai ce
209

droit qu?avec la vie : s?il faut faire une guerre, nous la ferons,
car je veux tout, except? la honte et l?effroi de livrer le futur
Louis XIV ? ce sujet couronn? ! Oui, dit-elle en rougissant et
serrant fortement le bras du jeune Dauphin ; oui, mon fr?re, et
vous, messieurs, conseillez-moi : parlez, o? en sommes-nous ?
Faut-il que je parte ? dites-le ouvertement. Comme femme,
comme ?pouse, jՎtais pr?te ? pleurer, tant ma situation ?tait
douloureuse ; mais ? pr?sent, voyez, comme m?re je ne pleure
pas ; je suis pr?te ? vous donner des ordres s?il le faut !
Jamais Anne d?Autriche n?avait sembl? si belle qu?en ce mo-
ment, et cet enthousiasme qui paraissait en elle ?lectrisa tous
les assistants, qui ne demandaient qu?un mot de sa bouche
pour parler. Le duc de Bouillon jeta un regard rapide sur
MONSIEUR, qui se d?cida ? prendre la parole.
? Ma foi, dit-il d?un air assez d?lib?r?, si vous donnez des
ordres, ma s?ur, je veux ?tre votre capitaine des gardes, sur
mon honneur ; car je suis las aussi des tourments que m?a cau-
s?s ce mis?rable, qui ose encore me poursuivre pour rompre
mon mariage, et tient toujours mes amis ? la Bastille, ou les
fait assassiner de temps en temps ; et d?ailleurs je suis indign?,
dit-il en se reprenant et baissant les yeux d?un air solennel, je
suis indign? de la mis?re du peuple.
? Mon fr?re, reprit vivement la princesse, je vous prends au
mot, car il faut faire ainsi avec vous, et j?esp?re quՈ nous deux
nous serons assez forts ; faites seulement comme M. le comte
de Soissons, et ensuite survivez ? votre victoire ; rangez-vous
avec moi comme vous f?tes avec M. de Montmorency, mais sau-
tez le foss?.
Gaston sentit lՎpigramme ; il se rappela son trait trop
connu, lorsque l?infortun? r?volt? de Castelnaudary franchit
presque seul un large foss? et trouva de l?autre c?t? dix-sept
blessures, la prison et la mort, ? la vue de MONSIEUR, immo-
bile comme son arm?e. Dans la rapidit? de la prononciation de
la Reine, il n?eut pas le temps d?examiner si elle avait employ?
cette expression proverbialement ou avec intention ; mais,
dans tous les cas, il prit le parti de ne pas la relever, et en fut
emp?ch? par elle-m?me, qui reprit en regardant Cinq-Mars.
? Mais, avant tout, pas de terreur panique : sachons bien o?
nous en sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi,
avons-nous de telles craintes ?
210

D?Effiat n?avait pas cess? d?observer Marie de Mantoue, dont
la physionomie expressive peignait pour lui toutes ses id?es
plus rapidement et aussi s?rement que la parole ; il y lut le d?-
sir de l?entendre parler, l?intention de faire d?cider
MONSIEUR et la Reine ; un mouvement d?impatience de son
pied lui donna l?ordre d?en finir et de r?gler enfin toute la
conjuration. Son front devint p?le et plus pensif ; il se recueillit
un moment, car il sentait que l? ?taient toutes ses destin?es.
De Thou le regarda et fr?mit, parce, qu?il le connaissait ; il e?t
voulu lui dire un mot, un seul mot ; mais Cinq-Mars avait d?j?
relev? la t?te et parla ainsi :
? Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade
qu?on vous l?a pu dire ; Dieu nous conservera longtemps encore
ce prince, je l?esp?re, j?en suis certain m?me. Il souffre, il est
vrai, il souffre beaucoup ; mais son ?me surtout est malade, et
d?un mal que rien ne peut gu?rir, d?un mal que l?on ne souhai-
terait pas ? son plus grand ennemi et qui le ferait plaindre de
tout l?univers si on le connaissait. Cependant la fin de ses mal-
heurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera pas donn?e encore de
longtemps. Sa langueur est toute morale ; il se fait dans son
c?ur une grande r?volution ; il voudrait l?accomplir et ne le
peut pas : il a senti depuis longues ann?es s?amasser en lui les
germes d?une juste haine contre un homme auquel il croit de-
voir de la reconnaissance, et c?est ce combat int?rieur entre sa
bont? et sa col?re qui le d?vore. Chaque ann?e qui s?est ?cou-
l?e a d?pos? ? ses pieds, d?un c?t? les travaux de cet homme,
et de l?autre ses crimes. Voici qu?aujourd?hui ceux-ci l?em-
portent dans la balance ; le Roi voit et s?indigne : il veut punir ;
mais tout ? coup il s?arr?te et le pleure d?avance. Si vous pou-
viez le contempler ainsi, madame, il vous ferait piti?. Je l?ai vu
saisir la plume qui devait tracer son exil, la noircir d?une main
hardie, et s?en servir, pourquoi ? Pour le f?liciter par une
lettre. Alors il s?applaudit de sa bont? comme chr?tien ; il se
maudit comme juge souverain ; il se m?prise comme Roi ; il
cherche un refuge dans la pri?re et se plonge dans les m?dita-
tions de l?avenir ; mais il se l?ve ?pouvant?, parce qu?il a entre-
vu les flammes que m?rite cet homme, et que personne ne sait
aussi bien que lui les secrets de sa damnation. Il faut l?en-
tendre en cet instant s?accuser d?une coupable faiblesse et
sՎcrier qu?il sera puni lui-m?me de n?avoir pas su le punir ! On
211

dirait quelquefois qu?il y a des ombres qui lui ordonnent de
frapper, car son bras se l?ve en dormant. Enfin, madame,
l?orage gronde dans son c?ur, mais ne br?le que lui ; la foudre
n?en peut pas sortir.
? Eh bien, qu?on la fasse donc ?clater, sՎcria le duc de
Bouillon.
? Celui qui la touchera peut en mourir, dit MONSIEUR.
? Mais quel beau d?vouement ! dit la Reine.
? Que je l?admirerais ! dit Marie ? demi-voix.
? Ce sera moi, dit Cinq-Mars.
? Ce sera nous, dit M. de Thou ? son oreille.
Le jeune Beauvau sՎtait rapproch? du duc de Bouillon.
? Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite ?
? Non, pardieu, je ne l?oublie pas ! r?pondit tout bas celui-ci.
Et s?adressant ? la Reine : ? Acceptez, madame, l?offre de M. le
Grand ; il est ? port?e de d?cider le Roi plus que vous et nous ;
mais tenez-vous pr?te ? tout, car le Cardinal est trop habile
pour s?endormir. Je ne crois pas ? sa maladie ; je ne crois point
? son silence et ? son immobilit?, qu?il veut nous persuader de-
puis deux ans ; je ne croirais point ? sa mort m?me, que je
n?eusse port? sa t?te dans la mer, comme celle du g?ant de
l?Arioste. Attendez-vous ? tout, h?tons-nous sur toutes choses.
J?ai fait montrer mes plans ? MONSIEUR tout ? l?heure ; je vais
vous en faire l?abr?g? : je vous offre Sedan, madame, pour vous
et messeigneurs vos fils. L?arm?e d?Italie est ? moi ; je la fais
rentrer s?il le faut. M. le grand ?cuyer est ma?tre de la moiti?
du camp de Perpignan ; tous les vieux huguenots de la Ro-
chelle et du Midi sont pr?ts au premier signe ? le venir trou-
ver : tout est organis? depuis un an par mes soins en cas
dՎv?nements.
? Je n?h?site point, dit la Reine, ? me mettre dans vos mains
pour sauver mes enfants s?il arrivait quelque malheur au Roi.
Mais dans ce plan g?n?ral vous oubliez Paris.
? Il est ? nous par tous les points : le peuple par
l?archev?que, sans qu?il s?en doute, et par M. de Beaufort, qui
est son roi ; les troupes par vos gardes et ceux de MONSIEUR,
qui commandera tout, s?il le veut bien.
? Moi ! moi ! oh ! cela ne se peut pas absolument ! je n?ai pas
assez de monde, et il me faut une retraite plus forte que Sedan,
dit Gaston.
212

? Mais elle suffit ? la Reine, reprit M. de Bouillon.
? Ah ! cela peut bien ?tre, mais ma s?ur ne risque pas autant
qu?un homme qui tire lՎp?e. Savez-vous que c?est tr?s-hardi ce
que nous faisons l? ?
? Quoi ! m?me ayant le roi pour nous ? dit Anne d?Autriche.
? Oui, madame, oui, on ne sait pas combien cela peut durer :
il faut prendre ses s?ret?s, et je ne fais rien sans le trait? avec
l?Espagne.
? Ne faites donc rien, dit la Reine en rougissant ; car certes
je n?en entendrai jamais parler.
? Ah ! madame, ce serait pourtant plus sage, et MONSIEUR a
raison, dit le duc de Bouillon ; car le comte-duc de San-Lucar
nous offre dix-sept mille hommes de vieilles troupes et cinq
cent mille ?cus comptants.
? Quoi ! dit la Reine ?tonn?e, on a os? aller jusque-l? sans
mon consentement ! d?j? des accords avec lՎtranger !
? LՎtranger, ma s?ur ! devions-nous supposer qu?une prin-
cesse d?Espagne se servirait de ce mot ? r?pondit Gaston.
Anne d?Autriche se leva en prenant le dauphin par la main, et
s?appuyant sur Marie :
? Oui, MONSIEUR, dit-elle, je suis Espagnole ; mais je suis
petite-fille de Charles-Quint, et je sais que la patrie d?une reine
est autour de son tr?ne. Je vous quitte, messieurs ; poursuivez
sans moi ; je ne sais plus rien d?sormais.
Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante
et inond?e de larmes, elle revint.
? Je vous promets cependant solennellement un inviolable se-
cret, mais rien de plus.
Tous furent un peu d?concert?s, hormis le duc de Bouillon,
qui, ne voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s?incli-
nant avec respect :
? Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame,
et nous n?en voulons pas plus, persuad?s qu?apr?s le succ?s
vous serez tout ? fait des n?tres.
Ne voulant plus s?engager dans une guerre de mots, la Reine
salua un peu s?chement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber
sur Cinq-Mars un de ces regards qui renferment ? la fois toutes
les ?motions de lՉme. Il crut lire dans ses beaux yeux le d?-
vouement ?ternel et malheureux d?une femme donn?e pour
toujours, et il sentit que, s?il avait jamais eu la pens?e de
213

reculer dans son entreprise, il se serait regard? comme le der-
nier des hommes. Sit?t qu?on quitta les deux princesses :
? L?, l?, l?, je vous l?avais bien dit, Bouillon, vous f?chez la
Reine, dit MONSIEUR ; VOUS avez ?t? trop loin aussi. On ne
m?accusera pas certainement d?avoir faibli ce matin ; j?ai mon-
tr?, au contraire, plus de r?solution que je n?aurais d?.
? Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majest?,
r?pondit M. de Bouillon d?un air triomphant ; nous voil? s?rs
de l?avenir. Qu?allez-vous faire ? pr?sent, monsieur de Cinq-
Mars ?
? Je vous l?ai dit, monsieur, je ne recule jamais ; quelles qu?en
puissent ?tre les suites pour moi, je verrai le Roi ; je m?expose-
rai ? tout pour arracher ses ordres.
? Et le trait? d?Espagne !
? Oui, je le?
? De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s?avan?ant tout ?
coup, dit d?un air solennel :
? Nous avons d?cid? que ce serait apr?s l?entrevue avec le
Roi qu?on le signerait ; car, si la juste s?v?rit? de Sa Majest?
envers le Cardinal vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous
pens?, ne pas s?exposer ? la d?couverte d?un si dangereux
trait?.
M. de Bouillon fron?a le sourcil.
? Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci
pour une d?faite ; mais de sa part?
? Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m?engager
sur l?honneur ? faire ce que fera M. le Grand ; nous sommes
ins?parables.
Cinq-Mars regarda son ami, et sՎtonna de voir sur sa figure
douce l?expression d?un sombre d?sespoir ; il en fut si frapp?
qu?il n?eut pas la force de le contredire.
? Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire,
froid, mais gracieux, le Roi nous ?pargnera peut-?tre bien des
choses ; on est tr?s-fort avec lui. Du reste, monseigneur, et
vous, monsieur le duc, ajouta-t-il avec une in?branlable ferme-
t?, ne craignez pas que jamais je recule ; j?ai br?l? tous les
ponts derri?re moi : il faut que je marche en avant ; la puis-
sance du Cardinal tombera ou ce sera ma t?te.
214

? C?est singulier ! fort singulier ! dit MONSIEUR ; je re-
marque que tout le monde ici est plus avanc? que je ne le
croyais dans la conjuration.
? Point du tout, MONSIEUR, dit le duc de Bouillon ; on n?a
pr?par? que ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu?il
n?y a rien dՎcrit, et que vous n?avez quՈ parler pour que rien
n?existe et n?ait exist? ; selon votre ordre, tout ceci sera un
r?ve ou un volcan.
? Allons, allons, je suis content, puisqu?il en est ainsi, dit
Gaston ; occupons-nous de choses plus agr?ables. Gr?ce ?
Dieu, nous avons un peu de temps devant nous : moi j?avoue
que je voudrais que tout f?t d?j? fini ; je ne suis point n? pour
les ?motions violentes, cela prend sur ma sant?, ajouta-t-il,
s?emparant du bras de M. de Beauvau : dites-nous plut?t si les
Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort
galant. Tudieu ! je suis s?r qu?on a parl? de vous l?-bas. On dit
que les femmes portent des vertugadins ?normes ! Eh bien, je
n?en suis pas ennemi du tout. En v?rit? cela fait para?tre le
pied plus petit et plus joli ; je suis s?r que la femme de don
Louis de Haro n?est pas plus belle que M me
de Gu?m?n?e,
n?est-il pas vrai ? Allons, soyez franc, on m?a dit qu?elle avait
l?air d?une religieuse. Ah !? vous ne r?pondez pas, vous ?tes
embarrass?? elle vous a donn? dans l??il? ou bien vous crai-
gnez d?offenser notre ami M. de Thou en la comparant ? la
belle Gu?m?n?e. Eh bien, parlons des usages : le roi a un nain
charmant, n?est-ce pas ? on le met dans un p?t?. Qu?il est heu-
reux le roi d?Espagne ! je n?en ai jamais pu trouver un comme
cela. Et la Reine, on la sert ? genoux toujours, n?est-il pas
vrai ? oh ! c?est un bon usage ; nous l?avons perdu ; c?est mal-
heureux, plus malheureux qu?on ne croit.
Gaston d?Orl?ans eut le courage de parler sur ce ton pr?s
d?une demi-heure de suite ? ce jeune homme, dont le caract?re
s?rieux ne s?accommodait point de cette conversation, et qui,
tout rempli encore de l?importance de la sc?ne dont il venait
dՐtre t?moin et des grands int?r?ts qu?on avait trait?s, ne r?-
pondit rien ? ce flux de paroles oiseuses : il regardait le duc de
Bouillon d?un air ?tonn?, comme pour lui demander si cՎtait
bien l? cet homme que l?on allait mettre ? la t?te de la plus au-
dacieuse entreprise con?ue depuis longtemps, tandis que le
prince, sans vouloir s?apercevoir qu?il restait sans r?ponses, les
215

faisait lui-m?me souvent, et parlait avec volubilit? en se prome-
nant, et l?entra?nant avec lui dans la chambre. Il craignait que
l?un des assistants ne s?avis?t de renouer la conversation ter-
rible du trait? ; mais aucun n?en ?tait tent?, sinon le duc de
Bouillon, qui, cependant, garda le silence de la mauvaise hu-
meur. Pour Cinq-Mars, il fut entra?n? par de Thou, qui lui fit
faire sa retraite ? l?abri de ce bavardage, sans que MONSIEUR
e?t l?air de l?avoir vu sortir.
216

Chapitre
18
LE SECRET
Et prononc?s ensemble, ? l?amiti? fid?le
Nos deux noms fraternels serviront de mod?le.
A. SOUMET, Clytemnestre .
De Thou ?tait chez lui avec son ami, les portes de sa chambre
referm?es avec soin, et l?ordre donn? de ne recevoir personne
et de l?excuser aupr?s des deux r?fugi?s s?il les laissait partir
sans les revoir ; et les deux amis ne sՎtaient encore adress?
aucune parole.
Le conseiller ?tait tomb? dans son fauteuil et m?ditait
profond?ment. Cinq-Mars, assis dans la chemin?e haute, atten-
dait d?un air s?rieux et triste la fin de ce silence, lorsque de
Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d?une
voix sombre :
? Voil? donc o? vous en ?tes venu ! voil? donc les cons?-
quences de votre ambition ! Vous allez faire exiler, peut-?tre
tuer un homme, et introduire en France une arm?e ?trang?re ;
je vais donc vous voir assassin et tra?tre ? votre patrie ! Par
quels chemins ?tes-vous arriv? jusque-l? ? par quels degr?s
?tes-vous descendu si bas ?
? Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit
froidement Cinq-Mars ; mais je vous connais, et j?aime cette ex-
plication ; je la voulais et je l?ai provoqu?e. Vous verrez au-
jourd?hui mon ?me tout enti?re, je le veux. J?avais eu d?abord
une autre pens?e, une pens?e meilleure peut-?tre, plus digne
de notre amiti?, plus digne de l?amiti?, l?amiti?, qui est la se-
conde chose de la terre.
Il ?levait les yeux au ciel en parlant, comme s?il y e?t cherch?
cette divinit?.
217

? Oui, cela e?t mieux valu. Je ne voulais rien dire ; cՎtait une
t?che p?nible, mais jusqu?ici j?y avais r?ussi. Je voulais tout
conduire sans vous, et ne vous montrer cette ?uvre qu?ache-
v?e ; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dan-
gers ; mais, vous avouerai-je ma faiblesse ? j?ai craint de mou-
rir mal jug? par vous, si j?ai ? mourir : ? pr?sent je supporte
bien l?id?e de la mal?diction du monde, mais non celle de la
v?tre : c?est ce qui m?a d?cid? ? vous avouer tout.
? Quoi ! et sans cette pens?e vous auriez eu le courage de
vous cacher toujours de moi ! Ah ! cher Henry, que vous ai-je
fait pour prendre ce soin de mes jours ? Par quelle faute avais-
je m?rit? de vous survivre, si vous mouriez ? Vous avez eu la
force de me tromper durant deux ann?es enti?res ; vous ne
m?avez pr?sent? de votre vie que ses fleurs ; vous nՐtes entr?
dans ma solitude qu?avec un visage riant, et chaque fois par?
d?une faveur nouvelle ! ah ! il fallait que ce f?t bien coupable
ou bien vertueux !
? Ne voyez dans mon ?me que ce qu?elle renferme. Oui, je
vous ai tromp? ; mais cՎtait la seule joie paisible que j?eusse
au monde. Pardonnez-moi d?avoir d?rob? ces moments ? ma
destin?e, h?las ! si brillante. JՎtais heureux du bonheur que
vous me supposiez ; je faisais le v?tre avec ce songe ; et je ne
suis coupable qu?aujourd?hui en venant le d?truire et me mon-
trer tel que jՎtais. ?coutez-moi, je ne serai pas long : c?est tou-
jours une histoire bien simple que celle d?un c?ur passionn?.
Autrefois, je m?en souviens, cՎtait sous la tente, lorsque je fus
bless? : mon secret fut pr?s de mՎchapper ; c?e?t ?t? un
bonheur peut-?tre. Cependant que m?auraient servi des
conseils ? je ne les aurais pas suivis ; enfin, c?est Marie de Gon-
zague que j?aime.
? Quoi ! celle qui va ?tre reine de Pologne ?
? Si elle est reine, ce ne peut ?tre qu?apr?s ma mort. Mais
?coutez : pour elle je fus courtisan ; pour elle j?ai presque r?-
gn? en France, et c?est pour elle que je vais succomber, et
peut-?tre mourir.
? Mourir ! succomber ! quand je vous reprochais votre
triomphe ! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire !
? Ah ! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois
dupe de la Fortune quand elle me sourit ; si vous croyez que je
n?aie pas vu jusqu?au fond de mon destin ! Je lutte contre lui,
218

mais il est le plus fort, je le sens ; j?ai entrepris une t?che au-
dessus des forces humaines, je succomberai.
? Eh ! ne pouvez-vous vous arr?ter ? ? quoi sert l?esprit dans
les affaires du monde ?
? ? rien, si ce n?est pourtant ? se perdre avec connaissance
de cause, ? tomber au jour qu?on avait pr?vu. Je ne puis reculer
enfin. Lorsqu?on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il
faut le renverser ou en ?tre ?cras?. Je vais frapper demain le
dernier coup ; ne m?y suis-je pas engag? devant vous tout ?
l?heure ?
? Et c?est cet engagement m?me que je voulais combattre.
Quelle confiance avez-vous dans ceux ? qui vous livrez ainsi
votre vie ? N?avez-vous pas lu leurs pens?es secr?tes ?
? Je les connais toutes ; j?ai lu leur esp?rance ? travers leur
feinte col?re ; je sais qu?ils tremblent en mena?ant ; je sais
qu?ils sont d?j? pr?ts ? faire leur paix en me livrant comme
gage ; mais c?est ? moi de les soutenir et de d?cider le Roi : il
le faut, car Marie est ma fianc?e, et ma mort est ?crite ?
Narbonne.
C?est volontairement, c?est avec connaissance de tout mon
sort que je me suis plac? ainsi entre lՎchafaud et le bonheur
supr?me. Il me faut l?arracher des mains de la Fortune, ou
mourir. Je go?te en ce moment le plaisir d?avoir rompu toute
incertitude ; eh quoi ! vous ne rougissez pas de m?avoir cru am-
bitieux par un vil ?go?sme comme ce Cardinal ? ambitieux par
le pu?ril d?sir d?un pouvoir qui n?est jamais satisfait ? Je le
suis, ambitieux, mais parce que j?aime. Oui, j?aime, et tout est
dans ce mot. Mais je vous accuse ? tort ; vous avez embelli mes
intentions secr?tes, vous m?avez pr?t? de nobles desseins (je
m?en souviens), de hautes conceptions politiques ; elles sont
belles, elles sont vastes, peut-?tre ; mais, vous le dirai-je ? ces
vagues projets du perfectionnement des soci?t?s corrompues
me semblent ramper encore bien loin au-dessous du d?voue-
ment de l?amour. Quand lՉme vibre tout enti?re, pleine de
cette unique pens?e, elle n?a plus de place ? donner aux plus
beaux calculs des int?r?ts g?n?raux ; car les hauteurs m?mes
de la terre sont au-dessous du ciel.
De Thou baissa la t?te.
219

? Que vous r?pondre ? dit-il. Je ne vous comprends pas ; vous
raisonnez le d?sordre, vous pesez la flamme, vous calculez
l?erreur.
? Oui, reprit Cinq-Mars, loin de d?truire mes forces, ce feu
int?rieur les a d?velopp?es ; vous l?avez dit, j?ai tout calcul? ;
une marche lente m?a conduit au but que je suis pr?s d?at-
teindre. Marie me tenait par la main, aurais-je recul? ? Devant
un monde je ne l?aurais pas fait. Tout ?tait bien jusqu?ici : mais
une barri?re invisible m?arr?te : il faut la rompre, cette bar-
ri?re ; c?est Richelieu. Je l?ai entrepris tout ? l?heure devant
vous ; mais peut-?tre me suis-je trop h?t? : je le crois ? pr?sent.
Qu?il se r?jouisse ; il m?attendait. Sans doute il a pr?vu que ce
serait le plus jeune qui manquerait de patience ; s?il en est ain-
si, il a bien jou?. Cependant, sans l?amour qui m?a pr?cipit?,
j?aurais ?t? plus fort que lui, quoique vertueux.
Ici, un changement presque subit se fit sur les traits de Cinq-
Mars ; il rougit et p?lit deux fois, et les veines de son front
sՎlevaient comme des lignes bleues trac?es par une main
invisible.
? Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une
force qui annon?ait un violent d?sespoir concentr? dans son
c?ur, tous les supplices dont l?amour peut torturer ses vic-
times, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide,
pour qui je remuerais des empires, pour qui j?ai tout subi, jus-
quՈ la faveur d?un prince (et qui peut-?tre n?a pas senti tout ce
que j?ai fait pour elle), ne peut encore ?tre ? moi. Elle m?appar-
tient devant Dieu, et je lui parais ?tranger ; que dis-je ? il faut
que j?entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des
tr?nes de l?Europe lui conviendra le mieux, dans des conversa-
tions o? je ne peux m?me ?lever la voix pour avoir une opinion,
tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquelles
on d?daigne pour elle les princes de sang royal qui marchent
encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable
pour entendre ? travers les grilles la voix de celle qui est ma
femme ; il faut qu?en public je m?incline devant elle ! son amant
et son mari dans l?ombre, son serviteur au grand jour ! C?en est
trop ; je ne puis vivre ainsi ; il faut faire le dernier pas, qu?il
mՎl?ve ou me pr?cipite.
? Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un
?tat !
220

? Le bonheur de lՃtat s?accorde avec le mien. Je le fais en
passant, si je d?truis le tyran du Roi. L?horreur que m?inspire
cet homme est pass?e dans mon sang. Autrefois, en venant le
trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime, l?as-
sassinat et la torture d?Urbain Grandier ; il est le g?nie du mal
pour le malheureux Roi, je le conjurerai : j?aurais pu devenir
celui du bien pour Louis XIII ; cՎtait une des pens?es de Ma-
rie, sa pens?e la plus ch?re. Mais je crois que je ne triompherai
pas dans lՉme tourment?e du Roi.
? Sur quoi comptez-vous donc ? dit de Thou.
? Sur un coup de d?s. Si sa volont? peut cette fois durer
quelques heures, j?ai gagn? ; c?est un dernier calcul auquel est
suspendue ma destin?e.
? Et celle de votre Marie !
? L?avez-vous cru ! dit imp?tueusement Cinq-Mars. Non,
non ! s?il m?abandonne, je signe le trait? d?Espagne et la
guerre.
? Ah ! quelle horreur ! dit le conseiller : quelle guerre ! une
guerre civile ! et l?alliance avec lՎtranger !
? Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars, eh ! vous ai-je
pri? d?y prendre part ?
? Cruel ! ingrat ! reprit son ami, pouvez-vous me parler ain-
si ? Ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouv? que l?amiti? te-
nait dans mon c?ur la place de toutes les passions ? Puis-je
survivre non-seulement ? votre mort, mais m?me au moindre
de vos malheurs ! Cependant laissez-moi vous fl?chir et vous
emp?cher de frapper la France. ? mon ami ! mon seul ami ! je
vous en conjure ? genoux, ne soyons pas ainsi parricides, n?as-
sassinons pas notre patrie ! Je dis nous, car jamais je ne me s?-
parerai de vos actions ; conservez-moi l?estime de moi-m?me,
pour laquelle j?ai tant travaill? ; ne souillez pas ma vie et ma
mort que je vous ai vou?es.
De Thou ?tait tomb? aux genoux de son ami, et celui-ci,
n?ayant plus la force de conserver sa froideur affect?e, se jeta
dans ses bras en le relevant, et, le serrant contre sa poitrine,
lui dit d?une voix ?touff?e :
? Eh ! pourquoi m?aimer autant, aussi ? Qu?avez-vous fait,
ami ? Pourquoi m?aimer ? vous qui ?tes sage, pur et vertueux ;
vous que nՎgarent pas une passion insens?e et le d?sir de la
vengeance ; vous dont lՉme est nourrie seulement de religion
221

et de science, pourquoi m?aimer ? Que vous a donn? mon ami-
ti? ? que des inqui?tudes et des peines. Faut-il ? pr?sent
qu?elle fasse peser des dangers sur vous ? S?parez-vous de
moi, nous ne sommes plus de la m?me nature ; vous le voyez,
les cours m?ont corrompu : je n?ai plus de candeur, je n?ai plus
de bont? ; je m?dite le malheur d?un homme, je sais tromper un
ami. Oubliez-moi, d?daignez-moi ; je ne vaux plus une de vos
pens?es, comment serai-je digne de vos p?rils !
? En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de
Thou. Savez-vous qu?il y va de partager votre patrie ? savez-
vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra
jamais ? savez-vous que votre nom sera l?horreur de la
post?rit? ? savez-vous que les m?res fran?aises le maudiront,
quand elles seront forc?es d?enseigner ? leurs enfants une
langue ?trang?re ? le savez-vous ? Venez.
Et il l?entra?na vers le buste de Louis XIII.
? Jurez devant lui (et il est votre ami aussi !), jurez de ne ja-
mais signer cet inf?me trait?.
Cinq-Mars baissa les yeux, et, avec une in?branlable t?naci-
t?, r?pondit, quoique en rougissant :
? Je vous l?ai dit : si l?on m?y force, je signerai.
De Thou p?lit et quitta sa main ; il fit deux tours dans sa
chambre, les bras crois?s, dans une inexprimable angoisse. En-
fin il s?avan?a solennellement vers le buste de son p?re, et ou-
vrit un grand livre plac? au pied ; il chercha une page d?j?
marqu?e, et lut tout haut :
? Je pense donc que M. de Ligneb?uf fut justement condam-
n? ? mort par le parlement de Rouen pour n?avoir pas r?v?l? la
conjuration de Catteville contre lՃtat.
Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et
contemplant l?image du pr?sident de Thou, dont il tenait les
M?moires :
? Oui, mon p?re, continua-t-il, vous aviez bien pens?, je vais
?tre criminel, je vais m?riter la mort ; mais puis-je faire autre-
ment ? Je ne d?noncerai pas ce tra?tre, parce que ce serait aus-
si trahir, et qu?il est mon ami, et qu?il est malheureux.
Puis, s?avan?ant vers Cinq-Mars et lui prenant de nouveau la
main :
? Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il ; mais n?atten-
dez rien de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce trait?.
222

Cinq-Mars ?tait ?mu jusqu?au fond du c?ur de cette sc?ne,
parce qu?il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le re-
poussant. Il prit cependant encore sur lui d?arr?ter une larme
qui sՎchappait de ses yeux, et r?pondit en l?embrassant :
? Ah ! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait ; oui,
vous me rendez service en vous ?loignant de moi, car, si votre
sort e?t ?t? li? au mien, je n?aurais pas os? disposer de ma vie,
et j?aurais h?sit? ? la sacrifier s?il le faut ; mais je le ferai assu-
r?ment ? pr?sent ; et, je vous le r?p?te, si l?on m?y force, je si-
gnerai le trait? avec l?Espagne.
223

Chapitre
19
LA PARTIE DE CHASSE
On a bien des gr?ces ? rendre ? son ?toile
quand on peut quitter les hommes sans
?tre oblig? de leur faire du mal et de se
d?clarer leur ennemi.
CH. NODIER, Jean Sbogar .
Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble
que ressentent toujours les ?tats mal affermis aux approches
de la mort des princes. Quoique Richelieu f?t le centre de la
monarchie, il ne r?gnait pourtant qu?au nom de Louis XIII, et
comme envelopp? de lՎclat de ce nom qu?il avait agrandi. Tout
absolu qu?il ?tait sur son ma?tre, il le craignait n?anmoins ; et
cette crainte rassurait la nation contre ses d?sirs ambitieux,
dont le Roi m?me ?tait l?immuable barri?re. Mais, ce prince
mort, que ferait l?imp?rieux ministre ? o? s?arr?terait cet
homme qui avait tant os? ? Accoutum? ? manier le sceptre, qui
l?emp?cherait de le porter toujours, et d?inscrire son nom seul
au bas des lois que seul il avait dict?es ? Ces terreurs agitaient
tous les esprits. Le peuple cherchait en vain sur toute la sur-
face du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds des-
quels il avait coutume de se mettre ? l?abri dans les orages po-
litiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux r?cents ; les Par-
lements ?taient muets, et l?on sentait que rien ne s?opposerait
au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Per-
sonne nՎtait d??u compl?tement par les souffrances affect?es
du ministre : nul nՎtait touch? de cette hypocrite agonie, qui
avait trop souvent tromp? l?espoir public, et lՎloignement
n?emp?chait pas de sentir peser partout le doigt de l?effrayant
parvenu.
224

L?amour du peuple se r?veillait aussi pour le fils d?Henry IV ;
on courait dans les ?glises, on priait, et m?me on pleurait
beaucoup. Les princes malheureux sont toujours aim?s. La m?-
lancolie de Louis et sa douleur myst?rieuse int?ressaient toute
la France, et, vivant encore, on le regrettait d?j?, comme si
chacun e?t d?sir? de recevoir la confidence de ses peines
avant qu?il n?emport?t avec lui le grand secret de ce que
souffrent ces hommes plac?s si haut, qu?ils ne voient dans leur
avenir que leur tombe.
Le Roi, voulant rassurer la nation enti?re, fit annoncer le r?-
tablissement momentan? de sa sant?, et voulut que la cour se
pr?par?t ? une grande partie de chasse donn?e ? Chambord,
domaine royal o? son fr?re, le duc d?Orl?ans, le priait de
revenir.
Ce beau s?jour ?tait la retraite favorite du Roi, sans doute
parce que, en harmonie avec sa personne, il unissait comme
elle la grandeur ? la tristesse. Souvent il y passait des mois en-
tiers sans voir qui que ce f?t, lisant et relisant sans cesse des
papiers myst?rieux, ?crivant des choses inconnues, qu?il enfer-
mait dans un coffre de fer dont lui seul avait le secret. Il se
plaisait quelquefois ? nՐtre servi que par un seul domestique,
? s?oublier ainsi lui-m?me par l?absence de sa suite, et ? vivre
pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme
un citoyen exil?, aimant ? se figurer la mis?re ou la pers?cu-
tion pour respirer de la royaut?. Un autre jour, changeant tout
? coup de pens?e, il voulait vivre dans une solitude plus abso-
lue ; et, lorsqu?il avait interdit son approche ? tout ?tre hu-
main, rev?tu de l?habit d?un moine, il courait s?enfermer dans
la chapelle vo?t?e ; l?, relisant la vie de Charles-Quint, il se
croyait ? Saint-Just, et chantait sur lui-m?me cette messe de la
mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur la t?te de l?em-
pereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de ces m?di-
tations m?mes, son faible esprit ?tait poursuivi et distrait par
des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient
paru plus beaux que dans la solitude et pr?s de la tombe. Entre
ses yeux et les pages qu?il s?effor?ait de lire, passaient de
brillants cort?ges, des arm?es victorieuses, des peuples trans-
port?s d?amour ; il se voyait puissant, combattant, triompha-
teur, ador? ; et, si un rayon du soleil, ?chapp? des vitraux, ve-
nait ? tomber sur lui, se levant tout ? coup du pied de l?autel, il
225

se sentait emport? par une soif du jour ou du grand air qui l?ar-
rachait de ces lieux sombres et ?touff?s ; mais, revenu ? la vie,
il y retrouvait le d?go?t et l?ennui, car les premiers hommes
qu?il rencontrait lui rappelaient sa puissance par leurs res-
pects. CՎtait alors qu?il croyait ? l?amiti? et l?appelait ? ses c?-
t?s ; mais ? peine ?tait-il s?r de sa possession v?ritable, qu?un
grand scrupule s?emparait tout ? coup de son ?me : cՎtait ce-
lui d?un attachement trop fort pour la cr?ature qui le d?tour-
nait de l?adoration divine, ou, plus souvent encore, le reproche
secret de sՎloigner trop des affaires dՃtat ; l?objet de son af-
fection momentan?e lui semblait alors un ?tre despotique, dont
la puissance l?arrachait ? ses devoirs ; il se cr?ait une cha?ne
imaginaire et se plaignait int?rieurement dՐtre opprim? ;
mais, pour le malheur de ses favoris, il n?avait pas la force de
manifester contre eux ses ressentiments par une col?re qui les
e?t avertis ; et, continuant ? les caresser, il attisait, par cette
contrainte, le feu secret de son c?ur, et le poussait jusquՈ la
haine ; il y avait des moments o? il ?tait capable de tout contre
eux.
Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit,
qui ne pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse
de ce c?ur, qui ne pouvait ni aimer ni ha?r compl?tement ; aus-
si la position du favori, envi?e de la France enti?re, et l?objet
de la jalousie m?me du grand ministre, ?tait-elle si chancelante
et si douloureuse, que, sans son amour pour Marie, il e?t bris?
sa cha?ne d?or avec plus de joie qu?un for?at n?en ressent dans
son c?ur lorsqu?il voit tomber le dernier anneau qu?il a lim?
pendant deux ann?es avec un ressort d?acier cach? dans sa
bouche. Cette impatience d?en finir avec le sort qu?il voyait de
si pr?s h?ta l?explosion de cette mine patiemment creus?e,
comme il l?avait avou? ? son ami ; mais sa situation ?tait alors
celle d?un homme qui, plac? ? c?t? du livre de vie, verrait tout
le jour y passer la main qui doit tracer sa damnation ou son sa-
lut. Il partit avec Louis XIII pour Chambord, d?cid? ? choisir la
premi?re occasion favorable ? son dessein. Elle se pr?senta.
Le matin m?me du jour fix? pour la chasse, le Roi lui fit dire
qu?il l?attendait ? l?escalier du Lis ; il ne sera peut-?tre pas in-
utile de parler de cette ?tonnante construction.
? quatre lieues de Blois, ? une heure de la Loire, dans une
petite vall?e fort basse, entre des marais fangeux et un bois de
226

grands ch?nes, loin de toutes les routes, on rencontre tout ?
coup un ch?teau royal, ou plut?t magique. On dirait que,
contraint par quelque lampe merveilleuse, un g?nie de l?Orient
l?a enlev? pendant une des mille nuits, et l?a d?rob? aux pays
du soleil pour le cacher dans ceux du brouillard avec les
amours d?un beau prince. Ce palais est enfoui comme un tr?-
sor ; mais ? ses d?mes bleus, ? ses ?l?gants minarets, arrondis
sur de larges murs ou ?lanc?s dans l?air, ? ses longues ter-
rasses qui dominent les bois, ? ses fl?ches l?g?res que le vent
balance, ? ses croissants entrelac?s partout sur les colonnades,
on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de Cachemire,
si les murs noircis, leur tapis de mousse et de lierre, et la cou-
leur p?le et m?lancolique du ciel, n?attestaient un pays plu-
vieux. Ce fut bien un g?nie qui ?leva ces b?timents ; mais il
vint d?Italie et se nomma le Primatice ; ce fut bien un beau
prince dont les amours s?y cach?rent ; mais il ?tait Roi, et se
nommait Fran?ois I er
. Sa salamandre y jette ses flammes par-
tout ; elle ?tincelle mille fois sur les vo?tes, et y multiplie ses
flammes comme les ?toiles d?un ciel ; elle soutient les chapi-
teaux avec sa couronne ardente ; elle colore les vitraux de ses
feux ; elle serpente avec les escaliers secrets, et partout
semble d?vorer de ses regards flamboyants les triples crois-
sants d?une Diane myst?rieuse, cette Diane de Poitiers, deux
fois d?esse et deux fois ador?e dans ces bois voluptueux.
Mais la base de cet ?trange monument est comme lui pleine
dՎl?gance et de myst?re : c?est un double escalier qui sՎl?ve
en deux spirales entrelac?es depuis les fondements les plus
lointains de lՎdifice jusqu?au-dessus des plus hauts clochers,
et se termine par une lanterne ou cabinet ? jour, couronn?e
d?une fleur de lis colossale, aper?ue de bien loin ; deux
hommes peuvent y monter en m?me temps sans se voir.
Cet escalier lui seul semble un petit temple isol? ; comme
nos ?glises, il est soutenu et prot?g? par les arcades de ses
ailes minces, transparentes, et, pour ainsi dire, brod?es ? jour.
On croirait que la pierre docile s?est ploy?e sous le doigt de
l?architecte ; elle para?t, si l?on peut le dire, p?trie selon les ca-
prices de son imagination. On con?oit ? peine comment les
plans en furent trac?s, et dans quels termes les ordres furent
expliqu?s aux ouvriers ; cela semble une pens?e fugitive, une
227

r?verie brillante qui aurait pris tout ? coup un corps durable ;
c?est un songe r?alis?.
Cinq-Mars montait lentement les larges degr?s qui devaient
le conduire aupr?s du Roi, et s?arr?tait plus lentement sur
chaque marche ? mesure qu?il approchait, soit d?go?t d?abor-
der ce prince, dont il avait ? ?couter les plaintes nouvelles tous
les jours, soit pour r?ver ? ce qu?il allait faire, lorsque le son
d?une guitare vint frapper son oreille. Il reconnut l?instrument
ch?ri de Louis et sa voix triste, faible et tremblante, qui se pro-
longeait sous les vo?tes ; il semblait essayer l?une de ces ro-
mances qu?il composait lui-m?me, et r?p?tait plusieurs fois
d?une main h?sitante un refrain imparfait. On distinguait mal
les paroles, et il n?arrivait ? l?oreille que quelques mots
d?abandon , d?ennui du monde et de belle flamme .
Le jeune favori haussa les ?paules en ?coutant :
? Quel nouveau chagrin te domine ? dit-il ; voyons, lisons en-
core une fois dans ce c?ur glac? qui croit d?sirer quelque
chose.
Il entra dans lՎtroit cabinet.
V?tu de noir, ? demi-couch? sur une chaise longue, et les
coudes appuy?s sur des oreillers, le prince touchait languis-
samment les cordes de sa guitare ; il cessa de fredonner en
apercevant le grand ?cuyer, et, levant ses grands yeux sur lui
d?un air de reproche, balan?a longtemps sa t?te avant de par-
ler ; puis, d?un ton larmoyant et un peu emphatique :
? Qu?ai-je appris, Cinq-Mars ? lui dit-il ; qu?ai-je appris de
votre conduite ? Que vous me faites de peine en oubliant tous
mes conseils ! vous avez nou? une coupable intrigue ; ?tait-ce
de vous que je devais attendre de pareilles choses, vous dont la
pi?t?, la vertu, m?avaient tant attach? !
Plein de la pens?e de ses projets politiques, Cinq-Mars se vit
d?couvert et ne put se d?fendre d?un moment de trouble ;
mais, parfaitement ma?tre de lui-m?me, il r?pondit sans
h?siter :
? Oui, Sire, et j?allais vous le d?clarer ; je suis accoutum? ?
vous ouvrir mon ?me. ? Me le d?clarer ! sՎcria Louis XIII en
rougissant et p?lissant comme sous les frissons de la fi?vre,
vous auriez os? souiller mes oreilles de ces affreuses confi-
dences, monsieur ! et vous ?tes si calme en parlant de vos
d?sordres ! Allez, vous m?riteriez dՐtre condamn? aux gal?res
228

comme un Rondin ; c?est un crime de l?se-majest? que vous
avez commis par votre manque de foi vis-?-vis de moi. J?aime-
rais mieux que vous fussiez faux monnayeur comme le marquis
de Coucy, ou ? la t?te des Croquants, que de faire ce que vous
avez fait ; vous d?shonorez votre famille et la m?moire du ma-
r?chal votre p?re.
Cinq-Mars, se voyant perdu, fit la meilleure contenance qu?il
put, et dit avec un air r?sign? :
? Eh bien, Sire, envoyez-moi donc juger et mettre ? mort ;
mais ?pargnez-moi vos reproches.
? Vous moquez-vous de moi, petit hobereau de province ? re-
prit Louis ; je sais tr?s-bien que vous n?avez pas encouru la
peine de mort devant les hommes, mais c?est au tribunal de
Dieu, monsieur, que vous serez jug?.
? Ma foi, Sire, reprit l?imp?tueux jeune homme, que l?injure
avait choqu?, que ne me laissiez-vous retourner dans ma pro-
vince que vous m?prisez tant, comme j?en ai ?t? tent? cent
fois ? Je vais y aller, je ne puis supporter la vie que je m?ne
pr?s de vous ; un ange n?y tiendrait pas. Encore une fois,
faites-moi juger si je suis coupable, ou laissez-moi me cacher
en Touraine. C?est vous qui m?avez perdu en m?attachant ?
votre personne ; si vous m?avez fait concevoir des esp?rances
trop grandes, que vous renversiez ensuite, est-ce ma faute ?
moi ? Et pourquoi m?avez-vous fait grand ?cuyer, si je ne de-
vais pas aller plus loin ? Enfin, suis-je votre ami ou non ? et si
je le suis, ne puis-je pas ?tre duc, pair et m?me conn?table,
aussi bien que M. de Luynes, que vous avez tant aim? parce
qu?il vous a dress? des faucons ? Pourquoi ne suis-je pas admis
au conseil ? j?y parlerais aussi bien que toutes vos vieilles t?tes
? collerettes ; j?ai des id?es neuves et un meilleur bras pour
vous servir. C?est votre Cardinal qui vous a emp?ch? de m?y
appeler, et c?est parce qu?il vous ?loigne de moi que je le d?-
teste, continua Cinq-Mars en montrant le poing comme si Ri-
chelieu e?t ?t? devant lui ; oui, je le tuerais de ma main s?il le
fallait !
D?Effiat avait les yeux enflamm?s de col?re, frappait du pied
en parlant, et tourna le dos au Roi comme un enfant qui boude,
s?appuyant contre l?une des petites colonnes de la lanterne.
Louis, qui reculait devant toute r?solution, et que l?irr?pa-
rable ?pouvantait toujours, lui prit la main.
229

