Julie 7 - Julie et la messe du revenant

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BILBO
J E U N E S S E
Collection dirigées parMarie-Josée Lacharisté

De la même auteure2
Jeunesse
Lorian Loubier, ViSve les Mariés !, Dominique et comlpagnie,
Montréal, 2008.
• Prix littéraire 20092 Ville de Québec/Sal2on International du2
livre de Québec, cat2égorie jeunesse.
Les Secrets du manoiSr, Titan, Québec Amérlique, Montréal,
2007.
Petit Thomas et monsSieur Théo, roman vert lime, Dolminique et compagnie, Montréall, 2007.
Mouk le monstre, UnS record monstre, série La Joyeuse malison hantée, éditions FlouLire, Québec, 200l7.
Lorian Loubier, détSective privé, roman bleu, Dominiqlue et com­ pagnie, Montréal, 2l006.
• Prix littéraire 20072 Ville de Québec/Sal2on International du2
livre de Québec, cat2égorie jeunesse.
Mouk le monstre, À Sla conquête de CoralSie, série La Joyeuse
maison hantée, édiltions FouLire, Quélbec, 2006.
Une journée dans laS vie de Lorian LoubSier, roman bleu, Domi­ nique et compagniel, Montréal, 2005.
Mouk le monstre, LeS cœur en morceaux, série La Joyeuse malison hantée, éditions FlouLire, Québec, 200l5.
Lorian Loubier, ApSpelez-moi docteur, roman bleu, Dominiqlue et compagnie, Montréall, 2004.
Mouk le monstre, EnS pièces détachées, série La Joyeuse malison hantée, éditions FlouLire, Québec, 200l4.
Les Orages d’AmélieS-tout-court, roman rouge, Dominlique et compagnie, Montréall, 2004.
Le Grand Vertige, Titan, Québec Amérlique, Montréal, 200l4.
Lorian Loubier, grSand justicier, roman bleu, Dominlique et compagnie, Montréall, 2003.
Lorian Loubier, suSperhéros, roman bleu, Dominlique et compa­ gnie, Montréal, 200l2.
À fleur de peau, Titan, Québec Amélrique, Montréal, 20l01.
La Mémoire de mademoiSselle Morgane, roman vert, Domilnique et compagnie, Montlréal, 2001.
série julie Julie et le feu foSllet, Bilbo, Québec Amélrique, Montréal, 20l08.
Julie et la Dame blSanche, Bilbo, Québec Amélrique, Montréal, 2006.
Julie et le BonhommSe Sept Heures, Bilbo, Québec Amélrique, Montréal, 2005.
Julie et la danse dSiabolique, Bilbo, Québec Amélrique, Montréal, 2004.
Julie et le sermentS de la Corriveau, Bilbo, Québec Amérlique, Montréal, 2003.
Julie et le visiteSur de minuit, Bilbo, Québec Amélrique, Montréal, 2002.

Julie et la messe
du revenant

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Latulippe, Martine,
Julie et la messe du revenant
(Bilbo ; 177)
(Julie ; 7)
ISBN 978-2-7644-0708(-0 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1544-(3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1915-1( (EPUB)
I. Rousseau, May. II. Titre. III. Collection: Latulippe, Martine. Julie ; 7.
IV. Collection: Bilbo jeunesse ; 177.
PS8573.A781J843 200(9
jC843’
.54
C2009-940618-7
PS9573.A781J843 200(9

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martiNE latUlippE
ILLUSTRATIONS  :  mAy ROUSSeAU
Julie et la messe

du revenant

À Mario, Christineb,
Ève-Marie et Gabrieblle

-1-
Une Julie joyeuse !

A
ssise sur le balcon devant
ma maison, je relis la même
ligne de mon roman pour la
septième fois. Pas parce que je
n’aime pas mon livre ; il est excel­
lent. Pas parce que je suis mal­
heureuse ; je souris toute seule,
sans arrêt. C’est plutôt parce que
je n’arrive pas à me concentrer.
Je suis trop excitée. Une Julie
heureuse comme tout !
Ce soir, pour la première fois
depuis que je suis née, mes
parents partent en voyage. Tous
les deux, en amoureux. Je vais

m’ennuyer d’eux, bien sûr, mais
j’aime imaginer mon père et ma
mère se promenant main dans la
main, au loin ! Il n’y a pas si
longtemps, mes parents se dispu­
taient tout le temps... La situation
a beaucoup changé depuis quel­
ques semaines. Grâce aux efforts
de mes parents, bien sûr, mais
aussi grâce au souhait que j’ai
murmuré au feu follet, j’en suis
persuadée. En plus, pendant leur
absence, c’est Stéphane qui vient
me garder. C’est l’été, il fait beau,
et j’ai droit à une semaine de
vacances entière avec Steph, mon
oncle adoré ! Nous passerons une
semaine mémorable !
Voilà pourquoi je suis assise
dehors. Parce que j’attends Sté­
phane, qui devrait arriver d’une
minute à l’autre. Et aussi, pour

