Julie 6 - Julie et le feu follet

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BILBO
J E U N E S S E
Collection dirigéeV par
Anne-Marie Villeneuve et Marie-Josée LacharitVé

Julie et le feu follet

De la même auteureV
Jeunesse
Les Secrets du manoir, Titan, Québec Amérique, Montréal,
2007.
Petit Thomas et monsieur Théo, roman vert lime, Dominique et
compagnie, Montréal,o 2007.
Mouk le monstre, Un record monstre, série La Joyeuse maison
hantée, éditions FoouLire, Québec, 2007.o
Lorian Loubier, détective privé ?, roman bleu, Dominique et
compagnie, Montréal,o 2006.
• Prix littéraire VilVle de Québec/Salon IVnternational du livVre de
Québec 2007, catégoriVe jeunesse.
Mouk le monstre, À la conquête de Coralie, série La Joyeuse
maison hantée, éditoions FouLire, Québeoc, 2006.
Une journée dans la vie de Lorian Loubier, roman bleu,
Dominique et compagonie, Montréal, 2005.
Mouk le monstre, Le cœur en morceaux, série La Joyeuse maison
hantée, éditions FoouLire, Québec, 2005o.
Lorian Loubier, Appelez-moi docteur, roman bleu, Dominique et
compagnie, Montréal,o 2004.
Mouk le monstre, En pièces détachées, série La Joyeuse maison
hantée, éditions FoouLire, Québec, 2004o.
Les Orages d’Amélie-tout-court, roman rouge, Dominique et
compagnie, Montréal,o 2004.
Le Grand Vertige, Titan, Québec Améorique, Montréal, 200o4.
Lorian Loubier, grand justicier , roman bleu, Dominique et
compagnie, Montréal,o 2003.
L o r i a n L o u b i e r , s u p e r h é r o s , r o m a n b l e u , D o m i n i q u e e t
compagnie, Montréal,o 2002.
À fleur de peau, Titan, Québec Amoérique, Montréal, 2o001.
La Mémoire de mademoiselle Morgane, roman vert, Dominique et compagnie, Montroéal, 2001.
Louna et le dernier chevalier , Les petits loups, Le Loup de
Gouttière, Québec, o2000.
Simon, l’espion amoureux , coll. Libellule, Dominique et
compagnie, Montréal,o 1999.
série julie Julie et la Dame blanche , Bilbo, Québec Amérique, Montréal,
2006.
Julie et le Bonhomme Sept Heures , Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2005.
Julie et la danse diabolique, Bilbo, Québec Amérique, Montréal, 2004.
Julie et le serment de la Corriveau, Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2003.
Julie et le visiteuhr de minuit, Bilbo, Québec Améorique, Montréal, 2002.

martiNE latUlippE
ILLUSTRATIONS  : mA y ROUSSeAU
Julie et le
feu follet

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Latulippe, Martine
Julie et le feu follet
(Julie ; 6)
(Bilbo ; 170)
Pour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-0633-65 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1546-76 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1917-56 (EPUB)
I. Titre. II. Collection: Latulippe, Martine. Julie ; 6. III. Collection:
Bilbo jeunesse ; 170.
PS8573.A781J812 20086
jC843’
.54
C2008-940238-3
PS9573.A781J812 20086

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Réimpression

:

août 2008
Tous droits de tra6duction, de reprod6uction et d’adapta6tion réservés
© 2008 Éditions Quéèbec Amérique inc.
www.quebec-amerique.cèom
Imprimé au Canada

À Ève-Marie, ma fislleule

-1-
Une Julie qui soupire

C
’ e s t l e p r i n t e m p s ; l e s
oi
seaux chantent, les bour­
geons éclosent, le soleil brille,
les passants sifflotent dans la
rue. Tout pour que je sois heu­
reuse. Folle de joie. Débordante
de bonheur. Mais ce n’est pas
le cas. Depuis une heure, je
n’ose pas sortir de ma chambre.
M e s p a r e n t s s o n t e n c o r e e n
t r a i n d e s e d i s p u t e r d a n s l a
cuisine. Depuis quelque temps,
ça n’arrête pas. Mhon père crie :
— D e t o u t e f a ç o n , t u d i s
toujours que…

Je me bouche les oreilles en
v i t e s s e . J ’ a t t e n d s q u e l q u e s
secondes, enlève mes mains et
j’entends alors mah mère hurler :
— C ’ e s t t o i q u i n e f a i s
jamais… Mon père répond :
— Avec toi, ce n’est jamais
bien… Ma mère riposte :
— Selon toi, il faudrait tou-
jours que… ASSEZ ! Je ne veux plus les
e n t e n d r e ! L e s j a m a i s e t l e s
t o u j o u r s p l e u v e n t s a n s a r r ê t
dans les discussions de mes
parents.
Le cœur lourd, je regarde
une photo de papa et maman
posée sur ma commode. Tous
deux ont leur sourire des beaux
j o u r s , e t i l s s e r e g a r d e n t

tendrement, complices. Il me
semble qu’avant, mes parents
se regardaient souvent ainsi. Ils
savaient se faire rire, se parler
doucement. Ils savaient être
heureux ensemble. Mais c’était
avant. Je ne comprends pas ce
qui est arrivé. Je soupire pour
l a d o u z i è m e f o i s e n q u a t r e
minutes. Je dois sortir d’ici, me
changer les idées. Je regarde
ma montre ; il reste une heure
a v a n t q u e l a b i b l i o t h è q u e
municipale ferme ses portes.
J ’ a i l e t e m p s d ’ y a l l e r . S i j e
trouve de bons livres à dévorer
p o u r l a f i n d e s e m a i n e , j e
penserai sûrement moins aux
disputes de mes pahrents…
Je mets une veste et vais à la
c u i s i n e , o ù p a p a e t m a m a n
crient toujours. Ma mère a les