? faiblesse du pouvoir ! caprice du c?ur humain ! cՎtait par
ces emportements enfantins, par ces d?fauts de lՉge, que ce
jeune homme gouvernait un roi de France ? lՎgal du premier
politique du temps. Ce prince croyait, et avec quelque appa-
rence de raison, qu?un caract?re si emport? devait ?tre sin-
c?re, et ses col?res m?mes ne le f?chaient pas. Celle-ci,
d?ailleurs, ne portait pas sur ces reproches v?ritables, et il lui
pardonnait de ha?r le Cardinal. L?id?e m?me de la jalousie de
son favori contre le ministre lui plaisait, parce qu?elle suppo-
sait de l?attachement, et qu?il ne craignait que son indiff?rence.
Cinq-Mars le savait et avait voulu sՎchapper par l?, pr?parant
ainsi le Roi ? consid?rer tout ce qu?il avait fait comme un jeu
d?enfant, comme la cons?quence de son amiti? pour lui ; mais
le danger nՎtait pas si grand ; il respira quand le prince lui
dit :
? Il ne s?agit point du Cardinal, et je ne l?aime pas plus que
vous ; mais c?est votre conduite scandaleuse que je vous re-
proche et que j?aurai bien de la peine ? vous pardonner. Quoi !
monsieur, j?apprends qu?au lieu de vous livrer aux exercices de
pi?t? auxquels je vous ai habitu?, quand je vous crois au Salut
ou ? l? Ang?lus , vous partez de Saint-Germain, et vous allez pas-
ser une partie de la nuit? chez qui ? oserai-je le dire sans p?-
ch? ? chez une femme perdue de r?putation, qui ne peut avoir
avec vous que des relations pernicieuses au salut de votre ?me,
et qui re?oit chez elle des esprits forts ; Marion Delorme, en-
fin ! Qu?avez-vous ? r?pondre ? Parlez.
Laissant sa main dans celle du Roi, mais toujours appuy?
contre la colonne, Cinq-Mars r?pondit :
? Est-on donc si coupable de quitter des occupations graves
pour d?autres plus graves encore ? Si je vais chez Marion De-
lorme, c?est pour entendre la conversation des savants qui s?y
rassemblent. Rien n?est plus innocent que cette assembl?e ; on
y fait des lectures qui se prolongent quelquefois dans la nuit, il
est vrai, mais qui ne peuvent quՎlever lՉme, bien loin de la
corrompre. D?ailleurs vous ne m?avez jamais ordonn? de vous
rendre compte de tout ; il y a longtemps que je vous l?aurais dit
si vous l?aviez voulu.
? Ah ! Cinq-Mars, Cinq-Mars ! o? est la confiance ? N?en
sentez-vous pas le besoin ? C?est la premi?re condition d?une
230

amiti? parfaite, comme doit ?tre la n?tre, comme celle qu?il
faut ? mon c?ur.
La voix de Louis ?tait plus affectueuse, et le favori, le
regardant par-dessus lՎpaule, prit un air moins irrit?, mais
seulement ennuy? et r?sign? ? lՎcouter.
? Que de fois vous m?avez tromp? ! poursuivit le Roi ; puis-je
me fier ? vous ? ne sont-ce pas des galants et des damerets que
vous voyez chez cette femme ? N?y a-t-il pas d?autres
courtisanes !
? Eh ! mon Dieu, non, Sire ; j?y vais souvent avec un de mes
amis, un gentilhomme de Touraine, nomm? Ren? Descartes.
? Descartes ! je connais ce nom-l? ; oui, c?est un officier qui
se distingua au si?ge de la Rochelle, et qui se m?le dՎcrire ; il
a une bonne r?putation de pi?t?, mais il est li? avec Des Bar-
reaux, qui est un esprit fort. Je suis s?r que vous trouvez l?
beaucoup de gens qui ne sont point de bonne compagnie pour
vous ; beaucoup de jeunes gens sans famille, sans naissance.
Voyons, dites-moi, qu?y avez-vous vu la derni?re fois ?
? Mon Dieu ! je me rappelle ? peine leurs noms, dit Cinq-
Mars en cherchant les yeux en l?air ; quelquefois, je ne les de-
mande pas? CՎtait d?abord un certain monsieur, monsieur
Groot, ou Grotius, un Hollandais.
? Je sais cela, un ami de Barneveldt ; je lui fais une pension.
Je l?aimais assez, mais le Card? mais on m?a dit qu?il ?tait reli-
gionnaire exalt??
? Je vis aussi un Anglais, nomm? John Milton, c?est un jeune
homme qui vient d?Italie et retourne ? Londres ; il ne parle
presque pas.
? Inconnu, parfaitement inconnu ; mais je suis s?r que c?est
encore quelque religionnaire. Et les Fran?ais, qui ?taient-ils ?
? Ce jeune homme qui a fait le Cinna , et qu?on a refus? trois
fois ? l?Acad?mie ?minente ; il ?tait f?ch? que Du Ryer y f?t ?
sa place. Il s?appelle Corneille?
? Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant
d?un air de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels
sont ces gens-l? ? Est-ce dans un pareil cercle que l?on devrait
vous voir ?
Cinq-Mars fut interdit ? cette observation dont souffrait son
amour-propre, et dit en s?approchant du Roi :
231

? Vous avez bien raison, Sire, mais, pour passer une heure ou
deux ? entendre d?assez bonnes choses, cela ne peut pas faire
de tort ; d?ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le
duc de Bouillon, M. d?Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal
de La Valette, MM. de Montr?sor, Fontrailles ; et des hommes
illustres dans les sciences, comme Mairet, Colletet, Desmarets,
auteur de l? Ariane ; Faret, Doujat, Charpentier, qui a ?crit la
belle Cyrop?die ; Giry, Bessons et Baro, continuateur de
l? Astr?e , tous acad?miciens.
? Ah ! ? la bonne heure, voil? des hommes d?un vrai m?rite,
reprit Louis ; ? cela il n?y a rien ? dire ; on ne peut que gagner.
Ce sont des r?putations faites, des hommes de poids. ?? !
raccommodons-nous, touchez l?, enfant. Je vous permettrai d?y
aller quelquefois, mais ne me trompez plus ; vous voyez que je
sais tout. Regardez ceci.
En disant ces mots, le Roi tira d?un coffre de fer, plac? contre
le mur, dՎnormes cahiers de papier barbouill? d?une ?criture
tr?s-fine. Sur l?un ?tait ?crit Baradas , sur l?autre, d?Hautefort ,
sur un troisi?me, La Fayette , et enfin Cinq - Mars . Il s?arr?ta ?
celui-l?, et poursuivit :
? Voyez combien de fois vous m?avez tromp? ! Ce sont des
fautes continuelles dont j?ai tenu registre moi-m?me depuis
deux ans que je vous connais ; j?ai ?crit jour par jour toutes nos
conversations. Asseyez-vous.
Cinq-Mars s?assit en soupirant, et eut la patience dՎcouter
pendant deux longues heures un abr?g? de ce que son ma?tre
avait eu la patience dՎcrire pendant deux ann?es. Il mit plu-
sieurs fois sa main devant sa bouche durant la lecture ; ce que
nous ferions tous certainement s?il fallait rapporter ces dia-
logues, que l?on trouva parfaitement en ordre ? la mort du Roi,
? c?t? de son testament. Nous dirons seulement qu?il finit
ainsi :
? Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 d?cembre, il y a trois
jours : je vous parlais du vol de lՎmerillon et des connais-
sances de v?nerie qui vous manquent ; je vous disais, d?apr?s
la Chasse royale , ouvrage du roi Charles IX, qu?apr?s que le ve-
neur a accoutum? son chien ? suivre une b?te, il doit penser
qu?il a envie de retourner au bois, et qu?il ne faut ni le tancer ni
le frapper pour qu?il donne bien dans le trait ; et que, pour ap-
prendre ? un chien ? bien se rabattre, il ne faut laisser passer
232

ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y mettre le nez.
Voil? ce que vous m?avez r?pondu (et d?un ton d?humeur, re-
marquez bien cela) : ? Ma foi, Sire, donnez-moi plut?t des r?gi-
ments ? conduire que des oiseaux et des chiens. Je suis s?r
qu?on se moquerait de vous et de moi si on savait de quoi nous
nous occupons. ? Et le 8? attendez, oui, le 8, tandis que nous
chantions v?pres ensemble dans ma chambre, vous avez jet?
votre livre dans le feu avec col?re, ce qui ?tait une impi?t? ; et
ensuite vous m?avez dit que vous l?aviez laiss? tomber : p?ch?,
p?ch? mortel ; voyez, j?ai ?crit dessous : mensonge , soulign?.
On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.
? Mais, Sire?
? Un moment, un moment. Le soir vous avez dit du Cardinal
qu?il avait fait br?ler un homme injustement et par haine
personnelle.
? Et je le r?p?te, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire ;
c?est le plus grand crime de cet homme que vous h?sitez ? dis-
gracier et qui vous rend malheureux. J?ai tout vu, tout entendu
moi-m?me ? Loudun : Urbain Grandier fut assassin? plut?t que
jug?. Tenez, Sire, puisque vous avez l? ces m?moires de votre
main, relisez toutes les preuves que je vous en donnai alors.
Louis, cherchant la page indiqu?e et remontant au voyage de
Perpignan ? Paris, lut tout ce r?cit avec attention en sՎcriant :
? Quelles horreurs ! comment avais-je oubli? tout cela ? Cet
homme me fascine, c?est certain. Tu es mon v?ritable ami,
Cinq-Mars. Quelles horreurs ! mon r?gne en sera tach?. Il a
emp?ch? toutes les lettres de la Noblesse et de tous les no-
tables du pays d?arriver ? moi. Br?ler, br?ler vivant ! sans
preuves ! par vengeance ! Un homme, un peuple ont invoqu?
mon nom inutilement, une famille me maudit ? pr?sent ! Ah !
que les rois sont malheureux !
Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.
? Ah ! Sire, elles sont bien belles les larmes que vous versez,
sՎcria Cinq-Mars avec une sinc?re admiration : que toute la
France n?est-elle ici avec moi ! elle sՎtonnerait ? ce spectacle,
qu?elle aurait peine ? croire.
? SՎtonnerait ! la France ne me conna?t donc pas ?
? Non, Sire, dit d?Effiat avec franchise, personne ne vous
conna?t ; et moi-m?me je vous accuse souvent de froideur et
d?une indiff?rence g?n?rale contre tout le monde.
233

? De froideur ! quand je meurs de chagrin ; de froideur !
quand je me suis immol? ? leurs int?r?ts ? Ingrate nation ! je
lui ai tout sacrifi?, jusquՈ l?orgueil, jusqu?au bonheur de la
guider moi-m?me, parce que j?ai craint pour elle ma vie chan-
celante ; j?ai donn? mon sceptre ? porter ? un homme que je
hais, parce que j?ai cru sa main plus forte que la mienne ; j?ai
support? le mal qu?il me faisait ? moi-m?me, en songeant qu?il
faisait du bien ? mes peuples : j?ai d?vor? mes larmes pour ta-
rir les leurs ; et je vois que mon sacrifice a ?t? plus grand
m?me que je ne le croyais, car ils ne l?ont pas aper?u ; ils m?ont
cru incapable parce que jՎtais timide, et sans forces parce que
je me d?fiais des miennes ; mais n?importe, Dieu me voit et me
conna?t.
? Ah ! Sire, montrez-vous ? la France tel que vous ?tes ; re-
prenez votre pouvoir usurp? ; elle fera par amour pour vous ce
que la crainte n?arrachait pas d?elle ; revenez ? la vie et remon-
tez sur le tr?ne.
? Non, non, ma vie s?ach?ve, cher ami ; je ne suis plus ca-
pable des travaux du pouvoir supr?me.
? Ah ! Sire, cette persuasion seule vous ?te vos forces. Il est
temps enfin que l?on cesse de confondre le pouvoir avec le
crime et d?appeler leur union g?nie. Que votre voix sՎl?ve
pour annoncer ? la terre que le r?gne de la vertu va commen-
cer avec votre r?gne ; et d?s lors ces ennemis que le vice a tant
de peine ? r?duire tomberont devant un mot sorti de votre
c?ur. On n?a pas encore calcul? tout ce que la bonne foi d?un
roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que l?imagi-
nation et la chaleur de lՉme entra?nent si vite vers tout ce qui
est beau, et que tous les genres de d?vouement trouvent pr?t.
Le Roi votre p?re nous conduisait par un sourire ; que ne ferait
pas une de vos larmes ! il ne s?agit que de nous parler.
Pendant ce discours, le Roi surpris rougit souvent, toussa et
donna des signes d?un grand embarras, comme toutes les fois
qu?on voulait lui arracher une d?cision ; il sentait aussi l?ap-
proche d?une conversation d?un ordre trop ?lev?, dans laquelle
la timidit? de son esprit l?emp?chait de se hasarder ; et, met-
tant souvent la main sur sa poitrine en fron?ant le sourcil,
comme ressentant une vive douleur, il essaya de se tirer par la
maladie de la g?ne de r?pondre ; mais, soit emportement, soit
r?solution de jouer le dernier coup, Cinq-Mars poursuivit sans
234

se troubler avec une solennit? qui en imposait ? Louis. Celui-ci,
forc? dans ses derniers retranchements, lui dit :
? Mais, Cinq-Mars, comment se d?faire d?un ministre qui
depuis dix-huit ans m?a entour? de ses cr?atures ?
? Il n?est pas si puissant, reprit le grand ?cuyer ; et ses amis
seront ses plus cruels adversaires, si vous faites un signe de
t?te. Toute l?ancienne ligue des princes de la Paix existe en-
core, Sire, et ce n?est que le respect d? au choix de Votre Ma-
jest? qui l?emp?che dՎclater.
? Ah ! bon Dieu ! tu peux leur dire qu?ils ne s?arr?tent pas
pour moi ; je ne les g?ne point, ce n?est pas moi qu?on accusera
dՐtre Cardinaliste. Si mon fr?re veut me donner le moyen de
remplacer Richelieu, ce sera de tout mon c?ur.
? Je crois, Sire, qu?il vous parlera aujourd?hui de M. le duc de
Bouillon ; tous les Royalistes le demandent.
? Je ne le hais point, dit le Roi en arrangeant l?oreiller de son
fauteuil, je ne le hais point du tout, quoique un peu factieux.
Nous sommes parents, sais-tu, cher ami (et il mit ? celle ex-
pression favorite plus d?abandon quՈ l?ordinaire) ? sais-tu qu?il
descend de saint Louis de p?re en fils, par Charlotte de Bour-
bon, fille du duc de Montpensier ? sais-tu que sept princesses
du sang sont entr?es dans sa maison, et que huit de la sienne,
dont l?une a ?t? reine, ont ?t? mari?es ? des princes du sang ?
Oh ! je ne le hais point du tout ; je n?ai jamais dit cela, jamais.
? Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance, MONSIEUR et
lui vous expliqueront, pendant la chasse, comment tout est pr?-
par?, quels sont les hommes que l?on pourra mettre ? la place
de ses cr?atures, quels sont les mestres de camp et les colo-
nels sur lesquels on peut compter contre Fabert et tous les
Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que le ministre a bien
peu de monde ? lui. La Reine, MONSIEUR, la Noblesse et les
Parlements sont de notre parti ; et c?est une affaire faite d?s
que Votre Majest? ne s?oppose plus. On a propos? de faire dis-
para?tre Richelieu comme le mar?chal d?Ancre, qui le m?ritait
moins que lui.
? Comme Concini ! dit le Roi. Oh ! non, il ne le faut pas? je
ne le veux vraiment pas? Il est pr?tre et cardinal, nous serions
excommuni?s. Mais, s?il y a une autre mani?re, je le veux bien :
tu peux en parler ? tes amis, j?y songerai de mon c?t?.
235

Une fois ce mot jet?, Louis s?abandonna ? son ressentiment,
comme s?il venait de le satisfaire, et comme si le coup e?t d?j?
?t? port?. Cinq-Mars en fut f?ch?, parce qu?il craignait que sa
col?re, se r?pandant ainsi, ne f?t pas de longue dur?e. Cepen-
dant il crut ? ses derni?res paroles, surtout lorsque apr?s des
plaintes interminables Louis ajouta :
? Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma
m?re, depuis ce jour o? il me joua si cruellement devant toute
ma cour en me demandant son rappel quand il savait sa mort,
depuis ce jour, je ne puis obtenir qu?on la fasse inhumer en
France avec mes p?res ? Il a exil? jusquՈ sa cendre.
En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l?esca-
lier ; le Roi rougit un peu.
? Va-t?en, dit-il, va vite te pr?parer pour la chasse ; tu seras ?
cheval pr?s de mon carrosse ; va vite, je le veux, va.
Et il poussa lui-m?me Cinq-Mars vers l?escalier et vers l?en-
tr?e qui l?avait introduit.
Le favori sortit ; mais le trouble de son ma?tre ne lui ?tait
point ?chapp?.
Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-m?me,
lorsqu?il crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la
double partie de l?escalier ? vis, tandis qu?il descendait l?autre ;
il s?arr?ta, on s?arr?ta ; il remonta, il lui sembla qu?on descen-
dait ; il savait qu?on ne pouvait rien voir entre les jours de l?ar-
chitecture, et se d?cida ? sortir, impatient? de ce jeu, mais
tr?s-inquiet. Il e?t voulu pouvoir se tenir ? la porte d?entr?e
pour voir qui para?trait. Mais ? peine eut-il soulev? la tapisse-
rie qui donnait sur la salle des gardes, qu?une foule de courti-
sans qui l?attendait l?entoura, et l?obligea de sՎloigner pour
donner les ordres de sa charge ou de recevoir des respects,
des confidences, des sollicitations, des pr?sentations, des re-
commandations, des embrassades, et ce torrent de relations
graduelles qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut
une attention pr?sente et toujours soutenue, car une distrac-
tion peut causer de grands malheurs. Il oublia ainsi ? peu pr?s
cette petite circonstance qui pouvait nՐtre qu?imaginaire, et,
se livrant aux douceurs d?une sorte d?apoth?ose continuelle,
monta ? cheval dans la grande cour, servi par de nobles pages,
et entour? des plus brillants gentilshommes.
236

Bient?t MONSIEUR arriva suivi des siens, et une heure ne
sՎtait pas ?coul?e, que le Roi parut, p?le, languissant et ap-
puy? sur quatre hommes. Cinq-Mars, mettant pied ? terre, l?ai-
da ? monter dans une sorte de petite voiture fort basse, que
l?on appelait brouette , et dont Louis XIII conduisait lui-m?me
les chevaux tr?s-dociles et tr?s-paisibles. Les piqueurs ? pied,
aux porti?res, tenaient les chiens en laisse ; au bruit du cor,
des centaines de jeunes gens mont?rent ? cheval, et tout partit
pour le rendez-vous de la chasse.
CՎtait ? une ferme nomm?e l?Ormage que le Roi l?avait fix? ,
et toute la cour, accoutum?e ? ses usages, se r?pandit dans les
all?es du parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier
isol? ayant ? sa porti?re le Grand ?cuyer et quatre person-
nages auxquels il avait fait signe de s?approcher.
L?aspect de cette partie de plaisir ?tait sinistre : l?approche
de l?hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des
grands ch?nes du parc, et les branches noires se d?tachaient
sur un ciel gris comme les branches de cand?labres fun?bres ;
un l?ger brouillard semblait annoncer une pluie prochaine ; ?
travers le bois ?clairci et les tristes rameaux, on voyait passer
lentement les pesants carrosses de la cour, remplis de femmes
v?tues de noir uniform?ment 10
et condamn?es ? attendre le r?-
sultat d?une chasse qu?elles ne voyaient pas ; les meutes don-
naient des voix ?loign?es, et le cor se faisait entendre quelque-
fois comme un soupir ; un vent froid et piquant obligeait cha-
cun ? se couvrir ; et quelques femmes, mettant sur leur visage
un voile ou un masque de velours noir pour se pr?server de
l?air que n?arr?taient pas les rideaux de leurs carrosses (car ils
n?avaient point de glaces encore), semblaient porterie costume
que nous appelons domino .
Tout ?tait languissant et triste. Seulement quelques groupes
de jeunes gens, emport?s par la chasse, traversaient comme le
vent l?extr?mit? d?une all?e en jetant des cris ou donnant du
cor ; puis tout retombait dans le silence, comme, apr?s la fus?e
du feu d?artifice, le ciel para?t plus sombre.
Dans un sentier parall?le ? celui que suivait lentement le Roi,
sՎtaient r?unis quelques courtisans envelopp?s dans leur man-
teau. Paraissant s?occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient
10. Un ?dit de 1639 avait d?termin? le costume de la cour. Il ?tait simple
et noir.
237

? cheval ? la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient
pas de vue. Ils parlaient ? demi-voix.
? C?est bien, Fontrailles, c?est bien ; victoire ! Le Roi lui
prend le bras ? tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit ?
Voil? M. le Grand qui descend de cheval et monte sur le si?ge ?
c?t? de lui. Allons, allons, le vieux matois est perdu cette fois !
? Ah ! ce n?est rien encore que cela ! n?avez-vous pas vu
comme le Roi a touch? la main ? MONSIEUR ? Il vous a fait
signe, Montr?sor ; Gondi, regardez donc.
? Eh ! regardez ! c?est bien ais? ? dire ; mais je n?y vois pas
avec mes yeux, moi ; je n?ai que ceux de la foi et les v?tres. Eh
bien, qu?est-ce qu?ils font ? Je voudrais bien ne pas avoir la vue
si basse. Racontez-moi cela, qu?est-ce qu?ils font ?
Montr?sor reprit :
? Voici le Roi qui se penche ? l?oreille du duc de Bouillon et
qui lui parle? Il parle encore, il gesticule, il ne cesse pas. Oh !
il va ?tre ministre.
? Il sera ministre, dit Fontrailles.
? Il sera ministre, dit le comte du Lude.
? Ah ! ce n?est pas douteux, reprit Montr?sor.
? J?esp?re que celui-l? me donnera un r?giment, et jՎpouse-
rai ma cousine ! sՎcria Olivier d?Entraigues d?un ton de page.
L?abb? de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit ?
chanter un air de chasse :
Les ?tourneaux ont le vent bon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
? Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi,
ou qu?il se fait des miracles dans l?an de gr?ce 1642 ; car
M. de Bouillon n?est pas plus pr?s dՐtre premier ministre que
moi, quand le Roi l?embrasserait. Il a de grandes qualit?s, mais
il ne parviendra pas, parce qu?il est tout d?une pi?ce ; cepen-
dant j?en fais grand cas pour sa vaste et sotte ville de Sedan ;
c?est un foyer, c?est un bon foyer pour nous.
Montr?sor et les autres ?taient trop attentifs ? tous les
gestes du prince pour r?pondre, et ils continu?rent :
? Voil? M. le Grand qui prend les r?nes des chevaux et qui
conduit.
L?abb? reprit sur le m?me air :
Si vous conduisez ma brouette,
Ne versez pas, beau postillon,
238

Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
? Ah ! l?abb?, vos chansons me rendront fou ! dit Fontrailles ;
vous avez donc des airs pour tous les ?v?nements de la vie ?
? Je vous fournirai aussi des ?v?nements qui iront sur tous
les airs, reprit Gondi.
? Ma foi, l?air de ceux-ci me pla?t, r?pondit Fontrailles plus
bas ; je ne serai pas oblig? par MONSIEUR de porter ? Madrid
son diable de trait?, et je n?en suis point f?ch? ; c?est une com-
mission assez scabreuse : les Pyr?n?es ne se passent point si
facilement qu?il le croit, et le Cardinal est sur la route.
? Ah ! ah ! ah ! sՎcria Montr?sor.
? Ah ! ah ! dit Olivier.
? Eh bien, quoi ? ah ! ah ! dit Gondi ; qu?avez-vous donc d?-
couvert de si beau ?
? Ma foi, pour le coup, le Roi a touch? la main de
MONSIEUR ; Dieu soit lou?, messieurs ! Nous voil? d?faits du
Cardinal : le vieux sanglier est forc?. Qui se chargera de l?exp?-
dier ? Il faut le jeter dans la mer.
? C?est trop beau pour lui, dit Olivier ; il faut le juger.
? Certainement, dit l?abb? ; comment donc ! nous ne manque-
rons pas de chefs d?accusation contre un insolent qui a os?
cong?dier un page ; n?est-il pas vrai ?
Puis, arr?tant son cheval et laissant marcher Olivier et Mon-
tr?sor, il se pencha du c?t? de M. du Lude, qui parlait ? deux
personnages plus s?rieux, et dit :
? En v?rit?, je suis tent? de mettre mon valet de chambre
aussi dans le secret ; on n?a jamais vu traiter une conjuration
aussi l?g?rement. Les grandes entreprises veulent du myst?re ;
celle-ci serait admirable si l?on s?en donnait la peine. Notre
partie est plus belle qu?aucune que j?aie lue dans l?histoire ; il y
aurait l? de quoi renverser trois royaumes si l?on voulait, et les
?tourderies g?teront tout. C?est vraiment dommage ; j?en au-
rais un regret mortel. Par go?t, je suis port? ? ces sortes d?af-
faires, et je suis attach? de c?ur ? celle-ci, qui a de la gran-
deur ; vraiment, on ne peut pas le nier. N?est-ce pas, d?Aubi-
joux ? n?est-il pas vrai, Montmort ?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses,
? six et quatre chevaux, suivaient la m?me all?e ? deux cents
pas de ces messieurs ; les rideaux ?taient ouverts du c?t?
gauche pour voir le Roi. Dans le premier ?tait la Reine ; elle
239

?tait seule dans le fond, v?tue de noir et voil?e. Sur le devant
?tait la mar?chale d?Effiat, et aux pieds de la Reine ?tait plac?e
la princesse Marie. Assise de c?t?, sur un tabouret, sa robe et
ses pieds sortaient de la voiture et ?taient appuy?s sur un mar-
chepied dor?, car il n?y avait point de porti?res, comme nous
l?avons d?j? dit ; elle cherchait ? voir aussi, ? travers les
arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importun?e
du passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa
suite.
Ce prince du Nord ?tait envoy? par le roi de Pologne pour
n?gocier de grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour
pr?parer la duchesse de Mantoue ? ?pouser le vieux roi Uladis-
las VI, et il d?ployait ? la cour de France tout le luxe de la
sienne, appel?e alors barbare et scythe ? Paris, et justifiait ces
noms par des costumes ?tranges et orientaux. Le Palatin de
Posnanie ?tait fort beau, et portait, ainsi que les gens de sa
suite, une barbe longue, ?paisse, la t?te ras?e ? la turque, et
couverte d?un bonnet fourr?, une veste courte et enrichie de
diamants et de rubis ; son cheval ?tait peint en rouge et charg?
de plumes. Il avait ? sa suite une compagnie de gardes polo-
nais habill?s de rouge et de jaune, portant de grands manteaux
? manches longues qu?ils laissaient pendre n?gligemment sur
lՎpaule. Les seigneurs polonais qui l?escortaient ?taient v?tus
de brocart d?or et d?argent, et l?on voyait flotter derri?re leur
t?te ras?e une seule m?che de cheveux qui leur donnait un as-
pect asiatique et tartare aussi inconnu de la cour de Louis XIII
que celui des Moscovites. Les femmes trouvaient tout cela un
peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague ?tait importun?e des saluts profonds et
des gr?ces orientales de cet ?tranger et de sa suite. Toutes les
fois qu?il passait devant elle, il se croyait oblig? de lui adresser
un compliment ? moiti? fran?ais, o? il m?lait gauchement
quelques mots d?esp?rance et de royaut?. Elle ne trouva
d?autre moyen de s?en d?faire que de porter plusieurs fois son
mouchoir ? son nez en disant assez haut ? la Reine :
? En v?rit?, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux
qui fait mal au c?ur.
? Il faudra bien raffermir votre c?ur, cependant, et vous ac-
coutumer ? eux, r?pondit Anne d?Autriche un peu s?chement.
Puis tout ? coup, craignant de l?avoir afflig?e :
240

? Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle
avec gaiet? ; et vous savez qu?en fait d?odeur je suis fort diffi-
cile. M. Mazarin m?a dit l?autre jour que ma punition en purga-
toire serait d?en respirer de mauvaises, et de coucher dans des
draps de toile de Hollande.
Malgr? quelques mots enjou?s, la Reine fut cependant fort
grave, et retomba dans le silence. S?enfon?ant dans son car-
rosse, envelopp?e de sa mante, et ne prenant en apparence au-
cun int?r?t ? tout ce qui se passait autour d?elle, elle se laissait
aller au balancement de la voiture. Marie, toujours occup?e du
Roi, parlait ? demi-voix ? la mar?chale d?Effiat ; toutes deux
cherchaient ? se donner des esp?rances qu?elles n?avaient pas,
et se trompaient par amiti?.
? Madame, je vous f?licite ; M. le Grand est assis pr?s du
Roi ; jamais on n?a ?t? si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement
sur des feuilles mortes et dess?ch?es.
? Oui, je le vois avec une grande joie ; le Roi est si bon ! r?-
pondait la mar?chale.
Et elle soupirait profond?ment.
Un long et morne silence succ?da encore ; toutes deux se re-
gard?rent et se trouv?rent mutuellement les yeux en larmes.
Elles n?os?rent plus se parler, et Marie, baissant la t?te, ne vit
plus que la terre brune et humide qui fuyait sous les roues.
Une triste r?verie occupait son ?me ; et, quoiqu?elle e?t sous
les yeux le spectacle de la premi?re cour de l?Europe aux pieds
de celui qu?elle aimait, tout lui faisait peur, et de noirs pressen-
timents la troublaient involontairement.
Tout ? coup un cheval passa devant elle comme le vent ; elle
leva les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il
ne la regardait pas ; il ?tait p?le comme un cadavre, et ses
yeux se cachaient sous ses sourcils fronc?s et l?ombre de son
chapeau abaiss?. Elle le suivit du regard en tremblant ; elle le
vit s?arr?ter au milieu du groupe des cavaliers qui pr?c?daient
les voitures, et qui le re?urent le chapeau bas. Un moment
apr?s, il s?enfon?a dans un taillis avec l?un d?entre eux, la re-
garda de loin, et la suivit des yeux jusquՈ ce que la voiture f?t
pass?e ; puis il lui sembla qu?il donnait ? cet homme un rouleau
de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard qui tom-
bait l?emp?cha de le voir plus loin. CՎtait une de ces brumes si
241

fr?quentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d?abord
comme une petite lune sanglante, envelopp?e dans un linceul
d?chir?, et se cacha en une demi-heure sous un voile si ?pais,
que Marie distinguait ? peine les premiers chevaux du car-
rosse, et que les hommes qui passaient ? quelques pas lui sem-
blaient des ombres gris?tres. Cette vapeur glac?e devint une
pluie p?n?trante et en m?me temps un nuage d?une odeur f?-
tide. La Reine fit asseoir la belle princesse pr?s d?elle et voulut
rentrer ; on retourna vers Chambord en silence et au pas. Bien-
t?t on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient
les meutes ?gar?es, des chasseurs passaient rapidement pr?s
de la voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard, et s?ap-
pelant ? haute voix. Marie ne voyait souvent que la t?te d?un
cheval ou un corps sombre sortant de la triste vapeur des bois,
et cherchait en vain ? distinguer quelques paroles : Cependant
son c?ur battit ; on appelait M. de Cinq-Mars : Le Roi de-
mande M. le Grand , r?p?tait-on ; o? peut ?tre all? M. le grand
?cuyer ? Une voix dit en passant pr?s d?elle : Il s?est perdu tout
? l?heure . Et ces paroles bien simples la firent frissonner, car
son esprit afflig? leur donnait un sens terrible. Cette pens?e la
suivit jusqu?au ch?teau et dans ses appartements, o? elle cou-
rut s?enfermer. Bient?t elle entendit le bruit de la rentr?e du
Roi et de MONSIEUR, puis, dans la for?t, quelques coups de
fusil dont on ne voyait pas la lumi?re. Elle regardait en vain
aux ?troits vitraux ; ils semblaient tendus au dehors d?un drap
blanc qui ?tait le jour.
Cependant ? l?extr?mit? de la for?t, vers Montfrault,
sՎtaient ?gar?s deux cavaliers ; fatigu?s de chercher la route
du ch?teau dans la monotone similitude des arbres et des sen-
tiers, ils allaient s?arr?ter pr?s d?un ?tang, lorsque huit ou dix
hommes environ, sortant des taillis, se jet?rent sur eux, et,
avant qu?ils eussent le temps de s?armer, se pendirent ? leurs
jambes, ? leurs bras et ? la bride de leurs chevaux, de mani?re
? les tenir immobiles. En m?me temps une voix rauque, partant
du brouillard, cria :
? ?tes-vous Royalistes ou Cardinalistes ? Criez : Vive le
Grand ! ou vous ?tes morts.
? Vils coquins ! r?pondit le premier cavalier en cherchant ?
ouvrir les fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abu-
ser de mon nom !
242

? Dios et Se?or ! cria la m?me voix.
Aussit?t tous ces hommes l?ch?rent leur proie et s?enfuirent
dans les bois ; un ?clat de rire sauvage retentit, et un homme
seul s?approcha de Cinq-Mars.
? Amigo , ne me reconnaissez-vous pas ? C?est une plaisante-
rie de Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au grand ?cuyer :
? Monsieur, voil? un gaillard entreprenant ; je vous conseille
de l?employer ; il ne faut rien n?gliger.
? ?coutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons
vite. Je ne suis pas un faiseur de phrases comme mon p?re,
moi. Je me souviens que vous m?avez rendu quelques bons of-
fices, et derni?rement encore vous m?avez ?t? utile, comme
vous lՐtes toujours, sans le savoir ; car j?ai un peu r?par? ma
fortune dans vos petites ?meutes. Si vous voulez, je puis vous
rendre un important service ; je commande quelques braves.
? Quels services ? dit Cinq-Mars ; nous verrons.
? Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous des-
cendiez de chez le Roi par un c?t? de l?escalier, le p?re Joseph
y montait par l?autre.
? ? ciel ! voil? donc le secret de son changement subit et in-
explicable ! Se peut-il ? un Roi de France ! et il nous a laiss?s
lui confier tous nos projets !
? Eh bien ! voil? tout ! vous ne me dites rien ? Vous savez que
j?ai une vieille affaire ? d?m?ler avec le capucin.
? Que m?importe ?
Et il baissa la t?te, absorb? dans une r?verie profonde.
? Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot,
je vous d?ferai de lui avant trente-six heures d?ici, quoiqu?il soit
? pr?sent bien pr?s de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardi-
nal, si l?on voulait.
? Laissez-moi : je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
? Ah ! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez rai-
son : vous aimez mieux qu?on le d?p?che ? coups dՎp?e. C?est
juste, il en vaut la peine, on doit cela au rang. Il convient mieux
que ce soient des grands seigneurs qui s?en chargent, et que
celui qui l?exp?diera soit en passe dՐtre mar?chal. Moi je suis
sans pr?tention ; il ne faut pas avoir trop d?orgueil, quelque
m?rite qu?on puisse avoir dans sa profession : je ne dois pas
loucher au Cardinal, c?est un morceau de Roi.
243

? Ni ? d?autres, dit le grand ?cuyer.
? Ah ! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine
Jacques.
? Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles ;
on n?en fait pas d?autres tous les jours. Vitry a commenc? sur
Concini, et on l?a fait mar?chal. Nous voyons des gens fort bien
en cour qui ont tu? leurs ennemis de leur propre main dans les
rues de Paris, et vous h?sitez ? vous d?faire d?un mis?rable !
Richelieu a bien ses coquins, il faut que vous ayez les v?tres ;
je ne con?ois pas vos scrupules.
? Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement ; je
connais cela, j?ai pens? comme lui ?tant enfant, avant de rai-
sonner. Je n?aurais pas tu? seulement un moine ; mais je vais
lui parler, moi. Puis, se tournant du c?t? de Cinq-Mars :
? ?coutez : quand on conspire, c?est qu?on veut la mort ou
tout au moins la perte de quelqu?un? Hein ?
Et il fit une pause.
? Or, dans ce cas-l?, on est brouill? avec le bon Dieu et d?ac-
cord avec le diable? Hein ?
Secundo , comme on dit ? la Sorbonne, il n?en co?te pas plus,
quand on est damn?, de lՐtre pour beaucoup que pour peu?
Hein ?
Ergo , il est indiff?rent d?en tuer mille ou d?en tuer un. Je vous
d?fie de r?pondre ? cela.
? On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, r?pondit Fon-
trailles en riant ? demi, et je vois que vous serez un bon com-
pagnon de voyage. Je vous m?ne avec moi en Espagne, si vous
voulez.
? Je sais bien que vous y allez porter le trait?, reprit Jacques,
et je vous conduirai dans les Pyr?n?es par des chemins incon-
nus aux hommes ; mais je n?en aurai pas moins un chagrin
mortel de n?avoir pas tordu le cou, avant de partir, ? ce vieux
bouc que nous laissons en arri?re, comme un cavalier au milieu
d?un jeu dՎchecs. Encore une fois, monseigneur, continua-t-il
d?un air de componction en s?adressant de nouveau ? Cinq-
Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez plus ; et
souvenez-vous des paroles de nos p?res th?ologiens, Hurtado
de Mendoza et Sanchez, qui ont prouv? qu?on peut tuer en ca-
chette son ennemi, puisque l?on ?vite par ce moyen deux
244

p?ch?s : celui d?exposer sa vie, et celui de se battre en duel.
C?est d?apr?s ce grand principe consolateur que j?ai toujours
agi.
? Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d?une voix
?touff?e par la fureur ; je pense ? d?autres choses.
? ? quoi de plus important ? dit Fontrailles ; cela peut ?tre
d?un grand poids dans la balance de nos destins.
? Je cherche combien y p?se le c?ur d?un Roi, reprit Cinq-
Mars.
? Vous mՎpouvantez moi-m?me, r?pondit le gentilhomme ;
nous n?en demandons pas tant.
? Je n?en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur,
continua d?Effiat d?une voix s?v?re ; ils se plaignent quand un
sujet les trahit : c?est ? quoi je songe. Eh bien, la guerre ! la
guerre ! Guerres civiles, guerres ?trang?res, que vos fureurs
s?allument ! puisque je tiens la flamme, je vais l?attacher aux
mines. P?risse lՃtat, p?rissent vingt royaumes s?il le Faut ! il
ne doit pas arriver des malheurs ordinaires lorsque le Roi tra-
hit le sujet. ?coutez-moi.
Et il emmena Fontrailles ? quelques pas.
? Je ne vous avais charg? que de pr?parer notre retraite et
nos secours en cas d?abandon de la part du Roi. Tout ? l?heure
je l?avais pressenti ? cause de ses amiti?s forc?es, et je mՎtais
d?cid? ? vous faire partir, parce qu?il a fini sa conversation par
nous annoncer son d?part pour Perpignan. Je craignais Nar-
bonne ; je vois ? pr?sent qu?il y va se rendre comme prisonnier
au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ. J?ajoute aux lettres
que je vous ai donn?es le trait? que voici ; il est sous des noms
suppos?s, mais voici la contre-lettre ; elle est sign?e de
MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d?Oli-
var?s ne d?sire que cela. Voici encore des blancs du duc d?Or-
l?ans que vous remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans
un mois je vous attends ? Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan
aux dix-sept mille Espagnols sortis de Flandre.
Puis marchant vers l?aventurier qui l?attendait :
? Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le capitan ,
je vous charge d?escorter ce gentilhomme jusquՈ Madrid ;
vous en serez r?compens? largement. Jacques, frisant sa mous-
tache, lui r?pondit :
245

? Vous nՐtes pas d?go?t? en r?employant ! vous faites
preuve de tact et de bon go?t. Savez-vous que la grande reine
Christine de Su?de m?a fait demander, et voulait m?avoir pr?s
d?elle en qualit? d?homme de confiance ? Elle a ?t? ?lev?e au
son du canon par le Lion du Nord , Gustave-Adolphe, son p?re.
Elle aime l?odeur de la poudre et les hommes courageux : mais
je n?ai pas voulu la servir parce qu?elle est huguenote et que
j?ai de certains principes, moi, dont je ne mՎcarte pas. Ainsi,
par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire passer
monsieur par les ports des Pyr?n?es ? Oloron aussi s?rement
que dans ces bois, et de le d?fendre contre le diable s?il le faut,
ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une
tache ni une d?chirure. Pour les r?compenses, je n?en veux
point ; je les trouve toujours dans l?action m?me. D?ailleurs, je
ne re?ois jamais d?argent, car je suis gentilhomme. Les Laubar-
demont sont tr?s-anciens et tr?s-bons.
? Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez. Apr?s
avoir serr? la main ? Fontrailles, il s?enfon?a en g?missant
dans les bois pour retourner au ch?teau de Chambord.
246

Chapitre
20
LA LECTURE
Les circonstances d?voilent pour ainsi dire
la royaut? du g?nie, derni?re ressource des
peuples ?teints. Les grands ?crivains?, ces
rois qui n?en ont pas le nom, mais qui r?gnent
v?ritablement par la force du caract?re et la
grandeur des pens?es, sont ?lus par les ?v?nements
auxquels ils doivent commander. Sans anc?tres et
sans post?rit?, seuls de leur race, leur mission remplie,
ils disparaissent, en laissant ? l?avenir des ordres
qu?il ex?cutera fid?lement.
F. DE LAMENNAIS.
? peu de temps de l?, un soir, au coin de la place Royale,
pr?s d?une petite maison assez jolie, on vit s?arr?ter beaucoup
de carrosses et s?ouvrir souvent une petite porte o? l?on mon-
tait par trois degr?s de pierre. Les voisins se mirent plusieurs
fois ? leurs fen?tres pour se plaindre du bruit qui se faisait en-
core ? cette heure de la nuit, malgr? la crainte des voleurs, et
les gens du guet sՎtonn?rent et s?arr?t?rent souvent, ne se re-
tirant que lorsqu?ils voyaient aupr?s de chaque voiture dix ou
douze valets de pied, arm?s de b?tons et portant des torches.
Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en deman-
dant mademoiselle de Lorme ; il portait une longue rapi?re or-
n?e de rubans roses ; dՎnormes n?uds de la m?me couleur,
plac?s sur ses souliers ? talons hauts, cachaient presque enti?-
rement ses pieds, qu?il tournait fort en dehors, selon la mode.
Il retroussait souvent une petite moustache fris?e, et peignait,
avant d?entrer, sa barbe l?g?re et pointue. Ce ne fut qu?un cri
lorsqu?on l?annon?a.
247