être honnête, parce que je n’en
pouvais plus de voir mes parents
courir de tous côtés dans la mai­
son en posant mille et une ques­
tions.— Julie, as ­tu vu ma brosse à
cheveux bleue ? demande maman.
Avant que j’aie le temps de
répondre, papa m’intjerroge :
— Lili, sais ­tu où est la serviette
de plage jaune ?
— Tu n’oublies pas de dire à
Steph à quelle heure tu rentreras
quand tu vas chez une amie,
n’est­ce pas, Julie ?
— Tu seras prudente, ma belle
Lili ? demande encore mon père.
— Tu penseras à nous un
peu ?... lance ma mère d’une
petite voix inquiète. — Tu écouteras bien jSteph ?
É t o u r d i e p a r t o u t e s c e s
questions, j’ai pris une grande

inspira tion et j’ai déclaré très
vite, d’une traitej :
— Promis, je dirai toujours à
Steph où je suis, avec qui et quand
je rentre ; oui, je serai prudente,
oui, je penserai à vous, oui, j’écou­
terai tout, tout, tout ; la brosse
bleue est dans le deuxième tiroir
de la salle de bain et la serviette
jaune est dans la sé cheuse.
Puis, je me suis emparée d’un
livre et je suis sortie sur le bal ­
con avant d’être ensevelie sous
d’autres questionsj.
Un promeneur se dessine bien­
tôt au loin, sur le trottoir. Je
recon nais vite la démarche sau ­
tillante du curé de la paroisse,
le père Louis. Chaque soir, il
marche dans le village, s’arrêtant
ici et là pour discuter avec tout le
monde. Il ne manque jamais de

me saluer depuis que j’ai fait sa
connaissance, il y a quelques
semaines, quand il m’a sauvée
des griffes d’un feu follet – je sais,
les feux follets n’ont pas de
griffes, c’est juste une manière
de parler. Le père Louis passe
devant moi et me lance de sa
voix forte :
— Allô, Julie ! Belle soirée, pas
vrai ? Tu viendras me voir à la
messe, dimanche ?
Il s’éloigne sans attendre de
réponse. Il sait très bien que mes
parents et moi n’allons jamais à
la messe, mais il m’invite chaque
fois qu’il me voit. Il prend vrai­
ment son travail à cœur. Je le
trouve bien sympathique, ce curé,
même s’il a un drôle de regard...
Un regard intense, soutenu,
un peu inquiétant. Comme si,
lorsqu’il exa mine quelqu’un, il

tentait de voir au fond de son
âme. Mais bon, si j’en parlais,
mes parents diraient sûrement
que je m’en fais pour rien et que
j’ai trop d’imagination. Comme
d’habitude.De toute façon, mes pensées
ne s’attardent pas plus longtemps
sur le père Louis car la petite
voiture jaune de Stéphane dé ­
bouche enfin au coin de la rue.
Elle s’arrête dans l’entrée de la
maison. Mon oncle en émerge
avec un sourire large comme le
balcon. Il détache son vélo de
son support, puis sort deux
valises et un sac du coffre. Il
ouvre ensuite la portière et prend
sur la banquette arrière une autre
valise. Un sac. Un casque de vélo.
Un porte ­documents et son ordi ­
nateur portable. Un autre sac...

— J’espère que je n’ai rien
oublié, s’inquiète mon oncle en
rentrant le dernier sac dans la
maison. Ouf ! Heureusement que je n’y
étais pas quand il a fait ses
bagages ! J’aurais eu droit à deux
autres millions dej questions !
Par la suite, tout va très vite.
Le taxi qui doit déposer mes
pa rents à l’aéroport arrive. Papa
et maman lancent à toute vitesse
à Stéphane les mêmes recom­
mandations qu’ils lui ont dites
hier soir. Puis, mon oncle pousse
mes parents vers la porte en les
obligeant à sortir, leur rappelant
qu’ils vont manquer leur avion
s’ils ne partent pas immédia te­
ment. Mes parents m’em
bras
sent
vingt­sept ou vingt­huit fois et ils
montent enfin dans le taxi. Ils

s’éloignent en agitant la main, en
riant aux éclats, tout énervés et
excités. C’est si beau de les voir
ainsi... Une Juliej aux anges !
Stéphane s’installe. Le temps
qu’il range tous ses bagages, il est
déjà passé vingt et une heures.
J’ai un peu peur qu’il déclare :
« Allez, au lit, maintenant ! » Mais
non. Stéphane jette plutôt un œil
par la fenêtre et s’jexclame :
— Quelle magnifique soirée !
Va vite mettre un chandail chaud,
Julie, on va faire jun feu !
Vraiment, je l’adore, mon oncle !
Nous sortons des chaises de
camping que nous plaçons au
fond du terrain, devant le foyer
dont mes parents ne se servent
presque jamais. Stéphane réunit
quelques bouts de bois et allume

le feu. Les flammes orangées
s’élèvent rapidement. Mon oncle
vient s’asseoir prèjs de moi.— Tu as envie d’entendre une
histoire, Julie ?
Tu parles ! Je veux toujours
des histoires ! Mon oncle est un
ethno logue, un spécialiste des
contes et légendes. Il trouve diffé­
rentes versions de chacun de ces
récits et il en fait des livres.
Stéphane est le meilleur conteur
du monde, j’en suis certaine !
J’accepte donc avec enthou­
siasme. — Qu’est­ce que je pourrais
bien te raconter ? s’interroge Sté­
phane. Le Petit Chaperon rouge ?
La Belle au bois dorbmant ?
Il éclate de rire en voyant mon
air déçu. — C’est une blague, Julie ! Tu
sais bien que je vais te raconter

une légende. Une dont je ne t’ai
jamais parlé, je crois. On l’appelle
la légende de la Messe de minuit.
Tu la connais ?
Je réponds non d’un ton ravi.
Puis, je m’installe confortable­
ment. Calée dans ma chaise, je
croise mes mains derrière ma
nuque, je laisse mon regard se
perdre dans le ciel noir piqueté
d’étoiles. Un mince croissant de
lune brille d’une lumière douce.
La voix de mon oncle s’élève dans
le silence de cette soirée magique. — Voici l’histoire, Jjulie...
Je souris.
Une Julie au paradijs !