? Enfin le voil? donc ! sՎcria une voix jeune et ?clatante ; il
s?est bien fait attendre, cet aimable Desbarreaux. Allons, vite
un si?ge, placez-vous pr?s de cette table, et lisez.
Celle qui parlait ?tait une femme de vingt-quatre ans envi-
ron, grande, belle, malgr? des cheveux noirs tr?s-cr?pus et un
teint oliv?tre. Elle avait dans les mani?res quelque chose de
m?le qu?elle semblait tenir de son cercle, compos? d?hommes
uniquement ; elle leur prenait le bras assez brusquement en
parlant avec une libert? qu?elle leur communiquait. Ses propos
?taient anim?s plut?t qu?enjou?s ; souvent ils excitaient le rire
autour d?elle, mais cՎtait ? force d?esprit qu?elle faisait de la
gaiet? (si l?on peut s?exprimer ainsi) ; car sa figure, toute pas-
sionn?e qu?elle ?tait, semblait incapable de se ployer au sou-
rire ; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui
donnaient d?abord un aspect ?trange.
Desbarreaux lui baisa la main d?un air galant et cavalier ;
puis il fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d?un salon
assez grand o? ?taient assembl?s trente personnages ? peu
pr?s ; les uns assis sur de grands fauteuils, les autres debout
sous la vo?te de l?immense chemin?e, d?autres causant dans
l?embrasure des crois?es, sous de larges tapisseries. Les uns
?taient des hommes obscurs, fort illustres ? pr?sent ; les
autres, des hommes illustres, fort obscurs pour nous, post?rit?.
Ainsi, parmi ces derniers, il salua profond?ment MM. d?Aubi-
joux, de Brion, de Montmort, et d?autres gentilshommes tr?s-
brillants, qui se trouvaient l? pour juger ; serra la main tendre-
ment et avec estime ? MM. de Monteruel, de Sirmond, de Mal-
leville, Baro, Gombauld, et d?autres savants, presque tous ap-
pel?s grands hommes dans les annales de l?Acad?mie, dont ils
?taient fondateurs, et nomm?e elle-m?me alors tant?t
l?Acad?mie des beaux esprits , tant?t l?Acad?mie ?minente .
Mais M. Desbarreaux fit ? peine un signe de t?te protecteur au
jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un ?tranger et un
adolescent qu?il pr?sentait ? la ma?tresse de la maison sous le
nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier, du Roi.
L?un ?tait Moli?re, et l?autre Milton 11
.
Avant la lecture que l?on attendait du jeune sybarite, une
grande contestation sՎleva entre lui et d?autres po?tes ou
11. Milton passa en cette ann?e m?me ? Paris, en retournant d?Italie en
Angleterre. (Voyez Teland?s Life of Milton .)
248

prosateurs du temps ; ils parlaient entre eux avec beaucoup de
facilit?, ?changeant de vives r?pliques, un langage inconce-
vable pour un honn?te homme qui f?t tomb? tout ? coup parmi
eux sans ?tre initi?, se serrant vivement la main avec d?affec-
tueux compliments et des allusions sans nombre ? leurs
ouvrages.
? Ah ! vous voil? donc, illustre Baro ! sՎcria le nouveau ve-
nu ; j?ai lu votre dernier sixain. Ah ! quel sixain ! comme il est
pouss? dans le galant et le tendre !
? Que dites-vous du Tendre ? interrompit Marion de Lorme.
Avez-vous jamais connu ce pays ? Vous vous ?tes arr?t? au vil-
lage de Grand-Esprit et ? celui de Jolis-Vers, mais vous n?avez
pas ?t? plus loin. Si monsieur le gouverneur de Notre-Dame-
de-la-Garde veut nous montrer sa nouvelle carte, je vous dirai
o? vous en ?tes.
Scud?ry se leva d?un air fanfaron et p?dantesque, et, d?rou-
lant sur la table une sorte de carte g?ographique orn?e de ru-
bans bleus, il d?montra lui-m?me les lignes d?encre rose qu?il y
avait trac?es.
? Voici le plus beau morceau de la Cl?lie , dit-il ; on trouve g?-
n?ralement cette carte fort galante, mais ce n?est qu?un simple
enjouement de l?esprit, pour plaire ? notre petite cabale litt?-
raire. Cependant, comme il y a dՎtranges personnes par le
monde, j?appr?hende que tous ceux qui la verront n?aient pas
l?esprit assez bien tourn? pour l?entendre. Ceci est le chemin
que l?on doit suivre pour aller de Nouvelle Amiti? ? Tendre ; et
remarquez, messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer
d?Ionie, Cumes sur la mer Tyrrh?ne, on dira
Tendre - sur - Inclination , Tendre-sur - Estime et
Tendre - sur - Reconnaissance . Il faudra commencer par habiter
les villages de Grand - C?ur , G?n?rosit? , Exactitude , Pe-
tits - Soins , Billet - Galant , puis Billetdoux !?
? Oh ! c?est du dernier ing?nieux ! criaient Vaugelas, Colletet
et tous les autres.
? Et remarquez, poursuivait l?auteur, enfl? de ce succ?s, qu?il
faut passer par Complaisance et Sensibilit? , et que, si l?on ne
prend cette route, on court le risque de sՎgarer jusquՈ Ti?-
deur , Oubli , et l?on tombe dans le lac d? Indiff?rence .
? D?licieux ! d?licieux ! galant au supr?me ! sՎcriaient tous
les auditeurs. On n?a pas plus de g?nie !
249

? Eh bien, madame, reprenait Scud?ry, je le d?clare chez
vous : cet ouvrage, imprim? sous mon nom, est de ma s?ur ;
c?est elle qui a traduit Sapho d?une mani?re si agr?able. Et,
sans en ?tre pri?, il d?clama d?un ton emphatique des vers qui
finissaient par ceux-ci :
L?amour est un mal agr?able 12
Dont mon c?ur ne saurait gu?rir ;
Mais quand il serait gu?rissable,
Il est bien plus doux d?en mourir.
? Comment ! cette Grecque avait tant d?esprit que cela ? Je
ne puis le croire ! sՎcria Marion de Lorme ; combien
M lle
de Scud?ry lui ?tait sup?rieure ! Cette id?e lui appartient ;
qu?elle les mette dans Cl?lie , je vous en prie, ces vers char-
mants ; que cela figurera bien dans cette histoire romaine !
? ? merveille ! c?est parfait, dirent tous les savants : Horace,
Arunce et l?aimable Porsenna sont des amants si galants !
Ils ?taient tous pench?s sur la carte de Tendre, et leurs
doigts se croisaient et se heurtaient en suivant tous les d?tours
des fleuves amoureux. Le jeune Poquelin osa ?lever une voix ti-
mide et son regard m?lancolique et fin, et leur dit :
? ? quoi cela sert-il ? est-ce ? donner du bonheur ou du plai-
sir ? Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me
sens pas bien gai.
Il n?obtint pour r?ponse que des regards de d?dain, et se
consola en m?ditant les Pr?cieuses ridicules .
Desbarreaux se pr?parait ? lire un sonnet pieux qu?il s?accu-
sait d?avoir fait dans sa maladie ; il paraissait honteux d?avoir
song? un moment ? Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de
cette faiblesse ; la ma?tresse de la maison l?arr?ta :
? Il n?est pas temps encore de dire vos beaux vers, vous se-
riez interrompu ; nous attendons M. le grand ?cuyer et
d?autres gentilshommes ; ce serait un meurtre que de laisser
parler un grand esprit pendant ce bruit et ces d?rangements.
Mais voici un jeune Anglais qui vient de voyager en Italie et re-
tourne ? Londres. On m?a dit qu?il composait un po?me, je ne
sais lequel ; il va nous en dire quelques vers. Beaucoup de ces
messieurs de la Compagnie ?minente savent l?anglais ; et, pour
les autres, il a fait traduire, par un ancien secr?taire du duc de
12. Lisez la Cl?lie , t. I.
250

Buckingham, les passages qu?il nous lira, et en voici des copies
en fran?ais sur cette table.
En parlant ainsi, elle les prit et les distribua ? tous ses ?ru-
dits. On s?assit, et l?on fit silence. Il fallut quelque temps pour
d?cider le jeune ?tranger ? parler et ? quitter l?embrasure de
la crois?e, o? il semblait s?entendre fort bien avec Corneille. Il
s?avan?a enfin jusqu?au fauteuil plac? pr?s de la table ; il sem-
blait d?une sant? faible, et tomba sur ce si?ge plut?t qu?il ne s?y
assit. Il appuya son coude sur la table, et de sa main couvrit
ses yeux grands et beaux, mais ? demi ferm?s et rougis par des
veilles ou des larmes. Il dit ses fragments de m?moire ; ses au-
diteurs d?fiants le regardaient d?un air de hauteur ou du moins
de protection ; d?autres parcouraient nonchalamment la tra-
duction de ses vers.
Sa voix, d?abord ?touff?e, sՎpura par le cours m?me de son
harmonieux r?cit ; le souffle de l?inspiration po?tique l?enleva
bient?t ? lui-m?me, et son regard, ?lev? au ciel, devint sublime
comme celui du jeune ?vang?liste qu?inventa Rapha?l, car la
lumi?re s?y r?fl?chissait encore. Il annon?a dans ses vers la
premi?re d?sob?issance de l?homme, et invoqua le Saint-Es-
prit, qui pr?f?re ? tous les temples un c?ur simple et pur, qui
sait tout, et qui assistait ? la naissance du Temps.
Un profond silence accueillit ce d?but, et un l?ger murmure
sՎleva apr?s la derni?re pens?e. Il n?entendait pas, il ne voyait
quՈ travers un nuage, il ?tait dans le monde de sa cr?ation ; il
poursuivit.
Il dit l?esprit infernal attach? dans un feu vengeur par des
cha?nes de diamants ; le Temps partageant neuf fois le jour et
la nuit aux mortels pendant sa chute ; l?obscurit? visible des
prisons ?ternelles et l?oc?an flamboyant o? flottaient les anges
d?chus ; sa voix tonnante commen?a le discours du prince des
d?mons : ? Es-tu, disait-il, es-tu celui qu?entourait une lumi?re
?blouissante dans les royaumes fortun?s du jour ? Oh ! com-
bien tu es d?chu !? Viens avec moi? Et qu?importe ce champ
de nos c?lestes batailles ? tout est-il perdu ? Une indomptable
volont?, l?esprit immuable de la vengeance, une haine mortelle,
un courage qui ne sera jamais ploy?, conserver cela, n?est-ce
pas une victoire ? ?
Ici un laquais annon?a d?une voix ?clatante MM. de Montr?-
sor et d?Entraigues. Ils salu?rent, parl?rent, d?rang?rent les
251

fauteuils, et sՎtablirent enfin. Les auditeurs en profit?rent
pour entamer dix conversations particuli?res ; on n?y entendait
gu?re que des paroles de bl?me et des reproches de mauvais
go?t ; quelques hommes d?esprit engourdis par la routine
sՎcriaient qu?ils ne comprenaient pas, que cՎtait au-dessus de
leur intelligence (ne croyant pas dire si vrai), et par cette
fausse humilit? s?attiraient un compliment, et au po?te une in-
jure : double avantage. Quelques voix prononc?rent m?me le
mot de profanation .
Le po?te, interrompu, mit sa t?te dans ses deux mains et ses
coudes sur la table pour ne pas entendre tout ce bruit de poli-
tesses et de critiques. Trois hommes seuls se rapproch?rent de
lui : cՎtait un officier, Poquelin et Corneille ; celui-ci dit ?
l?oreille de Milton :
? Changez de tableau, je vous le conseille ; vos auditeurs ne
sont pas ? la hauteur de celui-ci.
L?officier serra la main du po?te anglais, et lui dit :
? Je vous admire de toute la puissance de mon ?me.
L?Anglais, ?tonn?, le regarda et vit un visage spirituel, pas-
sionn? et malade.
Il lui fit un signe de t?te, et chercha ? se recueillir pour conti-
nuer. Sa voix reprit une expression tr?s-douce ? l?oreille et un
accent paisible ; il parlait du bonheur chaste des deux plus
belles cr?atures ; il peignit leur majestueuse nudit?, la candeur
et l?autorit? de leur regard, puis leur marche au milieu des
tigres et des lions qui se jouaient encore ? leurs pieds ; il dit
aussi la puret? de leur pri?re matinale, leurs sourires enchan-
teurs, les fol?tres abandons de leur jeunesse et l?amour de
leurs propos si douloureux au prince des d?mons.
De douces larmes bien involontaires coulaient des yeux de la
belle Marion de Lorme : la nature avait saisi son c?ur malgr?
son esprit ; la po?sie la remplit de pens?es graves et reli-
gieuses dont l?enivrement des plaisirs l?avait toujours d?tour-
n?e, l?id?e de l?amour dans la vertu lui apparut pour la pre-
mi?re fois avec toute sa beaut?, et elle demeura comme frap-
p?e d?une baguette magique et chang?e en une p?le et belle
statue.
Corneille, son jeune ami et l?officier ?taient pleins d?une si-
lencieuse admiration qu?ils n?osaient exprimer, car des voix as-
sez ?lev?es couvrirent celle du po?te surpris.
252

? On n?y tient pas ! sՎcriait Desbarreaux : c?est d?un fade ?
faire mal au c?ur !
? Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle
flamme ! disait froidement Scud?ry.
? Ce n?est pas l? notre immortel d?Urf? ! disait Baro le
continuateur.
? O? est l? Ariane ? o? est l? Astr?e ? sՎcriait en g?missant Go-
deau l?annotateur.
Toute l?assembl?e se soulevait ainsi avec d?obligeantes re-
marques, mais faites de mani?re ? nՐtre entendues du po?te
que comme un murmure dont le sens ?tait incertain pour lui ; il
comprit pourtant qu?il ne produisait pas d?enthousiasme, et se
recueillit avant de toucher une autre corde de sa lyre.
En ce moment on annon?a le conseiller de Thou, qui, saluant
modestement, se glissa en silence derri?re l?auteur, pr?s de
Corneille, de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses
chants.
Il raconta l?arriv?e d?un h?te c?leste dans les jardins d?Eden
comme une seconde aurore au milieu du jour ; secouant les
plumes de ses ailes divines, il remplissait les airs d?une odeur
ineffable, et venait r?v?ler ? l?homme l?histoire des cieux ; la
r?volte de Lucifer rev?tu d?une armure de diamant, ?lev? sur
un char brillant comme le soleil, gard? par dՎtincelants ch?ru-
bins, et marchant contre lՃternel. Mais Emmanuel para?t sur
le char vivant du Seigneur, et les deux mille tonnerres de sa
main droite roulent jusquՈ l?enfer, avec un bruit ?pouvantable,
l?arm?e maudite confondue sous les immenses d?combres du
ciel d?mantel?.
Cette fois on se leva, et tout fut interrompu, car les scrupules
religieux ?taient venus se liguer avec le faux go?t ; on n?enten-
dait que des exclamations qui oblig?rent la ma?tresse de la
maison ? se lever aussi pour s?efforcer de les cacher ? l?auteur.
Ce ne fut pas difficile, car il ?tait tout entier absorb? par la
hauteur de ses pens?es ; son g?nie n?avait plus rien de com-
mun avec la terre dans ce moment ; et, quand il rouvrit ses
yeux sur ceux qui l?entouraient, il trouva pr?s de lui quatre ad-
mirateurs dont la voix se fit mieux entendre que celle de
l?assembl?e.
Corneille lui dit cependant :
253

? ?coutez-moi. Si vous voulez la gloire pr?sente, ne l?esp?rez
pas d?un aussi bel ouvrage. La po?sie pure est sentie par bien
peu dՉmes ; il faut, pour le vulgaire des hommes, qu?elle s?al-
lie ? l?int?r?t presque physique du drame. J?avais ?t? tent? de
faire un po?me de Polyeucte ; mais je couperai ce sujet : j?en
retrancherai les cieux, et ce ne sera qu?une trag?die.
? Que m?importe la gloire du moment ! r?pondit Milton ; je
ne songe point au succ?s : je chante parce que je me sens
po?te ; je vais o? l?inspiration m?entra?ne ; ce qu?elle produit
est toujours bien. Quand on ne devrait lire ces vers que cent
ans apr?s ma mort, je les ferais toujours.
? Ah ! moi, je les admire avant qu?ils ne soient ?crits, dit le
jeune officier ; j?y vois le Dieu dont j?ai trouv? l?image inn?e
dans mon c?ur.
? Qui me parle donc d?une mani?re si affable ? dit le po?te.
? Je suis Ren? Descartes, reprit doucement le militaire.
? Quoi ! monsieur ! sՎcria de Thou, seriez-vous assez heu-
reux pour appartenir ? l?auteur des Principes ?
? J?en suis l?auteur, dit-il.
? Vous, monsieur ! mais? cependant? pardonnez-moi?
mais? nՐtes-vous pas homme dՎp?e ? dit le conseiller rempli
dՎtonnement.
? Eh ! monsieur, qu?a de commun la pens?e avec l?habit du
corps ? Oui, je porte lՎp?e, et jՎtais au si?ge de La Rochelle ;
j?aime la profession des armes, parce qu?elle soutient lՉme
dans une r?gion d?id?es nobles par le sentiment continuel du
sacrifice de la vie ; cependant elle n?occupe pas tout un
homme ; on ne peut pas y appliquer ses pens?es continuelle-
ment : la paix les assoupit. D?ailleurs on a aussi ? craindre de
les voir interrompues par un coup obscur ou un accident ridi-
cule et intempestif ; et si l?homme est tu? au milieu de l?ex?cu-
tion de son plan, l? post?rit? conserve de lui l?id?e qu?il n?en
avait pas, ou en avait con?u un mauvais ; et c?est d?sesp?rant.
De Thou sourit de plaisir en entendant ce langage simple de
l?homme sup?rieur, celui qu?il aimait le mieux apr?s le langage
du c?ur ; il serra la main du jeune sage de la Touraine, et l?en-
tra?na dans un cabinet voisin avec Corneille, Milton et Moli?re,
et l? ils eurent de ces conversations qui font regarder comme
perdu le temps qui les pr?c?da et le temps qui doit les suivre.
254

Il y avait deux heures qu?ils s?enchantaient de leurs discours,
lorsque le bruit de la musique, des guitares et des fl?tes, qui
jouaient des menuets, des sarabandes, des allemandes et des
danses espagnoles que la jeune Reine avait mises ? la mode, le
passage continuel des groupes de jeunes femmes et leurs
?clats de rire, tout annon?a qu?un bal commen?ait. Une tr?s-
jeune et belle personne, tenant un grand ?ventail comme un
sceptre, et entour?e de dix jeunes gens, entra dans leur petit
salon retir?, avec sa cour brillante, qu?elle dirigeait comme une
reine, et acheva de mettre en d?route les studieux causeurs.
? Adieu, messieurs : dit de Thou : je c?de la place ? mademoi-
selle de Lenclos et ? ses mousquetaires.
? Vraiment, messieurs, dit la jeune Ninon, vous faisons-nous
peur ? vous ai-je troubl?s ? vous avez l?air de conspirateurs !
? Nous le sommes peut-?tre plus que ces messieurs, tout en
dansant ! dit Olivier d?Entraigues qui lui donnait la main.
? Oh ! votre conjuration est contre moi, monsieur le page, r?-
pondit Ninon, tout en regardant un autre chevau-l?ger et aban-
donnant ? un troisi?me le bras qui lui restait, tandis que les
autres cherchaient ? se placer sur le chemin de ses ?illades
errantes ; car elle promenait sur eux ses regards brillants
comme la flamme l?g?re que l?on voit courir sur l?extr?mit? des
flambeaux qu?elle allume tour ? tour.
De Thou s?esquiva sans que personne songe?t ? l?arr?ter, et
descendait le grand escalier, lorsqu?il y vit monter le petit abb?
de Gondi, tout rouge, en sueur et essouffl?, qui l?arr?ta brus-
quement avec un air anim? et joyeux.
? Eh bien ! eh bien ! o? allez-vous donc ? laissez aller les
?trangers et les savants, vous ?tes des n?tres. J?arrive un peu
tard, mais notre belle Aspasie me pardonnera. Pourquoi donc
vous en allez-vous ? est-ce que tout est fini ?
? Mais il para?t que oui ; puisque l?on danse, la lecture est
faite.
? La lecture, oui ; mais les serments ? dit tout bas l?abb?.
? Quels serments ? dit de Thou.
? M. le Grand n?est-il pas venu ?
? Je croyais le voir ; mais je pense qu?il n?est pas venu ou
qu?il est parti.
255

? Non, non, venez avec moi, dit lՎtourdi, vous ?tes des
n?tres, parbleu ! Il est impossible que vous n?en soyez pas,
venez.
De Thou, n?osant refuser et avoir l?air de renier ses amis,
m?me pour des parties de plaisir qui lui d?plaisaient, le suivit,
ouvrit deux cabinets et descendit un petit escalier d?rob?. ?
chaque pas qu?il faisait, il entendait plus distinctement des voix
d?hommes assembl?s. Gondi ouvrit la porte. Un spectacle inat-
tendu s?offrit ? ses yeux.
La chambre o? il entrait, ?clair?e par un demi-jour myst?-
rieux, semblait l?asile des plus voluptueux rendez-vous ; on
voyait d?un c?t? un lit dor?, charg? d?un dais de tapisseries,
empanach? de plumes, couvert de dentelles et d?ornements ;
tous les meubles, cisel?s et dor?s, ?taient d?une soie gris?tre
richement brod?e, des carreaux de velours sՎtendaient aux
pieds de chaque fauteuil sur dՎpais tapis. De petits miroirs,
unis l?un ? l?autre par des ornements d?argent, simulaient une
glace enti?re, perfection alors inconnue, et multipliaient par-
tout leurs facettes ?tincelantes. Nul bruit ext?rieur ne pouvait
parvenir dans ce lieu de d?lices ; mais les gens qu?il rassem-
blait paraissaient bien ?loign?s des pens?es qu?il pouvait don-
ner. Une foule d?hommes, qu?il reconnut pour des personnages
de la cour ou des arm?es, se pressaient ? l?entr?e de cette
chambre et se r?pandaient dans un appartement voisin qui pa-
raissait plus vaste ; attentifs, ils d?voraient des yeux le spec-
tacle qu?offrait le premier salon. L?, dix jeunes gens debout et
tenant ? la main leurs ?p?es nues, dont la pointe ?tait baiss?e
vers la terre, ?taient rang?s autour d?une table : leurs visages
tourn?s du c?t? de Cinq-Mars annon?aient qu?ils venaient de
lui adresser leur serment ; le grand ?cuyer ?tait seul, devant la
chemin?e, les bras crois?s et l?air profond?ment absorb? dans
ses r?flexions. Debout pr?s de lui, Marion de Lorme, grave, re-
cueillie, semblait lui avoir pr?sent? ces gentilshommes.
D?s que Cinq-Mars aper?ut son ami, il se pr?cipita vers la
porte qu?il ouvrait, en jetant un regard irrit? ? Gondi, et saisit
de Thou par les deux bras en l?arr?tant sur le dernier degr? :
? Que faites-vous ici ? lui dit-il d?une voix ?touff?e, qui vous
am?ne ? que me voulez-vous ? vous ?tes perdu si vous entrez.
? Que faites-vous vous-m?me ? que vois-je dans cette
maison ?
256

? Les cons?quences de ce que vous savez ; retirez-vous, vous
dis-je ; cet air est empoisonn? pour tous ceux qui sont ici.
? Il n?est plus temps, on m?a d?j? vu ; que dirait-on si je me
retirais ? je les d?couragerais, vous seriez perdu.
Tout ce dialogue sՎtait dit ? demi-voix et pr?cipitamment ;
au dernier mot, de Thou, poussant son ami, entra, et d?un pas
ferme traversa l?appartement pour aller vers la chemin?e.
Cinq-Mars, profond?ment bless?, vint reprendre sa place,
baissa la t?te, se recueillit, et, relevant bient?t un visage plus
calme, continua un discours que l?entr?e de son ami avait
interrompu :
? Soyez donc des n?tres, messieurs : mais il n?est plus besoin
de tant de myst?res ; souvenez-vous que lorsqu?un esprit ferme
embrasse une id?e, il doit la suivre dans toutes ses cons?-
quences. Vos courages vont avoir un plus vaste champ que ce-
lui d?une intrigue de cour. Remerciez-moi : en ?change d?une
conjuration, je vous donne une guerre. M. de Bouillon est parti
pour se mettre ? la t?te de son arm?e d?Italie ; dans deux jours,
et avant le Roi, je quitte Paris pour Perpignan ; venez-y tous,
les Royalistes de l?arm?e nous y attendent.
Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes ; il vit
des ?clairs de joie et d?enthousiasme dans tous les yeux de
ceux qui l?entouraient. Avant de laisser gagner son propre
c?ur par la contagieuse ?motion qui pr?c?de les grandes en-
treprises, il voulut s?assurer d?eux encore, et r?p?ta d?un air
grave :
? Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La
Rochelle et la Navarre se pr?parent au grand r?veil de leurs
religionnaires, l?arm?e d?Italie entrera d?un c?t?, le fr?re du
Roi viendra nous joindre de l?autre : l?homme sera entour?,
vaincu, ?cras?. Les Parlements marcheront ? notre arri?re-
garde, apportant leur supplique au Roi, arme aussi forte que
nos ?p?es ; et, apr?s la victoire, nous nous jetterons aux pieds
de Louis XIII, notre ma?tre, pour qu?il nous fasse gr?ce et nous
pardonne de l?avoir d?livr? d?un ambitieux sanguinaire et de
h?ter sa r?solution.
Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance crois-
sante dans les regards et l?attitude de ses complices.
? Quoi ! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec
effort sa propre ?motion, vous ne reculez pas devant cette
257

r?solution qui para?trait une r?volte ? d?autres hommes quՈ
vous ? Ne pensez-vous pas que j?aie abus? des pouvoirs que
vous m?aviez remis ? J?ai port? loin les choses ; mais il est des
temps o? les rois veulent ?tre servis comme malgr? eux. Tout
est pr?vu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses portes, et nous
sommes assur?s de l?Espagne.
Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous
jusquՈ Paris. Aucune place pourtant ne sera livr?e ?
lՎtranger ; elles auront toutes garnison fran?aise, et seront
prises au nom du Roi.
? Vive le Roi ! vive l?Union ! la nouvelle Union, la sainte
Ligue ! sՎcri?rent tous les jeunes gens de rassembl?e.
? Le voici venu, sՎcria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voi-
ci, le plus beau jour de ma vie ! ? jeunesse, jeunesse, toujours
nomm?e impr?voyante et l?g?re de si?cle en si?cle ! de quoi
t?accuse-t-on aujourd?hui ? Avec un chef de vingt-deux ans s?est
con?ue, m?rie, et va s?ex?cuter la plus vaste, la plus juste, la
plus salutaire des entreprises. Amis, qu?est-ce qu?une grande
vie, sinon une pens?e de la jeunesse ex?cut?e par lՉge m?r ?
La jeunesse regarde fixement l?avenir avec son ?il d?aigle, y
trace un large plan, y jette une pierre fondamentale ; et tout ce
que peut faire notre existence enti?re, c?est d?approcher de ce
premier dessein. Ah ! quand pourraient na?tre les grands pro-
jets, sinon lorsque le c?ur bat fortement dans la poitrine ?
L?esprit n?y suffirait pas, il n?est rien qu?un instrument.
Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu?un
vieillard ? barbe blanche sortit de la foule.
? Allons, dit Gondi ? demi-voix, voil? le vieux chevalier de
Guise qui va radoter et nous refroidir.
En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lente-
ment et p?niblement, apr?s sՐtre plac? pr?s de lui :
? Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que
mon vieil ami Bassompierre sera d?livr? par vous, et que vous
allez venger le comte de Soissons et le jeune Montmorency?
Mais il convient ? la jeunesse, tout ardente qu?elle est, dՎcou-
ter ceux qui ont beaucoup vu. J?ai vu la Ligue, mes enfants, et
je vous dis que vous ne pourrez pas prendre cette fois, comme
on fit alors, le titre de sainte Ligue , sainte Union , de Protec-
teurs de saint Pierre et Piliers de lՃglise , parce que je vois que
vous comptez sur l?appui des huguenots ; vous ne pourrez pas
258

non plus mettre sur votre grand sceau de cire verte un tr?ne
vide, puisqu?il est occup? par un roi.
? Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.
? Il est pourtant d?une grande importance, poursuivait le
vieux Guise au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est
pourtant d?une grande importance de prendre un nom auquel
s?attache le peuple ; celui de Guerre du bien public a ?t? pris
autrefois, Princes de la Paix derni?rement ; il faudrait en trou-
ver un?
? Eh bien, la Guerre du Roi , dit Cinq-Mars?
? Oui, c?est cela ! Guerre du Roi , dirent Gondi et tous les
jeunes gens.
? Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi
de se faire approuver par la Facult? th?ologique de Sorbonne,
qui sanctionna autrefois m?me les haut - gourdierset les sor-
gueurs 13
, et remettre en vigueur sa deuxi?me proposition :
qu?il est permis au peuple de d?sob?ir aux magistrats et de les
pendre.
? H? ! chevalier, sՎcria Gondi, il ne s?agit plus de cela ; lais-
sez parler M. le Grand ; nous ne pensons pas plus ? la Sor-
bonne ? pr?sent quՈ votre saint Jacques Cl?ment.
On rit, et Cinq-Mars reprit :
? J?ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de
MONSIEUR, de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce
qu?il est juste qu?un homme qui joue sa vie sache ? quel jeu ;
mais je vous ai mis sous les yeux les chances les plus malheu-
reuses, et je ne vous ai pas d?taill? nos forces, parce qu?il n?est
pas un de vous qui n?en sache le secret. Est-ce ? vous, mes-
sieurs de Montr?sor et de Saint-Thibal, que j?apprendrai les ri-
chesses que MONSIEUR met ? notre disposition ? Est-ce ?
vous, monsieur d?Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai com-
bien de jeunes gentilshommes ont voulu s?adjoindre ? vos com-
pagnies de gens d?armes et de chevau-l?gers, pour combattre
les Cardinalistes ? combien en Touraine et dans l?Auvergne, o?
sont les terres de la maison d?Effiat, et d?o? vont sortir deux
mille seigneurs avec leurs vassaux ? Baron de Beauvau, vous
ferai-je redire le z?le et la valeur des cuirassiers que vous don-
n?tes au malheureux comte de Soissons, dont la cause ?tait la
n?tre, et que vous v?tes assassiner au milieu de son triomphe
13. Termes des ligueurs.
259

par celui qu?il avait vaincu avec vous ? Dirai-je ? ces messieurs
la joie du Comte-Duc 14
? la nouvelle de nos dispositions, et les
lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon ? Parlerai-je de
Paris ? l?abb? de Gondi, ? d?Entraigues, et ? vous, messieurs,
qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son be-
soin dՎclater ? Tandis que tous les royaumes ?trangers de-
mandent la paix, que le Cardinal de Richelieu d?truit toujours
par sa mauvaise foi (comme il l?a fait en rompant le trait? de
Ratisbonne), tous les ordres de lՃtat g?missent de ses vio-
lences et redoutent cette colossale ambition, qui ne tend pas
moins qu?au tr?ne temporel et m?me spirituel de la France.
Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut
un moment, et l?on entendit le son des instruments ? vent et le
tr?pignement mesur? du pied des danseurs.
Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires
dans les plus jeunes gens de rassembl?e.
Cinq-Mars en profita, et levant les yeux :
? Plaisirs de la jeunesse, sՎcria-t-il, amours, musique, danses
joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs ! que nՐtes-
vous nos seules ambitions ! Qu?il nous faut de ressentiments
pour que nous venions faire entendre nos cris d?indignation ?
travers les ?clats de la joie, nos redoutables confidences dans
l?asile des entretiens du c?ur, et nos serments de guerre et de
mort au milieu de l?enivrement des f?tes de la vie !
Malheur ? celui qui attriste la jeunesse d?un peuple ! Quand
les rides sillonnent le front de l?adolescent, on peut dire hardi-
ment que le doigt d?un tyran les a creus?es. Les autres peines
du jeune ?ge lui donnent le d?sespoir, et non la consternation.
Voyez passer en silence, chaque matin, ces ?tudiants tristes et
mornes, dont le front est jauni, dont la d?marche est lente et la
voix basse ; on croirait qu?ils craignent de vivre et de faire un
pas vers l?avenir. Qu?y a-t-il donc en France ? Un homme de
trop.
Oui, continua-t-il, j?ai suivi pendant deux ann?es la marche
insidieuse et profonde de son ambition. Ses ?tranges proc?-
dures, ses commissions secr?tes, ses assassinats juridiques,
vous sont connus : princes, pairs, mar?chaux, tout a ?t? ?cras?
par lui ; il n?y a pas une famille de France qui ne puisse mon-
trer quelque trace douloureuse de son passage. S?il nous
14. D?Olivar?s, comte-duc de San-Lucar.
260

regarde tous comme ennemis de son autorit?, c?est qu?il ne
veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt
ans, qu?un des plus petits fiefs du Poitou.
Les Parlements humili?s n?ont plus de voix ; les pr?sidents de
Mesmes, de Novion, de Belli?vre, vous ont-ils r?v?l? leur cou-
rageuse mais inutile r?sistance pour condamner ? mort le duc
de La Valette ?
Les pr?sidents et conseils des cours souveraines ont ?t? em-
prisonn?s, chass?s, interdits, chose inou?e ! lorsqu?ils ont parl?
pour le Roi ou pour le public.
Les premi?res charges de justice, qui les remplit ? des
hommes inf?mes et corrompus qui sucent le sang et l?or du
pays. Paris et les villes maritimes tax?es ; les campagnes rui-
n?es et d?sol?es par les soldats, sergents et gardes du scel ;
les paysans r?duits ? la nourriture et ? la liti?re des animaux
tu?s par la peste ou la faim, se sauvant en pays ?tranger : tel
est l?ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces
dignes agents ont fait battre monnaie ? l?effigie du Cardinal-
Duc. Voici de ses pi?ces royales.
Ici le grand ?cuyer jeta sur le tapis une vingtaine de dou-
blons en or o? Richelieu ?tait repr?sent?. Un nouveau mur-
mure de haine pour le Cardinal sՎleva dans la salle. ? Et
croyez-vous le clerg? moins avili et moins m?content ? Non.
Les ?v?ques ont ?t? jug?s contre les lois de lՃtat et le respect
d? ? leurs personnes sacr?es. On a vu des corsaires d?Alger
command?s par un archev?que. Des gens de n?ant ont ?t? ?le-
v?s au cardinalat. Le ministre m?me, d?vorant les choses les
plus saintes, s?est fait ?lire g?n?ral des ordres de C?teaux, Clu-
ny, Pr?montr?, jetant dans les prisons les religieux qui lui refu-
saient leurs voix. J?suites, Carmes, Cordeliers, Augustins, Jaco-
bins ont ?t? forc?s dՎlire en France des vicaires g?n?raux
pour ne plus communiquer ? Rome avec leurs propres sup?-
rieurs, parce qu?il veut ?tre patriarche en France et chef de
lՃglise gallicane.
? C?est un schismatique, un monstre ! sՎcri?rent plusieurs
voix.
? Sa marche est donc visible, messieurs ; il est pr?t ? saisir le
pouvoir temporel et spirituel ; il s?est cantonn?, peu ? peu,
contre le Roi m?me, dans les plus fortes places de la France ;
saisi des embouchures des principales rivi?res, des meilleurs
261

ports de l?Oc?an, des salines et de toutes les s?ret?s du
royaume ; c?est donc le Roi qu?il faut d?livrer de cette oppres-
sion. Le Roi et la Paix sera notre cri. Le reste ? la Providence.
Cinq-Mars ?tonna beaucoup toute l?assembl?e et de Thou lui-
m?me par ce discours. Personne ne l?avait entendu jusque-l?
parler longtemps de suite, m?me dans les conversations fami-
li?res ; et jamais il n?avait laiss? entrevoir par un seul mot la
moindre aptitude ? conna?tre les affaires publiques ; il avait au
contraire affect? une insouciance tr?s-grande aux yeux m?me
de ceux qu?il disposait ? servir ses projets, ne leur montrant
qu?une indignation vertueuse contre les violences du ministre,
mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres
id?es, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme
but de ses travaux. La confiance qu?on lui t?moignait reposait
sur sa faveur et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez
grande pour causer un moment de silence ; ce silence fut bien-
t?t rompu par tous ces transports communs aux Fran?ais,
jeunes ou vieux, lorsqu?on leur pr?sente un avenir de combats,
quel qu?il soit.
Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de
parti, l?abb? de Gondi bondissait comme un chevreau.
? J?ai d?j? enr?l? mon r?giment ! cria-t-il, j?ai des hommes
superbes !
Puis, s?adressant ? Marion de Lorme :
? Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs ; votre
ruban gris de lin et votre ordre de l?Allumette . La devise en est
charmante :
Nous ne br?lons que pour br?ler les autres,
et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons
de beau, si par bonheur on en vient aux mains.
La belle Marion, qui l?aimait peu, se mit ? parler par-dessus
sa t?te ? M. de Thou, mortification qui exasp?rait toujours le
petit abb? ; aussi la quitta-t-il brusquement en se redressant et
relevant d?daigneusement sa moustache.
Tout ? coup un mouvement de silence subit se fit dans l?as-
sembl?e : un papier roul? avait frapp? le plafond et ?tait venu
tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa et le d?plia,
apr?s avoir regard? vivement autour de lui ; on chercha en
vain d?o? il pouvait ?tre venu ; tous ceux qui s?avanc?rent
262

n?avaient sur le visage que l?expression de lՎtonnement et
d?une grande curiosit?.
? Voici mon nom mal ?crit, dit-il froidement.
? CINQ-MARCS.
CENTURIE DE NOSTRADAMUS 15
.
Quand bonnet rouge passera par la fen?tre,
? quarante onces on coupera la t?te,
Et tout finira.
Il y a un tra?tre parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce
papier. Mais que nous importe ! Nous ne sommes pas gens ?
nous effrayer de ces sanglants jeux de mots.
? Il faut le chercher et le jeter par la fen?tre ! dirent les
jeunes gens.
Cependant rassembl?e avait ?prouv? une sensation f?cheuse,
on ne se parlait plus quՈ l?oreille, et chacun regardait son voi-
sin avec m?fiance. Quelques personnes se retir?rent : la
r?union sՎclaircit. Marion de Lorme ne cessait de dire ? cha-
cun qu?elle chasserait ses gens, qui seuls devaient ?tre soup-
?onn?s. Malgr? ses efforts, il r?gna dans cet instant quelque
froideur dans la salle. Les premi?res phrases du discours de
Cinq-Mars laissaient aussi de l?incertitude sur les intentions du
Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ?branl? les ca-
ract?res les moins fermes.
Gondi le fit remarquer ? Cinq-Mars.
? ?coutez, lui dit-il tout bas : croyez-moi, j?ai ?tudi? avec soin
les conspirations et les assembl?es ; il y a des choses purement
m?caniques qu?il faut savoir ; suivez mon avis ici : je suis vrai-
ment devenu assez fort dans cette partie. Il leur faut encore un
petit mot, et employez l?esprit de contradiction ; cela r?ussit
toujours en France ; vous les r?chaufferez ainsi. Ayez l?air de
ne pas vouloir les retenir malgr? eux, ils resteront.
Le grand ?cuyer trouva la recette bonne, et s?avan?ant vers
ceux qu?il savait les plus engag?s, leur dit :
? Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne ? me
suivre ; assez de braves nous attendent ? Perpignan, et la
France enti?re est de notre opinion. Si quelqu?un veut s?assu-
rer une retraite, qu?il parle ; nous lui donnerons les moyens de
se mettre d?s ? pr?sent en s?ret?.
15. Cette sorte de pr?diction en calembours fut publique trois mois avant
la conjuration.
263

Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le
mouvement qu?elle occasionna fit renouveler les serments de
haine contre le Cardinal-Duc.
Cinq-Mars continua pourtant ? interroger quelques per-
sonnes qu?il choisissait bien, car il finit par Montr?sor, qui cria
qu?il se passerait son ?p?e ? travers le corps s?il en avait eu la
seule pens?e, et par Gondi, qui, se dressant fi?rement sur les
talons, dit :
? Monsieur le grand ?cuyer, ma retraite ? moi, c?est l?arche-
v?ch? de Paris et lՔle Notre-Dame ; j?en ferai une place assez
forte pour qu?on ne m?enl?ve pas.
? La v?tre ? dit-il ? de Thou.
? ? vos c?t?s, r?pondit celui-ci doucement en baissant les
yeux, ne voulant pas m?me donner de l?importance ? sa r?solu-
tion par la fermet? du regard.
? Vous le voulez ? eh bien, j?accepte, dit Cinq-Mars ; mon sa-
crifice est plus grand que le v?tre en cela.
Puis, se retournant vers l?assembl?e :
? Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la
France ; car, apr?s les Montmorency et les Soissons, vous,
seuls osez encore lever une t?te libre et digne de notre vieille
franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la
monarchie crouleront avec nous ; la cour r?gnera seule ? la
place des Parlements, antiques barri?res et en m?me temps
puissants appuis de l?autorit? royale ; mais soyons vainqueurs,
et la France nous devra la conservation de ses anciennes
m?urs et de ses s?ret?s. Du reste, messieurs, il serait f?cheux
de g?ter un bal pour cela ; vous entendez la musique ; ces
dames vous attendent ; allons danser.
? Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.
Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remont?rent
vers la salle de danse comme ils auraient ?t? se battre.
264

Chapitre
21
LE CONFESSIONNAL
C?est pour vous, beaut? fatale, que
je viens dans ce lieu terrible !
LEWIS, Le Moine .
CՎtait le lendemain de l?assembl?e qui avait eu lieu chez
Marion de Lorme. Une neige ?paisse couvrait les toits de Paris,
et fondait dans ses rues et dans ses larges ruisseaux, o? elle
sՎlevait en monceaux gris?tres, sillonn?s par les roues de
quelques chariots.
Il ?tait huit heures du soir et la nuit ?tait sombre ; la ville du
tumulte ?tait silencieuse ? cause de lՎpais tapis que l?hiver y
avait jet?. Il emp?chait d?entendre le bruit des roues sur la
pierre, et celui des pas du cheval ou de l?homme. Dans une rue
?troite qui serpente autour de la vieille ?glise de Saint-Eus-
tache, un homme, envelopp? dans son manteau, se promenait
lentement, et cherchait ? distinguer si rien ne paraissait au d?-
tour de la place ; souvent il s?asseyait sur l?une des bornes de
lՎglise, se mettant ? l?abri de la fonte des neiges sous ces sta-
tues horizontales de saints qui sortent du toit de ce temple, et
s?allongent presque de toute la largeur de la ruelle, comme des
oiseaux de proie qui, pr?ts ? s?abattre, ont reploy? leurs ailes.
Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses bras
contre sa poitrine en les croisant et les ?tendant rapidement
pour se r?chauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que ga-
rantissait mal du froid une paire de gants de buffle montant
jusqu?au coude. Enfin, il aper?ut une petite ombre qui se d?ta-
chait sur la neige et glissait contre la muraille.
? Ah ! santa Maria ! quels vilains pays que ceux du Nord ! dit
une petite voix en tremblant. Ah ! le duz? di Mantoue ! que ze
voudrais y ?tre encore, mon vieux Grandchamp !
265

? Allons ! allons ! ne parlez pas si haut, r?pondit brusque-
ment le vieux domestique ; les murs de Paris ont des oreilles
de cardinal, et surtout les ?glises. Votre ma?tresse est-elle en-
tr?e ? mon ma?tre l?attendait ? la porte.
? Oui, oui, elle est entr?e dans lՎglise.
? Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l?horloge est f?l?,
c?est mauvais signe.
? Cette horloge a sonn? l?heure d?un rendez-vous.
? Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura,
voici trois manteaux qui passent.
Ils laiss?rent passer trois hommes. Grandchamp les suivit,
s?assura du chemin qu?ils prenaient, et revint s?asseoir ; il sou-
pira profond?ment.
? La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand au-
rait bien pu choisir un autre de ses gens pour rester en senti-
nelle comme je fais pendant qu?il fait l?amour. C?est bon pour
vous de porter des poulets et des petits rubans, et des portraits
et autres fariboles pareilles ; pour moi, on devrait me traiter
avec plus de consid?ration, et M. le mar?chal n?aurait pas fait
cela. Les vieux domestiques font respecter une maison.
? Votre ma?tre est-il arriv? depuis longtemps, caro amico ?
? Et cara ! caro ! laissez-moi tranquille. Il y avait une heure
que nous gelions quand vous ?tes arriv?es toutes les deux ;
j?aurais eu le temps de fumer trois pipes turques, Faites votre
affaire, et allez voir aux autres entr?es de lՎglise s?il r?de
quelqu?un de suspect ; puisqu?il n?y a que deux vedettes, il faut
qu?elles battent le champ.
? Ah ! Signor Jesu ! n?avoir personne ? qui dire une parole
amicale quand il fait si froid ! Et ma pauvre ma?tresse ! venir ?
pied depuis l?h?tel de Nevers. Ah ! Amore qui regna , amore !
? Allons ! Italienne, fais volte-face, te dis-je ; que je ne t?en-
tende plus avec ta langue de musique.
? Ah ! J?sus ! la grosse voix, cher Grandchamp ! vous ?tiez
bien plus aimable ? Chaumont, dans la Turena , quand vous me
parliez de miei occhi noirs.
? Tais-toi, bavarde ! encore une fois, ton italien n?est bon
qu?aux baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les
chiens savants.
266