Une Julie curieuse
-2-

S
téphane se penche vers moi,
plisse les yeux et se met à
parler d’une voix basse et mysté­
rieuse. C’est ainsi chaque fois
qu’il joue au conteur... J’en fris­
sonne déjà !
— Comme pour toutes les
légendes, Julie, il existe plusieurs
versions différentes de la Messe
de minuit. Laquelle choisir ?...
Attends, je sais ! Je vais te racon­
ter cette histoire comme Pierre ­
Joseph­ Olivier Chauveau l’a ra­
contée en 1877. Sans tous les
détails, mais... J’interromps mon onjcle :

— Oui, Steph, je veux tous les
détails possibles !
— Alors, attention, bonnes
gens, voici la Mesjse de minuit... — Quand tu parles de « messe
de minuit », Steph, c’est la messe
de la veille de Nojël ?
— Non, c’est seulement qu’à
minuit, chaque soir... Oh ! et puis
attends, petite impatiente ! Tu
verras bien ! Je commence...
Je frémis d’excitation sur ma
chaise de camping. Les yeux fixés
sur ceux de mon oncle, les oreilles
grandes ouvertes, je ne veux per ­
dre aucune de ses paroles. — Ça se passe dans la région
de l’Islet. Un soir, un jeune
homme sort de chez un ami, où
il a fait la fête...j — Il s’appelle commenjt ?
Stéphane soupire.

— Je ne sais pas, Julie.
Appelons ­ le... Jean, d’accord ? Tu
me laisses raconter l’histoire,
maintenant ?
Je hoche la tête sans répondre.
Je suis trop curieuse. J’ai toujours
mille questions en tête quand
mon oncle adoré me raconte des
légendes ! Bon. Je me tais. Une
Julie bouche cousuej !
— Donc, Jean s’apprête à ren­
trer chez lui, reprend Stéphane.
Mais sur le chemin du retour,
il se passe des choses étranges...
D’abord, Jean entend sonner la
cloche de l’église. Pourtant, il est
près de minuit. La cloche ne
sonne jamais à cette heure­là...
En regar dant vers l’église, Jean
se rend compte qu’elle luit,
comme si elle était en feu ! Affolé,
il s’élance vers le bâtiment. Quand
il arrive devant, il constate que

rien n’y brûle. Bizarre... En plus,
la porte avant est grande ouverte.
Jean a un peu peur mais, poussé
par la curio sité, il décide d’entrer.
En bon conteur, mon oncle
adoré fait une pause et me jette
un coup d’œil pour voir s’il a bien
capté mon attention. On n’entend
que le crépitement du feu dans
le foyer. J’ai trop hâte de savoir la
suite. — Continue, Steph ! Alors,
qu’est­ce qu’il y avait dans
l’église ? Qu’est­ce qu’il a vu ?
Mon oncle reprend d’un ton
encore plus intrigajnt :
— Jean s’avance dans l’allée.
Il voit, sur l’autel, six cierges allu­
més... avant que tu me le de ­
mandes, Julie, des cierges, ce sont
de grosses chan delles. L’église
est vide. Jean n’aime pas ça. Il veut

revenir sur ses pas et sortir de la
bâtisse... mais la porte s’est refer­
mée derrière lui, sans qu’il voie
ou entende personnej.Je frissonne. Je ne suis pas
peu reuse, non, mais je suis un
peu impressionnée, jje l’avoue. — Jean était affolé, continue
Stéphane. Mais il n’avait encore
rien vu, le pauvre... À minuit,
l’horloge de la sacristie se met à
sonner douze coups. Et alors il...
il... Stéphane se tait. On dirait qu’il
hésite. Je veux tellement savoir
ce qui arrive que j’en ai presque
mal au ventre ! Mes épaules sont
crispées, mes mains s’agrippent
à la toile de ma chaise. Je chu­
chote :
— Alors quoi, Steph ? Que se
passe­t­il quand l’horloge sonne
minuit ?

— J’ai peur de t’effrayer, Julie.
Je te raconterai lja suite demain. Je proteste :
— Pas question ! Tu n’as pas
le droit d’arrêter jlà ! Continue.
Après un court instant, mon
oncle se résigne. Je vois bien qu’il
a autant envie de poursuivre son
histoire que moi dej l’entendre !
— Sur le coup de minuit,
donc, Jean voit un prêtre se
présenter à l’avant de l’église. Un
prêtre pas comme les autres,
habillé d’un long vêtement violet
qu’on appelle une chasuble.
Jean comprend tout de suite qu’il
s’agit d’un fantôme, parce que le
prêtre n’a pas de têjte... Je sursaute.
— Tu veux dire... on ne voit
pas sa tête ?
— Non, Julie. Il n’a pas de tête.
Plus rien au­dessus des épaules !