? Ah ! Italia mia ! Grandchamp, ?coutez-moi, et vous enten-
drez le langage de la Divinit?. Si vous ?tiez un galant uomo ,
comme celui qui a fait ceci pour une Laura comme moi?
Et elle se mit ? chanter ? demi-voix :
Lieti fiori e felici, e ben nate erbe
Che Madona pensanda premer sole ;
Piaggia ch? ascolti su dolci parole
E del bel piedo alcun vestigio serbe 16
.
Le vieux soldat ?tait peu accoutum? ? la voix d?une jeune
fille ; et, en g?n?ral, lorsqu?une femme lui parlait, le ton qu?il
prenait en lui r?pondant ?tait toujours flottant entre une poli-
tesse gauche et la mauvaise humeur. Cependant, cette fois, en
faveur de la chanson italienne, il sembla s?attendrir, et retrous-
sa sa moustache, ce qui ?tait chez lui un signe d?embarras et
de d?tresse ; il fit entendre m?me un bruit rauque assez sem-
blable au rire, et dit :
? C?est assez gentil, mordieu ! cela me rappelle le si?ge de
Casai ; mais tais-toi, petite ; je n?ai pas encore entendu venir
l?abb? Quillet ; cela m?inqui?te ; il faut qu?il soit arriv? avant
nos deux jeunes gens, et depuis longtemps?
Laura, qui avait peur dՐtre envoy?e seule sur la place Saint-
Eustache, lui dit qu?elle ?tait bien s?re que l?abb? ?tait entr?
tout ? l?heure, et continua :
Ombrose selve, ove percote il sole
Che vi fa co? suoi reggi alte e superbe.
? Hon ! dit en grommelant le bonhomme, j?ai les pieds dans
la neige et une goutti?re dans l?oreille ; j?ai le froid sur la t?te
et la mort dans le c?ur, et tu ne me chantes que des violettes,
du soleil, des herbes et de l?amour : tais-toi !
Et, s?enfon?ant davantage sous l?ogive du temple, il laissa
tomber sa vieille t?te et ses cheveux blanchis sur ses deux
mains, pensif et immobile. Laura n?osa plus lui parler.
Mais pendant que sa femme de chambre ?tait all?e trouver
Grandchamp, la jeune et tremblante Marie avait pouss?, d?une
main timide, la porte battante de lՎglise : elle avait rencontr?
16. Rive o? Laure ?garait ses pas et ses pens?es,
Qui de sa voix touchante ?coutais les accents ;
Fleurs qui de vos parfums lui pr?sentiez l?encens,
Que ses pieds d?licats ont doucement press?es.
P?TRARQUE, trad. de Saint-Geniez.
267

l? Cinq-Mars, debout, d?guis?, et attendant avec inqui?tude. ?
peine l?eut-elle reconnu qu?elle marcha d?un pas pr?cipit? dans
le temple, tenant son masque de velours sur son visage, et cou-
rut se r?fugier dans un confessionnal, tandis que Henry refer-
mait avec soin la porte de lՎglise qu?elle avait franchie. Il s?as-
sura qu?on ne pouvait l?ouvrir du dehors, et vint apr?s elle
s?agenouiller, comme d?habitude, dans le lieu de la p?nitence.
Arriv? une heure avant elle avec son vieux valet, il avait trouv?
cette porte ouverte, signe certain et convenu que l?abb?
Quillet, son gouverneur, l?attendait ? sa place accoutum?e. Le
soin qu?il avait d?emp?cher toute surprise le fit rester lui-m?me
? garder cette entr?e jusquՈ l?arriv?e de Marie : heureux de
voir l?exactitude du bon abb?, il ne voulut pourtant pas quitter
son poste pour l?en aller remercier. CՎtait un second p?re
pour lui, ? cela pr?s de l?autorit?, et il agissait avec ce bon
pr?tre sans beaucoup de c?r?monie.
La vieille paroisse de Saint-Eustache ?tait obscure ; seule-
ment, avec la lampe perp?tuelle, br?laient quatre flambeaux de
cire jaune, qui, attach?s au-dessus des b?nitiers, contre les
principaux piliers, jetaient une lueur rouge sur les marbres
bleus et noirs de la basilique d?serte. La lumi?re p?n?trait ?
peine dans les niches enfonc?es des ailes du pieux b?timent.
Dans l?une de ces chapelles, et la plus sombre, ?tait ce confes-
sionnal, dont une grille de fer assez ?lev?e, et doubl?e de
planches ?paisses, ne laissait apercevoir que le petit d?me et la
croix de bois. L? s?agenouill?rent, de chaque c?t?, Cinq-Mars
et Marie de Mantoue ; ils ne se voyaient quՈ peine, et trou-
v?rent que, selon son usage, l?abb? Quillet, assis entre eux, les
avait attendus depuis longtemps. Ils pouvaient entrevoir, ? tra-
vers les petits grillages, l?ombre de son camail. Henry d?Effiat
sՎtait approch? lentement ; il venait arr?ter et r?gler, pour
ainsi dire, le reste de sa destin?e. Ce nՎtait plus devant son
Roi qu?il allait para?tre, mais devant une souveraine plus puis-
sante, devant celle pour laquelle il avait entrepris son immense
ouvrage. Il allait ?prouver sa foi et tremblait.
Il fr?mit surtout lorsque sa jeune fianc?e fut agenouill?e en
face de lui ; il fr?mit parce qu?il ne put s?emp?cher, ? l?aspect
de cet ange, de sentir tout le bonheur qu?il pourrait perdre ; il
n?osa parler le premier, et demeura encore un instant ?
contempler sa t?te dans l?ombre, cette jeune t?te sur laquelle
268

reposaient toutes ses esp?rances. Malgr? son amour, toutes les
fois qu?il la voyait, il ne pouvait se garantir de quelque effroi
d?avoir tant entrepris pour une enfant dont la passion nՎtait
qu?un faible reflet de la sienne, et qui n?avait peut-?tre pas ap-
pr?ci? tous les sacrifices qu?il avait faits, son caract?re ploy?
pour elle aux complaisances d?un courtisan, condamn? aux in-
trigues et aux souffrances de l?ambition, livr? aux combinai-
sons profondes, aux criminelles m?ditations, aux sombres et
violents travaux d?un conspirateur. Jusque-l?, dans leurs se-
cr?tes et chastes entrevues, elle avait toujours re?u chaque
nouvelle de ses progr?s dans sa carri?re avec les transports de
plaisir d?un enfant, mais sans appr?cier la fatigue de chacun de
ces pas si pesants que l?on fait vers les honneurs, et lui deman-
dant toujours avec na?vet? quand il serait Conn?table enfin, et
quand ils se marieraient, comme si elle e?t demand? quand il
viendrait au Carrousel, et si le temps ?tait serein. Jusque-l?, il
avait souri de ces questions et de cette ignorance, pardonnable
? dix-huit ans dans une jeune fille n?e sur un tr?ne et accoutu-
m?e ? des grandeurs pour ainsi dire naturelles, et trouv?es au-
tour d?elle en venant ? la vie ; mais ? cette heure, il fit de plus
s?rieuses r?flexions sur ce caract?re, et lorsque, sortant
presque de l?assembl?e imposante des conspirateurs, repr?sen-
tants de tous les ordres du royaume, son oreille, o? r?son-
naient encore les voix m?les qui avaient jur? d?entreprendre
une vaste guerre, fut frapp?e des premi?res paroles de celle
pour qui elle ?tait commenc?e, il craignit, pour la premi?re
fois, que cette sorte d?innocence ne f?t de la l?g?ret? et ne
sՎtend?t jusqu?au c?ur : il r?solut de l?approfondir.
? Dieu ! que j?ai peur, Henry ! dit-elle en entrant dans le
confessionnal ; vous me faites venir sans gardes, sans car-
rosses ; je tremble toujours dՐtre vue de mes gens en sortant
de l?h?tel de Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore long-
temps comme une coupable ? La Reine n?a pas ?t? contente
lorsque je le lui ai avou? ; si elle m?en parle encore, ce sera
avec son air s?v?re que vous connaissez, et qui me fait toujours
pleurer : j?ai bien peur. Elle se tut, et Cinq-Mars ne r?pondit
que par un profond soupir. ? Quoi ! vous ne me parlez pas ! dit-
elle.
? Sont-ce bien l? toutes vos terreurs ? dit Cinq-Mars avec
amertume.
269

? Dois-je en avoir de plus grandes ? ? mon ami ! de quel ton,
avec quelle voix me parlez-vous ! ?tes-vous f?ch? parce que je
suis venue trop tard ?
? Trop t?t madame, beaucoup trop t?t, pour les choses que
vous devez entendre, car je vous en vois bien ?loign?e.
Marie, afflig?e de l?accent sombre et amer de sa voix, se prit
? pleurer.
? H?las ! mon Dieu ! qu?ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous
m?appeliez madame et me traitiez si durement ?
? Ah ! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec
ironie. En effet, vous nՐtes pas coupable ; mais je le suis, je
suis seul ? lՐtre ; ce n?est pas envers vous, mais pour vous.
? Avez-vous donc fait du mal ? Avez-vous ordonn? la mort de
quelqu?un ? Oh ! non, j?en suis bien s?re, vous ?tes si bon !
? Eh quoi ! dit Cinq-Mars, nՐtes-vous pour rien dans mes
projets ? ai-je mal compris votre pens?e lorsque vous me regar-
diez chez la Reine ? ne sais-je plus lire dans vos yeux ? le feu
qui les animait ?tait-ce un grand amour pour Richelieu ? cette
admiration que vous promettiez ? celui qui oserait tout dire au
Roi, qu?est-elle devenue ? Est-ce un mensonge que tout cela ?
Marie fondait en larmes.
? Vous me parlez toujours d?un air contraint, dit-elle ; je ne
l?ai point m?rit?. Si je ne vous dis rien de cette conjuration
effrayante, croyez-vous que je l?oublie ? ne me trouvez-vous
pas assez malheureuse ? avez-vous besoin de voir mes pleurs ?
les voil?. J?en verse assez en secret, Henry ; croyez que si j?ai
?vit?, dans nos derni?res entrevues, ce terrible sujet, cՎtait de
crainte d?en trop apprendre : ai-je une autre pens?e que celle
de vos dangers ? ne sais-je pas bien que c?est pour moi que
vous les courez ? H?las ! si vous combattez pour moi, n?ai-je
pas aussi ? soutenir des attaques non moins cruelles ? Plus
heureux que moi, vous n?avez ? combattre que la haine, tandis
que je lutte contre l?amiti? : le Cardinal vous opposera des
hommes et des armes ; mais la Reine, la douce Anne
d?Autriche, n?emploie que de tendres conseils, des caresses, et
quelquefois des larmes.
? Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec
amertume, pour vous faire accepter un tr?ne. Je con?ois que
vous ayez besoin de quelques efforts contre de telles
270

s?ductions ; mais avant, madame, il importe de vous d?lier de
vos serments.
? H?las ! grand Dieu ! qu?y a-t-il contre nous ?
? Il y a Dieu sur nous et contre nous, reprit Henry d?une voix
s?v?re ; le Roi m?a tromp?.
L?abb? s?agita dans le confessionnal. Marie sՎcria :
? Voil? ce que je pressentais ; voil? le malheur que
j?entrevoyais. Est-ce moi qui l?ai caus? ?
? Il m?a tromp? en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars ;
il m?a trahi par le vil Joseph qu?on m?offre de poignarder.
L?abb? fit un mouvement d?horreur qui ouvrit ? demi la porte
du confessionnal.
? Ah ! mon p?re, ne craignez rien, continua Henry d?Effiat ;
votre ?l?ve ne frappera jamais de tels coups. Ils s?entendront
de loin, ceux que je pr?pare, et le grand jour les ?clairera ;
mais il me reste un devoir ? remplir, un devoir sacr? : voyez
votre enfant s?immoler devant vous. H?las ! je n?ai pas v?cu
longtemps pour le bonheur ; je viens le d?truire peut-?tre, par
votre main, la m?me qui l?avait consacr?.
Il ouvrit, en parlant ainsi, le l?ger grillage qui le s?parait de
son vieux gouverneur ; celui-ci, gardant toujours un silence
surprenant, avan?a le camail sur son front.
? Rendez, dit Cinq-Mars d?une voix moins ferme, rendez cet
anneau nuptial ? la duchesse de Mantoue ; je ne puis le garder
qu?elle ne me le donne une seconde fois, car je ne suis plus le
m?me qu?elle promit dՎpouser.
Le pr?tre saisit brusquement la bague et la passa au travers
des losanges du grillage oppos? ; cette marque d?indiff?rence
?tonna Cinq-Mars.
? Eh quoi ! mon p?re, dit-il, ?tes-vous aussi chang? ? Cepen-
dant Marie ne pleurait plus ; mais ?levant sa voix ang?lique qui
?veilla un faible ?cho le long des ogives du temple, comme le
plus doux soupir de l?orgue, elle dit :
? ? mon ami ! ne soyez plus en col?re, je ne vous comprends
pas ; pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d?unir, et
pourrais-je vous quitter quand je vous sais malheureux ! Si le
Roi ne vous aime plus, du moins vous ?tes assur? qu?il ne vien-
dra pas vous faire du mal, puisqu?il n?en a pas fait au Cardinal,
qu?il n?a jamais aim?. Vous croyez-vous perdu parce qu?il n?au-
ra pas voulu peut-?tre se s?parer de son vieux serviteur ? Eh
271

bien, attendons le retour de son amiti? ; oubliez ces conspira-
teurs qui m?effrayent. S?ils n?ont plus d?espoir, j?en remercie
Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu?avez-vous donc, mon
ami, et pourquoi nous affliger inutilement ? La Reine nous
aime, et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L?ave-
nir est beau, puisque nous sommes unis et s?rs de nous-
m?mes. Racontez-moi ce que le Roi vous disait ? Chambord. Je
vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu ! que cette partie de
chasse fut triste pour moi !
? Il m?a trahi ! vous dis-je, r?pondit Cinq-Mars ; et qui l?aurait
pu croire, lorsque vous l?avez vu nous serrant la main, passant
de son fr?re ? moi et au duc de Bouillon, qu?il se faisait ins-
truire des moindres d?tails de la conjuration, du jour m?me o?
l?on arr?terait Richelieu ? Lyon, fixait le lieu de son exil (car ils
voulaient sa mort ; mais le souvenir de mon p?re me fit deman-
der sa vie) ? Le Roi disait que lui-m?me dirigerait tout ? Perpi-
gnan ; et cependant Joseph, cet impur espion, sortait du cabi-
net des Lys ! ? Marie ! vous l?avouerai-je ? au moment o? je
l?ai appris, mon ?me a ?t? boulevers?e ; j?ai dout? de tout, et il
m?a sembl? que le centre du monde chancelait en voyant la v?-
rit? quitter le c?ur d?un roi. Je voyais sՎcrouler tout notre ?di-
fice : une heure encore, et la conjuration sՎvanouissait ; je
vous perdais pour toujours ; un moyen me restait, je l?ai
employ?.
? Lequel ? dit Marie.
? Le trait? d?Espagne ?tait dans ma main, je l?ai sign?.
? ? ciel ! d?chirez-le.
? Il est parti.
? Qui le porte ?
? Fontrailles.
? Rappelez-le.
? Il doit avoir d?j? d?pass? les d?fil?s d?Oloron, dit Cinq-
Mars, se levant debout. Tout est pr?t ? Madrid ; tout ? Sedan ;
des arm?es m?attendent, Marie ; des arm?es ! et Richelieu est
au milieu d?elles ! Il chancelle, il ne faut plus qu?un seul coup
pour le renverser, et vous ?tes ? moi pour toujours, ? Cinq-
Mars triomphant !
? ? Cinq-Mars rebelle, dit-elle en g?missant.
? Eh bien, oui, rebelle, mais non plus favori ! Rebelle, crimi-
nel, digne de lՎchafaud, je le sais ! sՎcria ce jeune homme
272

passionn? en retombant ? genoux : mais rebelle par amour, re-
belle pour vous, que mon ?p?e va conqu?rir enfin tout enti?re.
? H?las ! lՎp?e que l?on trempe dans le sang des siens n?est-
elle pas un poignard ?
? Arr?tez, par piti?, Marie ! Que des rois m?abandonnent, que
des guerriers me d?laissent, j?en serai plus ferme encore ; mais
je serai vaincu par un mot de vous, et encore une fois le temps
de r?fl?chir est pass? pour moi ; oui, je suis criminel, c?est
pourquoi j?h?site ? me croire encore digne de vous.
Abandonnez-moi, Marie, reprenez cet anneau.
? Je ne le puis, dit-elle, car je suis votre femme, quel que vous
soyez.
? Vous l?entendez, mon p?re, dit Cinq-Mars, transport? de
bonheur ; b?nissez cette seconde union, c?est celle du d?voue-
ment, plus belle encore que celle de l?amour. Qu?elle soit ? moi
tant que je vivrai !
Sans r?pondre, l?abb? ouvrit la porte du confessionnal, sortit
brusquement, et fut hors de lՎglise avant que Cinq-Mars e?t le
temps de se lever pour le suivre.
? O? allez-vous ? qu?avez-vous ? sՎcria-t-il.
Mais personne ne paraissait et ne se faisait entendre.
? Ne criez pas, au nom du ciel ! dit Marie, ou je suis perdue !
il a sans doute entendu quelqu?un dans lՎglise.
Mais, troubl? et sans lui r?pondre, d?Effiat, sՎlan?a sous les
arcades et cherchant en vain son gouvernement, courut ? une
porte qu?il trouva ferm?e ; tirant son ?p?e, il fit le tour de
lՎglise, et, arrivant ? l?entr?e que devait garder Grandchamp,
il l?appela et ?couta.
? L?chez-le ? pr?sent, dit une voix au coin de la rue.
Et des chevaux partirent au galop.
? Grandchamp, r?pondras-tu ? cria Cinq-Mars.
? ? mon secours, Henry, mon cher enfant ! r?pondit la voix
de l?abb? Quillet.
? Eh ! d?o? venez-vous donc ? Vous m?exposez ! dit le grand
?cuyer s?approchant de lui.
Mais il s?aper?ut que son pauvre gouverneur, sans chapeau,
sous la neige qui tombait, nՎtait pas en ?tat de lui r?pondre.
? Ils m?ont arr?t?, d?pouill?, criait-il, les sc?l?rats ! les assas-
sins ! ils m?ont emp?ch? d?appeler, ils m?ont serr? les l?vres
avec un mouchoir.
273

? ce bruit Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux
comme un homme qui se r?veille. Laura, ?pouvant?e, courut
dans lՎglise pr?s de sa ma?tresse ; tous rentr?rent pr?cipitam-
ment pour rassurer Marie, et entour?rent le vieil abb?.
? Les sc?l?rats ! ils m?ont attach? les mains comme vous
voyez, ils ?taient plus de vingt ; ils m?ont pris la clef de cette
porte de lՎglise.
? Quoi ! tout ? l?heure ? dit Cinq-Mars ; et pourquoi nous
quittez-vous ?
? Vous quitter ! Il y a plus de deux heures qu?ils me tiennent !
? Deux heures ! sՎcria Henry effray?.
? Ah ! malheureux vieillard que je suis ! cria Grandchamp,
j?ai dormi pendant le danger de mon ma?tre ! c?est la premi?re
fois !
? Vous nՎtiez donc pas avec nous dans le confessionnal ?
poursuivit Cinq-Mars avec anxi?t?, tandis que Marie trem-
blante se pressait contre son bras.
? Eh quoi ! dit l?abb?, n?avez-vous pas vu le sc?l?rat ? qui ils
ont donn? ma clef ?
? Non ! qui ? dirent-ils tous ? la fois.
? Le p?re Joseph ! r?pondit le bon pr?tre.
? Fuyez ! vous ?tes perdu ! sՎcria Marie.
274

Chapitre
22
L?ORAGE
Blow, blow, thou winter wind ;
Thou art not so unkind
As man?s ingratitude :
Thy touth is not so keen,
Because thou art not seen
Altho? thy breath be rude.
Heig-ho ! sing, heig-ho ! unto the green holly,
Most friendship is feigning ; most loving mere folly.
SHAKSPEARE.
Souffle, souffle, vent d?hiver,
Tu n?es pas si cruel
Que l?ingratitude de l?homme ;
Ta dent n?est pas si p?n?trante,
Car tu es invisible.
Quoique ton souffle soit rude,
H?, ho, h? ! chante ; h?, ho, h? ! dans le houx vert ;
La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Au milieu de cette longue et superbe cha?ne des Pyr?n?es qui
forme l?isthme cr?nel? de la P?ninsule, au centre de ces pyra-
mides bleues charg?es de neige, de for?ts et de gazons,
s?ouvre un ?troit d?fil?, un sentier taill? dans le lit dess?ch?
d?un torrent perpendiculaire ; il circule parmi les rocs, se
glisse sous les ponts de neige ?paissie, serpente au bord des
pr?cipices inond?s, pour escalader les montagnes voisines
d?Urdoz et d?Oloron, et, sՎlevant enfin sur leur dos in?gal, la-
boure leur cime n?buleuse ; pays nouveau qui a encore ses
monts et ses profondeurs, tourne ? droite, quitte la France et
descend en Espagne. Jamais le fer relev? de la mule n?a laiss?
sa trace dans ces d?tours ; l?homme peut ? peine s?y tenir
275

debout, il lui faut la chaussure de corde qui ne peut pas glisser,
et le tr?fle du b?ton ferr? qui s?enfonce dans les fentes des
rochers.
Dans les beaux mois de lՎt?, le pastour , v?tu de sa cape
brune, et le b?lier noir ? la longue barbe, y conduisent des
troupeaux dont la laine tombante balaye le gazon. On n?entend
plus dans ces lieux escarp?s que le bruit des grosses clochettes
que portent les moutons, et dont les tintements in?gaux pro-
duisent des accords impr?vus, des gammes fortuites, qui
?tonnent le voyageur et r?jouissent leur berger sauvage et si-
lencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre, un lin-
ceul de neige se d?roule de la cime des monts jusquՈ leur
base, et ne respecte que ce sentier profond?ment creus?,
quelques gorges ouvertes par les torrents, et quelques rocs de
granit qui allongent leur forme bizarre comme les ossements
d?un monde enseveli.
C?est alors qu?on voit accourir de l?gers troupeaux d?isards
qui, renversant sur leur dos leurs cornes recourb?es,
sՎlancent de rocher en rocher, comme si le vent les faisait
bondir devant lui, et prennent possession de leur d?sert a?-
rien ; des vol?es de corbeaux et de corneilles tournent sans
cesse dans les gouffres et les puits naturels, qu?elles trans-
forment en t?n?breux colombiers, tandis que l?ours brun, suivi
de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur la
neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les fri-
mas. Mais ce ne sont l? ni les plus sauvages ni les plus cruels
habitants que ram?ne l?hiver dans ces montagnes ; le contre-
bandier rassur? se hasarde jusquՈ se construire une demeure
de bois sur la barri?re m?me de la nature et de la politique ; l?
des trait?s inconnus, des ?changes occultes, se font entre les
deux Navarres, au milieu des brouillards et des vents.
Ce fut dans cet ?troit sentier, sur le versant de la France,
qu?environ deux mois apr?s les sc?nes que nous avons vues se
passer ? Paris, deux voyageurs venant d?Espagne s?arr?t?rent
? minuit, fatigu?s et pleins dՎpouvante. On entendait des
coups de fusil dans la montagne. ? Les coquins ! comme ils
nous ont poursuivis ! dit l?un d?eux ; je n?en puis plus ! sans
vous jՎtais pris.
? Et vous le serez encore, ainsi que ce damn? papier, si vous
perdez votre temps en paroles ; voil? un second coup de feu
276

sur le roc de Saint-Pierre-de-l?Aigle ; ils nous croient partis par
la c?te du Lima?on ; mais, en bas, ils s?apercevront du
contraire. Descendez. C?est une ronde, sans doute, qui chasse
les contrebandiers. Descendez !
? Eh ! comment ? je n?y vois pas.
? Descendez toujours, et prenez-moi le bras.
? Soutenez-moi ; je glisse avec mes bottes, dit le premier
voyageur, s?accrochant aux pointes du roc pour s?assurer de la
solidit? du terrain avant d?y poser le pied.
? Allez donc, allez donc ! lui dit l?autre en le poussant ; voil?
un de ces dr?les qui passent sur notre t?te.
En effet, l?ombre d?un homme arm? d?un long fusil se dessina
sur la neige. Les deux aventuriers se tinrent immobiles. Il pas-
sa ; ils continu?rent ? descendre.
? Ils nous prendront ! dit celui qui soutenait l?autre, nous
sommes tourn?s. Donnez-moi votre diable de parchemin ; je
porte l?habit des contrebandiers, et je me ferai passer pour tel
en cherchant asile chez eux ; mais vous n?auriez pas de res-
source avec votre habit galonn?.
? Vous avez raison, dit son compagnon en s?arr?tant sur une
pointe de roc.
Et, restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un
rouleau de bois creux.
Un coup de fusil partit, et une balle vint s?enterrer en sifflant
et en frissonnant dans la neige ? leurs pieds.
? Averti ! dit le premier. Roulez en bas ; si vous nՐtes pas
mort, vous suivrez la route. ? gauche du Gave est Sainte-Ma-
rie ; mais tournez ? droite, traversez Oloron, et vous ?tes sur le
chemin de Pau et sauv?. Allons, roulez !
En parlant, il poussa son camarade, et, sans daigner le regar-
der, ne voulant ni monter ni descendre, se mit ? suivre horizon-
talement le front du mont, en s?accrochant aux pierres, aux
branches, aux plantes m?me, avec une adresse de chat sau-
vage, et bient?t se trouva sur un tertre solide, devant une pe-
tite case de planches ? jour, ? travers lesquelles on voyait une
lumi?re. L?aventurier tourna tout autour comme un loup affa-
m? autour d?un parc, et, appliquant son ?il ? l?une des ouver-
tures, vit des choses qui le d?cid?rent apparemment, car, sans
h?siter, il poussa la porte chancelante, que ne fermait pas
m?me un faible loquet. La case enti?re sՎbranla au coup de
277

poing qu?il avait donn? ; il vit alors qu?elle ?tait divis?e en deux
cellules par une cloison. Un grand flambeau de cire jaune
?clairait la premi?re ; l?, une jeune fille, p?le et d?une ef-
froyable maigreur, ?tait accroupie dans un coin sur la terre hu-
mide o? coulait la neige fondue sous les planches de la chau-
mi?re. Des cheveux noirs, m?l?s et couverts de poussi?re, mais
tr?s-longs, tombaient en d?sordre sur son v?tement de bure
brune ; le capuchon rouge des Pyr?n?es couvrait sa t?te et ses
?paules ; elle baissait les yeux et filait une petite quenouille at-
tach?e ? sa ceinture. L?entr?e d?un homme ne la troubla pas.
? Eh ! eh ! la moza 17
, l?ve-toi et donne-moi ? boire ; je suis
las et j?ai soif.
La jeune fille ne r?pondit pas, et, sans lever les yeux, conti-
nua de filer avec application.
? Entends-tu ? dit lՎtranger la poussant avec le pied ; va dire
au patron, que j?ai vu l?, qu?un ami vient le voir, et donne-moi ?
boire avant. Je coucherai ici.
Elle r?pondit d?une voix enrou?e en filant toujours :
? Je bois la neige qui fond sur le rocher, ou lՎcume verte qui
nage sur l?eau des marais ; mais, quand j?ai bien fil?, on me
donne l?eau de la source de fer.
Quand je dors, le l?zard froid passe sur mon visage ; mais
lorsque j?ai bien lav? une mule, on jette le foin ; le foin est
chaud ; le foin est bon et chaud ; je le mets sur mes pieds de
marbre.
? Quelle histoire me fais-tu l? ? dit Jacques ; je ne parle pas
de toi.
Elle poursuivit :
? On me fait tenir un homme pendant qu?on le tue. Oh ! que
j?ai eu du sang sur les mains ! Que Dieu leur pardonne si cela
se peut. Ils m?ont fait tenir sa t?te et le baquet rempli d?une
eau rouge. ? ciel ! moi qui ?tais lՎpouse de Dieu ! on jette
leurs corps dans l?ab?me de neige ; mais le vautour les trouve ;
il tapisse son nid avec leurs cheveux. Je te vois ? pr?sent plein
de vie, je te verrai sanglant, p?le et mort.
L?aventurier, haussant les ?paules, se mit ? siffler en entrant,
et poussa la seconde porte ; il trouva l?homme qu?il avait vu par
les fentes de la cabane : il portait le berret 18
bleu des Basques
17. La fille.
18. Petit bonnet de laine.
278

sur l?oreille, et, couvert d?un ample manteau, assis sur un b?t
de mulet, courb? sur un large brasier de fonte, fumait un ci-
gare et vidait une outre plac?e ? son c?t?. La lueur de la braise
?clairait son visage gras et jaune, ainsi que la chambre o?
?taient rang?es des selles de mulet autour du brasero comme
des si?ges. Il souleva la t?te sans se d?ranger.
? Ah ! ah ! c?est toi, Jacques ? dit-il, c?est bien toi ? Quoiqu?il
y ait quatre ans que je ne t?aie vu, je te reconnais, tu n?es pas
chang?, brigand ; c?est toujours ta grande face de vaurien.
Mets-toi l? et buvons un coup.
? Oui, me voil? encore ici ; mais comment diable y es-tu, toi ?
Je te croyais juge, Houmain !
? Et moi, donc, je te croyais bien capitaine espagnol,
Jacques !
? Ah ! je l?ai ?t? quelque temps, c?est vrai, et puis prisonnier ;
mais je m?en suis tir? assez joliment, et j?ai repris l?ancien ?tat,
lՎtat libre, la bonne vieille contrebande.
? Viva ! viva ! jaleo ! sՎcria Houmain ; nous autres braves,
nous sommes bons ? tout. Ah ?? ! mais? tu as donc toujours
pass? par les autres ports 19
? car je ne t?ai pas revu depuis que
j?ai repris le m?tier.
? Oui, oui, j?ai pass? par o? tu ne passeras pas, va ! dit
Jacques.
? Et qu?apportes-tu ?
? Une marchandise inconnue ; mes roules viendront demain.
? Sont-ce les ceintures de soie, les cigares ou la laine ?
? Tu le sauras plus tard, amigo, dit le spadassin ; donne-moi
l?outre, j?ai soif.
? Tiens, bois, c?est du vrai valdepenas ! Nous sommes si heu-
reux ici, nous autres bandoleros ! A? ! jaleo ! jaleo 20
! bois
donc, les amis vont venir.
? Quels amis ? dit Jacques laissant retomber l?outre.
? Ne t?inqui?te pas, bois toujours ; je vais te conter ?a, et
puis nous chanterons la Tirana 21
andalouse !
L?aventurier prit l?outre et fit semblant de boire
tranquillement.
19. Noms des chemins qui m?nent d?Espagne en France par les Pyr?n?es.
20. Exclamation et jurement habituel et intraduisible.
21. Sorte de ballade.
279

? Quelle est donc cette grande diablesse que j?ai vue ? ta
porte ? reprit-il ; elle a l?air ? moiti? morte.
? Non, non ; elle n?est que folle ; bois toujours, je te conterai
?a. ?
Et, prenant ? sa ceinture rouge le long poignard dentel? de
chaque c?t? en mani?re de scie, Houmain s?en servit pour re-
tourner et enflammer la braise, et dit d?un air grave :
? Tu sauras d?abord, si tu ne le sais pas, que l?-bas (il mon-
trait le c?t? de la France) ce vieux loup de Richelieu les m?ne
tambour battant.
? Ah ! ah ! dit Jacques.
? Oui ; on l?appelle le roi du Roi . Tu sais ? Cependant il y a un
petit jeune homme qui est ? peu pr?s aussi fort que lui, et
qu?on appelle M. le Grand. Ce petit bonhomme commande
presque toute l?arm?e de Perpignan dans ce moment-ci, et il
est arriv? il y a un mois ; mais le vieux est toujours ? Nar-
bonne, et il est bien fin. Pour le Roi, il est tant?t comme ci, tan-
t?t comme ?a (en parlant, Houmain retournait sa main sur le
dos et du c?t? de la paume) ; oui, entre le zist et le zest. Mais
en attendant qu?il se d?cide, moi je suis pour le zist, c?est-?-
dire Cardinaliste, et j?ai toujours fait les affaires de monsei-
gneur depuis la premi?re qu?il me donna il y a bient?t trois
ans. Je vais te la conter.
Il avait besoin de gens de caract?re et d?esprit pour une pe-
tite exp?dition, et me fit chercher pour ?tre lieutenant
criminel.
? Ah ! ah ! c?est un joli poste, on me l?avait dit.
? Oui, c?est un trafic comme le n?tre, o? l?on vend la corde au
lieu du fil ; c?est moins honn?te, car on tue plus souvent, mais
aussi c?est plus solide : chaque chose a son prix.
? C?est juste, dit Jacques.
? Me voil? donc en robe rouge ; je servis ? en donner une
jaune en soufre ? un grand beau gar?on qui ?tait cur? ? Lou-
dun, et qui ?tait dans un couvent de nonnes comme un loup
dans la bergerie : aussi il lui en cuit.
? Ah ! ah ! ah ! c?est fort dr?le ! sՎcria Jacques en riant.
? Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t?assure, Jago, que
je l?ai vu, apr?s l?affaire, r?duit en petits tas noirs comme ce
charbon, tiens, ce charbon-l? au bout de mon poignard. Ce que
c?est que de nous ! voil? comme nous serons chez le diable.
280

? Oh ! pas de ces plaisanteries-l? ! dit l?autre tr?s-grave-
ment ; vous savez bien que moi j?ai de la religion.
? Ah ! je ne dis pas non : cela peut ?tre, reprit Houmain du
m?me ton, Richelieu est bien Cardinal ! mais enfin, n?importe.
Tu sauras que, comme jՎtais rapporteur, cela me rapporta?
? Ah ! de l?esprit, coquin !
? Oui, toujours un peu ! Je dis donc que cela me rapporta
cinq cents piastres ; car Armand Duplessis paye bien son
monde ; il n?y a rien ? dire, si ce n?est que l?argent n?est pas ?
lui ; mais nous faisons tous comme cela. Alors, ma foi, j?ai vou-
lu placer cet argent dans notre ancien n?goce ; je suis revenu
ici. Le m?tier va bien, heureusement : il y a peine de mort
contre nous, et la marchandise rench?rit.
? Qu?est-ce que je vois l? ? sՎcria Jacques ; un ?clair dans ce
mois-ci !
? Oui, les orages vont commencer : il y en a d?j? eu deux.
Nous sommes dans le nuage ; entends-tu les roulements ? Mais
ce n?est rien ; va, bois toujours. Il est une heure du matin ? peu
pr?s, nous ach?verons l?outre et la nuit ensemble. Je te disais
donc que je fis connaissance avec notre pr?sident, un grand
dr?le nomm? Laubardemont. Je ne sais pas si tu le connais.
? Oui, oui, un peu, dit Jacques ; c?est un fier avare, mais c?est
?gal ; parle.
? Eh bien, comme nous n?avions rien de cach? l?un pour
l?autre, je lui dis mes petits projets de commerce, et lui recom-
mandai, quand l?occasion des bonnes affaires se pr?senterait,
de penser ? son camarade du tribunal. Il n?y a pas manqu?, je
n?ai pas ? me plaindre.
? Ah ! ah ! dit Jacques. Et qu?a-t-il fait ?
? D?abord il y a deux ans qu?il m?a amen? lui-m?me, en
croupe, sa ni?ce, que tu as vue ? la porte.
? Sa ni?ce ! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme
une esclave ! Demonio !
? Bois toujours, continua Houmain en attisant doucement la
braise avec son poignard ; c?est lui-m?me qui l?a d?sir?.
Rassieds-toi.
Jacques se rassit.
? Je crois, poursuivit le contrebandier, qu?il n?aurait pas
m?me ?t? f?ch? de la savoir? tu m?entends. Il aurait mieux
281

aim? la savoir sous la neige que dessus, mais il ne voulait pas
l?y mettre lui-m?me, parce qu?il est bon parent, comme il le dit.
? Et comme je le sais, dit le nouveau venu, mais va?
? On con?oit qu?un homme comme lui, qui vit ? la cour,
n?aime pas avoir une ni?ce folle chez lui. C?est tout simple. Si
j?avais continu? aussi mon r?le d?homme de robe, j?en aurais
fait autant en pareil cas. Mais ici nous ne repr?sentons pas,
comme tu vois, et je l?ai prise pour criada 22
: elle a montr? plus
de bon sens que je n?aurais cru, quoiqu?elle n?ait presque ja-
mais dit qu?un seul mot, et qu?elle ait fait la d?licate d?abord. ?
pr?sent, elle brosse un mulet comme un gar?on. Elle a un peu
de fi?vre depuis quelques jours cependant ; mais ?a finira de
mani?re ou d?autre. Ah ?? ! ne va pas dire ? Laubardemont
qu?elle vit encore : il croirait que c?est par ?conomie que je l?ai
gard?e pour servante.
? Comment ! est-ce qu?il est ici ? sՎcria Jacques.
? Bois toujours, reprit le flegmatique Houmain, qui donnait
lui-m?me un grand exemple de cette le?on, sa phrase favorite,
et commen?ait ? fermer ? demi les yeux d?un air tendre. C?est,
vois-tu, la seconde affaire que j?ai avec ce petit bon Lombard
dimon, d?mon, des monts, comme tu voudras. Je l?aime comme
mes yeux, et je veux que nous buvions ? sa sant? ce petit vin de
Juran?on que voici ; c?est le vin d?un luron, du feu roi Henry.
Que nous sommes heureux ici ! L?Espagne dans la main droite,
la France dans la gauche, entre l?outre et la bouteille ! La bou-
teille ! j?ai quitt? tout pour elle !
Et il fit sauter le goulot d?une bouteille de Vin blanc. Apr?s
en avoir pris de longues gorg?es, il continua, tandis que
lՎtranger le d?vorait des yeux :
? Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la
montagne depuis la fin du jour avec des gardes ? lui et nos ca-
marades, tu sais, nos bandoleros , les vrais contrabandistas .
? Et pourquoi courent-ils ? dit Jacques.
? Ah ! voil? le plaisant de l?affaire ! dit l?ivrogne. C?est pour
arr?ter deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille sol-
dats espagnols en papier dans leur poche. Tu ne comprends
pas peut-?tre ? demi-mot, croquant ! hein ? eh bien, c?est pour-
tant comme je te dis, dans leur propre poche !
22. Servante.
282

? Si, si, je comprends ! dit Jacques en t?tant son poignard
dans sa ceinture et regardant la porte.
? Eh bien, enfant du diable, chantons la Tirana, prends ta
bouteille, jette ton cigare, et chante.
? ces mots, l?h?te chancelant, se mit ? chanter en espagnol,
entrecoupant ses chants de rasades qu?il jetait dans son gosier
en se renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regar-
dait d?un ?il sombre ? la lueur du brasier, et m?ditait ce qu?il
allait faire.
Moi qui suis contrebandier et qui n?ai peur de rien, me voil?.
Je les d?fie tous, je veille sur moi-m?me, et on me respecte 23
.
Ai , ai , ai , jaleo ! Jeunes filles, jeunes filles, qui veut m?acheter
du fil noir ?
La lueur d?un ?clair entra par une petite lucarne, et remplit
la chambre d?une odeur de soufre ; une effroyable d?tonation
le suivit de pr?s : la cabane trembla, et une poutre tomba en
dehors.
? Oh ! eh ! la maison ! sՎcria le buveur ; le diable est chez
nous ! les amis ne viennent donc pas ?
23. Aucune expression fran?aise ne peut repr?senter la pr?cision ?ner-
gique de cette romance espagnole. Il faut l?entendre chanter par la voix
nasillarde et ?clatante, dure et molle, vive et nonchalante tour ? tour de
quelque Andalous qui caresse de l?extr?mit? des doigts les cordes d?une
petite guitare. Le mouvement est celui d?une danse, et les pens?es celles
d?un chaut de guerre.
Yo quo sey contrabandista
Y campo por mi respeto,
A todos los desafio
Pues a nodie tengo miedo.
Ay, jaleo ! Muchachas,
Quien me merca un hilo negio ?
Mi caballo esta cansado,
Y yo me marcho corriendo.
Ay ! ay ! que viene la ronda,
Y se mueve el tiroteo ;
Ay ! ay ! cavallito mio,
Ay ! saca me deste aprieto.
Viva, viva mi cavallo,
Cavallo mio carreto :
Ay ! jaleo ! Muchachas, ay ! jalo?
283

? Chantons, dit Jacques en rapprochant le b?t sur lequel il
?tait assis de celui de Houmain.
Celui-ci but pour se raffermir, et reprit :
? Jaleo ! jaleo ! mon cheval est fatigu? ! et moi je marche en
courant pr?s de lui.
? A? ! a? ! a? ! la ronde vient et la fusillade sՎl?ve dans la
montagne.
? A? ! a? ! a? ! mon petit cheval, tire-moi de ce danger.
? Vive ! vive mon cheval ! mon cheval qui a le chanfrein
blanc !
? Jeunes filles, jaleo ! jeunes filles, achetez-moi du fil noir !
En achevant il sentit son si?ge vaciller, et tomba ? la ren-
verse ; Jacques, apr?s s?en ?tre d?barrass? ainsi, sՎlan?ait
vers la porte, lorsqu?elle s?ouvrit, et son visage se heurta
contre la figure p?le et glac?e de la folle. Il recula.
? Le juge ! dit-elle en entrant.
Et elle tomba ?tendue sur la terre froide.
Jacques avait d?j? pass? un pied par-dessus elle ; mais une
autre figure apparut, livide et surprise, celle d?un homme de
grande taille, couvert d?un manteau ruisselant de neige. Il re-
cula encore, et rit d?horreur et de rage. CՎtait Laubardemont
suivi d?hommes arm?s ; ils se regard?rent.
? Eh ! eh ! ca? a? ma? ra? de coquin ! dit Houmain, se re-
levant avec peine, serais-tu royaliste, par hasard ?
Mais lorsqu?il vit ces deux hommes qui semblaient p?trifi?s
l?un par l?autre, il se tut comme eux, ayant la conscience de son
ivresse, et s?approcha en tr?buchant pour relever la folle, tou-
jours ?tendue entre le juge et le capitaine. Le premier prit la
parole.
? NՐtes-vous pas celui que nous poursuivions tout ? l?heure ?
? C?est lui, dirent les gens de sa suite tout d?une voix, l?autre
est ?chapp?.
Jacques recula jusqu?aux planches fendues qui formaient le
mur chancelant de la case, s?enveloppant dans son manteau
comme un ours accul? contre un arbre par une meute nom-
breuse, et voulant faire diversion et s?assurer un moment de
r?flexion, il r?pondit avec une voix forte et sombre :
? Le premier qui passera ce brasier et le corps de cette fille
est un homme mort !
284

Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment,
Houmain, agenouill?, retourna la t?te de la jeune femme ; les
yeux en ?taient ferm?s ; il l?approcha du brasier, dont la lueur
lՎclaira.
? Ah ! grand Dieu ! sՎcria Laubardemont s?oubliant par ef-
froi, Jeanne encore !
? Soyez tranquille, mon? on? seigneur, dit Houmain en es-
sayant de soulever les longues paupi?res noires qui retom-
baient, et la t?te qui se renversait comme un lin mouill? ; soi?
yez tranquille ; ne? e? vou? ous f?chez pas, elle est bien
morte, tr?s-morte.
Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barri?re,
et, se courbant avec un rire f?roce sous le visage de Laubarde-
mont, lui dit ? demi-voix :
? Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courti-
san ; je ne te dirai pas qu?elle fut ta ni?ce et que je suis ton fils.
Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se pres-
saient autour de lui avec des carabines avanc?es, et, leur fai-
sant signe de se retirer ? quelques pas, il r?pondit d?une voix
tr?s-basse :
? Livre-moi le trait?, et tu passeras.
? Le voil? dans ma ceinture ; mais si l?on y touche, je t?appel-
lerai mon p?re tout haut. Que dira ton ma?tre ?
? Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.
? Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l?avoir
donn?e.
? Toujours le m?me, brigand ?
? Oui, assassin !
? Que t?importe un enfant qui conspire ? dit le juge.
? Que t?importe un vieillard qui r?gne ? r?pondit l?autre.
? Donne-moi ce papier ; j?ai fait serment de l?avoir.
? Laisse-le-moi, j?ai jur? de le reporter.
? Quel peut ?tre ton serment et ton Dieu ? dit Laubardemont.
? Et le tien, reprit Jacques, est-ce le crucifix de fer rouge ?
Mais, se levant entre eux, Houmain riant et chancelant, dit
au juge en lui frappant sur lՎpaule :
? Vous ?tes bien longtemps ? vous expliquer, l?? ami ; est-ce
que vous le conna?triez d?ancienne date ? C?est? est un bon
gar?on.
285