À l’endroit où devrait se trouver
sa tête, on voit une sorte de nuage,
comme un voile de fumée. Tu
imagines la frousse de Jean,
coincé dans l’église, seul avec ce
corps sans tête qui marche à
l’avant ! Seul avec un revejnant...
Je murmure nerveusjement :
— Je me serais mise à hurler,
c’est sûr !...
Stéphane m’adresse un léger
sourire et poursuitj :
— Le prêtre s’installe devant
l’autel. Il ouvre son missel... un
missel, Julie, c’est un livre de
prières. Ensuite, il commence
à dire la messe, mais personne
ne lui répond... — Qu’est­ce que tu veux dire,
« personne ne lui répond », Steph ?
Il posait des questjions à qui ?
Cette fois, mon oncle éclate
car rément de rire.

— Tu ne vas pas à la messe
souvent, j’oubliais ! Pendant une
cérémonie religieuse, les gens
qui assistent à la messe doivent
répondre à des moments bien
précis à ce que le jprêtre dit. — I l s d o i v e n t r é p o n d r e
« Amen » ?
— Oui, par exemple. Ou encore
« Pour les siècles des siècles », des
choses comme ça. Donc, le prêtre
sans tête commence à dire la
messe, mais personne ne lui
répond. Il attend quelques se ­
condes à peine, puis il s’éloigne. Stéphane arrête de pajrler.
— Quoi ? C’est tout ? La lé ­
gende finit comme çja ?
— Non, Julie. Après coup,
Jean regrette de ne pas avoir
répondu. Il sent qu’il aurait pu
aider ce prêtre. Il quitte l’église,
retourne chez lui et, le lendemain,

il va tout raconter au curé du vil­
lage – le vrai, qui a une tête sur
les épaules, lui ! Le curé lui con­
seille d’y retourner le soir même
pour aider le revenjant. — Retourner voir le prêtre
sans tête ? Jean ne voulait sûre­
ment pas !
— Il avait peur, c’est vrai,
mais il devait le faire, par charité
chrétienne, tu comprends ? Pour
aider le prêtre. Le soir venu, Jean
va donc de nouveau dans l’église.
Tout est noir. Il entre et attend
en silence. Des frissons lui par­
courent le dos. Minuit sonne
enfin, puis les six cierges s’allu­
ment tout seuls. Quand le dernier
coup de minuit a retenti, le prêtre
sans tête arrive dans le chœur,
s’avance vers l’autel et il com­
mence à dire la messe d’une voix
hésitante. Jean aurait envie de se

sauver en courant, mais il prend
son courage à deux mains et il
répond. En entendant quelqu’un
lui répondre, le prêtre sursaute.
Il continue sa messe d’une petite
voix, puis il semble prendre de
plus en plus confiance. Son ton
se raffermit, se fait plus fort.
Quand il a terminé la cérémonie,
le prêtre sans tête dit à Jean :
« Merci pour ton courage, jeune
homme. Tu m’as sauvé. Pendant
ma vie sur terre, j’ai dit la messe
distraitement. J’ai été puni. Je
suis mort il y a plus de cinquante
ans, mais mon âme est restée
prisonnière ici­bas. J’étais con­
damné à dire cette messe chaque
nuit jusqu’à ce que quel qu’un
accepte de prier avec moi et de
me répondre. Je ne pouvais pas
monter au ciel avant. Aujour d’hui,
grâce à toi, je m’en vais au paradis. »

Et le prêtre dispa
rut à jamais,
sauvé par le courage de Jean.
Stéphane se tait. Cette fois, ça
y est, la légende est finie. Je
garde aussi le silence, la tête
pleine d’images qui se bouscu­
lent. Une église plongée dans le
noir, des cierges qui s’allument
tout seuls, un prêtre sans tête
qui dit une messe chaque nuit...
Malgré tout, mes paupières
s’alourdissent. — Allez, ma belle ! dit genti­
ment Steph. Il est temps de
dormir. D’habitude, je proteste, j’es­
saie de gagner du temps. Cette
fois, je n’insiste pas trop. J’ai en
effet un peu sommeil... même si
je suis certaine que cette histoire
revien dra hanter mes rêves cette
nuit. Une Julie auj lit !

-3-
Une Julie nerveuse

J
e passe une semaine merveil­
leuse avec mon oncle adoré et le
temps file à toute vitesse. À preuve,
nous sommes déjà jeudi ! Chaque
jour, Stéphane et moi, nous nous
baignons, nous faisons du vélo,
des pique ­niques, de la randonnée
pédestre, etc. De vraies vacances
de rêve !
Nous n’avons pas reparlé de
la légende de la Messe de minuit,
mais je n’arrête pas d’y penser
depuis trois jours. J’essaie d’ima­
giner comment se sentait Jean,
pris dans une église avec un

revenant. J’ai du mal à voir la
scène ; je ne suis pas allée à
l’église souvent. À peu près
jamais, en fait. Une idée me vient
pour remédier à la jsituation. — On n’a rien de prévu ce
matin, Steph ?
— Non, Julie. La journée est
toute à nous !
Je propose :
— Et si on marchait jusqu’à
l’église ?
Stéphane semble surpris, mais
il accepte. Avec une petite préci­
sion, cependant :
— Julie, j’espère que tu n’es
pas en train de t’inventer des his­
toires à cause de la légende de la
Messe de minuit ? Ta mère va
encore m’en vouloijr !
— Voyons, Steph, pas du
tout ! J’ai juste envie de visiter

l’église. Je n’invente rien, tu me
connais !
— Oui, justement..., grogne
Stéphane.
Nous arrivons bientôt devant
la majestueuse bâtisse. Vêtu d’une
chemise à carreaux, fumant la
pipe, Joseph Vézina se berce sur
le balcon d’une vieille maison, à
côté de l’église. Un vrai person­
nage de conte, celui­là ! Stéphane
dit que c’est le plus grand conteur
du coin et que c’est lui qui lui a
appris presque toutes les légen­
des qu’il connaît.j — Est­ce que ça te dérange si
je vais saluer Joe ? me demande
mon oncle. Je te rejoins dans
l’église tout de sjuite après. Stéphane me quitte. Je m’ap­
proche de la lourde porte de l’église.
J’ouvre. J’entre. jToute seule.