? Moi ! non ! sՎcria Laubardemont ? haute voix, je ne l?ai ja-
mais vu.
Pendant cet instant, Jacques, que prot?geaient l?ivrogne et la
petitesse de la chambre embarrass?e, sՎlan?a avec violence
contre les faibles planches qui formaient le mur, d?un coup de
talon en jeta deux dehors et passa par l?espace qu?elles avaient
laiss?. Tout ce c?t? de la cabane fut bris?, elle chancela tout
enti?re ; le vent y entra avec violence.
? Eh ! eh ! Demonio ! santo Demonio ! o? vas-tu ? sՎcria le
contrebandier ; tu casses ma maison ! et c?est le c?t? du Gave.
Tous s?approch?rent avec pr?caution, arrach?rent les
planches qui restaient, et se pench?rent sur l?ab?me. Ils
contempl?rent un spectacle ?trange : l?orage ?tait dans toute
sa force, et cՎtait un orage des Pyr?n?es, d?immenses ?clairs
partaient ensemble des quatre points de l?horizon, et leurs feux
se succ?daient si vite, qu?on n?en voyait pas l?intervalle, et
qu?ils paraissaient immobiles et durables ; seulement la vo?te
flamboyante sՎteignait quelquefois tout ? coup, puis reprenait
ses lueurs constantes. Ce nՎtait plus la flamme qui semblait
?trang?re ? cette nuit, cՎtait l?obscurit?. L?on e?t dit que dans
ce ciel naturellement lumineux, il se faisait des ?clipses d?un
moment, tant les ?clairs ?taient longs et tant leur absence ?tait
rapide. Les pics allong?s et les rochers blanchis se d?tachaient
sur ce fond rouge comme des blocs de marbre sur une coupole
d?airain br?lant et simulant au milieu des frimas les prodiges
du volcan ; les eaux jaillissaient comme des flammes, les
neiges sՎcoulaient comme une lave ?blouissante.
Dans leur amas mouvant se d?battait un homme, et ses ef-
forts le faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tour-
noyant et liquide ; ses genoux ne se voyaient d?j? plus ; en vain
il tenait embrass? un ?norme gla?on pyramidal et transparent,
que les ?clairs faisaient briller comme un rocher de cristal ; ce
gla?on m?me fondait par sa base et glissait lentement sur la
pente du rocher. On entendait sous la nappe de neige le bruit
des quartiers de granit qui se heurtaient, en tombant, ? des
profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver en-
core ; l?espace de quatre pieds ? peine le s?parait de
Laubardemont.
? J?enfonce ! sՎcria-t-il ; tends-moi quelque chose et tu auras
le trait?.
286

? Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.
? Le voil?, dit le spadassin, puisque le diable est pour
Richelieu.
Et l?chant d?une main son glissant appui, il jeta un rouleau
de bois dans la cabane. Laubardemont y rentra, se pr?cipitant
sur le trait? comme un loup sur sa proie. Jacques avait en vain
?tendu son bras ; on le vit glisser lentement avec le bloc
?norme et d?gel? qui croulait sur lui, et s?enfoncer sans bruit
dans les neiges.
? Ah ! mis?rable ! tu m?as tromp? ! sՎcria-t-il ; mais on ne
m?a pas pris le trait?? je te l?ai donn?? entends-tu? mon
p?re !
Il disparut sous la couche ?paisse et blanche de la neige ; on
ne vit plus ? sa place que cette nappe ?blouissante que sillon-
nait la foudre en s?y ?teignant ; on n?entendit plus que les rou-
lements du tonnerre et le sifflement des eaux qui tourbillon-
naient contre les rochers, car les hommes group?s autour d?un
cadavre et d?un sc?l?rat, dans la cabane ? demi bris?e, se tai-
saient glac?s par l?horreur, et craignaient, que Dieu ne v?nt ?
diriger la foudre 24
.
24. ? Il v?cut et mourut avec des brigands. Ne voil?-t-il pas une punition di-
vine dans la famille de ce juge, pour expier en quelque fa?on la mort
cruelle et impitoyable de ce pauvre Grandier , dont le sang crie ven-
geance ? ? (PATIN, lettre LXV, du 22 d?cembre 1631.)
287

Chapitre
23
L?ABSENCE
L?absence est le plus grand des maux,
Non pas pour vous cruelle !
LA FONTAINE.
Qui de nous n?a trouv? du charme ? suivre des yeux les
nuages du ciel ? qui ne leur a envi? la libert? de leurs voyages
au milieu des airs, soit lorsque, roul?s en masse par les vents
et color?s par le soleil, ils s?avancent paisiblement comme une
flotte de sombres navires dont la proue serait dor?e ; soit
lorsque, parsem?s en l?gers groupes, ils glissent avec vitesse,
sveltes et allong?s comme des oiseaux de passage, transpa-
rents comme de vastes opales d?tach?es du tr?sor des cieux,
ou bien ?blouissants de blancheur comme les neiges des monts
que les vents emportent sur leurs ailes ? L?homme est un lent
voyageur qui envie ces passagers rapides ; rapides moins en-
core que son imagination ; ils ont vu pourtant, en un seul jour,
tous les lieux qu?il aime par le souvenir ou l?esp?rance, ceux
qui furent t?moins de son bonheur ou de ses peines, et ces
pays si beaux que l?on ne conna?t pas, et o? l?on croit tout ren-
contrer ? la fois. Il n?est pas un endroit de la terre, sans doute,
un rocher sauvage, une plaine aride o? nous passons avec in-
diff?rence, qui n?ait ?t? consacr? dans la vie d?un homme et ne
se peigne dans ses souvenirs ; car, pareils ? des vaisseaux d?la-
br?s, avant de trouver l?infaillible naufrage, nous laissons un
d?bris de nous-m?mes sur tous les ?cueils.
O? vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Py-
r?n?en ? C?est le vent d?Afrique qui les pousse devant lui avec
une haleine enflamm?e ; ils volent, ils roulent sur eux-m?mes
en grondant, jettent des ?clairs devant eux, comme leurs flam-
beaux, et laissent prendre ? leur suite une longue tra?n?e de
288

pluie comme une robe vaporeuse. D?gag?s avec efforts des d?-
fil?s de rochers qui avaient un moment arr?t? leur course, ils
arrosent, dans le B?arn, le pittoresque patrimoine de Hen-
ry IV ; en Guienne, les conqu?tes de Charles VII ; dans la Sain-
tonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de
Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux
domaine de Hugues Capet, s?arr?t?rent en murmurant sur les
tours de Saint-Germain.
? Oh ! madame, disait Marie de Mantoue ? la Reine, voyez-
vous quel orage vient du Midi ?
? Vous regardez souvent de ce c?t?, ma ch?re, r?pondit Anne
d?Autriche, appuy?e sur le balcon.
? C?est le c?t? du soleil, madame.
? Et des temp?tes, dit la Reine, vous le voyez ; croyez-en mon
amiti?, mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d?heu-
reux pour vous. J?aimerais mieux vous voir tourner les yeux
vers le c?t? de la Pologne. Regardez ? quel beau peuple vous
pourriez commander.
En ce moment, pour ?viter la pluie qui commen?ait, le prince
Palatin passait rapidement sous les fen?tres de la Reine avec
une suite nombreuse de jeunes Polonais ? cheval ; leurs vestes
turques, couvertes de boutons de diamants, dՎmeraudes et de
rubis, leurs manteaux verts et gris de lin, les hautes plumes de
leurs chevaux et leur air d?aventure les faisaient briller d?un
singulier ?clat auquel la cour sՎtait habitu?e sans peine. Ils
s?arr?t?rent un moment, et le prince salua deux fois, pendant
que le l?ger animal qu?il montait marchait de c?t?, tournant
toujours le front vers les princesses ; se cabrant et hennissant,
il agitait les crins de son cou et semblait saluer en mettant sa
t?te entre ses jambes ; toute sa suite r?p?ta cette m?me ?volu-
tion en passant. La princesse Marie sՎtait d?abord jet?e en ar-
ri?re, de peur que l?on ne distingu?t les larmes de ses yeux ;
mais ce spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon,
et elle ne put s?emp?cher de sՎcrier :
? Que le Palatin monte avec gr?ce ce joli cheval ! Il semble
n?y pas songer.
La Reine sourit :
? Il songe ? celle qui serait sa reine demain si elle voulait
faire un signe de t?te et laisser tomber sur ce tr?ne un regard
de ses grands yeux noirs en amande, au lieu d?accueillir
289

toujours ces pauvres ?trangers avec ce petit air boudeur, et en
faisant la moue comme ? pr?sent.
Anne d?Autriche donnait en parlant un petit coup dՎventail
sur les l?vres de Marie, qui ne put s?emp?cher de sourire aus-
si ; mais ? l?instant elle baissa la t?te en se le reprochant, et se
recueillit pour reprendre sa tristesse qui commen?ait ? lui
?chapper. Elle eut m?me besoin de contempler encore les gros
nuages qui planaient sur le ch?teau.
? Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux
pour ?tre bien fid?le et te bien maintenir dans la m?lancolie de
ton roman ; tu te fais mal en ne dormant plus pour pleurer, et
en cessant de manger ? table ; tu passes la nuit ? r?ver ou ?
?crire ; mais, je t?en avertis, tu ne r?ussiras ? rien, si ce n?est ?
maigrir, ? ?tre moins belle et ? nՐtre pas reine. Ton Cinq-Mars
est un petit ambitieux qui s?est perdu.
Voyant Marie cacher sa t?te dans son mouchoir pour pleurer
encore, Anne d?Autriche rentra un moment dans sa chambre en
la laissant au balcon, et feignit de s?occuper ? chercher des bi-
joux dans sa toilette ; elle revint bient?t lentement et grave-
ment se remettre ? la fen?tre ; Marie ?tait plus calme, et regar-
dait tristement la campagne, les collines de l?horizon, et
l?orage qui sՎtendait peu ? peu.
La Reine reprit avec un ton plus grave :
? Dieu a eu plus de bont? pour vous que vos imprudences ne
le m?ritaient peut-?tre, Marie ; il vous a sauv?e d?un grand p?-
ril ; vous aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureuse-
ment ils ne sont pas accomplis comme vous l?aviez cru. L?inno-
cence vous a sauv?e de l?amour ; vous ?tes comme une per-
sonne qui, croyant se donner un poison mortel, n?aurait pris
qu?une eau pure et sans danger.
? H?las ! Madame, que voulez-vous me dire ? ne suis-je pas
assez malheureuse ?
? Ne m?interrompez pas, dit la Reine ; vous allez voir avec
d?autres yeux votre position pr?sente. Je ne veux point vous ac-
cuser d?ingratitude envers le Cardinal ; j?ai trop de raisons de
ne pas l?aimer ! j?ai moi-m?me vu na?tre la conjuration. Cepen-
dant vous pourriez, ma ch?re, vous rappeler qu?il fut le seul en
France ? vouloir, contre l?avis de la Reine m?re et de la cour, la
guerre du duch? de Mantoue, qu?il arracha ? l?Empire et ? l?Es-
pagne et rendit au duc de Nevers votre p?re ; ici, dans ce
290

ch?teau m?me de Saint-Germain, fut sign? le trait? qui renver-
sait le duc de Guastalla 25
. Vous ?tiez bien jeune alors? On a d?
vous l?apprendre pourtant. Voici toutefois que, par amour uni-
quement (je veux le croire comme vous), un jeune homme de
vingt-deux ans est pr?t ? le faire assassiner?
? Oh ! madame, il en est incapable ! Je vous jure qu?il l?a
refus??
? Je vous ai pri?e, Marie, de me laisser parler. Je sais qu?il est
g?n?reux et loyal ; je veux croire que, contre l?usage de notre
temps, il ait assez de mod?ration pour ne pas aller jusque-l?, et
le tuer froidement, comme le chevalier de Guise a tu? le vieux
baron de Luz, dans la rue. Mais sera-t-il le ma?tre de l?emp?-
cher s?il le fait prendre ? force ouverte ? C?est ce que nous ne
pouvons savoir plus que lui ! Dieu seul sait l?avenir. Du moins
est-il s?r que pour vous il l?attaque, et, pour le renverser, pr?-
pare la guerre civile, qui ?clate peut-?tre ? l?heure m?me o?
nous parlons, une guerre sans succ?s ! De quelque mani?re
qu?elle tourne, il ne peut r?ussir quՈ faire du mal, car
MONSIEUR va abandonner la conjuration.
? Quoi ! Madame?
? ?coutez-moi, vous dis-je, j?en suis certaine, je n?ai pas be-
soin de m?expliquer davantage. Que fera le grand ?cuyer ? Le
Roi, il l?a bien jug?, est all? consulter le Cardinal. Le consulter,
c?est lui c?der ; mais le trait? d?Espagne a ?t? sign? : s?il est
d?couvert, que fera seul M. de Cinq-Mars ? Ne tremblez pas
ainsi, nous le sauverons, nous sauverons ses jours, je vous le
promets ; il en est temps? j?esp?re?
? Ah ! Madame ! vous esp?rez ! je suis perdue ! sՎcria Marie
affaiblie et sՎvanouissant ? moiti?.
? Asseyons-nous, dit la Reine.
Et, se pla?ant pr?s de Marie, ? l?entr?e de la chambre, elle
poursuivit :
? Sans doute MONSIEUR traitera pour tous les conjur?s en
traitant pour lui, mais l?exil sera leur moindre peine, l?exil per-
p?tuel. Voil? donc la duchesse de Nevers et de Mantoue, la
princesse Marie de Gonzague, femme de M. Henry d?Effiat,
marquis de Cinq-Mars, exil? !
25. Le 19 mai 1632.
291

? Eh bien, Madame ! je le suivrai dans l?exil : c?est mon de-
voir, je suis sa femme !? sՎcria Marie en sanglotant ; je vou-
drais d?j? l?y savoir en s?ret?.
? R?ves de dix-huit ans ! dit la Reine en soutenant Marie.
R?veillez-vous, enfant, r?veillez-vous, il le faut ; je ne veux nier
aucune des qualit?s de M. de Cinq-Mars. Il a un grand carac-
t?re, un esprit vaste, un grand courage ; mais il ne peut plus
?tre rien pour vous, et heureusement vous nՐtes ni sa femme
ni m?me sa fianc?e.
? Je suis ? lui, madame, ? lui seul?
? Mais sans b?n?diction, reprit Anne d?Autriche, sans ma-
riage enfin : aucun pr?tre ne l?e?t os? ; le v?tre m?me ne l?a
pas fait, et me l?a dit. Taisez-vous, ajouta-t-elle en posant ses
deux belles mains sur la bouche de Marie, taisez-vous ! Vous
allez me dire que Dieu a entendu vos serments, que vous ne
pouvez vivre sans lui, que vos destin?es sont ins?parables, que
la mort seule peut briser votre union : propos de votre ?ge, d?-
licieuses chim?res d?un moment dont vous sourirez un jour,
heureuse de ne pas avoir ? les pleurer toute votre vie. De
toutes ces jeunes femmes si brillantes que vous voyez autour
de moi, ? la cour, il n?en est pas une qui n?ait eu, ? votre ?ge,
quelque beau songe d?amour comme le v?tre, qui n?ait form?
de ces liens que l?on croit indissolubles, et n?ait fait en secret
dՎternels serments. Eh bien, ces songes sont ?vanouis, ces
n?uds rompus, ces serments oubli?s ; et pourtant vous les
voyez femmes et m?res heureuses, entour?es des honneurs de
leur rang, elles viennent rire et danser tous les soirs? Je de-
vine encore ce que vous voulez me dire? Elles n?aimaient pas
autant que vous, n?est-ce pas ? Eh bien, vous vous trompez, ma
ch?re enfant ; elles aimaient autant et ne pleuraient pas moins.
Mais c?est ici que je dois vous apprendre ? conna?tre ce grand
myst?re qui fait votre d?sespoir, parce que vous ignorez le mal
qui vous d?vore. Notre existence est double, mon amie : notre
vie int?rieure, celle de nos sentiments, nous travaille avec vio-
lence, tandis que la vie ext?rieure nous domine malgr? nous.
On n?est jamais ind?pendante des hommes, et surtout dans une
condition ?lev?e. Seule, on se croit ma?tresse de sa destin?e ;
mais la vue de trois personnes qui surviennent nous rend
toutes nos cha?nes en nous rappelant notre rang et notre en-
tourage. Que dis-je ? soyez enferm?e et livr?e ? tout ce que les
292

passions vous feront na?tre de r?solutions courageuses et ex-
traordinaires, vous sugg?reront de sacrifices merveilleux, il
suffira d?un laquais qui viendra vous demander vos ordres pour
rompre le charme et vous rappeler votre existence r?elle. C?est
ce combat entre vos projets et votre position qui vous tue ;
vous vous en voulez int?rieurement, vous vous faites d?amers
reproches.
Marie d?tourna la t?te.
? Oui, vous vous croyez bien criminelle. Pardonnez-vous, Ma-
rie : tous les hommes sont des ?tres tellement relatifs et d?pen-
dants les uns des autres, que je ne sais si les grandes retraites
du monde, que nous voyons quelquefois, ne sont pas faites
pour le monde m?me : le d?sespoir a sa recherche et la soli-
tude sa coquetterie. On pr?tend que les plus sombres ermites
n?ont pu se retenir de s?informer de ce qu?on disait d?eux. Ce
besoin de l?opinion g?n?rale est un bien, en ce qu?il combat
presque toujours victorieusement ce qu?il y a de d?r?gl? dans
notre imagination, et vient ? l?aide des devoirs que l?on oublie
trop ais?ment. On ?prouve, vous le sentirez, j?esp?re, en repre-
nant son sort tel qu?il doit ?tre, apr?s le sacrifice de ce qui d?-
tournait de la raison, la satisfaction d?un exil? qui rentre dans
sa famille, d?un malade qui revoit le jour et le soleil apr?s une
nuit troubl?e par le cauchemar. C?est ce sentiment d?un ?tre
revenu, pour ainsi dire, ? son ?tat naturel, qui donne le calme
que vous voyez dans bien des yeux qui ont eu leurs larmes aus-
si ; car il est peu de femmes qui n?aient connu les v?tres. Vous
vous trouveriez parjure en renon?ant ? Cinq-Mars ? Mais rien
ne vous lie ; vous vous ?tes plus qu?acquitt?e envers lui en re-
fusant, durant plus de deux ann?es, les mains royales qui vous
?taient pr?sent?es. Eh ! qu?a-t-il fait, apr?s tout, cet amant si
passionn? ? Il s?est ?lev? pour vous atteindre ; mais l?ambition,
qui vous semble ici avoir aid? l?amour, ne pourrait-elle pas
sՐtre aid?e de lui ? Ce jeune homme me semble ?tre bien pro-
fond, bien calme dans ses ruses politiques, bien ind?pendant
dans ses vastes r?solutions, dans ses monstrueuses entre-
prises, pour que je le croie uniquement occup? de sa ten-
dresse. Si vous n?aviez ?t? qu?un moyen au lieu d?un but, que
diriez-vous ?
? Je l?aimerais encore, r?pondit Marie. Tant qu?il vivra, je lui
appartiendrai, Madame.
293

? Mais tant que je vivrai, moi, dit la Reine avec fermet?, je
m?y opposerai.
? ces derniers mots, la pluie et la gr?le tomb?rent sur le bal-
con avec violence ; la Reine en profita pour quitter brusque-
ment la porte et rentrer dans les appartements, o? la duchesse
de Chevreuse, Mazarin, M me
de Gu?m?n?e et le prince Palatin
attendaient depuis un moment. La Reine marcha au-devant
d?eux. Marie se pla?a dans l?ombre pr?s d?un rideau, afin qu?on
ne v?t pas la rougeur de ses yeux. Elle ne voulut point d?abord
se m?ler ? la conversation trop enjou?e ; cependant quelques
mots attir?rent son attention. La Reine montrait ? la princesse
de Gu?m?n?e des diamants qu?elle venait de recevoir de Paris.
? Quant ? cette couronne, elle ne m?appartient pas, le Roi a
voulu la faire pr?parer pour la future Reine de Pologne ; on ne
sait qui ce sera.
Puis, se tournant vers le prince Palatin :
? Nous vous avons vu passer, prince ; chez qui donc alliez-
vous ?
? Chez M lle
la duchesse de Rohan, r?pondit le Polonais.
L?insinuant Mazarin, qui profitait de tout pour chercher ? de-
viner les secrets et ? se rendre n?cessaire par des confidences
arrach?es, dit en s?approchant de la Reine :
? Cela vient ? propos quand nous parlions de la couronne de
Pologne.
Marie, qui ?coutait, ne put soutenir ce mot devant elle, et dit
? M me
de Gu?m?n?e, qui ?tait ? ses c?t?s :
? Est-ce que M. de Chabot est roi de Pologne ?
La Reine entendit ce mot, et se r?jouit de ce l?ger mouve-
ment d?orgueil. Pour en d?velopper le germe, elle affecta une
attention approbative pour la conversation qui suivit et qu?elle
encourageait.
La princesse de Gu?m?n?e se r?criait :
? Con?oit-on un semblable mariage ? on ne peut le lui ?ter de
la t?te. Enfin, cette m?me M lle
de Rohan, que nous v?mes
toutes si fi?re, apr?s avoir refus? le comte de Soissons, le duc
de Weymar et le duc de Nemours, nՎpouser qu?un gentil-
homme ! cela fait piti?, en v?rit? ! O? allons-nous ? on ne sait
ce que cela deviendra.
Mazarin ajoutait d?un ton ?quivoque :
294

? Eh quoi ! est-ce bien vrai ? aimer ! ? la cour ! un amour v?-
ritable, profond ! cela peut-il se croire ?
Pendant ceci, la Reine continuait ? fermer et rouvrir, en
jouant, la nouvelle couronne.
? Les diamants ne vont bien qu?aux cheveux noirs, dit-elle ;
voyons, donnez votre front, Marie? Mais elle va ? ravir,
continua-t-elle.
? On la croirait faite pour madame la princesse, dit le
Cardinal.
? Je donnerais tout mon sang pour qu?elle demeur?t sur ce
front, dit le prince Palatin.
Marie laissa voir, ? travers les larmes qu?elle avait encore
sur les joues, un sourire enfantin et involontaire, comme un
rayon de soleil ? travers la pluie ; puis, tout ? coup, devenant
d?une excessive rougeur, elle se sauva en courant dans les
appartements.
On riait. La Reine la suivit des yeux, sourit, donna sa main ?
baiser ? l?ambassadeur polonais, et se retira pour ?crire une
lettre.
295

Chapitre
24
LE TRAVAIL
Peu d?esp?rance doivent avoir les pauvres
et menues gens au fait de ce monde, puisque
si grand Roy y a tant souffert et tant travaill?.
PHILIPPE DE COMINES.
Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutu-
m?e. Il ?tait dix heures, et tout dormait. Les op?rations lentes
et presque suspendues du si?ge avaient engourdi le camp et la
ville. Chez les Espagnols on s?occupait peu des Fran?ais, toutes
les communications ?tant libres vers la Catalogne, comme en
temps de paix ; et dans l?arm?e fran?aise tous les esprits
?taient travaill?s par cette secr?te inqui?tude qui annonce les
grands ?v?nements. Cependant tout ?tait calme en apparence ;
on n?entendait que le bruit des pas mesur?s des sentinelles. On
ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumi?re rouge de
la m?che toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout ? coup
les trompettes des Mousquetaires, des Chevau-l?gers et des
Gens d?armes sonn?rent presque en m?me temps le boute - selle
et ? cheval . Tous les factionnaires cri?rent aux armes, et on vit
les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente
en tente une longue pique ? la main, pour r?veiller les soldats,
les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons mar-
chaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du
camp et venaient prendre leur place de bataille ; on entendait
le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons,
annon?ant que la cavalerie faisait les m?mes dispositions.
Apr?s une demi-heure de mouvement, les bruits cess?rent, les
flambeaux sՎteignirent et tout rentra dans le calme, seulement
l?arm?e ?tait debout.
296

Des flambeaux int?rieurs faisaient briller comme une ?toile
l?une des derni?res tentes du camp ; on distinguait, en appro-
chant, cette petite pyramide blanche et transparente ; sur sa
toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. De-
hors plusieurs hommes ? cheval attendaient ; dedans ?taient
de Thou et Cinq-Mars.
? voir ainsi lev? et arm? ? cette heure le pieux et sage de
Thou, on l?aurait pris pour un des chefs de la r?volte. Mais en
examinant de plus pr?s sa contenance s?v?re et ses regards
mornes, on aurait compris bient?t qu?il la bl?mait et s?y laissait
conduire et compromettre par une r?solution extraordinaire
qui l?aidait ? surmonter l?horreur qu?il avait de l?entreprise en
elle-m?me. Depuis le jour o? Henry d?Effiat lui avait ouvert son
c?ur et confi? tout son secret, il avait vu clairement que toute
remontrance ?tait inutile aupr?s d?un jeune homme aussi forte-
ment r?solu. Il avait m?me compris plus que M. de Cinq-Mars
ne lui avait dit, et il avait vu dans l?union secr?te de son ami
avec la princesse Marie un de ces liens d?amour dont les fautes
myst?rieuses et fr?quentes, les abandons voluptueux et invo-
lontaires, ne peuvent ?tre trop t?t ?pur?s par les publiques b?-
n?dictions. Il avait compris ce supplice impossible ? supporter
plus longtemps d?un amant, ma?tre ador? de cette jeune per-
sonne, et qui chaque jour ?tait condamn? ? para?tre devant elle
en ?tranger et ? recevoir les confidences politiques des ma-
riages que l?on pr?parait pour elle. Le jour o? il avait re?u son
enti?re confession, il avait tout tent? pour emp?cher Cinq-Mars
d?aller dans ses projets jusquՈ l?alliance ?trang?re. Il avait
?voqu? les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments,
sans autre r?sultat que de rendre plus rude vis-?-vis de lui la
r?solution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s?en souvient,
lui avait dit durement : Eh ! vous ai - je pri? de prendre part ? la
conjuration ? et lui, il n?avait voulu promettre que de ne pas le
d?noncer, et il avait rassembl? toutes ses forces contre l?amiti?
pour dire : N?attendez rien de plus de ma part si vous signez ce
trait? . Cependant Cinq-Mars avait sign? le trait? ; et de Thou
?tait encore l?, pr?s de lui.
L?habitude de discuter famili?rement les projets de son ami
les lui avait peut-?tre rendus moins odieux ; son m?pris pour
les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l?asservissement
des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption
297

de la justice ; les noms puissants et surtout les nobles carac-
t?res des personnages qui dirigeaient l?entreprise, tout avait
contribu? ? adoucir sa premi?re et douloureuse impression.
Ayant une fois promis le secret ? M. de Cinq-Mars, il se consi-
d?rait comme pouvant accepter en d?tail toutes les confi-
dences secondaires ; et, depuis lՎv?nement fortuit qui l?avait
compromis chez Marion de Lorme parmi les conjur?s, il se re-
gardait comme li? par l?honneur avec eux, et engag? ? un si-
lence inviolable. Depuis ce temps il avait vu, MONSIEUR, le
duc de Bouillon et Fontrailles ; ils sՎtaient accoutum?s ? par-
ler devant lui sans crainte, et lui ? les entendre sans col?re. ?
pr?sent les dangers de son ami l?entra?naient dans leur tour-
billon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa
conscience ; mais il suivait Cinq-Mars partout o? il allait, sans
vouloir, par d?licatesse excessive, hasarder d?sormais une
seule r?flexion qui e?t pu ressembler ? une crainte person-
nelle. Il avait donn? sa vie tacitement, et e?t jug? indigne de
tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.
Le Grand-?cuyer ?tait couvert de sa cuirasse, arm?, et
chauss? de larges bottes. Un ?norme pistolet ?tait pos? sur sa
table entre deux flambeaux avec sa m?che allum?e ; une
montre pesante dans sa bo?te de cuivre devant le pistolet. De
Thou, couvert d?un manteau noir, se tenait immobile, les bras
crois?s ; Cinq-Mars se promenait les bras derri?re le dos, re-
gardant de temps ? autre l?aiguille trop lente ? son gr? ; il en-
tr?ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint :
? Je ne vois pas mon ?toile en haut, dit-il, mais n?importe !
elle est l?, dans mon c?ur.
? Le temps est sombre, dit de Thou.
? Dites que le temps s?avance. Il marche, mon ami, il
marche ; encore vingt minutes, et tout sera fait. L?arm?e at-
tend le coup de ce pistolet pour commencer.
De Thou tenait ? la main un crucifix d?ivoire, et portait ses
regards tant?t sur la croix, tant?t au ciel.
? Voici l?heure, disait-il, d?accomplir le sacrifice ; je ne me re-
pens pas, mais que la coupe du p?ch? a d?amertume pour mes
l?vres ! J?avais vou? mes jours ? l?innocence et aux travaux de
l?esprit, et me voici pr?t ? commettre le crime et a saisir lՎp?e.
Mais prenant avec force la main de Cinq-Mars :
298

? C?est pour vous, c?est pour vous, ajouta-t-il avec lՎlan d?un
c?ur aveugl?ment d?vou? ; je m?applaudis de mes erreurs si
elles tournent ? votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans
ma faute. Pardonnez-moi un moment de retour vers les id?es
habituelles de toute ma vie.
Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lente-
ment sur sa joue.
? Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur
ma t?te ! Mais esp?rons que Dieu, qui pardonne ? ceux qui
aiment, sera pour nous ; car nous sommes criminels : moi par
amour, et vous par amiti?.
Mais tout ? coup, regardant, la montre, il prit le long pistolet
dans ses mains, et consid?ra la m?che fumante d?un air fa-
rouche. Ses longs cheveux tombaient sur son visage comme la
crini?re d?un jeune lion.
? Ne le consume pas, sՎcria-t-il, br?le lentement ! Tu vas al-
lumer un incendie que toutes les vagues de l?Oc?an ne sau-
raient ?teindre ; la flamme va bient?t ?clairer la moiti? d?un
monde, il se peut qu?elle aille jusqu?au bois des tr?nes. Br?le
lentement, flamme pr?cieuse, les vents qui t?agiteront sont vio-
lents et redoutables : l?amour et la haine. Conserve-toi, ton ex-
plosion va retentir au loin, et trouvera des ?chos dans la chau-
mi?re du pauvre et dans le palais du roi. Br?le, br?le, flamme
ch?tive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.
De Thou, tenant toujours la petite croix d?ivoire, disait ? voix
basse :
? Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera vers? ; nous
combattrons le m?chant et l?impie !
Puis, ?levant la voix :
? Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triom-
phera seule. C?est Dieu qui a permis que le trait? coupable ne
nous parvint pas : ce qui faisait le crime est an?anti sans
doute ; nous combattrons sans lՎtranger, et peut-?tre m?me
ne combattrons-nous pas ; Dieu changera le c?ur du roi.
? Voici l?heure, voici l?heure ! dit Cinq-Mars les yeux attach?s
sur la montre avec une sorte de rage joyeuse : encore quatre
minutes, et les Cardinalistes du camp seront ?cras?s ; nous
marcherons sur Narbonne, il est l?? Donnez ce pistolet.
? ces mots, il ouvrit brusquement sa tente, et prit la m?che
du pistolet.
299

? Courrier de Paris ! courrier de la cour ! cria une voix au
dehors.
Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta
en bas de son cheval, entra, et remit une petite lettre ? Cinq-
Mars.
? De la Reine, Monseigneur, dit-il.
Cinq-Mars p?lit, et lut :
? MONSIEUR LE MARQUIS DE CINQ-MARS,
? Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de
rendre ? ses devoirs notre bien-aim?e fille adoptive et amie, la
princesse Marie de Gonzague, que votre affection d?tourne
seule du tr?ne de Pologne ? elle offert. J?ai sond? son ?me ; elle
est bien jeune encore, et j?ai lieu de croire qu?elle accepterait
la couronne avec moins d?efforts et de douleur que vous ne le
pensez peut - ?tre .
? C?est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va
mettre ? feu et ? sang mon beau et cher pays de France ; je
vous conjure et supplie d?agir en gentilhomme, et de d?lier no-
blement la duchesse de Mantoue des promesses qu?elle aura
pu vous faire. Rendez ainsi le repos ? son ?me et la paix ?
notre cher pays.
? La reine, qui se jette ? vos pieds, s?il le faut.
? ANNE. ?
Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table : son pre-
mier mouvement avait fait tourner le canon contre lui-m?me !
cependant il le remit, et, saisissant vite un crayon, ?crivit sur le
revers de la m?me lettre :
? MADAME,
? Marie de Gonzague, ?tant ma femme, ne peut ?tre reine de
Pologne qu?apr?s ma mort ; je meurs.
? CINQ-MARS. ?
Et comme s?il n?e?t pas voulu se donner un instant de r?-
flexion, la mettant de force dans la main du courrier :
? ? cheval ! ? cheval ! lui dit-il d?un ton furieux : si tu de-
meures un instant de plus, tu es mort.
Il le vit partir et rentra.
Seul avec son ami, il resta un instant debout, mais p?le, mais
l??il fixe et regardant la terre comme un insens?. Il se sentit
chanceler.
? De Thou ! sՎcria-t-il.
300

? Que voulez-vous, ami, cher ami ? je suis pr?s de vous. Vous
venez dՐtre grand, bien grand ! sublime !
? De Thou ! cria-t-il encore d?une voix ?touff?e.
Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre
d?racin?.
Les vastes temp?tes prennent diff?rents aspects, selon les
climats o? elles passent ; celles qui avalent une ?tendue ter-
rible dans les pays du nord se rassemblent, diton, en un seul
nuage sous la zone torride, d?autant plus redoutables qu?elles
laissent ? l?horizon toute sa puret?, et que les vagues en fureur
r?fl?chissent encore l?azur du ciel en se teignant du sang de
l?homme. Il en est de m?me des grandes passions : elles
prennent dՎtranges aspects, selon nos caract?res ; mais
qu?elles sont terribles dans les c?urs vigoureux qui ont conser-
v? leur force sous le voile des formes sociales ! Quand la jeu-
nesse et le d?sespoir viennent ? se r?unir, on ne peut dire ?
quelles fureurs ils se porteront, ou quelle sera leur r?signation
subite ; on ne sait si le volcan va faire ?clater la montagne, ou
s?il sՎteindra tout ? coup dans ses entrailles.
De Thou ?pouvant? releva son ami, le sang ruisselait par ses
narines et ses oreilles ; il l?aurait cru mort si des torrents de
larmes n?eussent coul? de ses yeux ; cՎtait le seul signe de sa
vie : mais tout ? coup il rouvrit ses paupi?res, regarda autour
de lui, et, avec une force de t?l? extraordinaire, reprit toutes
ses pens?es et la puissance de sa volont?.
? Je suis en pr?sence des hommes, dit-il, il faut en finir avec
eux. Mon ami, il est onze heures et demie ; l?heure du signal
est pass?e ; donnez pour moi l?ordre de rentrer dans les quar-
tiers ; cՎtait une fausse alerte que j?expliquerai ce soir m?me.
De Thou avait d?j? senti l?importance de cet ordre : il sortit
et revint sur-le-champ ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et
cherchant ? faire dispara?tre le sang de son visage.
? De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous
me g?nez.
? Je ne vous quitte pas, r?pondit celui-ci.
? Fuyez, vous dis-je, les Pyr?n?es ne sont pas loin. Je ne sais
plus parler longtemps, m?me pour vous ; mais si vous restez
avec moi vous mourrez, je vous en avertis.
? Je reste, dit encore de Thou.
301

? Que Dieu vous pr?serve donc ! reprit Cinq-Mars, car je n?y
pourrai rien, ce moment pass?. Je vous laisse ici. Appelez Fon-
trailles et tous les conjur?s, distribuez-leur ces passe-ports,
qu?ils s?enfuient sur-le-champ : dites-leur que tout est manqu?
et que je les remercie. Pour vous, encore une fois, partez avec
eux, je vous le demande ; mais, quoi que vous fassiez, sur votre
vie, ne me suivez pas. Je vous jure de ne point me frapper moi-
m?me.
? ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il
sՎlan?a brusquement hors de sa tente.
Cependant ? quelques lieues de l? se tenaient d?autres dis-
cours. ? Narbonne, dans le m?me cabinet o? nous v?mes autre-
fois Richelieu r?gler avec Joseph les int?r?ts de lՃtat, ?taient
encore assis ces deux hommes, ? peu pr?s les m?mes ; le mi-
nistre, cependant, fort vieilli par trois ans de souffrances, et le
capucin aussi effray? du r?sultat de ses voyages que son
ma?tre ?tait tranquille.
Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes li?es
et entour?es dՎtoffes chaudes et fourr?es, tenait sur ses ge-
noux trois jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa
robe rouge ; de temps en temps il en prenait un, et le pla?ait
sur les autres pour perp?tuer leurs jeux ; il riait en les regar-
dant ; sur ses pieds ?tait couch?e leur m?re, comme un ?norme
manchon et une fourrure vivante.
Joseph, assis pr?s de lui, renouvelait le r?cit de tout ce qu?il
avait entendu dans le confessionnal ; p?lissant encore du dan-
ger qu?il avait couru dՐtre d?couvert ou tu? par Jacques, il fi-
nit par ces paroles :
? Enfin, monseigneur, je ne puis m?emp?cher dՐtre troubl?
jusqu?au fond du c?ur lorsque je me rappelle les p?rils qui me-
na?aient et menacent encore Votre ?minence. Des spadassins
s?offraient pour vous poignarder ; je vois en France toute la
cour soulev?e contre vous, la moiti? de l?arm?e, et deux pro-
vinces ; ? lՎtranger, l?Espagne et l?Autriche pr?tes ? fournir
des troupes ; partout des pi?ges ou des combats, des poignards
ou des canons !?
Le Cardinal b?illa trois fois sans cesser son jeu, et dit :
? C?est un bien joli animal qu?un chat ! c?est un tigre de sa-
lon : quelle souplesse ! quelle finesse extraordinaire ! Voyez ce
petit jaune qui fait semblant de dormir pour que l?autre ray? ne
302

prenne pas garde ? lui, et tombe sur son fr?re ? et celui-l?,
comme il le d?chire ! voyez comme il lui enfonce ses griffes
dans le c?t? ! Il le tuerait, je crois, il le mangerait, s?il ?tait plus
fort ! C?est tr?s-plaisant ! quels jolis animaux !
Il toussa, ?ternua assez longtemps, puis reprit :
? Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d?af-
faires qu?apr?s mon souper ; j?ai faim maintenant, et ce n?est
pas mon heure ; mon m?decin Chicot m?a recommand? la r?gu-
larit?, et j?ai ma douleur au c?t?. Voici quelle sera ma soir?e,
ajouta-t-il en regardant l?horloge : ? neuf heures, nous r?gle-
rons les affaires de M. le Grand ; ? dix, je me ferai porter au-
tour du jardin pour prendre l?air au clair de la lune ; ensuite je
dormirai une heure ou deux ; ? minuit, le Roi viendra, et ?
quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers
ordres d?arrestations, condamnations ou autres que j?aurai ?
vous donner pour les provinces, Paris ou les arm?es de Sa
Majest?.
Richelieu dit tout ceci avec le m?me son de voix et une pro-
nonciation uniforme, alt?r?e seulement par l?affaiblissement de
sa poitrine et la perte de plusieurs dents.
Il ?tait sept heures du soir ; le capucin se retira. Le Cardinal
soupa avec la plus grande tranquillit?, et quand l?horloge frap-
pa huit heures et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu?il
fut assis pr?s de la table :
? Voil? donc tout ce qu?ils ont pu faire contre moi pendant
plus de deux ann?es ! Ce sont de pauvres gens, en v?rit? ! Le
duc de Bouillon m?me, que je croyais assez capable, se perd
tout ? fait dans mon esprit par ce trait ; je l?ai suivi des yeux,
et, je te le demande, a-t-il fait un pas digne d?un v?ritable
homme dՃtat ? Le Roi, MONSIEUR, et tous les autres, n?ont
fait que se monter la t?te ensemble contre moi, et ne m?ont
seulement pas enlev? un homme. Il n?y a que ce petit Cinq-
Mars qui ait de la suite dans les id?es ; tout ce qu?il a fait ?tait
conduit d?une mani?re surprenante : il faut lui rendre justice, il
avait des dispositions ; j?en aurais fait mon ?l?ve sans la roi-
deur de son caract?re ; mais il m?a rompu en visi?re, j?en suis
bien f?ch? pour lui. Je les ai tous laiss?s nager plus de deux
ans en pleine eau ; ? pr?sent tirons le filet.
? Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent fr?-
missait involontairement en parlant : savez-vous que de
303

Perpignan ? Narbonne le trajet est court ? savez-vous que, si
vous avez ici une forte arm?e, vos troupes du camp sont faibles
et incertaines ? que cette jeune noblesse est furieuse, et que le
Roi n?est pas s?r ?
Le Cardinal regarda l?horloge.
? Il n?est encore que huit heures et demie, mons Joseph ; je
vous ai d?j? dit que je ne m?occuperais de cette affaire quՈ
neuf heures. En attendant, comme il faut que justice se fasse,
vous allez ?crire ce que j?ai ? vous dicter, car j?ai la m?moire
fort bonne. Il reste encore au monde, je le vois sur mes notes,
quatre des juges d?Urbain Grandier ; cՎtait un homme d?un
vrai g?nie que cet Urbain Grandier (ajouta-t-il avec m?chance-
t? ; Joseph mordit ses l?vres) ; tous ses autres juges sont morts
mis?rablement ; il reste Houmain, qui sera pendu comme
contrebandier ; nous pouvons le laisser tranquille : mais voici
cet horrible Lactance, qui vit en paix avec Barr? et Mignon.
Prenez une plume et ?crivez ? M. lՎv?que de Poitiers :
? MONSEIGNEUR,
? Le bon plaisir de Sa Majest? est que les p?res Barr? et Mi-
gnon soient remplac?s dans leurs cures, et envoy?s dans le
plus court d?lai dans la ville de Lyon, ainsi que le pore Lac-
tance, capucin, pour y ?tre traduits devant un tribunal sp?cial,
comme pr?venus de quelques criminelles intentions envers
lՃtat. ?
Joseph ?crivait aussi froidement qu?un Turc fait tomber une
t?te au geste de son ma?tre. Le Cardinal lui dit en signant la
lettre :
? Je vous ferai savoir comment je veux qu?ils disparaissent ;
car il est important d?effacer toutes les traces de cet ancien
proc?s. La Providence m?a bien servi en enlevant tous ces
hommes ; j?ach?ve son ouvrage. Voici tout ce qu?en saura la
post?rit?.
Et il lut au capucin cette page de ses M?moires o? il raconte
la possession et les sortil?ges du magicien 26
.
Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s?emp?cher de
regarder l?horloge.
? Il te tarde d?en venir ? M. le Grand, dit enfin le Cardinal ;
eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je
26. Voyez les M?moires de Richelieu, ( Collection des M?moires , t. XXVIII,
p. 139).
304

n?ai pas mes raisons pour ?tre tranquille ? Tu crois que j?ai lais-
s? aller ces pauvres conspirateurs trop loin ? Non. Voici de pe-
tits papiers qui le rassureraient si tu les connaissais. D?abord,
dans ce rouleau de bois creux est le trait? avec l?Espagne, saisi
? Oloron. Je suis tr?s-satisfait de Laubardemont : c?est un ha-
bile homme !
Le feu d?une f?roce jalousie brilla sous les ?pais sourcils de
Joseph.
? Ah ! monseigneur, dit-il, ignore ? quel homme il l?a arra-
ch? ; il est vrai qu?il l?a laiss? mourir, et sous ce rapport on n?a
pas ? se plaindre ; mais enfin il ?tait l?agent de la conjuration :
cՎtait son fils.
? Dites-vous la v?rit? ? dit le Cardinal d?un air s?v?re ; oui,
car vous n?oseriez pas mentir avec moi. Comment l?avez-vous
su ?
? Par les gens de sa suite, monseigneur ; voici leurs rap-
ports ; ils compara?tront.
Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta :
? Donc nous allons l?employer encore ? juger nos conjur?s, et
ensuite vous en ferez ce que vous voudrez, je vous le donne.
Joseph, joyeux, reprit ses pr?cieuses d?nonciations et
continua :
? Son ?minence parle de juger des hommes encore arm?s et
? cheval ?
Ils n?y sont pas tous. Lis cette lettre de MONSIEUR ? Chavi-
gny ; il demande gr?ce, il en a assez. Il n?osait m?me pas
s?adressera moi le premier jour, et nՎlevait pas sa pri?re plus
haut que les genoux d?un de mes serviteurs 27
.
27. COPIE TEXTUELLE DE LA CORRESPONDANCE DE MONSIEUR ET
DU CARDINAL DE RICHELIEU.
? Monsieur de Chavigny . ? Monsieur de Chavigny, ? Encore que je croie
que vous nՐtes pas satisfait de moy, et que v?ritablement vous en ayez
sujet, je ne laisse pas de vous prier de travailler ? mon accommodement
avec Son ?minence, et d?attendre cet effet de la v?ritable affection que
vous avez pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que votre co-
l?re. Vous s?avez le besoin que j?ai que vous me tiriez de la peine o? je
suis. Vous l?avez d?j? fait deux fois aupr?s de Son ?minence. Je vous jure
que ce sera la derni?re fois que je vous donnerai de pareils employs.
? GASTON D?ORLEANS. ?
305

Mais le lendemain il a repris courage et m?a envoy? celle-ci ?
moi-m?me 28
et une troisi?me pour le Roi.
Son projet lՎtouffait, il n?a pas pu le garder. Mais on ne
m?apaise pas ? si peu de frais, il me faut une confession d?-
taill?e, ou bien je le chasserai du royaume. Je le lui ai fait
?crire ce matin 29
.
Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur
souverain de Sedan et g?n?ral en chef des ann?es d?Italie, il
vient dՐtre saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et
sՎtait cach? dans une botte de paille. Il reste donc encore
seulement mes deux jeunes voisins. Ils s?imaginent avoir le
camp tout entier ? leurs ordres, et il ne leur demeure attach?
que les Compagnies rouges ; tout le reste, ?tant ? MONSIEUR,
n?agira pas, et mes r?giments les arr?teront. Cependant j?ai
permis qu?on e?t l?air de leur ob?ir. S?ils donnent le signal ?
onze heures et demie, ils seront arr?t?s aux premiers pas, si-
non le Roi me les livrera ce soir? N?ouvre pas tes yeux ?ton-
n?s ; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure.
28. ? Son Excellence le Cardinal - Duc .
? Mon Cousin, ? Ce mesconnoissant M. le Grand est homme du monde le
plus coupable de vous avoir d?pleu ; les gr?ces qu?il recevoit de Sa Majes-
t? m?ont toujours fait garder de lui et de tous ses artifices ; mais c?est
pour vous, mon Cousin, que je conserve mon estime et mon amiti? tout
enti?re? Je suis touch? d?un v?ritable repentir d?avoir encore manqu? ?
la fid?lit? que je dois au Roy, monseigneur, et Je prends Dieu ? t?moin de
la sinc?rit? avec laquelle je serai toute ma vie le plus fid?le de vos amis,
et avec la mesme passion que je suis,
? Mon Cousin,
? Votre affectionn? Cousin,
? GASTON. ?
29. R?ponse du Cardinal ,
? MONSIEUR,
? Puisque Dieu veut que les hommes aient recours ? une ing?nue et en-
ti?re confession pour ?tre absous de leurs fautes en ce monde, je vous en-
seigne le chemin que vous devez tenir pour vous tirer de peine. Votre Al-
tesse a bien commenc?, c?est ? elle d?achever. C?est tout ce que je puis
vous dire. ?
306

Vous voyez que tout s?est fait sans vous, Joseph ; nous nous en
passons fort bien, et, pendant ce temps-l?, je ne vois pas que
nous ayons re?u de grands services de vous ; vous vous
n?gligez.
? Ah ! monseigneur, si vous saviez ce qu?il m?a fallu de peines
pour d?couvrir le chemin des messagers du trait? ! Je ne l?ai su
qu?en risquant ma vie entre ces deux jeunes gens?
Ici le Cardinal se mit ? rire d?un air moqueur du fond de son
fauteuil.
? Tu devais ?tre bien ridicule et avoir bien peur dans cette
bo?te, Joseph, et je pense que c?est la premi?re fois de ta vie
que tu aies entendu parler d?amour. Aimes-tu ce langage-l?,
p?re Joseph ? et, dis-moi, le comprends-tu bien clairement ? Je
ne crois pas que tu t?en fasses une id?e tr?s-belle.
Richelieu, les bras crois?s, regardait avec plaisir son capucin
interdit, et poursuivit du ton persifleur d?un grand seigneur
qu?il prenait quelquefois, se plaisant ? faire passer les plus
nobles expressions par les l?vres les plus impures :
? Voyons, Joseph, fais-moi une d?finition de l?amour selon tes
id?es. Qu?est-ce que cela peut ?tre ? car, enfin, tu vois que cela
existe ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n?a
fait toutes ces petites conjurations que par amour. Tu l?as
entendu toi-m?me de tes oreilles indignes. Voyons, qu?est-ce
que l?amour ? Moi, d?abord, je n?en sais rien.
Cet homme fut an?anti et regarda le parquet avec l??il stu-
pide de quelque animal ignoble. Apr?s avoir cherch? long-
temps, il r?pondit enfin d?une voix tra?nante et nasillarde :
? Ce doit ?tre quelque fi?vre maligne qui ?gare le cerveau ;
mais, en v?rit?, monseigneur, je vous avoue que je n?y avais ja-
mais r?fl?chi jusqu?ici, et j?ai toujours ?t? embarrass? pour par-
ler ? une femme ; je voudrais qu?on put les retrancher de la so-
ci?t?, car je ne vois pas ? quoi elles servent, si ce n?est ? faire
d?couvrir des secrets, comme la petite duchesse ou comme
Marion de Lorme, que je ne puis trop recommander ? Votre
Imminence. Elle a pens? ? tout, et a jet? avec beaucoup
d?adresse notre petite proph?tie au milieu de ces conspira-
teurs. Nous n?avons pas manqu? le merveilleux 30
, cette fois,
comme pour le si?ge d?Hesdin ; il ne s?agira plus que de trou-
ver une fen?tre par laquelle vous passerez le jour de
l?ex?cution.
307

? Voil? encore de vos sottises, monsieur ? dit le Cardinal :
vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je
suis trop fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive
plus. Ne vous occupez que des gens que je vous donne : je vous
ai fait votre part tout ? l?heure. Quand le grand ?cuyer sera
pris, vous le ferez juger et ex?cuter ? Lyon. Je neveux plus
m?en m?ler, cette affaire est trop petite pour moi : c?est un
caillou sous mes pieds, auquel je n?aurais pas d? penser si
longtemps.
Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, en-
tour? d?ennemis arm?s, parlait de l?avenir comme d?un pr?sent
? sa disposition, et du pr?sent comme d?un pass? qu?il ne crai-
gnait plus. Il ne savait s?il devait le croire fou ou proph?te, inf?-
rieur ou sup?rieur ? l?humanit?.
Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra pr?cipitam-
ment, et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Car-
dinal, de mani?re ? courir les risques de tomber, sՎcria d?un
air fort troubl? :
? Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan,
et il y a vu le camp en rumeur et vos ennemis ? cheval?
? Ils mettront pied ? terre, monsieur, r?pondit Richelieu en
repla?ant son tabouret ; vous me paraissez manquer de calme.
? Mais? mais? monseigneur, ne faut-il pas avertir
M. de Fabert ?
? Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-m?me, ainsi
que Joseph.
? Monseigneur, une autre chose extraordinaire : le Roi vient !
? En effet, c?est extraordinaire, dit le ministre en regardant
l?horloge ; je ne l?attendais que dans deux heures. Sortez tous
deux.
Bient?t on entendit un bruit de bottes et d?armes qui annon-
?ait l?arriv?e du prince. On ouvrit les deux battants ; les gardes
du Cardinal frapp?rent trois fois leurs piques sur le parquet, et
le Roi parut.
30. En 1638, le prince Thomas ayant fait lever le si?ge d?Hesdin, le Cardi-
nal en fut tr?s-pein?. Une religieuse du couvent du Mont-Calvaire avait
dit que la victoire seroit au Roy, et le p?re Joseph vouloit ainsi que l?on
cr?t que le Ciel prot?geoit le ministre. ( M?moires pour l?histoire du Car-
dinal de Richelieu .)
308

Il marchait en s?appuyant sur une canne de jonc d?un c?t?, et
de l?autre sur lՎpaule de son confesseur, le p?re Sirmond, qui
se retira et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci sՎtait lev? avec
la plus grande peine et ne put faire un pas au-devant du Roi,
parce que ses jambes malades ?taient envelopp?es. Il fit le
geste d?aider le prince ? s?asseoir pr?s du feu, en face de lui.
Louis XIII tomba dans un grand fauteuil garni d?oreillers, de-
manda et but un verre dՎlixir pr?par? pour le fortifier contre
les ?vanouissements fr?quents que lui causait sa maladie de
langueur, fit un geste pour ?loigner tout le monde, et seul avec
Richelieu, lui parla d?une voix languissante :
? Je m?en vais, mon cher Cardinal ; je sens que je m?en vais ?
Dieu : je m?affaiblis de jour en jour, ni lՎt? ni l?air du Midi ne
m?ont rendu mes forces.
? Je pr?c?derai Votre Majest?, r?pondit le ministre ; la mort a
d?j? conquis mes jambes, vous le voyez ; mais tant qu?il me res-
tera la t?te pour penser et la main pour ?crire, je serai bon
pour votre service.
? Et je suis s?r que votre intention ?tait d?ajouter : le c?ur
pour m?aimer, dit le Roi.
? Votre Majest? en peut-elle douter ? r?pondit le Cardinal en
fron?ant le sourcil et se mordant les l?vres par l?impatience
que lui donnait ce d?but.
? Quelquefois j?en doute, reprit le prince ; tenez, j?ai besoin
de vous parler ? c?ur ouvert, et de me plaindre de vous ?
vous-m?me. Il y a deux choses que j?ai sur la conscience depuis
trois ans : jamais je ne vous en ai parl?, mais je vous en voulais
en secret, et m?me, si quelque chose e?t ?t? capable de me
faire consentir ? des propositions contraires ? vos int?r?ts,
c?e?t ?t? ce souvenir.
CՎtait l? de cette sorte de franchise propre aux caract?res
faibles, qui se d?dommagent ainsi, en inqui?tant leur domina-
teur, du mal qu?ils n?osent pas lui faire compl?tement, et se
vengent de la suj?tion par une controverse pu?rile. Richelieu
reconnut ? ces paroles qu?il avait couru un grand danger ; mais
il vit en m?me temps le besoin de confesser, pour ainsi dire,
toute sa rancune ; et, pour faciliter l?explosion de ces impor-
tants aveux, il accumula les protestations qu?il croyait les plus
propres ? impatienter le Roi.
309

? Non, non, sՎcria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que
vous ne m?aurez pas expliqu? ces deux choses qui me re-
viennent toujours ? l?esprit, et dont on me parlait derni?rement
encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement : je
veux dire le proc?s d?Urbain Grandier, dont je ne fus jamais
bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse
m?re, et m?me contre sa cendre.
? N?est-ce que cela, Sire ? dit Richelieu. Sont-ce l? mes
seules fautes ? Elles sont faciles ? expliquer. La premi?re af-
faire devait ?tre soustraite aux regards de Votre Majest? par
ses d?tails horribles et d?go?tants de scandale. Il y eut, certes,
un art qui ne peut ?tre regard? comme coupable ? nommer ma-
gie des crimes dont le nom r?volte la pudeur, dont le r?cit e?t
r?v?l? ? l?innocence de dangereux myst?res ; ce fut une sainte
ruse, pour d?rober aux yeux des peuples ces impuret?s?
? Assez, c?en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, d?tournant la
t?te et baissant les yeux en rougissant ; je ne puis en entendre
davantage ; je vous con?ois, ces tableaux m?offenseraient ; j?ap-
prouve vos motifs, c?est bon. On ne m?avait pas dit cela ; on
m?avait cach? ces vices affreux. Vous ?tes-vous assur? des
preuves de ces crimes ?
? Je les eus toutes entre les mains, Sire ; et quant ? la glo-
rieuse Reine Marie de M?dicis, je suis ?tonn? que Votre Majes-
t? oublie combien je lui fus attach?. Oui, je ne crains pas de
l?avouer, c?est ? elle que je dus toute mon ?l?vation ; elle dai-
gna la premi?re jeter les yeux sur lՎv?que de Lu?on, qui
n?avait alors que vingt-deux ans, pour l?approcher d?elle. Com-
bien j?ai souffert lorsqu?elle me for?a de la combattre dans l?in-
t?r?t de Votre Majest? ! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour
vous, je n?en eus et n?en aurai jamais aucun scrupule.
? Vous, ? la bonne heure ; mais moi, dit le prince avec
amertume.
? Eh ! Sire, sՎcria le Cardinal, le Fils de Dieu 31
lui-m?me
vous en donna l?exemple ; c?est sur le mod?le de toutes les per-
fections que nous r?gl?mes nos avis ; et si les monuments dus
aux pr?cieux restes de votre m?re ne sont pas encore ?lev?s,
Dieu m?est t?moin que ce fut dans la crainte d?affliger votre
c?ur et de vous rappeler sa mort, que nous en retard?mes les
travaux. Mais b?ni soit ce jour o? il m?est permis de vous en
parler ! je dirai moi-m?me la premi?re messe ? Saint-Denis,
310

quand nous l?y verrons d?pos?e, si la Providence m?en laisse la
force.
Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours
froid, et le Cardinal, jugeant qu?il n?irait pas plus loin pour ce
soir dans la persuasion, se r?solut tout ? coup a faire la plus
puissante des diversions, et ? attaquer l?ennemi en face. Conti-
nuant donc ? regarder fixement le Roi, il dit froidement :
? Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort ?
? Moi ! dit le Roi : on vous a tromp? ; j?ai bien entendu parler
de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose ; mais
je n?ai rien ordonn? contre vous.
? Ce n?est pas ce que disent les conjur?s, Sire ; cependant
j?en dois croire Votre Majest?, et je suis bien aise pour elle que
l?on se soit tromp?. Mais quels avis daignez-vous me donner ?
? Je? voulais vous dire franchement et entre nous que vous
feriez bien de prendre garde ? MONSIEUR?
? Ah ! Sire, je ne puis le croire ? pr?sent, car voici une lettre
qu?il vient de m?envoyer pour vous, et il semblerait avoir ?t?
coupable envers Votre Majest? m?me.
Le Roi, ?tonn?, lut :
? MONSEIGNEUR,
? Je suis au d?sespoir d?avoir encore manqu? ? la fid?lit? que
je dois ? Votre Majest? ; je la supplie tr?s-humblement
d?agr?er que je lui en demande un million de pardons, avec un
compliment de soumission et de repentance.
? Votre tr?s-humble sujet,
? GASTON. ?
? Qu?est-ce que cela veut dire ? sՎcria Louis ; osaient-ils s?ar-
mer contre moi-m?me aussi ?
? Aussi ! dit tout bas le Cardinal, se mordant les l?vres ; puis
il reprit : ? Oui, Sire, aussi ; c?est ce que me ferait croire jus-
quՈ un certain point ce petit rouleau de papiers.
31. En 1639, le Roi consulta son conseil sur la supplique de sa m?re exil?e
pour rentrer en France ; Richelieu r?pondit :
? Qui peut douter qu?il ne soit permis ? un prince de se s?parer d?une
m?re, pour des consid?rations importantes ?? Le Fils de Dieu n?a point
fait difficult? de se s?parer un temps de sa m?re, et de la laisser en peine,
quelques jours. La r?ponse qu?il lit ? sa m?re, lorsqu?elle s?en plaignoit,
apprend aux Roys que ceux ? qui Dieu a commis le soin du bien g?n?ral
d?un royaume doivent toujours le pr?f?rer ? toutes les obligations particu-
li?res. ? ( Relation de M. de Fontrailles .)
311

Et il tirait, en parlant, un parchemin roul? d?un morceau de
bois de sureau creux, et le d?ployait sous les yeux du Roi. ?
C?est tout simplement un trait? avec l?Espagne, auquel, par
exemple, je ne crois pas que Votre Majest? ait souscrit. Vous
pouvez en voir les vingt articles bien en r?gle 32
Tout est pr?vu,
la place de s?ret?, le nombre des troupes, les secours
d?hommes et d?argent.
? Les tra?tres ! sՎcria Louis agit?, il faut les faire saisir : mon
fr?re renonce et se repent ; mais faites arr?ter le duc de
Bouillon?
? Oui, Sire.
? Ce sera difficile au milieu de son arm?e d?Italie.
? Je r?ponds de son arrestation sur ma t?te, Sire : mais ne
reste-t-il pas un autre nom ?
? Lequel ?? quoi ?? Cinq-Mars ? dit le Roi en balbutiant.
? Pr?cis?ment, Sire, dit le Cardinal.
? Je le vois bien? mais je crois que l?on pourrait?
? ?coutez-moi, dit tout ? coup Richelieu d?une voix tonnante,
il faut que tout finisse aujourd?hui. Votre favori est ? cheval ?
la t?te de son parti ; choisissez entre lui et moi. Livrez l?enfant
? l?homme ou l?homme ? l?enfant, il n?y a pas de milieu.
? Eh ! que voulez-vous donc si je vous favorise ? dit le Roi.
? Sa t?te et celle de son confident.
? Jamais? c?est impossible ! reprit le Roi avec horreur et
tombant dans la m?me irr?solution o? il ?tait avec Cinq-Mars
contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous ; mon
c?ur souffre de l?id?e de sa mort. Pourquoi aussi nՎtiez-vous
pas d?accord tous les deux ? pourquoi cette division ? C?est ce
qui l?a amen? jusque-l?. Vous avez fait mon d?sespoir : vous et
lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes !
Louis cachait sa t?te dans ses deux mains en parlant et peut-
?tre versait-il des larmes ; mais l?inflexible ministre le suivait
des yeux comme on regarde sa proie, et, sans piti?, sans lui ac-
corder un moment pour respirer, profita au contraire de ce
trouble pour parler plus longtemps.
? Est-ce ainsi, disait-il avec une parole dure et froide, que
vous vous rappelez les commandements que Dieu m?me vous a
faits par la bouche de votre confesseur ? Vous me dites un jour
32. Les articles de ce trait? sont rapport?s en d?tail dans la Relation de
Fontrailles ; voir les notes.
312

que lՃglise vous ordonnait express?ment de r?v?ler ? votre
premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je
n?ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu
que des amis plus fid?les vinssent m?apprendre la conjuration ;
que les coupables eux-m?mes, par un coup de la Providence, se
livrassent ? moi pour me faire l?aveu de leurs fautes. Un seul,
le plus endurci, le moindre de tous, r?siste encore ; et c?est lui
qui a tout conduit, c?est lui qui livre la France ? lՎtranger, qui
renverse en un jour l?ouvrage de mes vingt ann?es, soul?ve les
Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de
lՃtat, ressuscite des pr?tentions ?cras?es, et rallume enfin la
ligue ?teinte par votre p?re ; car c?est elle, ne vous y trompez
pas, c?est elle qui rel?ve toutes ses t?tes contre vous. ?tes-vous
pr?t au combat ? o? donc est votre massue ?
Le Roi, an?anti, ne r?pondait pas et cachait toujours sa t?te
dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et
poursuivit :
? Je crains qu?il ne vous vienne ? l?esprit que c?est pour moi
que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et
qu?un tel adversaire m?importe beaucoup ? En v?rit?, je ne sais
? quoi il tient que je vous laisse faire, et mettre cet immense
fardeau de lՃtat dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez
bien que depuis vingt ans que je connais votre cour je ne suis
pas sans mՐtre assur? quelque retraite o?, malgr? vous-m?me,
je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-?tre qu?il
me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que
celui d?un tel r?gne ! Que r?pondrez-vous, par exemple,
lorsque tous ces petits potentats, se relevant d?s que je ne p?-
serai plus sur eux, viendront ? la suite de votre fr?re vous dire,
comme ils l?os?rent ? Henry IV sur son tr?ne : ? Partagez-nous
tous les grands gouvernements ? titres h?r?ditaires et souve-
rainet?, nous serons contents ! 33
? Vous le ferez, je n?en doute
pas, et c?est la moindre chose que vous puissiez accorder ?
ceux qui vous auront d?livr? de Richelieu ; et ce sera plus
heureux peut-?tre, car pour gouverner l??le de France, qu?ils
vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre
nouveau ministre n?aura pas besoin de tant de papiers. ?
33. M?moires de Sully , 1595.
313

En parlant, il poussa avec col?re la vaste table qui remplis-
sait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et
des portefeuilles sans nombre.
Louis fut tir? de son apathique m?ditation par l?exc?s d?au-
dace de ce discours ; il leva la t?te et sembla un instant avoir
pris une r?solution par crainte d?en prendre une autre.
? Eh bien, monsieur, je r?pondrai que je veux r?gner par moi
seul.
? ? la bonne heure, dit Richelieu, mais je dois vous pr?venir
que les affaires du moment sont difficiles. Voici l?heure o? l?on
m?apporte mon travail ordinaire.
? Je m?en charge, reprit Louis ; j?ouvrirai les porte-feuilles, je
donnerai mes ordres.
? Essayez donc, dit Richelieu ; je me retire, si quelque chose
vous arr?te, vous m?appellerez.
Il sonna : ? l?instant m?me et comme s?ils eussent attendu le
signal, quatre vigoureux valets de pied entr?rent et empor-
t?rent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ;
car, nous l?avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant
dans la chambre o? travaillaient les secr?taires, il dit ? haute
voix :
? Qu?on prenne les ordres de Sa Majest?.
Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle r?solution, et fier
d?avoir une fois r?sist?, il voulut sur-le-champ se mettre ? l?ou-
vrage politique. Il fit le tour de l?immense table, et vit autant
de portefeuilles que l?on comptait alors d?Empires, de
Royaumes et de cercles dans l?Europe ; il en ouvrit un et le
trouva divis? en cases, dont le nombre ?galait celui des subdi-
visions de tout le pays auquel il ?tait destin?. Tout ?tait en
ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque
note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si
l?on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des rela-
tions du moment avec la France. Ce laconisme ?tait ? peu pr?s
aussi ?nigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui
couvraient la table. L?, tout ?tait confusion : sur des ?dits de
bannissement et d?expropriation des Huguenots de la Rochelle
se trouvaient jet?s les trait?s avec Gustave-Adolphe et les Hu-
guenots du Nord contre l?Empire ; des notes sur le g?n?ral
Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert,
?taient roul?es p?le-m?le avec le d?tail des lettres trouv?es
314

dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bi-
joux qu?ils renfermaient et la double interpr?tation qu?on e?t
pu donner ? chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l?un
d?eux ?taient ces mots : Sur quatre lignes de lՎcriture d?un
homme , on peut lui faire un proc?s criminel . Plus loin ?taient
entass?es les d?nonciations contre les Huguenots, les plans de
r?publique qu?ils avaient arr?t?s ; la division de la France en
Cercles, sous la dictature annuelle d?un chef ; le sceau de cet
?tat projet? y ?tait joint repr?sentant un ange appuy? sur une
croix, et tenant a la main la Bible, qu?il ?levait sur son front. ?
c?t? ?tait une liste des cardinaux que le Pape avait nomm?s au-
trefois le m?me jour que r?voque de Lu?on (Richelieu). Parmi
eux se trouvait le marquis de B?d?mar, ambassadeur et conspi-
rateur ? Venise.
Louis XIII ?puisait en vain ses forces sur des d?tails d?une
autre ?poque, cherchant inutilement les papiers relatifs ? la
conjuration, et propres ? lui montrer son v?ritable n?ud et ce
que l?on avait tent? contre lui-m?me, lorsqu?un petit homme
d?une figure oliv?tre, d?une taille courb?e, d?une d?marche
contrainte et d?vote, entra dans le cabinet : cՎtait un secr?-
taire dՃtat, nomm? Desnoyers ; il s?avan?a en saluant :
? Puis-je parler ? Sa Majest? des affaires du Portugal ? dit-il.
? D?Espagne, par cons?quent, dit Louis ; le Portugal est une
province d?Espagne.
? De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous
recevons ? l?instant. Et il lut :
? Don Juan, par la gr?ce de Dieu, roi de Portugal, des Al-
garves, royaumes de?? l?Afrique, seigneur de la Guin?e,
conqueste, navigation et commerce de l?Esthiopie, Arabie,
Perse et des Indes? ?
? Qu?est-ce que tout cela ? dit le Roi ; qui parle donc ainsi ?
? Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronn? il y a d?j?
une? il y a quelque temps, Sire, par un homme appel? Pinto. ?
peine remont? sur le tr?ne, il tend la main ? la Catalogne
r?volt?e.
? La Catalogne se r?volte aussi ! Le roi Philippe IV n?a donc
plus pour premier ministre le Comte-duc ?
? Au contraire, Sire, c?est parce qu?il l?a encore. Voici la d?-
claration des ?tats-G?n?raux catalans ? Sa Majest? Catholique,
315

contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes
sacril?ges et excommuni?es . Le roi de Portugal?
? Dites le duc de Bragance, reprit Louis ; je ne reconnais pas
un r?volt?.
? Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller
dՃtat, envoie ? la PRINCIPAUT? de Catalogne son neveu, D.
Ignace de Mascarenas, pour s?emparer de la protection de ce
pays (et de sa souverainet? peut-?tre, qu?il voudrait ajouter ?
celle qu?il vient de reconqu?rir). Or, les troupes de Votre Ma-
jest? sont devant Perpignan.
? Eh bien, qu?importe ? dit Louis. ? Les Catalans ont le c?ur
plus fran?ais que portugais, Sire, et il est encore temps d?enle-
ver cette tutelle au roi de? au duc de Portugal.
? Moi, soutenir des rebelles ! vous osez !
? CՎtait le projet de Son ?minence, poursuivit le secr?taire
lՃtat ; l?Espagne et la France sont en pleine guerre d?ailleurs,
et M. d?Olivar?s n?a pas h?sit? ? tendre la main de Sa Majest?
Catholique ? nos Huguenots.
? C?est bon ; j?y penserai, dit le Roi ; laissez-moi.
? Sire, les ?tats-G?n?raux de Catalogne sont press?s, les
troupes d?Aragon marchent contre eux?
? Nous verrons? Je me d?ciderai dans un quart d?heure, r?-
pondit Louis XIII.
Le petit secr?taire dՃtat sortit avec un air m?content et d?-
courag?. ? sa place, Chavigny se pr?senta, tenant un porte-
feuille aux armes britanniques.
? Sire, dit-il, je demande ? Votre Majest? des ordres pour les
affaires d?Angleterre. Les parlementaires, sous le commande-
ment du comte d?Essex, viennent de faire lever le si?ge de Glo-
cester ; le prince Rupert a livr? ? Newbury une bataille d?sas-
treuse et peu profitable ? Sa Majest? Britannique. Le Parle-
ment se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et
toute la population presbyt?rienne. Le roi Charles I er
demande
des secours, que la Reine ne trouve plus en Hollande.
? Il faut envoyer des troupes ? mon fr?re d?Angleterre, dit
Louis.
Mais il voulut voir les papiers pr?c?dents, et, en parcourant
les notes du Cardinal, il trouva que, sur une premi?re demande
du Roi d?Angleterre, il avait ?crit de sa main :
316

? Faut r?fl?chir longtemps et attendre : ? les Communes sont
fortes ; ? le Roi Charles compte sur les ?cossais ; ils le
vendront.
? Faut prendre garde. Il y a l? un homme de guerre qui est
venu voir Vincennes, et a dit qu?on ne devrait jamais frapper
les princes quՈ la t?te . REMARQUABLE, ? ajoutait le Cardinal.
Puis il avait ray? ce mot, y substituant : ? REDOUTABLE. ?
Et plus bas :
? Cet homme domine Fairfax ; ? il fait l?inspir? ; ce sera un
grand homme. ? Secours refus? ; ? argent perdu. ?
Le Roi dit alors : ? Non, non, ne pr?cipitez rien, j?attendrai.
? Mais, Sire, dit Chavigny, les ?v?nements sont rapides ; si le
courrier retarde d?une heure, la perte du roi d?Angleterre peut
s?avancer d?un an.
? En sont-ils l? ? demanda Louis.
? Dans le camp des Ind?pendants, on pr?che la R?publique la
Bible ? la main ; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas,
et l?on rit.
? Mais un moment de bonheur peut tout sauver !
? Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny res-
pectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup ? penser.
? Laissez-moi, dit le Roi d?un ton d?humeur. Le secr?taire
dՃtat sortit lentement.
Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s?effraya du
n?ant qu?il trouvait en lui-m?me. Il promena d?abord sa vue sur
l?amas de papiers qui l?entourait, passant de l?un ? l?autre,
trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus
grands que dans les ressources m?mes qu?il inventait. Il se le-
va et, changeant de place, se courba ou plut?t se jeta sur une
carte g?ographique de l?Europe ; il y trouva toutes ses terreurs
ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume ; les r?-
volutions lui apparaissaient comme des Eum?nides ; sous
chaque contr?e, il crut voir fumer un volcan ; il lui semblait en-
tendre les cris de d?tresse des rois qui l?appelaient, et les cris
de fureur des peuples ; il crut sentir la terre de France craquer
et se fendre sous ses pieds ; sa vue faible et fatigu?e se trou-
bla, sa t?te malade fut saisie d?un vertige qui refoula le sang
vers son c?ur.
? Richelieu ! cria-t-il d?une voix ?touff?e en agitant une son-
nette : qu?on appelle le Cardinal !
317

Et il tomba ?vanoui dans un fauteuil.
Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranim? par les odeurs fortes
et les sels qu?on lui avait mis sur les l?vres et les tempes, il vit
un instant des pages, qui se retir?rent sit?t qu?il eut entr?ou-
vert ses paupi?res, et se retrouva seul avec le Cardinal. L?im-
passible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le
fauteuil du Roi, comme le si?ge d?un m?decin pr?s du lit de son
malade, et fixait ses yeux ?tincelants et scrutateurs sur le vi-
sage p?le de Louis. Sit?t qu?il put l?entendre, il reprit d?une
voix sombre son terrible dialogue :
? Vous m?avez rappel?, dit-il, que me voulez-vous ?
Louis, renvers? sur l?oreiller, entr?ouvrit les yeux et le regar-
da, puis se h?ta de les refermer. Cette t?te d?charn?e, arm?e
de deux yeux flamboyants et termin?e par une barbe aigu? et
blanch?tre ; cette calotte et ces v?tements de la couleur du
sang et des flammes, tout lui repr?sentait un esprit infernal.
? R?gnez, dit-il d?une voix faible.
? Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou ? poursuivit l?im-
placable ministre en s?approchant pour lire dans les yeux
?teints du prince, comme un avide h?ritier poursuit jusque
dans la tombe les derni?res lueurs de la volont? d?un mourant.
? R?gnez, r?p?ta le Roi en d?tournant la t?te.
? Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte : ?Ceci est
ma volont?, de les prendre morts ou vifs.?
Louis, toujours la t?te renvers?e sur le dossier du fauteuil,
laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.
? Laissez-moi, par piti? ! je meurs ! dit-il.
? Ce n?est pas tout encore, continua celui qu?on appelle le
grand politique ; je ne suis pas s?r de vous ; il me faut dor?na-
vant des garanties et des gages. Signez encore ceci et je vous
quitte.
? Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne
quitteront pas les armes ; et quand le Cardinal ira chez le Roi,
ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majest? 34
. ?
De plus :
? Sa Majest? s?engage ? remettre les deux Princes ses fils en
otage entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne
foi de son attachement 35
. ?
34. Manuscrit de Pointis , 1642, n? 185.
35. M?moires d?Anne d?Autriche , 1642.
318

? Mes enfants ! sՎcria Louis relevant sa t?te, vous osez?
? Aimez-vous mieux que je me retire ? dit Richelieu.
Le Roi signa.
? Est-ce donc fini ? dit-il avec un profond g?missement.
Ce nՎtait pas fini : une autre douleur lui ?tait r?serv?e. La
porte s?ouvrit brusquement, et l?on vit entrer Cinq-Mars. Ce
fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.
? Que voulez-vous, monsieur ? dit-il en saisissant la sonnette
pour appeler.
Le grand ?cuyer ?tait d?une p?leur ?gale ? celle du Roi ; et
sans daigner r?pondre ? Richelieu, il s?avan?a d?un air calme
vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme
qui vient de recevoir sa sentence de mort.
? Vous devez trouver, Sire, quelque difficult? ? me faire arr?-
ter, car j?ai vingt mille hommes ? moi, dit Henry d?Effiat avec la
voix la plus douce.
? H?las ! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi
qui as fait de telles choses ?
? Oui, Sire, et c?est moi aussi qui vous apporte mon ?p?e, car
vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la d?tachant et la
posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans r?pondre.
Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu?il
n?appartenait d?j? plus ? la terre. Ensuite, regardant Richelieu
avec m?pris :
? Je me rends parce que je veux mourir, dit-il ; mais je ne suis
pas vaincu.
Le Cardinal serra les poings par fureur ; mais il se
contraignit.
? Et quels sont vos complices ? dit-il.
Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement, et entr?ouvrit les
l?vres pour parler? Le Roi baissa la t?te, et souffrit en cet ins-
tant un supplice inconnu ? tous les hommes.
? Je n?en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant piti? du prince.
Et il sortit de l?appartement.
Il s?arr?ta d?s la premi?re galerie, o? tous les gentilshommes
et Fabert se lev?rent en le voyant. Il marcha droit ? celui-ci et
lui dit :
? Monsieur, donnez ordre ? ces gentilshommes de m?arr?ter.
Tous se regard?rent sans oser l?approcher.
319

? Oui, monsieur, je suis votre prisonnier? oui, messieurs, je
suis sans ?p?e, et, je vous le r?p?te, prisonnier du Roi.
? Je ne sais ce que je vois, dit le g?n?ral ; vous ?tes deux qui
venez vous rendre, et je n?ai l?ordre d?arr?ter personne.
? Deux ? dit Cinq-Mars, ce ne peut-?tre que M. de Thou ; h?-
las ! ? ce d?vouement je le devine.
Eh ! ne t?avais-je pas aussi devin? ? sՎcria celui-ci en se
montrant et se jetant dans ses bras.
320

Chapitre
25
LES PRISONNIERS
J?ai trouv? dans mon c?ur le dessein de mon fr?re.
PICHALD, L?onidas .
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans p?trir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
ANDR? CH?NIER.
Parmi ces vieux ch?teaux dont la France se d?pouille ? re-
gret chaque ann?e, comme des fleurons de sa couronne, il y en
avait un d?un aspect sombre et sauvage sur la rive gauche de la
Sa?ne. Il semblait une sentinelle formidable plac?e ? l?une des
portes de Lyon, et tenait son nom de lՎnorme rocher de
Pierre-Encise, qui sՎl?ve ? pic comme une sorte de pyramide
naturelle, et dont la cime, recourb?e sur la route et pench?e
jusque sur le fleuve, se r?unissait jadis, dit-on, ? d?autres
roches que l?on voit sur la rive oppos?e, formant comme
l?arche naturelle d?un pont ; mais le temps, les eaux et la main
des hommes n?ont laiss? debout que le vieux amas de granit
qui servait de pi?destal ? la forteresse, d?truite aujourd?hui.
Les archev?ques de Lyon l?avaient ?lev?e autrefois, comme sei-
gneurs temporels de la ville, et y faisaient leur r?sidence ; de-
puis, elle devint place de guerre, et, sous Louis XIII, une prison
dՃtat. Une seule tour colossale, o? le jour ne pouvait p?n?trer
que par trois longues meurtri?res, dominait lՎdifice ; et
quelques b?timents irr?guliers l?entouraient de leurs ?paisses
murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes de
la roche immense et perpendiculaire.
Ce fut l? que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, vou-
lut bient?t incarc?rer et conduire lui-m?me ses jeunes enne-
mis. Laissant Louis le pr?c?der ? Paris, il les enleva de
321

Narbonne, les tra?nant ? sa suite pour orner son dernier
triomphe, et venant prendre le Rh?ne ? Tarascon, presque ?
son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir de la ven-
geance que les hommes ont os? nommer celui des dieux ; ?ta-
lant aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le
fleuve avec lenteur sur des barques ? rames dor?es et pavoi-
s?es de ses armoiries et de ses couleurs, couch? dans la pre-
mi?re, et remorquant ses deux victimes dans la seconde, au
bout d?une longue cha?ne.
Souvent le soir, lorsque la chaleur ?tait pass?e, les deux na-
celles ?taient d?pouill?es de leur tente, et l?on voyait dans
l?une Richelieu, p?le et d?charn?, assis sur la poupe ; dans
celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front
calme, appuy?s l?un sur l?autre, et regardant sՎcouler les flots
rapides du fleuve. Jadis les soldats de C?sar, qui camp?rent sur
ces m?mes bords, eussent cru voir l?inflexible batelier des en-
fers conduisant les ombres amies de Castor et Pollux : des
chr?tiens n?eurent pas m?me l?audace de r?fl?chir et d?y voir
un pr?tre menant ses deux ennemis au bourreau : cՎtait le
premier ministre qui passait.
En effet, il passa, les laissant en garde ? cette ville m?me o?
les conjur?s avaient propos? de le faire p?rir. Il aimait ? se
jouer ainsi, en face, de la destin?e, et ? planter un troph?e o?
elle avait voulu mettre sa tombe.
? Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette ann?e,
contre-mont la rivi?re du Rh?ne, dans un bateau o? l?on avait
b?ti une chambre de bois, tapiss?e de velours rouge cramoisi ?
feuillages, le fond ?tant d?or. Dans le m?me bateau, il y avait
une antichambre de m?me fa?on ; ? la proue et ? l?arri?re du
bateau, il y avait quantit? de soldats de ses gardes portant la
casaque ?carlate, en broderie d?or, d?argent et de soie, ainsi
que beaucoup de seigneurs de marque. Son ?minence ?tait
dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le Cardi-
nal Bigny et messeigneurs les ?v?ques de Nantes et de
Chartres y ?taient avec quantit? d?abb?s et de gentilshommes
en d?autres bateaux. Au-devant du sien, une fr?gate faisait la
d?couverte des passages ; et apr?s montait un autre bateau
charg? d?arquebusiers et d?officiers pour les commander. Lors-
qu?on abordait en quelque ?le, on mettait des soldats en icelle,
pour voir s?il y avait des gens suspects ; et n?y en rencontrant
322

point, ils en gardaient les bords, jusques ? ce que deux bateaux
qui suivaient eussent pass? ; ils ?taient remplis de noblesse et
de soldats bien arm?s.
? En apr?s venait le bateau de Son ?minence, ? la queue du-
quel ?tait attach? un petit bateau dans lequel ?taient
MM. de Thou et de Cinq-Mars ; gard?s par un exempt des
gardes du roi et douze gardes de Son ?minence. Apr?s les ba-
teaux venaient trois barques o? ?taient les bardes et la vais-
selle d?argent de Son ?minence, avec plusieurs gentilshommes
et soldats.
? Sur le bord du Rh?ne, en Dauphin?, marchaient deux com-
pagnies de chevau-l?gers, et autant sur le bord du c?t? du Lan-
guedoc et Vivarais ; il y avait un tr?s-beau r?giment de gens de
pied qui entrait dans les villes o? Son ?minence devait entrer
ou coucher. Il y avait plaisir d?ou?r les trompettes qui jouaient
en Dauphin? avec les r?ponses de celles du Vivarais, et les re-
dits des ?chos de nos rochers ; on e?t dit que tout jouait ?
mieux faire. ?
*
* *
Au milieu d?une nuit du mois de septembre 1642, tandis que
tout semblait sommeiller dans l?inexpugnable tour des prison-
niers, la porte de leur premi?re chambre tourna sans bruit sur
ses gonds, et sur le seuil parut un homme v?tu d?une robe
brune ceinte d?une corde, ses pieds chauss?s de sandales, et
un paquet de grosses clefs ? la main : cՎtait Joseph. Il regarda
avec pr?caution sans avancer, et contempla en silence l?appar-
tement du grand ?cuyer. DՎpais tapis, de larges et splendides
tentures voilaient les murs de la prison ; un lit de damas rouge
?tait pr?par?, mais le captif n?y ?tait pas ; assis pr?s d?une
haute chemin?e, dans un grand fauteuil, v?tu d?une longue
robe grise de la forme de celle des pr?tres, la t?te baiss?e, les
yeux fix?s sur une petite croix d?or, ? la lueur tremblante d?une
lampe, il ?tait absorb? par une m?ditation si profonde, que le
capucin eut le loisir d?approcher jusquՈ lui et de se placer de-
bout face ? face du prisonnier avant qu?il s?en aper??t. Enfin il
leva la t?te et sՎcria :
? Que viens-tu faire ici, mis?rable ?
? Jeune homme, vous ?tes emport?, r?pondit d?une voix tr?s-
basse le myst?rieux visiteur ; deux mois de prison auraient pu
323

vous calmer. Je viens pour vous dire d?importantes choses :
?coutez-moi ; j?ai beaucoup pens? ? vous, et je ne vous hais pas
tant que vous croyez. Les moments sont pr?cieux : je vous dirai
tout en peu de mots. Dans deux heures on va venir vous inter-
roger, vous juger et vous mettre ? mort avec votre ami : cela
ne peut manquer, parce qu?il faut que tout se termine le m?me
jouir.
? Je le sais, dit Cinq-Mars, et j?y compte.
? Eh bien ! je puis encore vous tirer d?affaire, car j?ai beau-
coup r?fl?chi, comme je vous l?ai dit, et je viens vous proposer
des choses qui vous seront agr?ables. Le Cardinal n?a pas six
mois ? vivre ; ne faisons pas les myst?rieux, entre nous il faut
?tre francs : vous voyez o? je vous ai amen? pour lui, et vous
pouvez juger par l? du point o? je le conduirai pour vous si
vous voulez ; nous pouvons lui retrancher ces six mois qui lui
restent. Le Roi vous aime et vous rappellera pr?s de lui avec
transport quand il vous saura vivant ; vous ?tes jeune, vous se-
rez longtemps heureux et puissant ; vous me prot?gerez, vous
me ferez cardinal.
LՎtonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait
comprendre un tel langage et semblait avoir de la peine ? y
descendre de la hauteur de ses m?ditations. Tout ce qu?il put
dire fut :
? Votre bienfaiteur ! Richelieu !
Le capucin sourit, et poursuivit tout bas en se rapprochant
de lui :
? Il n?y a point de bienfaits en politique, il y a des int?r?ts,
voil? tout. Un homme employ? par un ministre ne doit pas ?tre
plus reconnaissant qu?un cheval mont? par un ?cuyer ne l?est
dՐtre pr?f?r? aux autres. Mon allure lui a convenu, j?en suis
bien aise. ? pr?sent, il me convient de le jeter ? terre.
? Oui, cet homme n?aime que lui-m?me ; il m?a tromp?, je le
vois bien, en reculant toujours mon ?l?vation ; mais encore une
fois, j?ai des moyens s?rs de vous faire ?vader sans bruit ; je
peux tout ici. Je ferai mettre, ? la place des hommes sur les-
quels il compte, d?autres hommes qu?il destinait ? la mort, et
qui sont ici pr?s, dans la tour du Nord, la tour des oubliettes,
qui s?avance l?-bas au-dessus de l?eau. Ses cr?atures iront rem-
placer ces gens-l?. J?envoie un m?decin, un empirique qui
m?appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants de
324