La première chose qui me
vient à l’idée en faisant quelques
pas dans la grande allée est qu’on
ne peut pas avoir pejur dans une
église. De belles statues colorées
sont dis posées un peu partout,
tandis que de larges vitraux
lumineux percent les murs. C’est
magni fique. J’avance. J’essaie de
ne pas être trop bruyante, mais
rien à faire, mes pas claquent sur
le plancher. Une fois à l’avant, je
jette un œil attentif aux petits
lampions allumés. Distraite par
leur flamme, je sursaute en enten­
dant derrière moi :
— Quelle belle visite ! On ne
te voit pas souventj par ici, Julie !
Je me retourne. Le père Louis
me fixe d’un regard insistant,
sourire aux lèvres. Je ne com ­
prends pas... Comment a ­t­ il pu

venir si près de moi sans que je
l’entende ? Il a dû se déplacer...
comme un fantôme ! Non, du
calme, Julie. Ne laisse pas ton
imagination s’emballer. Je m’ef­
force de répondre posément :
— J’avais envie de visiter
l’é glise.
— Juste comme ça, tout à coup ?
Son regard continue de vriller
le mien. Il me met mal à l’aise,
cet homme. On dirait que je
n’arrive pas à lui mentir. J’avoue :
— Mon oncle m’a raconté
une légende et j’étais curieuse
de voir l’intérieujr de l’église. Le père Louis demanjde :
— La légende de la Messe du
revenant ?
— Non, celle de la Messe de
minuit. — Ah oui, fait le curé, elles se
ressemblent beaucojup...

Il a beau être gentil, je le
trouve vraiment bizarre, ce curé.
Il y a quelque chose qui m’in­
quiète dans ses yeux, dans sa
façon de parler très lentement,
de se déplacer en silence... Si
j’étais raisonnable, je le saluerais
poliment et j’irais vite rejoindre
mon oncle Steph chez Joe
Vézina. Mais voilà, je ne suis pas
raisonnable. Quand je suis née,
il semblerait qu’on a oublié de
me donner cette qualité... Pous­
sée par la curiosité, je déclare au
père Louis :
— Je ne connais pas la lé­
gende de la Messe du revenant.
Qu’est­ce que c’est ?
— Veux­tu t’asseoir ? propose
le curé en désignant un banc. Je
vais te la racontejr. Je devrais refuser son invita­
tion, m’enfuir à toutes jambes...

mais, bien entendu, j’accepte.
Je m’assois à ses côtés. Quelques
papillons s’agitent dans mon
estomac. Une Julie pas rassurée
du tout.— La Messe du revenant est
une légende bretonne. Savais­tu
que beaucoup de nos légendes
québécoises ressemblent à celles
de la Bretagne ?
Je me contente de faire non
de la tête pendant que le père
Louis commence sonj histoire. — Il y a bien longtemps, un
soir, très tard, un cocher passe
devant une chapelle abandonnée.
Plus personne ne va là depuis
des années. Pourtant, la porte
est ouverte. Intrigué, le cocher
entre. La salle est illuminée de
cierges. Quand l’horloge se met
à sonner minuit, une silhouette

de prêtre toute vêtue de noir
apparaît et s’avancje vers l’autel.La gorge serrée, jej demande :
— Est­ce que le prêtre avait
une tête ?
— Ça varie. Dans certaines
versions de la légende, le prêtre
a une tête normale. Cependant,
dans plusieurs autres, il a... une
tête de mort.
Le père Louis dit ces mots
d’une voix grave et inquiétante.
Il me semble qu’ils résonnent
dans l’église. La bâtisse me paraît
soudain beaucoup moins accueil­
lante que tout à l’heure... Ses
yeux toujours fixés sur les miens,
le curé poursuit :
— Le prêtre en noir demande
trois fois : « Y a­t­il quelqu’un ici
pour répondre à ma messe ? » Per ­
sonne ne répond, évidemment.