Paris ont abandonn? ; si vous vous entendez avec moi, il lui
portera un rem?de universel et ?ternel.
? Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal ! au-
cun homme n?est semblable ? toi ; tu n?es pas un homme ! tu
marches d?un pas furtif et silencieux dans les t?n?bres, tu tra-
verses les murailles pour pr?sider ? des crimes secrets ; tu te
places entre les c?urs des amants pour les s?parer ?ternelle-
ment. Qui es-tu ? tu ressembles ? lՉme tourment?e d?un
damn?.
? Romanesque enfant ! dit Joseph ; vous auriez eu de grandes
qualit?s sans vos id?es fausses. Il n?y a peut-?tre ni damnation
ni ?me. Si celles des morts revenaient se plaindre, j?en aurais
mille autour de moi, et je n?en ai jamais vu, m?me en songe.
? Monstre ! dit Cinq-Mars ? demi-voix.
? Voil? encore des mots, reprit Joseph ; il n?y a point de
monstre ni d?homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous pi-
quez de ce que vous nommez vertu, vous avez manqu? de cau-
ser la mort de cent mille hommes peut-?tre, en masse et au
grand jour, pour rien, tandis que Richelieu et moi nous en
avons fait p?rir beaucoup moins, en d?tail, et la nuit, pour fon-
der un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut
point se m?ler d?agir sur les hommes, ou plut?t ce qu?il y a de
plus raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme
moi : Il est possible que lՉme n?existe pas : nous sommes les
fils du hasard ; mais, relativement aux autres hommes, nous
avons des passions qu?il faut satisfaire.
? Je respire ! sՎcria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu !
Joseph poursuivit :
? Or, Richelieu, vous et moi, sommes n?s ambitieux ; il fallait
donc tout sacrifier ? cette id?e !
? Malheureux ! ne me confondez pas avec vous !
? C?est la v?rit? pure cependant, reprit le capucin ; et seule-
ment vous voyez ? pr?sent que notre syst?me valait mieux que
le v?tre.
? Mis?rable ! cՎtait par amour?
? Non ! non ! non ! non !? Ce n?est point cela. Voici encore
des mots ; vous l?avez cru peut-?tre vous-m?me, mais cՎtait
pour vous ; je vous ai entendu parler ? cette jeune fille, vous ne
pensiez quՈ vous-m?mes tous les deux ; vous ne vous aimiez ni
l?un ni l?autre : elle ne songeait quՈ son rang, et vous ? votre
325

ambition. C?est pour s?entendre dire qu?on est parfait et se voir
adorer qu?on veut ?tre aim?, c?est encore et toujours l? le saint
?go?sme qui est mon Dieu.
? Cruel serpent ! dit Cinq-Mars, nՎtait-ce pas assez de nous
faire mourir ? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que
tu nous ?tes ! quel d?mon t?a enseign? ton horrible analyse des
c?urs !
? La haine de tout ce qui m?est sup?rieur, dit Joseph avec un
rire bas et faux, et le d?sir de fouler aux pieds tous ceux que je
hais, m?ont rendu ambitieux et ing?nieux ? trouver le c?t?
faible de vos r?ves. Il y a un ver qui rampe au c?ur de tous ces
beaux fruits.
? Grand Dieu ! l?entends-tu ! sՎcria Cinq-Mars, se levant et
?tendant ses bras vers le ciel.
La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son
ami, et surtout la pr?sence de la mort, qui vient comme la lu-
mi?re d?un astre inconnu donner d?autres couleurs ? tous les
objets accoutum?s de nos regards ; les m?ditations de lՎterni-
t?, et (le dirons-nous ?) de grands efforts pour changer ses re-
grets d?chirants en esp?rances immortelles et pour diriger
vers Dieu toute cette force d?aimer qui l?avait ?gar? sur la
terre ; tout avait fait en lui-m?me une ?trange r?volution ; et,
semblable ? ces ?pis que m?rit subitement un seul coup de so-
leil, son ?me avait acquis de plus vives lumi?res, exalt?e par
l?influence myst?rieuse de la mort.
? Grand Dieu ! r?p?ta-t-il, si celui-ci et son ma?tre sont des
hommes, suis-je un homme aussi ? Contemple, contemple deux
ambitions r?unies, l?une ?go?ste et sanglante, l?autre d?vou?e
et sans tache ; la leur souffl?e par la haine, la n?tre inspir?e
par l?amour. Regarde, Seigneur, regarde, juge et pardonne.
Pardonne, car nous f?mes bien criminels de marcher un seul
jour dans la m?me voie ? laquelle on ne donne qu?un nom sur
la terre, quel que soit le but o? elle conduise.
Joseph l?interrompit durement en frappant du pied.
? Quand vous aurez fini votre pri?re, dit-il, vous m?appren-
drez si vous voulez m?aider, et je vous sauverai ? l?instant.
? Jamais, sc?l?rat impur, jamais, dit Henry d?Effiat, je ne
m?associerai ? toi et ? un assassinat ! Je l?ai refus? quand
jՎtais puissant, et sur toi-m?me.
? Vous avez eu tort : vous seriez ma?tre ? pr?sent.
326

? Eh ! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partag? qu?il
serait avec une femme qui ne me comprit pas, m?aima faible-
ment et me pr?f?ra une couronne ? Apr?s son abandon, je n?ai
pas voulu devoir ce qu?on nomme l?Autorit? ? la victoire ; juge
si je la recevrai du crime !
? Inconcevable folie ! dit le capucin en riant.
? Tout avec elle, rien sans elle : cՎtait l? toute mon ?me.
? C?est par ent?tement et par vanit? que vous persistez ;
c?est impossible ! reprit Joseph : ce n?est pas dans la nature.
? Toi qui veux nier le d?vouement, reprit Cinq-Mars,
comprends-tu du moins celui de mon ami ?
? Il n?existe pas davantage ; il a voulu vous suivre parce
que?
Ici le capucin, un peu embarrass?, chercha un instant.
? Parce que? parce que? il vous a form?, vous ?tes son
?uvre? Il tient ? vous par amour-propre d?auteur? Il ?tait ha-
bitu? ? vous sermonner, et il sent qu?il ne trouverait plus
dՎl?ve si docile ? lՎcouter et ? l?applaudir? La coutume
constante lui a persuad? que sa vie tenait ? la v?tre? c?est
quelque chose comme cela? il vous accompagne par routine?
D?ailleurs, ce n?est pas fini? nous verrons la suite et l?interro-
gatoire ; il niera s?rement qu?il ait su la conjuration.
? Il ne le niera pas ! sՎcria imp?tueusement Cinq-Mars.
? Il la savait donc ? vous l?avouez, dit Joseph triomphant ;
vous n?en aviez pas encore dit si long.
? ? ciel ! qu?ai-je fait ? soupira Cinq-Mars en se cachant la
t?te.
? Calmez-vous : il est sauv? malgr? cet aveu, si vous acceptez
mon offre.
D?Effiat fut quelque temps sans r?pondre? le capucin
poursuivit :
? Sauvez votre ami? la faveur du Roi vous attend, et peut-
?tre l?amour ?gar? un moment?
? Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de
semblable ? un c?ur, r?pondit le prisonnier, sauve-le ; c?est le
plus pur des ?tres cr??s. Mais fais-le emporter loin d?ici pen-
dant son sommeil, car, s?il sՎveille, tu ne le pourras pas.
? ? quoi cela me serait-il bon ? dit en riant le capucin ; c?est
vous et votre faveur qu?il me faut.
327

L?imp?tueux Cinq-Mars se leva, et, saisissant le bras de Jo-
seph, qu?il regardait d?un air terrible :
? Je l?abaissais en te priant pour lui : viens, sc?l?rat ! dit-il en
soulevant une tapisserie qui s?parait l?appartement de son ami
du sien ; viens et doute du d?vouement et de l?immortalit? des
?mes? Compare l?inqui?tude de ton triomphe au calme de
notre d?faite, la bassesse de ton r?gne ? la grandeur de notre
captivit?, et ta veille sanglante au sommeil du juste !
Une lampe solitaire ?clairait de Thou. Ce jeune homme ?tait
? genoux encore devant un prie-Dieu surmont? d?un vaste cru-
cifix dՎb?ne ; il semblait sՐtre endormi en priant ; sa t?te,
pench?e en arri?re, ?tait ?lev?e encore vers la croix ; ses
l?vres souriaient d?un sourire calme et divin, et son corps af-
faiss? reposait sur les tapis et le coussin du si?ge.
? J?sus ! comme il dort ! dit le capucin stup?fait, m?lant par
oubli ? ses affreux propos le nom c?leste qu?il pronon?ait habi-
tuellement chaque jour.
Puis tout ? coup il se retira brusquement, en portant la main
? ses yeux, comme ?bloui par une vision du ciel.
? Brou? brr? brr? dit-il en secouant la t?te et se passant la
main sur le visage? Tout cela est un enfantillage : cela me ga-
gnerait si j?y pensais? Ces id?es-l? peuvent ?tre bonnes,
comme l?opium, pour calmer?
? Mais il ne s?agit pas de cela : dites oui ou non.
? Non, dit Cinq-Mars, le jetant ? la porte par lՎpaule, je ne
veux point de la vie et ne me repens pas d?avoir perdu une se-
conde fois de Thou, car il n?en aurait pas voulu au prix d?un as-
sassinat ; et quand il s?est livr? ? Narbonne, ce nՎtait pas pour
reculer ? Lyon.
? R?veillez-le donc, car voici les juges, dit d?une voix aigre et
riante le capucin furieux.
En ce moment entr?rent, ? la lueur des flambeaux et pr?c?-
d?s par un d?tachement de garde ?cossaise, quatorze juges v?-
tus de leurs longues robes, et dont on distinguait mal les traits.
Ils se rang?rent et s?assirent en silence ? droite et ? gauche de
la vaste chambre ; cՎtaient les commissaires d?l?gu?s par le
Cardinal-Duc pour cette sombre et solennelle affaire. ? Tous
hommes s?rs et de confiance pour le Cardinal de Richelieu,
qui, de Tarascon, les avait choisis et inscrits. Il avait voulu que
le chancelier S?guier v?nt ? Lyon lui-m?me, pour ?viter , dit-il
328

dans les instructions ou ordres qu?il envoie au Roi Louis XIII
par Chavigny, ? pour ?viter toutes les accroches qui arriveront
s?il n?y est point . M. de Marillac , ajoutait-il, fut ? Nantes au
proc?s de Chalais . M. de Ch?teau-Neuf, ? Toulouse, ? la mort
de M. de Montmorency ; et M. de Relli?vre, ? Paris, au proc?s
de M. de Biron. L?autorit? et l?intelligence qu?ont ces messieurs
des formes de justice est tout ? fait n?cessaire. ?
Le chancelier S?guier vint donc ? la h?te ; mais en ce mo-
ment on annon?a qu?il avait ordre de ne point para?tre, de peur
dՐtre influenc? par le souvenir de son ancienne amiti? pour le
prisonnier, qu?il ne vit que seul ? seul. Les commissaires et lui
avaient d?abord, et rapidement, re?u les l?ches d?positions du
duc d?Orl?ans, ? Villefranche, en Beaujolais, puis ? Vivey 36
, ?
deux lieues de Lyon, o? ce triste prince avait eu ordre de se
rendre, tout suppliant et tremblant au milieu de ses gens,
qu?on lui laissait par piti?, bien surveill? par les Gardes fran-
?aises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter ? Gaston son r?le
et ses r?ponses mot pour mot ; et, moyennant cette docilit?, on
l?avait exempt? en forme des confrontations trop p?nibles avec
MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et les
commissaires avaient pr?par? M. de Bouillon, et, forts de leur
travail pr?liminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les
deux jeunes coupables que l?on ne voulait pas sauver. ? L?his-
toire ne nous a conserv? que les noms des conseillers dՃtat
qui accompagn?rent Pierre S?guier, mais non ceux des autres
commissaires, dont il est seulement dit qu?ils ?taient six du
Parlement de Grenoble et deux pr?sidents. Le rapporteur
conseiller dՃtat Laubardemont, qui les avait dirig?s en tout,
?tait ? leur t?te. Joseph leur parla souvent ? l?oreille avec une
politesse r?v?rencieuse, tout en regardant en dessous Laubar-
demont avec une ironie f?roce.
Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l?on se
tut pour ?couter la r?ponse du prisonnier.
Il parla d?une voix douce et calme.
? Dites ? M. le chancelier que j?aurais le droit d?en appeler au
parlement de Paris et de r?cuser mes juges, parce qu?il y a par-
mi eux deux de mes ennemis, et ? leur t?te un de mes amis,
M. S?guier lui-m?me, que j?ai conserv? dans sa charge ; mais
36. Maison qui appartenait ? un abb? d?Esnay, fr?re de M. de Villeroy, dit
Montr?sor.
329

je vous ?pargnerai bien des peines, Messieurs, en me recon-
naissant coupable de toute la conjuration, par moi seul con?ue
et ordonn?e. Ma volont? est de mourir. Je n?ai donc rien ? ajou-
ter pour moi ; mais, si vous voulez ?tre justes, vous laisserez la
vie ? celui que le roi m?me a nomm? le plus honn?te homme de
France, et qui ne meurt que pour moi.
? Qu?on l?introduise, dit Laubardemont.
Deux gardes entr?rent chez M. de Thou, et ramen?rent.
Il entra et salua gravement avec un sourire ang?lique sur les
l?vres, et embrassant Cinq-Mars :
? Voici donc enfin le jour de notre gloire ! dit-il ; nous allons
gagner le ciel et le bonheur ?ternel.
? Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous appre-
nons par la bouche m?me de M. de Cinq-Mars que vous avez su
la conjuration.
De Thou r?pondit ? l?instant et sans aucun trouble, toujours
avec un demi-sourire et les yeux baiss?s : ? Messieurs, j?ai pas-
s? ma vie ? ?tudier les lois humaines, et je sais que le t?moi-
gnage d?un accus? ne peut condamner l?autre. Je pourrais r?-
p?ter aussi ce que j?ai d?j? dit, que l?on ne m?aurait pas cru si
j?avais d?nonc? sans preuve le fr?re du Roi. Vous voyez donc
que ma vie et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque
j?ai bien envisag? l?une et l?autre, j?ai connu clairement que, de
quelque vie que je puisse jamais jouir, elle ne pourrait ?tre que
malheureuse apr?s la perte de M. de Cinq-Mars ; j?avoue donc
et confesse que j?ai su sa conspiration ; j?ai fait mon possible
pour l?en d?tourner.
? Il m?a cru son ami unique et fid?le, et je ne l?ai pas voulu
trahir, c?est pourquoi je me condamne par les lois qu?a rappor-
t?es mon p?re lui-m?me, qui me pardonne, j?esp?re.
? ces mots, les deux amis se jet?rent dans les bras l?un de
l?autre.
Cinq-Mars sՎcriait :
? Ami ! ami ! que je regrette ta mort que j?ai caus?e ! Je t?ai
trahi deux fois, mais tu sauras comment.
Mais de Thou, l?embrassant et le consolant, r?pondait en le-
vant les yeux en haut :
? Ah ! que nous sommes heureux de finir de la sorte ! Humai-
nement parlant, je pourrais me plaindre de vous, monsieur,
mais Dieu sait combien je vous aime ! Qu?avons-nous fait qui
330

nous m?rite la gr?ce du martyre et le bonheur de mourir
ensemble ?
Les juges nՎtaient pas pr?par?s ? cette douceur, et se regar-
daient avec surprise.
? Ah ! si l?on me donnait seulement une pertuisane, dit une
voix enrou?e (cՎtait le vieux Grandchamp, qui sՎtait gliss?
dans la chambre, et dont les yeux ?taient rouges de fureur), je
d?ferais bien monseigneur de tous ces hommes noirs ! disait-il.
Deux hallebardiers vinrent se mettre aupr?s de lui en si-
lence ; il se tut, et, pour se consoler, se mit ? une fen?tre du
c?t? de la rivi?re o? le soleil ne se montrait pas encore, et il
sembla ne plus faire attention ? ce qui se passait dans la
chambre.
Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne
vinssent ? s?attendrir, dit ? haute voix :
? Actuellement, d?apr?s l?ordre de monseigneur le Cardinal,
on va mettre ces deux messieurs ? la g?ne, c?est-?-dire ? la
question ordinaire et extraordinaire.
Cinq-Mars rentra dans son caract?re par indignation, et,
croisant les bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas
qui les ?pouvant?rent. Le premier porta involontairement la
main ? son front.
? Sommes-nous ici ? Loudun ? sՎcria le prisonnier, Mais de
Thou, s?approchant, lui prit la main et la serra.
Il se tut, et reprit d?un ton calme en regardant les juges :
? Messieurs, cela me semble bien rude ; un homme de mon
?ge et de ma condition ne devrait pas ?tre sujet ? toutes ces
formalit?s. J?ai tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort
? gr? et de grand c?ur : la question n?est donc point n?ces-
saire. Ce n?est point ? des ?mes comme les n?tres que l?on
peut arracher des secrets par les souffrances du corps. Nous
sommes devenus prisonniers par notre volont? et ? l?heure
marqu?e par nous-m?mes ; nous avons dit seulement ce qu?il
vous fallait pour nous faire mourir, vous ne sauriez rien de
plus ; nous avons ce que nous voulons.
? Que faites-vous, ami ? interrompit de Thou ?? Il se trompe,
messieurs ; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous
offre, nous le demandons.
? Mais, disait Cinq-Mars, qu?avez-vous besoin de ces tortures
inf?mes pour conqu?rir le ciel ? vous, martyr d?j?, martyr
331

volontaire de l?amiti? ! Messieurs, moi seul je puis avoir d?im-
portants secrets : c?est le chef d?une conjuration qui la
conna?t ; mettez-moi seul ? la question, si nous devons ?tre ici
trait?s comme les plus vils malfaiteurs.
? Par charit?, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas
des m?mes douleurs que lui ; je ne l?ai pas suivi si loin pour
l?abandonner ? cette heure pr?cieuse, et ne pas faire tous mes
efforts pour l?accompagner jusque dans le ciel.
Pendant ce d?bat, il s?en ?tait engag? un autre entre Laubar-
demont et Joseph ; celui-ci, craignant que la douleur n?arrach?t
le r?cit de son entretien, nՎtait pas d?avis de donner la ques-
tion ; l?autre, ne trouvant pas son triomphe compl?t? par la
mort, l?exigeait imp?rieusement. Les juges entouraient et ?cou-
taient ces deux ministres secrets du grand ministre ; cepen-
dant, plusieurs choses leur ayant fait soup?onner que le cr?dit
du capucin ?tait plus puissant que celui du juge, ils penchaient
pour lui, et se d?cid?rent ? l?humanit? quand il finit par ces pa-
roles prononc?es ? voix basse :
? Je connais leurs secrets ; nous n?avons pas besoin de les sa-
voir, parce qu?ils sont inutiles et qu?ils vont trop haut. M. le
Grand n?a ? d?noncer que le Roi, et l?autre la Reine ; c?est ce
qu?il vaut mieux ignorer. D?ailleurs, ils ne parleraient pas ; je
les connais, ils se tairaient, l?un par orgueil, l?autre par pi?t?.
Laissons-les : la torture les blessera ; ils seront d?figur?s et ne
pourront plus marcher ; cela g?tera toute la c?r?monie ; il faut
les conserver pour para?tre.
Cette derni?re consid?ration pr?valut : les juges se retir?rent
pour aller d?lib?rer avec le chancelier. En sortant, Joseph dit ?
Laubardemont :
? Je vous ai laiss? assez de plaisir ici : maintenant vous allez
avoir encore celui de d?lib?rer, et vous irez interroger trois
pr?venus dans la tour du Nord.
CՎtaient les trois juges d?Urbain Grandier.
Il dit, rit aux ?clats, et sortit le dernier, poussant devant lui le
ma?tre des requ?tes ?bahi.
? peine le sombre tribunal eut-il d?fil?, que Grandchamp, d?-
livr? de ses deux estafiers, se pr?cipita vers son ma?tre, et, lui
saisissant la main, lui dit :
? Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous
montrerai quelque chose ; au nom de votre m?re, venez?
332

Mais la porte s?ouvrit au vieil abb? Quillet presque dans le
m?me instant.
? Mes enfants ! mes pauvres enfants ! criait le vieillard en
pleurant ; h?las ! pourquoi ne m?a-t-on permis d?entrer qu?au-
jourd?hui ? Cher Henry, votre m?re, votre fr?re, votre s?ur,
sont ici cach?s?
? Taisez-vous, monsieur l?abb?, disait Grandchamp ; venez
sur la terrasse, monseigneur.
Mais le vieux pr?tre retenait son ?l?ve en l?embrassant.
? Nous esp?rons, nous esp?rons beaucoup la gr?ce.
? Je la refuserais, dit Cinq-Mars.
? Nous n?esp?rons que les gr?ces de Dieu, reprit de Thou.
? Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges
viennent.
En effet, la porte s?ouvrit encore ? la sinistre procession, o?
Joseph et Laubardemont manquaient.
? Messieurs, sՎcria le bon abb? s?adressant aux commis-
saires, je suis heureux de vous dire que je viens de Paris, que
personne ne doute de la gr?ce de tous les conjur?s. J?ai vu,
chez Sa Majest?, MONSIEUR lui-m?me, et quant au duc de
Bouillon, son interrogatoire n?est pas d?fav?
? Silence ! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes ?cossaises.
Et les quatorze commissaires rentr?rent et se rang?rent de
nouveau dans la chambre.
M. de Thou, entendant que l?on appelait le greffier criminel
du pr?sidial de Lyon pour prononcer l?arr?t, laissa ?clater invo-
lontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se
virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches
de la mort ; et s?avan?ant au-devant de cet homme, il sՎcria :
? Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizan-
tium bona !
Puis, prenant la main de Cinq-Mars, il se mit ? genoux et t?te
nue pour entendre l?arr?t, ainsi qu?il ?tait ordonn?. D?Effiat de-
meura debout, mais on n?osa le contraindre.
L?arr?t leur fut prononc? en ces mots :
? Entre le procureur g?n?ral du Roi, demandeur en cas de
crime de l?se-majest?, d?une part ;
? Et messire Henry d?Effiat de Cinq-Mars, grand ?cuyer de
France, ?g? de vingt-deux ans ; et Fran?ois-Auguste de Thou,
?g? de trente-cinq ans, conseiller du Roi en ses conseils ;
333

prisonniers au ch?teau de Pierre-Encise de Lyon, d?fendeurs et
accus?s, d?autre part ;
? Vu le proc?s extraordinairement fait ? la requ?te dudit pro-
cureur g?n?ral du Roi, ? rencontre desdits d?Effiat et de Thou,
informations, interrogations, confessions, d?n?gations et
confrontations, et copies reconnues du trait? fait avec l?Es-
pagne ; consid?rant, la chambre d?l?gu?e :
? 1? Que celui qui attente ? la personne des ministres, des
princes est regard? par les lois anciennes et constitutions des
Empereurs comme criminel de l?se-majest? ;
? 2? Que la troisi?me ordonnance du roi Louis XI porte peine
de mort contre quiconque ne r?v?le pas une conjuration contre
lՃtat ;
? Les commissaires d?put?s par Sa Majest? ont d?clar? les-
dits d?Effiat et de Thou atteints et convaincus de crime de l?se-
majest?, savoir :
? Ledit d?Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entre-
prises, ligues et trait?s faits par lui avec les ?trangers contre
lՃtat ;
? Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites
entreprises ;
? Pour r?paration desquels crimes, les ont priv?s de tous
honneurs et dignit?s, et les ont condamn?s et condamnent ?
avoir la t?te tranch?e sur un ?chafaud, qui, pour cet effet, sera
dress? en la place des Terreaux de cette ville ;
? Ont d?clar? et d?clarent tous et un chacun de leurs biens,
meubles et immeubles, acquis et confisqu?s au Roi ; et iceux
par eux tenus imm?diatement de la couronne, r?unis au do-
maine d?icelle ; sur iceux pr?alablement prise la somme de
60,000 livres applicables ? ?uvres pies. ?
Apr?s la prononciation de l?arr?t, M. de Thou dit ? haute
voix :
? Dieu soit b?ni ! Dieu soit lou? !
? La mort ne m?a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.
Ce fut alors que, suivant les formes, M. de Ceton, le lieute-
nant des Gardes ?cossaises, vieillard de soixante-six ans, d?cla-
ra avec ?motion qu?il remettait les prisonniers entre les mains
du sieur Thom?, pr?v?t des marchands du Lyonnais, prit cong?
d?eux, et ensuite tous les gardes-du-corps, silencieux et les
larmes aux yeux.
334

? Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont in-
utiles ; mais plut?t priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je
ne crains pas la mort.
Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Apr?s quoi
ces gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se
couvrant le visage de leurs manteaux.
? Les cruels ! dit l?abb? Quillet, pour trouver des armes
contre eux, il leur a fallu fouiller dans l?arsenal des tyrans.
Pourquoi me laisser entrer en ce moment ??
? Comme confesseur, monsieur, dit ? voix basse un commis-
saire ; car, depuis deux mois, aucun ?tranger n?a eu permission
d?entrer ici?
*
* *
D?s que les grandes portes furent referm?es et les porti?res
abaiss?es :
? Sur la terrasse, au nom du ciel ! sՎcria encore Grand-
champ. Et il y entra?na son ma?tre et de Thou. Le vieux gouver-
neur les suivit en boitant.
? Que nous veux-tu dans un moment semblable ? dit Cinq-
Mars avec une gravit? pleine d?indulgence.
? Regardez les cha?nes de la ville, dit le fid?le domestique.
Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant ? peine. Il
paraissait ? l?horizon une ligne ?clatante et jaune, sur laquelle
les montagnes d?coupaient durement leurs formes d?un bleu
fonc? ; les vagues de la Sa?ne et les cha?nes de la ville, tendues
d?un bord ? l?autre, ?taient encore voil?es par une l?g?re va-
peur qui sՎlevait aussi de Lyon, et d?robait ? l??il le toit des
maisons. Les premiers jets de la lumi?re matinale ne coloraient
encore que les points les plus ?lev?s du magnifique paysage.
Dans la cit?, les clochers de l?h?tel de ville et de Saint-Nizier,
sur les collines environnantes, les monast?res des Carmes et
de Sainte-Marie, et la forteresse enti?re de Pierre-Encise,
?taient dor?s de tous les feux de l?aurore. On entendait le bruit
des carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison
?taient silencieux.
? Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir ? est-ce la
beaut? des plaines ou la richesse des villes ? est-ce la paix de
ces villages ? Ah ! mes amis, il y a partout l? des passions et
des douleurs comme celles qui nous ont amen?s ici !
335

Le vieil abb? et Grandchamp se pench?rent sur le parapet de
la terrasse pour regarder du c?t? de la rivi?re.
? Le brouillard est trop ?pais : on ne voit rien encore, dit
l?abb?.
? Que notre dernier soleil est lent ? para?tre ! disait de Thou.
? N?apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur
l?autre rive, une petite maison blanche entre la porte d?Halin-
court et le boulevard Saint-Jean ? dit l?abb?.
? Je ne vois rien, r?pondit Cinq-Mars, qu?un amas de mu-
railles gris?tres.
? Ce maudit brouillard est ?pais ! reprenait Grandchamp tou-
jours pench? en avant, comme un marin qui s?appuie sur la
derni?re planche d?une jet?e pour apercevoir une voile ?
l?horizon.
? Chut ! dit l?abb?, on parle pr?s de nous.
En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait
entendre dans une petite tourelle adoss?e ? la plate-forme de
la terrasse. Comme elle nՎtait gu?re plus grande qu?un colom-
bier, les prisonniers l?avaient ? peine remarqu?e jusque-l?.
? Vient-on d?j? nous chercher, dit Cinq-Mars.
? Bah ! bah ! r?pondit Grandchamp, ne vous occupez pas de
cela ; c?est la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je r?de
autour du fort, et j?ai vu tomber du monde de l? dans l?eau, au
moins une fois par semaine. Pensons ? notre affaire : je vois
une lumi?re ? la fen?tre l?-bas.
Une invincible curiosit? entra?na cependant les deux prison-
niers ? jeter un regard sur la tourelle, malgr? l?horreur de leur
situation. Elle s?avan?ait, en effet, en dehors du rocher ? pic et
au-dessus d?un gouffre rempli d?une eau verte bouillonnante,
sorte de source inutile, qu?un bras ?gar? de la Sa?ne formait
entre les rocs ? une profondeur effrayante. On y voyait tourner
rapidement la roue d?un moulin abandonn? depuis longtemps.
On entendit trois fois un craquement semblable ? celui d?un
pont-levis qui s?abaisserait et se rel?verait tout ? coup comme
par ressort en frappant contre la pierre des murs : et trois fois
on vit quelque chose de noir tomber dans l?eau et la faire re-
jaillir en ?cume ? une grande hauteur.
? Mis?ricorde ! seraient-ce des hommes ? sՎcria l?abb? en se
signant.
336

? J?ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l?air,
dit Grandchamp ; ce sont des amis du Cardinal.
Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.
La lourde trappe g?mit une quatri?me fois. L?eau verte re?ut
avec bruit un fardeau qui fit crier lՎnorme roue du moulin, un
de ses laides rayons fut bris?, et un homme embarrass? dans
les poutres vermoulues parut hors de lՎcume, qu?il colorait
d?un sang noir, tourna deux fois en criant, et s?engloutit.
CՎtait Laubardemont.
P?n?tr? d?une profonde horreur, Cinq-Mars recula.
? Il y a une Providence, dit Grandchamp : Urbain Grandier
l?avait ajourn? ? trois ans. Allons, allons, le temps est pr?-
cieux ; messieurs, ne restez pas l? immobiles ; que ce soit lui
o? non, je n?en serais pas ?tonn?, car ces coquins-l? se
mangent eux-m?mes comme les rats. Mais t?chons de leur en-
lever leur meilleur morceau. Vive Dieu ! je vois le signal ! nous
sommes sauv?s ; tout est pr?t ; accourez de ce c?t?-ci, mon-
sieur l?abb?. Voil? le mouchoir blanc ? la fen?tre ; nos amis
sont pr?par?s.
L?abb? saisit aussit?t la main de chacun des deux amis, et les
entra?na du c?t? de la terrasse o? ils avaient d?abord attach?
leurs regards.
? ?coutez-moi tous deux, leur dit-il : apprenez qu?aucun des
conjur?s n?a voulu de la retraite que vous leur assuriez ; ils
sont tous accourus ? Lyon, travestis et en grand nombre ; ils
ont vers? dans la ville assez d?or pour nՐtre pas trahis ; ils
veulent tenter un coup de main pour vous d?livrer. Le moment
choisi est celui o? l?on vous conduira au supplice ; le signal se-
ra votre chapeau que vous mettrez sur votre t?te quand il fau-
dra commencer.
Le bon abb?, moiti? pleurant, moiti? souriant par espoir, ra-
conta que, lors de l?arrestation de son ?l?ve, il ?tait accouru ?
Paris ; qu?un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardi-
nal, que personne n?y savait le lieu de la d?tention du grand
?cuyer ; beaucoup le disaient exil? ; et, lorsque l?on avait su
l?accommodement de MONSIEUR et du duc de Bouillon avec le
Roi, on n?avait plus dout? que la vie des autres ne lut assur?e,
et l?on avait cess? de parler de cette affaire, qui compromettait
peu de personnes, n?ayant pas eu d?ex?cution. On sՎtait m?me
en quelque sorte r?joui dans Paris de voir la ville de Sedan et
337

son territoire ajout?s au royaume, en ?change des lettres
d?abolition accord?es ? M. de Bouillon reconnu innocent,
comme MONSIEUR ; que le r?sultat de tous les arrangements
avait fait admirer l?habilet? du Cardinal et sa cl?mence envers
les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On fai-
sait m?me courir le bruit qu?il avait fait ?vader Cinq-Mars et de
Thou, s?occupant g?n?reusement de leur retraite en pays
?tranger, apr?s les avoir fait arr?ter courageusement au milieu
du camp de Perpignan.
? cet endroit du r?cit, Cinq-Mars ne put s?emp?cher d?ou-
blier sa r?signation ; et, serrant la main de son ami :
? Arr?ter ! sՎcria-t-il ; faut-il renoncer m?me ? l?honneur de
nous ?tre livr?s volontairement ? Faut-il tout sacrifier, jusquՈ
l?opinion de la post?rit? ?
? CՎtait encore l? une vanit?, reprit de Thou en mettant le
doigt sur sa bouche ; mais chut ! ?coutons l?abb? jusqu?au
bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme de ces deux
jeunes gens ne v?nt de la joie qu?ils ressentaient de voir leur
fuite assur?e, et voyant que le soleil avait ? peine encore dissi-
p? les vapeurs du matin, se livra sans contrainte ? ce plaisir in-
volontaire quՎprouvent les vieillards en racontant des ?v?ne-
ments nouveaux, ceux m?mes qui doivent affliger. Il leur dit
toutes ses peines infructueuses pour d?couvrir la retraite de
son ?l?ve, ignor?e de la cour et de la ville, o? l?on n?osait pas
m?me prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il
n?avait appris l?emprisonnement ? Pierre-Encise que par la
reine elle-m?me, qui avait daign? le faire venir et le charger
d?en avertir la mar?chale d?Effiat et tous les conjur?s, afin
qu?ils tentassent un effort d?sesp?r? pour d?livrer leur jeune
chef. Anne d?Autriche avait m?me os? envoyer beaucoup de
gentilshommes d?Auvergne et de la Touraine ? Lyon pour aider
? ce dernier coup.
? La bonne reine ! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la
vis, et disait qu?elle donnerait tout ce qu?elle poss?de pour
vous sauver ; elle se faisait beaucoup de reproches d?une
lettre, je ne sais quelle lettre. Elle parlait du salut de la France,
mais ne s?expliquait pas. Elle me dit qu?elle vous admirait et
vous conjurait de vous sauver, ne f?t-ce que par piti? pour elle,
? qui vous laisseriez des remords ?ternels.
338

? N?a-t-elle rien dit de plus, interrompit de Thou, qui
soutenait Cinq-Mars p?lissant.
? Rien de plus, dit le vieillard.
? Et personne ne vous a parl? de moi ? r?pondit le grand
?cuyer.
? Personne, dit l?abb?.
? Encore, si elle m?e?t ?crit ! dit Henry ? demi-voix.
? Souvenez-vous donc, mon p?re, que vous ?tes envoy? ici
comme confesseur, reprit de Thou.
Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars
et le tirant par ses habits de l?autre c?t? de la terrasse, lui
criait d?une voix entrecoup?e :
? Monseigneur? mon ma?tre? mon bon ma?tre? les voyez-
vous ? les voil?? ce sont eux, ce sont elles? elles toutes.
? Eh ! qui donc, mon vieil ami ? disait son ma?tre.
? Qui ? grand Dieu ! Regardez cette fen?tre, ne les
reconnaissez-vous pas ? Votre m?re, vos s?urs, votre fr?re.
En effet, le jour enti?rement venu lui fit voir dans lՎloigne-
ment des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs : l?une
d?elles, v?tue de noir, ?tendait ses bras vers la prison, se reti-
rait de la fen?tre comme pour reprendre des forces, puis, sou-
tenue par les autres, reparaissait et ouvrait les bras, ou posait
la main sur son c?ur.
Cinq-Mars reconnut sa m?re et sa famille, et ses forces le
quitt?rent un moment. Il pencha la t?te sur le sein de son ami,
et pleura.
? Combien de fois me faudra-t-il donc mourir ? dit-il. Puis, r?-
pondant du haut de la tour par un geste de sa main ? ceux de
sa famille :
? Descendons vite, mon p?re, r?pondit-il au vieil abb? ; vous
allez me dire au tribunal de la p?nitence, et devant Dieu, si le
reste de ma vie vaut encore que je fasse verser du sang pour la
conqu?rir.
Ce fut alors que Cinq-Mars dit ? Dieu ce que lui seul et Marie
de Mantoue ont connu de leurs secr?tes et malheureuses
amours. ? Il remit ? son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait
d?une grande dame tout entour? de diamants, lesquels durent
?tre vendus, pour l?argent ?tre employ? en ?uvres pieuses. ?
Pour M. de Thou, apr?s sՐtre aussi confess?, il ?crivit une
lettre 37
: ? Apr?s quoi (selon le r?cit de son confesseur) il me
339

dit : Voil? la derni?re pens?e que je veux avoir pour ce monde :
parlons en paradis . Et se promenant dans la chambre ? grands
pas, il r?citoit ? haute voix le psaume : Miserere met , Deus ,
etc., avec une ardeur d?esprit incroyable, et des tressaillements
de tout son corps si violents qu?on eust dit qu?il ne touchoit pas
la terre et qu?il alloit sortir de luy-mesme. Les gardes ?toient
muets ? ce spectacle, qui les faisait tous fr?mir de respect et
d?horreur. ?
*
* *
Cependant tout ?tait calme le 12 du m?me mois de sep-
tembre 1642 dans la ville de Lyon, lorsque, au grand ?tonne-
ment de ses habitants, on vit arriver d?s le point du jour, par
toutes ses portes, des troupes d?infanterie et de cavalerie que
l?on savait camp?es et cantonn?es fort loin de l?. Les Gardes
fran?aises et suisses, les r?giments de Pompadour, les Gens
d?armes de Maurevert et les Carabins de La Roque, tous d?fi-
l?rent en silence ; la cavalerie, portant le mousquet appuy? sur
le pommeau de la selle, vint se ranger autour du ch?teau de
Pierre-Encise ; l?infanterie forma la haie sur les bords de la
Sa?ne, depuis la porte du fort jusquՈ la place des Terreaux.
Celait le lieu ordinaire des ex?cutions.
Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l?on appelle
Pennonnage , faisant environ onze ou douze cents hommes,
? furent rang?es, dit le journal de Montr?sor, au milieu de la
place des Terreaux, en sorte qu?elles enfermoient un espace
d?environ quatre-vingts pas de chaque c?t?, dans lequel on ne
laissoit entrer personne, sinon ceux qui ?toient n?cessaires.
? Au milieu de cet espace fut dress? un ?chafaud de sept
pieds de haut et environ neuf pieds en quarr?, au milieu du-
quel, un peu plus sur le devant, sՎlevoit un poteau de la hau-
teur de trois pieds ou environ, devant lequel on coucha un bloc
de la hauteur d?un demi-pied, si que la principale fa?ade ou le
devant de lՎchafaud regardoit vers la boucherie des Terreaux,
du c?t? de la Sa?ne : contre lequel ?chafaud on dressa une pe-
tite ?chelle de huit ?chelons du c?t? des Dames de Saint-
Pierre. ?
37. Voir la copie de cette lettre ? Mme la princesse de Gu?m?n?e dans les
notes ? la fin du volume.
340

Rien n?avait transpir? dans la ville sur le nom des prison-
niers, les murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien
sortir ni rien p?n?trer que dans la nuit, et les cachots profonds
avaient quelquefois renferm? le p?re et le fils durant des an-
n?es enti?res, ? quatre pieds l?un de l?autre, sans qu?ils s?en
doutassent. La surprise fut extr?me ? cet appareil ?clatant, et
la foule accourut, ne sachant s?il s?agissait d?une f?te ou d?un
supplice.
Ce m?me secret qu?avaient gard? les agents du ministre
avait ?t? aussi soigneusement cach? par les conjur?s, car leur
t?te en r?pondait.
Montr?sor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d?En-
traigues, Gondi, le comte du Lude et l?avocat Fournier, d?gui-
s?s en soldats, en ouvriers et en baladins, arm?s de poignards
sous leurs habits, avaient jet? et partag? dans la foule plus de
cinq cents gentilshommes et domestiques d?guis?s comme
eux ; des chevaux ?taient pr?par?s sur la route d?Italie, et des
barques sur le Rh?ne avaient ?t? pay?es d?avance. Le jeune
marquis d?Effiat, fr?re a?n? de Cinq-Mars, habill? en chartreux,
parcourait la foule, allait et venait, sans cesse de la place des
Terreaux ? la petite maison o? sa m?re et sa s?ur ?taient en-
ferm?es avec la pr?sidente de Pontac, s?ur du malheureux de
Thou. Il les rassurait, leur donnait un peu d?esp?rance, et reve-
nait trouver les conjur?s et s?assurer que chacun d?eux ?tait
dispos? ? l?action.
Chaque soldat formant la haie avait ? ses c?t?s un homme
pr?t ? le poignarder.
La foule innombrable entass?e derri?re la ligne des gardes
les poussait en avant, d?bordait leur alignement, et leur faisait
perdre du terrain. Ambrosio, domestique espagnol, qu?avait
conserv? Cinq-Mars, sՎtait charg? du capitaine des piquiers,
et, d?guis? en musicien catalan, avait entam? une dispute avec
lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer de la vielle. Cha-
cun ?tait ? son poste.
L?abb? de Gondi, Olivier d?Entraigues et le marquis d?Effiat
?taient au milieu d?un groupe de poissardes et dՎcaill?res qui
se disputaient et jetaient de grands cris. Elles disaient des in-
jures ? l?une d?elles, plus jeune et plus timide que ses m?les
compagnes. Le fr?re de Cinq-Mars approcha pour ?couter leur
querelle.
341

? Eh ! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean
Le Roux, qui est un honn?te homme, aille couper la t?te ? deux
chr?tiens, parce qu?il est boucher de son ?tat ? Tant que je se-
rai sa femme, je ne le souffrirai pas, j?aimerais mieux?
? Eh bien, tu as tort, r?pondaient ses compagnes ; qu?est-ce
que cela te fait que la viande qu?il coupe se mange ou ne se
mange pas ? Il n?en est pas moins vrai que tu aurais cent ?cus
pour faire habiller tes trois enfants ? neuf. T?es trop heureuse
dՐtre lՎpouse d?un boucher. Profite donc, ma mignonne, de ce
que Dieu t?envoie par la gr?ce de Son ?minence.
? Laissez-moi tranquille, reprenait la premi?re, je ne veux
pas accepter. J?ai vu ces beaux jeunes gens ? la fen?tre, ils ont
l?air doux comme des agneaux.
? Eh bien, est-ce qu?on ne tue pas tes agneaux et tes veaux ?
reprenait la femme Le Bon. Qu?il arrive donc du bonheur ? une
petite femme comme ?a ! Quelle piti? ! quand c?est de la part
du r?v?rend capucin, encore !
? Que la gaiet? du peuple est horrible ! sՎcria Olivier d?En-
traigues ?tourdiment.
Toutes ces femmes l?entendirent, et commenc?rent ? murmu-
rer contre lui.
? Du peuple ! disaient-elles ; et d?o? est donc ce petit ma?on
avec ce pl?tre sur ses habits ?
? Ah ! interrompit une autre, tu ne vois pas que c?est quelque
gentilhomme d?guis? ? Regarde ses mains blanches : ?a n?a ja-
mais travaill?.
? Oui, oui, c?est quelque petit conspirateur dameret ; j?ai bien
envie d?aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire
arr?ter.
L?abb? de Gondi sentit tout le danger de cette situation, et,
se jetant d?un air de col?re sur Olivier, avec toutes les ma-
ni?res d?un menuisier dont il avait pris le costume et le tablier,
il sՎcria en le saisissant au collet :
? Vous avez raison : c?est un petit dr?le qui ne travaille ja-
mais. Depuis deux ans que mon p?re l?a mis en apprentissage,
il n?a fait que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux pe-
tites filles. Allons, rentre ? la maison !
Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et
revint se placer sur un autre point de la haie. Apr?s avoir tanc?
le page ?tourdi, il lui demanda la lettre qu?il disait avoir ?
342

remettre ? M. de Cinq-Mars quand il serait ?vad?. Olivier
l?avait depuis deux mois dans sa poche, et la lui donna.
? C?est d?un prisonnier ? un autre, dit-il ; car le chevalier de
Jars, en sortant de la Bastille, me l?a envoy?e de la part d?un de
ses compagnons de captivit?.
? Ma foi ! dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important
pour notre ami ; je la d?cachet?, vous auriez d? y penser plus
t?t.
? Ah ! bah ! c?est du vieux Bassompierre. Lisons :
? MON CHER ENFANT,
? J?apprends du fond de la Bastille, o? je suis encore, que
vous voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne
cesse d?humilier notre bonne vieille Noblesse les Parlements,
et de saper dans ses fondements lՎdifice sur lequel reposait
lՃtat. J?apprends que les Nobles sont mis ? la Taille, et
condamn?s par de petits juges contre les privil?ges de leur
condition, forc?s ? l?arri?re-ban contre les pratiques
anciennes? ?
? Ah ! le vieux radoteur ! interrompit le page en riant aux
?clats.
? Pas si sot que vous croyez ; seulement il est un peu recul?
pour notre affaire?
? Je ne puis qu?approuver ce g?n?reux projet, et je vous prie
de me bailler advis de tout? ?
? Ah ! le vieux langage du dernier r?gne ! dit Olivier ; il ne
sait pas ?crire : me faire expert de toutes choses , comme on dit
? pr?sent.
? Laissez-moi lire, pour Dieu ! dit l?abb? ; dans cent ans on se
moquera ainsi de nos phrases.
Il poursuivit :
? Je puis bien vous conseiller, nonobstant mon grand ?ge, en
vous racontant ce qui m?advint en 1560. ?
? Ah ! ma foi, je n?ai pas le temps de m?ennuyer ? lire tout.
Voyons la fin?
? Quand je me rappelle mon d?ner chez madame la mar?-
chale d?Effiat, votre m?re, et que je me demande ce que sont
devenus tous les convives, je m?afflige v?ritablement. Mon
pauvre Puy-Laurens est mort ? Vincennes, de chagrin dՐtre
oubli? par MONSIEUR dans cette prison ; de Launay tu? en
duel, et j?en suis marri ; car, malgr? que je fusse mal satisfait
343

de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je l?ai toujours
tenu pour un galant homme. Pour moi, me voil? sous clef jus-
quՈ la fin de la vie de M. le Cardinal ; aussi, mon enfant, nous
?tions treize ? table : il ne faut pas se moquer des vieilles
croyances. Remerciez Dieu de ce que vous ?tes le seul auquel il
ne soit pas arriv? malencontre? ?
? Encore un ?-propos ! dit Olivier en riant de tout son c?ur ;
et cette fois, l?abb? de Gondi ne put tenir son s?rieux malgr?
ses efforts.
Ils d?chir?rent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore
la d?tention du pauvre mar?chal si elle ?tait trouv?e, et se rap-
proch?rent de la place des Terreaux et de la haie de gardes
qu?ils devaient attaquer lorsque le signal du chapeau serait
donn? par le jeune prisonnier.
Ils virent avec satisfaction tous leurs amis ? leur poste, et
pr?ts ? jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le
peuple, en se pressant autour d?eux, les favorisait sans le vou-
loir. Il survint pr?s de l?abb? une troupe de jeunes demoiselles
v?tues de blanc et voil?es ; elles allaient ? lՎglise pour commu-
nier, et les religieuses qui les conduisaient, croyant comme
tout le peuple que ce cort?ge ?tait destin? ? rendre les hon-
neurs ? quelque grand personnage, leur permirent de monter
sur de larges pierres de taille accumul?es derri?re les soldats.
L? elles se group?rent avec la gr?ce de cet ?ge, comme vingt
belles statues sur un seul pi?destal. On e?t dit ces vestales que
l?antiquit? conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs.
Elles se parlaient ? l?oreille en regardant autour d?elles, riaient
et rougissaient ensemble, comme font les enfants.
L?abb? de Gondi vit avec humeur qu?Olivier allait encore ou-
blier son r?le de conspirateur et son costume de ma?on pour
leur lancer des ?illades et prendre un maintien trop ?l?gant et
des gestes trop civilis?s pour lՎtat qu?on devait lui supposer :
il commen?ait d?j? ? s?approcher d?elles en bouclant ses che-
veux avec ses doigts, lorsque Fontrailles et Montr?sor sur-
vinrent par bonheur sous un habit de soldats suisses ; un
groupe de gentilshommes, d?guis?s en mariniers, les suivait
avec des b?tons ferr?s ? la main ; ils avaient sur le visage une
p?leur qui n?annon?ait rien de bon. On entendit une marche
sonn?e par des trompettes.
? Restons ici, dit l?un d?eux ? sa suite ; c?est ici.
344