Le cocher est mort jde peur et ne
prononce pas un mot, tu t’en
doutes. Le prêtre s’en va donc
d’un air accablé.Je dis :
— Je suppose que quelqu’un
doit répondre pour sauver son
âme, comme dans la Messe de
minuit ?
— Exactement, approuve le
père Louis. Et comme dans la
Messe de minuit, le cocher va
tout raconter à son curé, qui lui
conseille de retourner à la
chapelle pour aider le revenant.
Le cocher, terriblement effrayé,
y retourne le lendemain. Il
apprend que le prêtre récitait la
messe chaque soir depuis plus
de six cents ans ! Tout ça parce
que, de son vivant, il avait négligé
de dire la messe pour laquelle un

paroissien l’avait payé d’avance.
Grâce au cocher, il a accédé au
paradis.Je murmure :
— Le prêtre aurait dû dire la
messe pour laquelle on l’avait
payé... — Il ne faut pas juger trop
vite, Julie, déclare le père Louis.
Peut­être qu’il avait simplement
oublié, qu’il n’a pas fait exprès... On dirait qu’il prend la défense
du prêtre en noir ! Bizarre... Il
garde les yeux posés sur moi.
Mal à l’aise, je me mets à fixer le
plancher avec attention, comme
si je n’avais jamais rien vu d’aussi
beau. Soudain, des pas réson ­
nent derrière nous. J’ai presque
peur de me retourner. Et si
c’était le prêtre avec la tête de

mort ? Ou celui en violet, sans
tête du tout ? Je soupire de sou ­
lagement en entendant Stéphane
s’ex clamer :
— Eh bien, je ne vous savais
pas amateur de légendes, père
Louis !
Je suis si contente de voir mon
oncle que j’ai presque envie de
lui sauter au cou !
— Il existe une troisième ver­
sion, ajoute Stéphane. Vous la
connaissez ?
— Non, mais j’aimerais bien
l’entendre, répond jle curé. — Une nuit, un homme doit
s’arrêter en pleine forêt, à cause
d’une tempête terrible qui l’em­
pêche de poursuivre sa route.
Il voit une étrange lumière et
décide de se diriger vers elle.
Celle ­ci le mène devant une petite
chapelle. Il entre. Six cierges

brillent, mais il n’y a personne.
Soudain, un prêtre s’avance et
demande trois fois si quelqu’un
veut répondre à sa messe.
L’homme accepte, il assiste le
prêtre pendant toute la messe. Il
apprend finalement que ce curé
était condamné parce qu’un jour,
il avait manqué de charité en
refu sant d’accueillir dans son
église un homme pris dans une
tempête... Grâce à la messe qu’il
vient de dire, son âme est sauvée.
Le lendemain, quand l’homme
qui s’est réfugié dans la chapelle
s’éveille, il n’y a plus aucune
trace du prêtre mystérieux ni des
cierges.
Un silence lourd revient s’in s­
taller dans l’église. Du coin de
l’œil, j’observe le père Louis.
C’est lui qui romptj le silence.

— Quel monde fascinant que
celui des légendes ! dit­il à Sté­
phane. Puis, il se retourne vers moi,
amusé, et me lancej :
— Ce sont de bien beaux
personnages, ces curés d’un
autre temps, pas vrjai, Julie ?
Honnêtement, je me demande
ce qu’on peut trouver de beau à
un curé sans tête ou à un homme
avec une tête de mort... Plus ça
va, plus je le trouve étrange, ce
père Louis. Mais je n’ose pas pro ­
tester ; je me contente de faire un
tout petit oui de la tête, je le
salue d’une voix minuscule et je
sors au plus vite en entraînant
mon oncle. Une Julie morte
d’inquiétude.

Une Julie
courageuse
-4-

L
e ciel est couvert en ce samedi
matin. Mon oncle doit tra­
vailler un peu pour préparer une
confé rence qu’il donne lundi.
J’ai appelé des amies pour jouer
avec elles : la première était chez
ses grands­parents, la deuxième
s’apprêtait à partir en camping et
aucune réponse chez la troi­
sième... Vive les vacances ! J’ai
donc pris mon vélo pour me ren­
dre à la bibliothèque municipale,
où Rosie, la gentille bibliothé­
caire qui est aussi l’amoureuse
de Stéphane, m’a conseillé quatre
recueils de contes et légendes

que je n’ai jamais lus. Une Julie
ravie ! Je mets les livres dans mon
sac à dos et m’apprête à rentrer
chez moi. — Le ciel est vraiment gris,
lance Rosie en regardant par la
fenêtre. Sois prudenjte. Je la rassure et cours enfour­
cher mon vélo. Elle a raison : de
lourds nuages recouvrent le vil­
lage et un vent froid me fouette
les joues. Je dois me dépêcher
de rentrer !
Je roule depuis quelques minu­
tes à peine quand l’orage éclate.
Je n’ai jamais vu des gouttes de
pluie aussi énormes. Le tonnerre
cogne à gros coups dans le ciel.
Il fait noir comme en plein soir.
Seuls quelques éclairs zèbrent les
nuages ici et là. J’essaie de con­

tinuer ma route, mais c’est dif­
ficile. J’ai du mal à voir devant et
le tonnerre me fait sursauter à
tout moment. Sans compter que
les roues de mon vélo dérapent
et me font perdre l’équilibre.
C’est trop dangereux... Je n’ai pas
le choix, il faut que je m’arrête.J’immobilise ma bicyclette et
je scrute les alentours autour de
moi. Je suis juste devant l’église.
Étrangement, la porte avant est
grande ouverte. Je frissonne en
pensant aux légendes de la Messe
de minuit et de la Messe du re ­
venant... Mais la pluie tombe de
plus en plus fort et je suis com­
plètement trempée... Ce n’est
pas le temps de me laisser
impressionner par des histoires.
Je dois entrer.