L?air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient
singuli?rement avec les regards enjou?s et curieux des jeunes
filles et leurs propos enfantins.
? Ah ! le beau cort?ge ! criaient-elles : voil? au moins cinq
cents hommes avec des cuirasses et des habits rouges, sur de
beaux chevaux ; ils ont des plumes jaunes sur leurs grands cha-
peaux. ? Ce sont des ?trangers, des Catalans, dit un garde-
fran?aise. ? Qui conduisent-ils donc ? ? Ah ! voici un beau car-
rosse dor? ! mais il n?y a personne dedans.
? Ah ! je vois trois hommes ? pied : o? vont-ils ?
? ? la mort ! dit Fontrailles d?une voix sinistre qui fit taire
toutes les voix. On n?entendit plus que les pas lents des che-
vaux, qui s?arr?t?rent tout ? coup par un de ces retards qui ar-
rivent dans la marche de tous cort?ges. On vit alors un doulou-
reux et singulier spectacle. Un vieillard ? la t?te tonsur?e mar-
chait avec peine en sanglotant, soutenu par deux jeunes gens
d?une figure int?ressante et charmante, qui se donnaient une
main derri?re ses ?paules vo?t?es, tandis que de l?autre cha-
cun d?eux tenait l?un de ses bras. Celui qui marchait ? sa
gauche ?tait v?tu de noir ; il ?tait grave et baissait les yeux.
L?autre, beaucoup plus jeune, ?tait rev?tu d?une parure ?cla-
tante 38
: un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges
dentelles d?or et portant des manches bouffantes et brod?es, le
couvrait du cou ? la ceinture, habillement assez semblable au
corset des femmes ; le reste de ses v?tements en velours noir
brod? de palmes d?argent, des bottines gris?tres ? talons
rouges, o? s?attachaient des ?perons d?or ; un manteau dՎcar-
late charg? de boutons d?or, tout rehaussait la gr?ce de sa
taille ?l?gante et souple. Il saluait ? droite et ? gauche de la
haie avec un sourire m?lancolique.
Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe
blanches, suivait, le front baiss?, tenant en main deux chevaux
de bataille capara?onn?s.
Les jeunes demoiselles se taisaient ; mais elles ne purent re-
tenir leurs sanglots en les voyant.
? C?est donc ce pauvre vieillard qu?on m?ne ? la mort ?
sՎcri?rent-elles ; ses enfants le soutiennent.
? ? genoux ! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.
38. Le portrait en pied de M. de Cinq-Mars est conserv? dans le mus?e de
Versailles.
345

? ? genoux ! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve. Tous
les conjur?s r?p?t?rent : ? ? genoux ! ? genoux ! et donn?rent
l?exemple au peuple, qui les imita en silence.
? Nous pouvons mieux voir ses mouvements ? pr?sent, dit
tout bas Gondi ? Montr?sor : levez-vous ; que fait-il ?
? Il est arr?t? et parle de notre c?t? en nous saluant : je crois
qu?il nous reconna?t.
Toutes les maisons, les fen?tres, les murailles, les toits, les
?chafauds dress?s, tout ce qui avait vue sur la place ?tait char-
g? de personnes de toute condition et de tout ?ge.
Le Silence le plus profond r?gnait sur la foule immense ; on
e?t entendu les ailes du moucheron des fleuves, le souille du
moindre vent, le passage des grains de poussi?re qu?il soul?ve ;
mais l?air ?tait calme, le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le
peuple ?coulait. On ?tait pioche de la place des Terreaux ; on
entendit les coups de marteau sur des planches, puis la voix de
Cinq-Mars.
Un jeune chartreux avan?a sa t?te p?le entre deux gardes ;
tous les conjur?s se lev?rent au-dessus du peuple ? genoux,
chacun d?eux portant la main ? sa ceinture ou dans son sein et
serrant de pr?s le soldat qu?il devait poignarder.
? Que fait-il ? dit le chartreux ; a-t-il son chapeau sur la t?te ?
? Il jette son chapeau ? terre loin de lui, dit paisiblement l?ar-
quebusier qu?il interrogeait.
346

Chapitre
26
LA F?TE
Mon Dieu ! qu?est-ce que ce monde ?
Derni?res paroles de M. Cinq - Mars .
Le jour m?me du cort?ge sinistre de Lyon, et durant les
sc?nes que nous venons de voir, une f?te magnifique se don-
nait ? Paris, avec tout le luxe et le mauvais go?t du temps. Le
puissant Cardinal avait voulu remplir ? la fois de ses pompes
les deux premi?res villes de France.
Sous le nom d?ouverture du Palais-Cardinal, on annon?a
cette f?te donn?e au Rai et ? toute la cour. Ma?tre de l?empire
par la force, il voulut encore lՐtre des esprits par la s?duction,
et, las de dominer, il esp?ra plaire. La trag?die de Mirame al-
lait ?tre repr?sent?e dans une salle construite expr?s pour ce
grand jour : ce qui ?leva les frais de cette soir?e, dit P?lisson, ?
trois cent mille ?cus.
La garde enti?re du premier ministre 39
?tait sous les armes ;
ses quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d?armes
?taient rang?es en haie sur les vastes escaliers et ? l?entr?e
des longues galeries du Palais-Cardinal 40
. Ce brillant Pand?mo-
nium , o? les p?ch?s mortels ont un temple ? chaque ?tage,
n?appartint ce jour-l? quՈ l?orgueil, qui l?occupait de haut en
bas. Sur chaque marche ?tait post? l?un des arquebusiers de la
garde du Cardinal, tenant une torche ? la main et une longue
39. Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents arquebu-
siers ; en 1632, quatre cents mousquetaires ? pied ; en 1638, deux com-
pagnies de Gens d?armes et de Chevau-l?gers furent form?es par lui.
40. Il avait donn? au Roi, sous r?serve d?usufruit durant sa vie, ce palais
avec ses d?pendances, comme aussi sa magnifique chapelle de diamants,
avec son grand buffet d?argent cisel?, pesant trois mille marcs, et son
grand diamant en forme de c?ur, pesant plus de vingt carats ; M. de Cha-
vigny accepta cette donation pour le Roi. ( Histoire du p?re Joseph .)
347

carabine dans l?autre ; la foule de ses gentilshommes circulait
entre ces cand?labres vivants, tandis que dans le grand jardin,
entour? dՎpais marronniers, remplac?s aujourd?hui par les ar-
cades, deux compagnies de Chevau-l?gers ? cheval, le mous-
quet au poing, se tenaient pr?tes au premier ordre et ? la pre-
mi?re crainte de leur ma?tre.
Le Cardinal, port? et suivi par ses trente-huit pages, vint se
placer dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle o? le
Roi ?tait couch? ? demi, derri?re des rideaux verts qui le pr?-
servaient de lՎclat des flambeaux. Toute la cour ?tait entass?e
dans les loges, et se leva lorsqu?il parut ; la musique commen?a
une ouverture brillante, et l?on ouvrit le parterre ? tous les
hommes de la ville et de l?arm?e qui se pr?sent?rent. Trois
flots imp?tueux de spectateurs s?y pr?cipit?rent, et le rem-
plirent en un instant ; ils ?taient debout et tellement press?s,
que le mouvement d?un bras suffisait pour causer sur toute la
foule le balancement d?un champ de bl?. On vit tel homme dont
la t?te d?crivait ainsi un cercle assez ?tendu, comme celle d?un
compas, sans que ses pieds eussent quitt? le point o? ils
?taient fix?s, et on emporta quelques jeunes gens ?vanouis. Le
ministre, contre sa coutume, avan?a sa t?te d?charn?e hors de
sa tribune, et salua l?assembl?e d?un air qui voulait ?tre gra-
cieux. Cette grimace n?obtint de r?ponse qu?aux loges, le par-
terre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu?il ne crai-
gnait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis
que l?on introduis?t sans choix tous ceux qui se pr?senteraient.
Il commen?ait ? s?en repentir, mais trop tard. En effet, cette
impartiale assembl?e fut aussi froide que la trag?die - pastorale
lՎtait elle-m?me ; en vain les berg?res du th??tre, couvertes
de pierreries, exhauss?es sur des talons rouges, portant du
bout des doigts des houlettes orn?es de rubans, et suspendant
des guirlandes de fleurs sur leurs robes que soulevaient les
vertugadins , se mouraient d?amour en longue tirade de deux
cents vers langoureux ; en vain des amants parfaits (car cՎtait
le beau id?al de lՎpoque) se laissaient d?p?rir de faim dans un
antre solitaire, et d?ploraient leur mort avec emphase, en atta-
chant ? leurs cheveux des rubans de la couleur favorite de leur
belle ; en vain les femmes de la cour donnaient des signes de
ravissement, pench?es au bord de leurs loges, et tentaient
m?me lՎvanouissement le plus flatteur : le morne parterre ne
348

donnait d?autre signe de vie que le balancement perp?tuel des
t?tes noires ? longs cheveux. Le Cardinal mordait ses l?vres et
faisait le distrait pendant le premier acte et le second ; le si-
lence avec lequel sՎcoul?rent le troisi?me et le quatri?me fit
une telle blessure ? son c?ur paternel, qu?il se fit soulever ?
demi hors de son balcon, et, dans cette incommode et ridicule
attitude, faisait signe ? ses amis de la cour de remarquer les
plus beaux endroits, et donnait le signal des applaudisse-
ments ; on y r?pondait de quelques loges, mais l?impassible
parterre ?tait plus silencieux que jamais ; laissant la sc?ne se
passer entre le th??tre et les r?gions sup?rieures, il s?obstinait
? demeurer neutre. Le ma?tre de l?Europe et de la France, je-
tant alors un regard de feu sur ce petit amas d?hommes qui
osaient ne pas admirer son ?uvre, sentit dans son c?ur le v?u
de N?ron, et pensa un moment combien il serait heureux qu?il
n?y e?t l? qu?une t?te.
Tout ? coup cette masse noire et immobile s?anima, et des
salves interminables d?applaudissements ?clat?rent, au grand
?tonnement des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, sa-
luant avec reconnaissance ; mais il s?arr?ta en remarquant que
les battements de mains interrompaient les acteurs toutes les
fois qu?ils voulaient recommencer. Le roi fit ouvrir les rideaux
de sa loge, ferm?s jusque-l?, pour voir ce qui excitait tant d?en-
thousiasme ; toute la cour se pencha hors des colonnes : on
aper?ut alors dans la foule des spectateurs, assis sur le
th??tre, un jeune homme humblement v?tu, qui venait de se
placer avec peine ; tous les regards se portaient sur lui. Il en
paraissait fort embarrass?, et cherchait ? se couvrir de son pe-
tit manteau noir trop court. Le Cid ! le Cid ! cria le parterre, ne
cessant d?applaudir. Corneille, effray?, se sauva dans les cou-
lisses, et tout retomba dans le silence.
Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et
se fit emporter dans ses galeries.
Ce fut l? que s?ex?cuta une autre sc?ne pr?par?e d?s long-
temps par les soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctrin?
les gens de sa suite avant de quitter Paris. Le cardinal Maza-
rin, sՎcriant qu?il ?tait plus prompt de faire passer Son ?mi-
nence par une longue fen?tre vitr?e qui ne sՎlevait quՈ deux
pieds de terre, et conduisait de sa loge aux appartements, la fit
ouvrir, et les pages y tirent passer le fauteuil. Aussit?t cent
349

voix sՎlev?rent pour dire et proclamer l?accomplissement de la
grande proph?tie de Nostradamus. On se disait ? demi-voix :
Le bonnet rouge , c?est Monseigneur ; quarante onces , c?est
Cinq-Mars ; tout finira, cՎtait de Thou : quel heureux coup du
ciel ! Son ?minence r?gne sur l?avenir comme sur le pr?sent !
Il s?avan?ait ainsi sur son tr?ne ambulant dans de longues et
resplendissantes galeries, ?coutant ce doux murmure d?une
flatterie nouvelle ; mais, insensible ? ce bruit des voix qui divi-
nisaient son g?nie, il e?t donn? tous leurs propos pour un seul
mot, un seul geste de ce public immobile et inflexible, quand
m?me ce mot e?t ?t? un cri de haine ; car on ?touffe les cla-
meurs, mais comment se venger du silence ? On emp?che un
peuple de frapper, mais qui l?emp?chera d?attendre ? Poursuivi
par le fant?me importun de l?opinion publique, le sombre mi-
nistre ne se crut en s?ret? qu?arriv? au fond de son palais, au
milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les adorations
lui firent bient?t oublier que quelques hommes avaient os? ne
pas l?admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses
vastes appartements, et, regardant autour de lui, se mit ?
compter attentivement les hommes puissants et soumis qui
l?entouraient : il les compta et s?admira. Les chefs de toutes les
grandes familles, les princes de lՃglise, les pr?sidents de tous
les parlements, les gouverneurs des provinces, les mar?chaux
et les g?n?raux en chef des arm?es, le nonce, les ambassa-
deurs de tous les royaumes, les d?put?s et les s?nateurs des
r?publiques, ?taient immobiles, soumis et rang?s autour de lui,
comme attendant ses ordres. Plus un regard qui os?t soutenir
son regard, plus une parole qui os?t sՎlever sans sa volont?,
plus un projet qu?on os?t former dans le repli le plus secret du
c?ur, plus une pens?e qui ne proc?d?t de la sienne. L?Europe
muette lՎcoutait par repr?sentants. De loin en loin il ?levait
une voix imp?rieuse, et jetait une parole satisfaite au milieu de
ce cercle pompeux, comme un denier dans la foule des
pauvres. On pouvait alors reconna?tre, ? l?orgueil qui s?allumait
dans ses regards et ? la joie de sa contenance, celui des
princes sur qui venait de tomber une telle faveur ; celui-l? se
trouvait m?me transform? tout ? coup en un autre homme, et
semblait avoir fait un pas dans la hi?rarchie des pouvoirs, tant
on entourait d?adorations inesp?r?es et de soudaines caresses
ce fortun? courtisan, dont le Cardinal n?apercevait pas m?me
350

le bonheur obscur. Le fr?re du Roi et le duc de Bouillon ?taient
debout dans la foule, d?o? le ministre ne daigna pas les tirer ;
seulement il affecta de dire qu?il serait bon de d?manteler
quelques places fortes, parla longuement de la n?cessit? des
pav?s et des quais dans les rues de Paris, et dit en deux mots ?
Turenne qu?on pourrait l?envoyer ? l?arm?e d?Italie, pr?s du
prince Thomas, pour chercher son b?ton de mar?chal.
Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puis-
santes les plus grandes et les moindres choses de l?Europe, au
milieu d?une f?te bruyante dans son magnifique palais, on aver-
tissait la Reine au Louvre que l?heure ?tait venue de se rendre
chez le Cardinal, o? le Roi l?attendait apr?s la trag?die. La s?-
rieuse Anne d?Autriche n?assistait ? aucun spectacle ; mais elle
n?avait pu refuser la f?te du premier ministre. Elle ?tait dans
son oratoire, pr?te ? partir et couverte de perles, sa parure fa-
vorite ; debout pr?s d?une grande glace avec Marie de Man-
toue, elle se plaisait ? terminer la toilette de la jeune princesse,
qui, v?tue d?une longue robe rose, contemplait elle-m?me avec
attention, mais un peu d?ennui et d?un air boudeur, l?ensemble
de sa toilette.
La Reine consid?rait son propre ouvrage dans Marie, et, plus
troubl?e qu?elle, songeait avec crainte au moment o? cesserait
cette ?ph?m?re tranquillit?, malgr? la profonde connaissance
qu?elle avait du caract?re sensible mais l?ger de Marie. Depuis
la conversation de Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle
n?avait pas quitt? un seul instant la jeune princesse, et avait
donn? tous ses soins ? conduire son esprit dans la voie qu?elle
avait trac?e d?avance ; car le trait le plus prononc? du carac-
t?re d?Anne d?Autriche ?tait une invincible obstination dans ses
calculs, auxquels elle e?t voulu soumettre tous les ?v?nements
et toutes les passions avec une exactitude g?om?trique, et
c?est sans doute ? cet esprit positif et sans mobilit? que l?on
doit attribuer tous les malheurs de sa r?gence. La sinistre r?-
ponse de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait
?t? cach? ? la princesse Marie, dont la faute premi?re, il est
vrai, avait ?t? un mouvement d?amour-propre et un instant
d?oubli. Cependant la Reine ?tait bonne, et sՎtait am?rement
repentie de sa pr?cipitation ? ?crire de si d?cisives paroles,
dont les cons?quences avaient ?t? si graves ; et tous ses efforts
avaient tendu ? en att?nuer les suites. En envisageant son
351

action dans ses rapports avec le bonheur de la France, elle
s?applaudissait d?avoir ?touff? ainsi tout ? coup le germe d?une
guerre civile qui e?t ?branl? lՃtat jusque dans ses fonde-
ments ; mais, lorsqu?elle s?approchait de sa jeune amie et
consid?rait cet ?tre charmant qu?elle brisait dans sa fleur, et
qu?un vieillard sur un tr?ne ne d?dommagerait pas de la perte
qu?elle avait faite pour toujours ; quand elle songeait ? l?entier
d?vouement, ? cette totale abn?gation de soi-m?me qu?elle ve-
nait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans, d?un si
grand caract?re et presque ma?tre du royaume, elle plaignait
Marie, et admirait du fond de lՉme l?homme qu?elle avait si
mal jug?.
Elle aurait voulu du moins faire conna?tre tout ce qu?il valait
? celle qu?il avait tant aim?e, et qui ne le savait pas ; mais elle
esp?rait encore en ce moment que tous les conjur?s, r?unis ?
Lyon, parviendraient ? le sauver, et, une fois le sachant en
pays ?tranger, elle pourrait alors tout dire ? sa ch?re Marie.
Quant ? celle-ci, elle avait d?abord redout? la guerre ; mais,
entour?e de gens de la Reine, qui n?avaient laiss? parvenir jus-
quՈ elle que des nouvelles dict?es par cette princesse, elle
avait su ou cru savoir que la conjuration n?avait pas eu d?ex?-
cution ; que le Roi et le Cardinal ?taient d?abord revenus ? Pa-
ris presque ensemble ; que MONSIEUR, ?loign? quelque
temps, avait reparu ? la cour ; que le duc de Bouillon, moyen-
nant la cession de Sedan, ?tait aussi rentr? en gr?ce ; et que, si
le grand ?cuyer ne paraissait pas encore, le motif en ?tait la
haine plus prononc?e du Cardinal contre lui et la grande part
qu?il avait dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le
sentiment naturel de la justice disaient assez que, n?ayant agi
que sous les ordres du fr?re du Roi, son pardon devait suivre
celui du prince. Tout avait donc calm? l?inqui?tude premi?re de
son c?ur, tandis que rien n?avait adouci une sorte de ressenti-
ment orgueilleux qu?elle avait contre Cinq-Mars, assez indiff?-
rent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa retraite, ignor? de
la Reine m?me et de toute la cour, tandis qu?elle n?avait song?
quՈ lui, disait-elle. Depuis deux mois, d?ailleurs, les bals et les
carrousels sՎtaient si rapidement succ?d?, et tant de devoirs
imp?rieux l?avaient entra?n?e, qu?il lui restait ? peine, pour
s?attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, o? elle ?tait
presque seule. Elle commen?ait bien chaque soir cette
352

r?flexion g?n?rale sur l?ingratitude et l?inconstance des
hommes, pens?e profonde et nouvelle, qui ne manque jamais
d?occuper la t?te d?une jeune personne ? lՉge du premier
amour ; mais le sommeil ne lui permettait jamais de l?achever ;
et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux noirs avant
que ses id?es eussent trouv? le temps de se classer dans sa
m?moire, et de lui pr?senter des images bien nettes du pass?.
D?s son r?veil, elle se voyait entour?e des jeunes princesses de
la cour, et, ? peine en ?tat de para?tre, elle ?tait forc?e de pas-
ser chez la Reine, o? l?attendaient les ?ternels mais moins
d?sagr?ables hommages du prince Palatin ; les Polonais
avaient eu le temps d?apprendre ? la cour de France cette r?-
serve myst?rieuse et ce silence ?loquent qui plaisent tant aux
femmes, parce qu?ils accroissent l?importance des secrets tou-
jours cach?s, et rehaussent les ?tres que l?on respecte assez
pour ne pas oser m?me souffrir en leur pr?sence. On regardait
Marie comme accord?e au roi Uladislas ; et elle-m?me, il faut
le confesser, sՎtait si bien faite ? cette id?e, que le tr?ne de
Pologne occup? par une autre reine lui e?t paru une chose
monstrueuse : elle ne voyait pas avec bonheur le moment d?y
monter, mais avait cependant pris possession des hommages
qu?on lui rendait d?avance. Aussi, sans se l?avouer ? elle-m?me,
exag?rait-elle beaucoup les pr?tendus torts de Cinq-Mars que
la Reine lui avait d?voil?s ? Saint-Germain.
? Vous ?tes fra?che comme les roses de ce bouquet, dit la
Reine ; allons, ma ch?re enfant, ?tes-vous pr?te ? Quel est ce
petit air boudeur ? Venez, que je referme cette boucle
d?oreilles? N?aimez-vous pas ces topazes ? Voulez-vous une
autre parure ?
? Oh ! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer,
car personne ne sait mieux que vous combien je suis malheu-
reuse. Les hommes sont bien cruels envers nous ! Je r?fl?chis
encore ? tout ce que vous m?avez dit, et tout m?est bien prouv?
actuellement. Oui, il est bien vrai qu?il ne m?aimait pas ; car en-
fin, s?il m?avait aim?e, d?abord il e?t renonc? ? une entreprise
qui me faisait tant de peine, comme je le lui avais dit ; je me
rappelle m?me, ce qui est bien plus fort, ajouta-t-elle d?un air
important et m?me solennel, que je lui dis qu?il serait rebelle ;
oui, madame, rebelle , je le lui dis ? Saint-Eustache. Mais je vois
353

que Votre Majest? avait bien raison : je suis bien malheu-
reuse ! il avait plus d?ambition que d?amour.
Ici une larme de d?pit sՎchappa de ses yeux et roula vite et
seule sur sa joue, comme une perle sur une rose.
? Oui, c?est bien certain? continua-t-elle en attachant ses
bracelets ; et la plus grande preuve, c?est que depuis deux
mois qu?il a renonc? ? son entreprise (comme vous m?avez dit
que vous l?aviez fait sauver), il aurait bien pu me faire savoir
o? il s?est retir?. Et moi, pendant ce temps-l?, je pleurais, j?im-
plorais toute votre puissance en sa faveur ; je mendiais un mot
qui m?apprit une de ses actions ; je ne pensais quՈ lui ; et en-
core ? pr?sent je refuse tous les jours le tr?ne de Pologne,
parce que je veux prouver jusquՈ la fin que je suis constante,
que vous-m?me ne pouvez me faire manquer ? mon attache-
ment, bien plus s?rieux que le sien, et que nous valons mieux
que les hommes ; mais, du moins, je crois que je puis bien aller
ce soir ? cette f?te, puisque ce n?est pas un bal.
? Oui, oui, ma ch?re enfant, venez vite, dit la Reine, voulant
faire cesser ce langage enfantin qui l?affligeait, et dont elle
avait caus? les erreurs ing?nues ; venez, vous verrez l?union
qui r?gne entre les princes et le Cardinal, et nous apprendrons
peut-?tre quelques bonnes nouvelles.
Elles partirent.
Lorsque les deux princesses entr?rent dans les longues gale-
ries du Palais-Cardinal, elles furent re?ues et salu?es froide-
ment par le Roi et le ministre, qui, entour?s et press?s par une
foule de courtisans silencieux, jouaient aux ?checs sur une
table ?troite et basse. Toutes les femmes qui entr?rent avec la
Reine, ou apr?s elle, se r?pandirent dans les appartements, et
bient?t une musique fort douce sՎleva dans l?une des salles,
comme un accompagnement ? mille conversations particuli?res
qui s?engag?rent autour des tables de jeu.
Aupr?s de la Reine pass?rent, en saluant, deux jeunes et nou-
veaux mari?s, l?heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan ;
ils semblaient ?viter la foule et chercher ? lՎcart le moment de
se parler d?eux-m?mes. Tout le monde les accueillait en sou-
riant et les voyait avec envie : leur f?licit? se lisait sur le visage
des autres autant que sur le leur.
354

Marie les suivit des yeux : ? Ils sont heureux pourtant, dit-
elle ? la Reine, se rappelant le bl?me que l?on avait voulu jeter
sur eux.
Mais, sans lui r?pondre, Anne d?Autriche craignant que, dans
la foule, un mot inconsid?r? ne v?nt apprendre quelque funeste
?v?nement ? sa jeune amie, se pla?a derri?re le Roi avec elle.
Bient?t MONSIEUR, le prince Palatin et le duc de Bouillon
vinrent lui parler d?un air libre et enjou?. Cependant le second,
jetant sur Marie un regard s?v?re et scrutateur, lui dit : ? Ma-
dame la princesse, vous ?tes ce soir d?une beaut? et d?une
gaiet? surprenantes . ?
Elle fut interdite de ces paroles, et de le voir sՎloigner d?un
air sombre ; elle parla au duc d?Orl?ans, qui ne r?pondit pas et
sembla ne pas entendre. Marie regarda la Reine, et crut remar-
quer de la p?leur et de l?inqui?tude sur ses traits. Cependant
personne n?osait approcher le Cardinal-Duc, qui m?ditait lente-
ment ses coups dՎchecs ; Mazarin seul, appuy? sur le bras de
son fauteuil, et suivant les coups avec une attention servile, fai-
sait des gestes d?admiration toutes les fois que le Cardinal
avait jou?. L?application sembla dissiper un moment le nuage
qui couvrait le front du ministre : il venait d?avancer une tour
qui mettait le roi de Louis XIII dans cette fausse position qu?on
nomme Pat , situation o? ce roi dՎb?ne, sans ?tre attaqu? per-
sonnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans
aucun sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adver-
saire, et se mit ? sourire d?un c?t? des l?vres seulement, ne
pouvant peut-?tre s?interdire un secret rapprochement. Puis,
en voyant les yeux ?teints et la figure mourante du prince, il se
pencha ? l?oreille de Mazarin, et lui dit :
? Je crois, ma foi, qu?il partira avant moi ; il est bien chang?.
En m?me temps, il lui prit une longue et violente toux ; sou-
vent il sentait en lui cette douleur aigu? et pers?v?rante ; ? cet
avertissement sinistre il porta ? sa boucha un mouchoir qu?il
en retira sanglant ; mais, pour le cacher, il le jeta sous la table,
et sourit en regardant s?v?rement autour de lui, comme pour
d?fendre l?inqui?tude.
Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus l?ger
mouvement, et rangea ses pi?ces pour une autre partie avec
une main d?charn?e et tremblante. Ces deux mourants sem-
blaient tirer au sort leur derni?re heure.
355

En cet instant une horloge sonna minuit. Le Roi leva la t?te :
? Ah ! ah ! dit-il froidement, ce matin, ? la m?me heure, M. le
Grand, notre cher ami, a pass? un mauvais moment.
Un cri per?ant partit aupr?s de lui ; il fr?mit et se jeta de
l?autre c?t?, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans
connaissance, ?tait dans les bras de la Reine ; celle-ci, pleurant
am?rement, dit ? l?oreille du Roi :
? Ah ! Sire, vous avez une hache ? deux tranchants !
Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels ? la
jeune princesse, qui, entour?e de toutes les femmes de la cour,
ne revint de son ?vanouissement que pour verser des torrents
de larmes. Sit?t qu?elle rouvrit les yeux :
? H?las ! oui, mon enfant, lui dit Anne d?Autriche, ma pauvre
enfant, vous ?tes reine de Pologne.
*
* *
Il est arriv? souvent que le m?me ?v?nement qui faisait cou-
ler des larmes dans le palais des rois a r?pandu l?all?gresse au
dehors ; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les
f?tes. Il y eut cinq jours de r?jouissances pour le retour du mi-
nistre, et chaque soir, sous les fen?tres du Palais-Cardinal et
sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris ; les
derni?res ?meutes les avaient, pour ainsi dire, mis en go?t
pour les mouvements publics ; ils couraient d?une rue ? l?autre
avec une curiosit? quelquefois insultante et hostile, tant?t mar-
chant en processions silencieuses, tant?t poussant de longs
?clats de rire ou des hu?es prolong?es dont on ignorait le sens.
Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours,
et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour ma-
nifester quelque esp?rance inconnue de plaisir et quelque joie
insens?e qui serrait le c?ur. Il ?tait remarquable que le silence
le plus triste r?gnait justement dans les lieux que les ordres du
ministre avaient pr?par?s pour les r?jouissances, et que l?on
passait avec d?dain devant les fa?ades illumin?es de son pa-
lais. Si quelques voix sՎlevaient, cՎtait pour lire et relire sans
cesse avec ironie les l?gendes et les inscriptions dont l?idiote
flatterie de quelques ?crivains obscurs avait entour? les por-
traits du Cardinal-Duc. L?une de ces images ?tait gard?e par
des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres que
lui lan?aient de loin des mains inconnues. Elle repr?sentait le
356

Cardinal g?n?ralissime portant un casque entour? de lauriers.
On lisait au-dessus :
Grand duc ! c?est justement que la France t?honore :
Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t?adore 41
.
Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu?il fut
heureux ; et en effet il n?adorait pas plus le Cardinal que le
dieu Mars, mais il acceptait ses f?tes ? titre de d?sordre. Tout
Paris ?tait en rumeur, et des hommes ? longue barbe, portant
des torches, des pots remplis de vin, et des verres dՎtain qu?ils
choquaient ? grand bruit, se tenaient sous le bras, et chan-
taient ? l?unisson, avec des voix rudes et grossi?res, une an-
cienne ronde de la Ligue :
Reprenons la danse,
Allons, c?est assez :
Le printemps commence,
Les Rois sont pass?s.
Prenons quelque tr?ve,
Nous sommes lass?s ;
Les Rois de la f?ve
Nous ont harass?s.
Allons, Jean du Mayne,
Les Rois sont pass?s 42
.
Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles travers?rent
les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons
qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attir?s
par la curiosit?. Deux jeunes gens envelopp?s dans des man-
teaux furent jet?s l?un contre l?autre et se reconnurent ? la
lueur d?une torche plac?e au pied de la statue de Henry IV,
nouvellement ?lev?e, sous laquelle ils se trouvaient.
? Quoi ! encore ? Paris, monsieur ? dit Corneille ? Milton ; je
vous croyais ? Londres.
? Entendez-vous ce peuple, monsieur ? l?entendez-vous ? quel
est ce refrain terrible :
Les Rois sont pass?s ?
? Ce n?est rien encore, monsieur ; faites attention ? leurs
propos.
41. Cette gravure existe encore.
42. Chant des guerres civiles. (Voy. M?m . de la Ligue .)
357

? Le Parlement est mort, disait l?un des hommes, les sei-
gneurs sont morts : dansons, nous sommes les ma?tres ; le
vieux Cardinal s?en va, il n?y a plus que le Roi et nous.
? Entendez-vous ce mis?rable, monsieur ? reprit Corneille ;
tout est l?, toute notre ?poque est dans ce mot.
? Eh quoi ! est-ce l? l??uvre de ce ministre que l?on appelle
grand parmi vous, et m?me chez les autres peuples ? Je ne
comprends pas cet homme.
? Je vous l?expliquerai tout ? l?heure, lui r?pondit Corneille :
mais, avant cela, ?coutez la fin de cette lettre que j?ai re?ue au-
jourd?hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du
feu roi? Nous sommes seuls, la foule est pass?e, ?coutez :
? ? C?est par l?une de ces impr?voyances qui emp?chent
l?accomplissement des plus g?n?reuses entreprises que nous
n?avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eus-
sions d? penser que, pr?par?s ? la mort par de longues m?dita-
tions, ils refuseraient nos secours ; mais cette id?e ne vint ? au-
cun de nous ; dans la pr?cipitation de nos mesures, nous f?mes
encore la faute de nous trop diss?miner dans la foule, ce qui
nous ?ta le moyen de prendre une r?solution subite. JՎtais pla-
c?, pour mon malheur, pr?s de lՎchafaud, et je vis s?avancer
jusqu?au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre
abb? Quillet, destin? ? voir mourir son ?l?ve, qu?il avait vu
na?tre. Il sanglotait et n?avait que la force de baiser les mains
des deux amis. Nous nous avan??mes tous, pr?ts ? nous ?lan-
cer sur les gardes au signal convenu ; mais je vis avec douleur
M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d?un air de d?-
dain. On avait remarqu? notre mouvement, et la garde cata-
lane fut doubl?e autour de lՎchafaud. Je ne pouvais plus voir ;
mais j?entendais pleurer. Apr?s les trois coups de trompette or-
dinaires, le greffier criminel de Lyon, ?tant ? cheval assez pr?s
de lՎchafaud, lut l?arr?t de mort que ni l?un ni l?autre nՎcou-
t?rent. M. de Thou dit ? M. de Cinq-Mars : ? Eh bien ! cher
ami, qui mourra le premier ? Vous souvient-il de saint Gervais
et de saint Protais ?
? ? Ce sera celui que vous jugerez ? propos, r?pondit Cinq-
Mars.
? Le second confesseur, prenant la parole, dit ? M. de Thou :
? Vous ?tes le plus ?g?.
358

? ? Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s?adressant ? M. le Grand,
lui dit : ? Vous ?tes le plus g?n?reux, vous voulez bien me mon-
trer le chemin de la gloire du ciel ?
? ? H?las ! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du pr?ci-
pice ; mais pr?cipitons-nous dans la mort g?n?reusement, et
nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.
? Apr?s quoi il l?embrassa et monta lՎchafaud avec une
adresse et une l?g?ret? merveilleuses. Il fit un tour sur lՎcha-
faud, et consid?ra haut et bas toute cette grande assembl?e,
d?un visage assur? et qui ne t?moignait aucune peur, et d?un
maintien grave et gracieux ; puis il fit un autre tour, saluant le
peuple de tous c?t?s, sans para?tre reconna?tre aucun de nous,
mais avec une face majestueuse et charmante ; puis il se mit ?
genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recomman-
dant sa fin : comme il baisait le crucifix, le p?re cria au peuple
de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joi-
gnant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la m?me de-
mande au peuple. Puis il s?alla jeter de bonne gr?ce ? genoux
devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les
yeux au ciel, et demanda au confesseur : ? Mon p?re, serai-je
bien ainsi ? Puis, tandis que l?on coupait ses cheveux, il ?leva
les yeux au ciel et dit en soupirant : ? Mon Dieu, qu?est-ce que
ce monde ? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfac-
tion de mes p?ch?s.
? ? Qu?attends-tu ? que fais-tu l? ? dit-il ensuite ? l?ex?cuteur
qui ?tait l?, et n?avait pas encore tir? son couperet d?un m?-
chant sac qu?il avait apport?. Son confesseur, sՎtant approch?,
lui donna une m?daille ; et lui, d?une tranquillit? d?esprit in-
croyable, pria le p?re de tenir le crucifix devant ses yeux, qu?il
ne voulut point avoir band?s. J?aper?us les deux mains trem-
blantes du vieil abb? Quillet, qui ?levait le crucifix. En ce mo-
ment, une voix claire et pure comme celle d?un ange entonna
l?Ave , maris Stella . Dans le silence universel, je reconnus la
voix de M. de Thou, qui attendait au pied de lՎchafaud ; le
peuple r?p?ta le chant sacr?. M. de Cinq-Mars embrassa plus
?troitement le poteau, et je vis sՎlever une hache faite ? la fa-
?on des haches d?Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jet?
de la place, des fen?tres et des tours, m?avertit qu?elle ?tait re-
tomb?e et que la t?te avait roul? jusquՈ terre ; j?eus encore la
force, heureusement, de penser ? son ?me et de commencer
359

une pri?re pour lui ; je la m?lai avec celle que j?entendais pro-
noncer ? haute voix par notre malheureux et pieux ami de
Thou. Je me relevai, et le vis sՎlancer sur lՎchafaud avec tant
de promptitude, qu?on e?t dit qu?il volait. Le p?re et lui r?ci-
t?rent les psaumes ; il les disait avec une ardeur de s?raphin,
comme si son ?me e?t emport? son corps vers le ciel ; puis,
s?agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d?un
martyr, et devint plus martyr lui-m?me. Je ne sais si Dieu vou-
lut lui accorder cette gr?ce : mais je vis avec horreur le bour-
reau, effray? sans doute du premier coup qu?il avait port?, le
frapper sur le haut de la t?te, o? le malheureux jeune homme
porta la main ; le peuple poussa un long g?missement, et
s?avan?a contre le bourreau : ce mis?rable, tout troubl?, lui
porta un second coup, qui ne fit encore que lՎcorcher et
l?abattre sur le th??tre, o? l?ex?cuteur se roula sur lui pour
l?achever. Un ?v?nement ?trange effrayait le peuple autant que
l?horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars,
tenant son cheval comme ? un convoi fun?bre, sՎtait arr?t? au
pied de lՎchafaud, et, semblable ? un homme paralys?, regar-
da son ma?tre jusquՈ la fin, puis tout ? coup, comme frapp? de
la m?me hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber
la t?te.
? Je vous ?cris ? la h?te ces tristes d?tails ? bord d?une ga-
l?re de G?nes, o? Fontrailles, Gondi, d?Entraigues, Beauvau, du
Lude, moi et tous les conjur?s, sommes retir?s. Nous allons en
Angleterre attendre que le temps ait d?livr? la France du tyran
que nous n?avons pu d?truire. J?abandonne pour toujours le
service du l?che prince qui nous a trahis.
? MONTR?SOR. ?
? Telle vient dՐtre, poursuivit Corneille, la fin de ces deux
jeunes gens que vous v?tes nagu?re si puissants. Leur dernier
soupir a ?t? celui de l?ancienne monarchie ; il ne peut plus r?-
gner ici qu?une cour dor?navant ; les Grands et les S?nats sont
an?antis 43
.
? Et voil? donc ce pr?tendu grand homme ! reprit Milton.
Qu?a-t-il voulu faire ? Il veut donc cr?er des r?publiques dans
l?avenir, puisqu?il d?truit les bases de votre monarchie ?
43. On appelait le parlement s?nat . Il existe des lettres adress?es ? Mon-
seigneur de Harlay , prince du S?nat de Paris, et premier juge du
royaume.
360

? Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille ; il n?a voulu que r?-
gner jusquՈ la fin de sa vie. Il a travaill? pour le moment, et
non pour l?avenir ; il a continu? l??uvre de Louis XI, et ni l?un
ni l?autre n?ont su ce qu?ils faisaient.
L?Anglais se prit ? rire.
? Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai g?nie avait une autre
marche. Cet homme a ?branl? ce qu?il devait soutenir, et on
l?admire ! Je plains votre nation.
? Ne la plaignez pas ! sՎcria vivement Corneille ; un homme
passe, mais un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est
dou? d?une immortelle ?nergie que rien ne peut ?teindre : sou-
vent son imagination lՎgarera ; mais une raison sup?rieure fi-
nira toujours par dominer ses d?sordres.
Les deux jeunes et d?j? grands hommes se promenaient en
parlant ainsi sur cet emplacement qui s?pare la statue de Hen-
ry IV de la place Dauphine, au milieu de laquelle ils s?arr?-
t?rent un moment.
? Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs
avec quelle vitesse une pens?e g?n?reuse retentit dans les
c?urs fran?ais, et tous les soirs je me retire heureux de l?avoir
vu. La reconnaissance prosterne les pauvres devant cette sta-
tue d?un bon roi ; qui sait quel autre monument ?l?verait une
autre passion aupr?s de celui-ci ? qui sait jusqu?o? l?amour de
la gloire conduirait notre peuple ? qui sait si, au lieu m?me o?
nous sommes, ne sՎl?vera pas une pyramide arrach?e ?
l?Orient ?
? Ce sont les secrets de l?avenir, dit Milton ; j?admire, comme
vous, votre peuple passionn? ; mais je le crains pour lui-m?me ;
je le comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit,
quand je le vois prodiguer son admiration ? des hommes tels
que celui qui vous gouverne. L?amour du pouvoir est bien pu?-
ril, et cet homme en est d?vor? sans avoir la force de le saisir
tout entier. Chose risible ! il est tyran sous un ma?tre. Ce co-
losse, toujours sans ?quilibre, vient dՐtre presque renvers?
sous le doigt d?un enfant. Est-ce l? le g?nie ? non, non ! Lors-
qu?il daigne quitter ses hautes r?gions pour une passion hu-
maine, du moins doit-il l?envahir. Puisque ce Richelieu ne vou-
lait que le pouvoir, que ne l?a-t-il donc pris par le sommet au
lieu de l?emprunter ? une faible t?te de Roi qui tourne et qui
fl?chit ? Je vais trouver un homme qui n?a pas encore paru, et
361

que je vois domin? par cette mis?rable ambition ; mais je crois
qu?il ira plus loin. Il se nomme Cromwell.
?crit en 1826.
362

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D?cembre 2009
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