J’abandonne mon vélo sous
la pluie et me réfugie dans l’église
en courant. Un long frisson me
parcourt le dos. L’endroit est
vide et très sombre. Seuls six
cierges l’éclairent faiblement.
Six. Comme dans la légende.
Je regarde ma montre. Il est midi
moins quelques secondes. Pas
minuit, mais quand même, les
deux aiguilles seront sur le douze
très bientôt... Et pourquoi cette
porte était ­elle ouverte si per­
sonne n’est à l’intérieur ? Je de ­
mande d’une voix craintjive :
— Il y a quelqu’un ?
Seul un énorme coup de ton­
nerre répond à ma qjuestion.
J’ai beau tenter de rester
calme, mon esprit s’affole et mon
cœur semble parti au grand
galop. Je n’ai qu’une envie : sortir

d’ici au plus vite, retourner chez
moi, même sous la pluie. Mais
une idée m’effleure soudain : la
scène ressemble beaucoup trop
à la troisième version de la
légende pour que ce soit un
hasard... Celle dans laquelle une
tempête obligeait un homme à
se réfugier dans une chapelle.
C’est un orage qui m’y oblige.
Il était minuit, il est midi. Les six
cierges brûlent. Il ne manque
plus qu’un curé... jEt si jamais un
revenant avait besoin d’être
sauvé, ici, dans mon village ?
Allons, Julie, il faut prendre ton
courage à deux mains et rester.
J’avance de quelques pas dans
la grande allée. Sans le soleil,
les statues paraissent plus mena­
çantes, tapies dans l’obscurité,
prêtes à bondir.

Je tente de me persuader que
je dois être brave, mais j’ai
quand même envie de hurler
quand je vois la silhouette som­
bre qui s’avance tout à coup vers
l’autel. Je me retiens, mais je
pousse tout de même un petit cri
de surprise. C’est le père Louis,
son missel à la main. Heureuse­
ment, il a toujours sa tête ! Mais
ça ne veut rien dire : dans la
légende bretonne, le prêtre
l’avait parfois aussi. En enten­
dant mon cri, le père Louis se
tourne vers moi. — Ah, Julie ! Bonjour ! Je peux
t’aider ?
Je bredouille :
— N... no... non, merci. J’étais
juste venue me protéger de
l’orage. — Reste autant que tu veux,
répond gentiment le curé. Moi, j’ai

une messe très importante à dire
demain et je venaisj la préparer.Il garde le silence quelques
secondes, puis me demande d’un
ton solennel :
— Tu voudrais bien m’aider à
répéter cette messe en répondant ?
Première question du prêtre
en noir. Dans la légende avec la
tempête, le prêtre pose trois fois
cette question. J’ai du mal à
avaler tant je suis nerveuse. Ma
bouche est sèche. Jej prends une
grande inspiration jet déclare :
— Je... je voudrais bien, mais
je ne peux pas. Je ne connais pas
les réponses. — Pas de problème, tout est
là, déclare le père Louis en
s’avançant vers moi et en me
tendant un livret. Alors, tu veux
bien rester pour répondre à ma
messe ?

Deuxième question. Ne flan­
che pas, Julie ! Je fais un tout petit
oui hésitant de la jtête. — Tu es certaine que ça ne te
dérange pas de répojndre ?
Troisième et dernière ques­
tion. Je ne peux quand même pas
refuser de sauver une âme parce
que j’ai peur... Allons. Je fonce.
Une Julie hardie. Je réponds d’une
voix forte et clairje :
— Je vous aiderai avec plaisir,
père Louis.
Ce dernier me récompense
d’un sourire radieux. Je suis
courageuse, c’est vrai, mais j’ai
tout de même mal au ventre. Le
père Louis serait­il un véritable
revenant ? Et je suis seule avec
lui dans l’église, sous l’orage,
sans personne autour... Selon la
légende, il n’arrijve rien de grave

à ceux qui aident le curé con­
damné, c’est vrai. Mais c’est
quand même mon premier tête­
à­tête avec un revenant ! Il y a de
quoi s’inquiéter !
Le prêtre interrompt mes pen­
sées. Il semble nerveux. Il com­
mence à réciter sa messe, d’une
voix faible, d’abord, puis de plus
en plus fort, comme s’il s’adressait
à une foule. Je réponds en gar­
dant religieusement les yeux sur
mon livret de messe. Mais je suis
trop préoccupée, je n’arrive pas
à me concentrer sur ce que le
curé dit. Les mots du sermon
s’entremêlent dans mon esprit
sans que j’y comprenne rien. Je
ne peux m’empêcher de regarder
sans arrêt les six cierges allumés,
l’église sombre, le prêtre tout en
noir et de me repasser les diffé­

rentes versions de la légende
dans ma tête. Enfin, la messe
s’achève. Le curé semble à
présent très calme. Heureux.
Serein. Comme s’il était libéré
d’un grand poids. Il reste silen­
cieux un moment, puis il lève la
tête vers moi, me fixe inten­
sément et dit avecj gratitude :
— Merci beaucoup, Julie ! C’est
très gentil. Cette messe est impor­
tante pour moi. Cette fois, j’en suis sûre : je
viens de délivrer son âme. On ne
remercie pas quelqu’un à ce
point juste parce qu’il répond à
une messe. Le père Louis aurait
très bien pu la préparer tout seul.
Sans moi.
Je soupire de soulagement.
C’est terminé. J’ai combattu ma
peur pour poser une bonne

action. Je peux maintenant ren­
trer chez moi. D’ailleurs, je n’en­
tends plus le tonnerre. Je salue
le curé, puis m’em presse de rega­
gner l’allée pour sortir de l’église.
Je bondis : une des larges portes
s’ouvre ! Une silhouette s’y enca­
dre. Qui est­ce ? Heureusement,
je n’ai pas le temps de trop
m’affoler... Je reconnais vite mon
oncle Stéphane. — Julie, tu vas bien ?
demande­t­il d’un ton inquiet.
Rosie a appelé pour savoir si tu
étais rentrée. J’ai eu peur... J’ai vu
ton vélo devant l’église. Tu es
tombée ?
— Non. Je me suis juste arrêtée
pour laisser passer l’orage, Steph. — Qu’est­ce que tu faisais
toute seule ici ?
— Je n’étais pas toute seule,
j’aidais...

Mais quand je me retourne
vers l’autel pour montrer le père
Louis, je vois qu’il n’y a plus
personne. Les six cierges sont
éteints. Je murmure « J’aidais le
père Louis », sans donner plus de
détails. Sté phane ne me croirait
pas. Les adultes ne comprennent
pas ces choses ­là.

Une Julie
heureuse
-5-

N
ous voici déjà à l’aéroport,
Stéphane et moi. Mes pa­
rents reviennent ce soir. J’ai très
hâte de les revoir, bien sûr...
même si je vais m’ennuyer de
mon oncle adoré !
— C’est eux ! lance Stéphane.
L’avion vient de se poser ! Ils
arrivent, Julie !
Nous attendons un bon
mo ment encore avant que les
premiers pas sagers sortent, leurs
valises à la main. Je me mets sur
le bout des pieds chaque fois
que la porte s’en trouvre, pour

tenter d’apercevoir mon père ou
ma mère. En vain.Enfin, les voilà ! Mes parents
apparaissent en se tenant par la
main. Ils sont tout bronzés et
sou riants. Dès qu’ils nous voient,
ils se précipitent vers nous et me
serrent bien fort dans leurs bras.
Une Julie qui ne porte plus à
terre ! Ils se mettent à parler en
même temps. — On s’est tellement amusés,
Lili !
— On est si reposés, ma belle !
— On a beaucoup pensé à toi.
— On a des tonnes de choses
à te raconter !
— On a vu des paysages su ­
perbes !
— On a pris plein de jphotos !
— STOP ! ! ! ! s’exclame Sté­
phane en riant. Vous m’étour­

dissez ! Allez, je vous laisse un
peu seuls tous les trois, je vais
chercher un chariot pour vos
bagages. Il s’éloigne, et je me retrouve
devant mes parents, que j’ai du
mal à reconnaître. Maman dit
quelque chose, papa ajoute un
détail en riant, maman lui caresse
le bras, papa l’embrasse sur la
joue, maman ricane sans arrêt
comme une ado lescente avec
son premier amour, papa lui
chuchote qu’elle est irré sistible
quand elle rit comme ça et il
l’embrasse une fois de plus...
Je suis ravie. Je m’écrie :
— AU SECOURS ! Vous n’êtes
pas mes parents ! ! ! Qu’avez­vous
fait d’eux ?
Ils rigolent encore plus et me
répètent qu’ils m’aiment vingt­
sept ou vingt­huit fois.

— Vous ne devinerez jamais
qui je viens de voir ! déclare Sté­
phane, qui revient en poussant
un chariot. Je suis tombé face à
face avec Joe Vézina ! Il va passer
quel ques semaines en France,
comme chaque année. Il m’a
annoncé que le curé de notre
paroisse a pris sa retraite et qu’il
a quitté la région. Quelle sur­
prise ! Je lui ai parlé il y a quelques
jours à peine, et il n’en a pas été
question... Le grand départ... On ne
reverra plus le père Louis, bien
sûr. J’avais raison. Je l’ai libéré !
Comme pour confirmer mon
idée, Stéphane ajoutje :
— Il paraît que le curé a parlé
de toi à Joe, Julije. — Mais pourquoi parlerait­il
de Lili ? demande papa, intjrigué.

— Si j’ai bien compris, elle l’a
aidé à préparer sa dernière
messe. Hier, il annonçait à ses
paroissiens qu’il les quittait. Ça
l’angoi ssait un peu et Julie lui a
permis d’être plus sûr de lui en
lui faisant répéter sa messe.
C’est du moins ce que m’a
raconté Joe. Et toi, tu ne m’as
rien dit, petite cajchottière !
Mes parents me dévisagent
d’un air étonné. Je souris et je
murmure :
— J’ai sauvé son âmej...
Maman fronce les sojurcils.
— Il ne faudrait quand même
pas exagérer, Juliej !
Stéphane n’ajoute rien, pour
ne pas qu’on lui reproche de me
mettre de drôles d’idées en tête,
mais il a compris ce que je vou­
lais dire. Il lève les yeux au ciel,
se moque gentiment de moi.

Ça m’est égal. Car moi, Julie, je
sais que j’ai fait ce qu’il fallait.
J’ignore depuis quand notre curé
était condamné à répéter sa messe
mais, grâce à moi, c’est terminé.Je regarde mes parents, tout
détendus et souriants, puis je
regarde mon oncle, avec qui j’ai
passé une semaine mémorable,
et je repense au père Louis, à qui
j’ai permis de monter au paradis...
Je ne peux rien demander de plus.
Une Julie pleinement heureuse.

Fiches d’exploitation pédagogique
Vous pouvez vous les procurer sur notre site Internet
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