joues rouges de colère, mon
père a les poings serrés, tous
deux se lancent des insultes. Je
murmure :
— Je m’en vais à la biblio ­
thèque. Personne ne réagit. Ils ne
m’ont probablement pas enten­
due. Même pas vue non plus.
I l s c o n t i n u e n t l e u r d i s p u t e
c o m m e s i j e n ’ é t a i s p a s l à .
De grosses larmes roulent sur
mes joues. Je cours dans ma
chambre chercher le cadre con­
tenant la photo du temps où
mes parents étaient heureux, je
le mets sur la table de la cui­
sine avec fracas, en faisant le
plus de bruit possible. BANG !
Un son sourd résonne dans l’at­
mo sphère tendue de la pièce.
Je ne dis pas un mot et je sors
rapidement de la maison, les

laissant seuls face à leur photo,
a v e c l e u r s j a m a i s e t l e u r s
toujours.
d f d
J ’ e n t r e d a n s l a b i b l i o t h è q u e
muni cipale, qui est prati
que­
ment déserte. Tout le monde
e s t d e h o r s à p r o f i t e r d e s
oiseaux, des bourgeons, des
pas sants qui sifflotent. Il n’y a
que Rosie, la bibliothécaire, et
s o n a m o u r e u x , m o n o n c l e
adoré, Stéphane. Elle est der­
rière le comptoir, et Stéphane
est penché vers elle, lui chucho­
t a n t d e s m o t s q u i s e m b l e n t
beaucoup la faire rire. Je sou­
p i r e e n c o r e u n e f o i s e t l e s
regarde avec envie. Ils ont l’air
si heureux… Je ne sais plus
depuis quand je n’ai pas vu

mes parents aussi ravis d’être
ensemble. Je n’ai pas le courage
de saluer Rosie et Stéphane. Je
m e r é f u g i e v i t e f a i t d a n s l a
première rangée venue. Une
Julie malheureuse… Une voix
s’élève soudain derrière moi,
me faisant sursauter. À cause
d u t a p i s é p a i s , j e n ’ a i p a s
entendu mon oncle happrocher.— T u p e n s e s c h a n g e r d e
voiture, Julie ?
J e l è v e l a t ê t e . M e s y e u x
e m b r o u i l l é s d e l a r m e s a p e r ­
çoivent plusieurs éditions du
Guide de l’auto sur le rayon
devant moi. Je souris un peu.
Stéphane continue :
— Ça va, ma belle ?
Je ne souris plus du tout et
m e c o n t e n t e d e h a u s s e r l e s
épaules. Mon oncle me connaît

bien. Il vient se placer devant
moi et chuchote :
— Encore tes parentsh ?
Stéphane est le confident de
ma mère. Il sait à peu près tout
ce qui se passe chez nous. Je
fais oui de la tête en soupirant.
D é c i d é m e n t , a u j o u r d ’ h u i , j e
suis la championne des soupirs.
Mon oncle me serre un instant
c o n t r e l u i , t r è s , t r è s f o r t , e t
affirme :
— Tu sais ce qui te ferait du
bien, Julie ? Une histoire ! Qu’en
penses­tu ?
Il a raison, bien sûr. Je raf­
fole des légendes et Stéphane
en a toujours de nouvelles à
m’apprendre. Voilà qui serait
parfait pour me remonter le
moral ! Il me prend par le bras
et me conduit au comptoir, où
se tient Rosie.

— Chère Rosie, je crois que
q u e l q u ’ u n i c i a b i e n b e s o i n
d’une bonne légende pour se
changer les idées ! Tu ne m’en
veux pas trop si je t’abandonne
quelques instants ?
Au lieu de se mettre à crier
qu’il la laisse toujours tomber,
qu’elle ne peut jamais compter
s u r l u i , R o s i e r é p o n d d o u ­
cement :
— Pas de problème, Steph.
M a i s … c o m m e i l n ’ y a p e r ­
sonne, est ­ce que je pourrais
écouter aussi ton histoire ? Ça
ne te dérange pas, Jhulie ?
Évidemment, nous acceptons
tous les deux. Pour la première
fois de la journée, je n’ai pas
envie de soupirer.h

-2-
Une Julie
à l’écoute

R
osie sort plein de gros cous­
sins qu’elle étend sur le sol,
dans le coin des jeunes lec­
teurs. Nous nous installons con­
for tablement, le dos appuyé au
mur. Je me sens déjà mieux.
Stéphane réfléchit. — Hum… qu’est ­ce que je
pourrais bien te raconter ? Tu
connais déjà les légendes du
loup­garou, de la Corrivheau… Je complète :
— E t a u s s i c e l l e s d e R o s e
Latulipe, du Bonhomme Sept
Heures et de la Damhe blanche.

Stéphane sourit, tout content
de mon savoir. Il adore que
j e m ’ i n t é r e s s e a u x c o n t e s e t
légendes. — C’est vrai ! D’ailleurs, avec
l’imagination que tu as, Julie, je
dois faire attention à ce que je
raconte ! Tu as l’habitude de
voir des loups ­garous et des
sor cières partout dans le voi­
sinage !
Stéphane lance un clin d’œil
complice à Rosie, qui en retour
lui sourit amoureusement. Ils
sont vraiment adorables, ces
d e u x ­l à ! D i r e q u e j ’ a i d é j à
pensé que la jolie bibliothécaire
é t a i t l e f a n t ô m e d e M a r i e ­
J o s e p h t e C o r r i v e a u … M o n
oncle fait mine de se concentrer
profondément. — Attends, je trouverai bien
un personnage de légende qui

ne peut ressembler à personne
de notre entourage… Mais oui,
j e l ’ a i ! T u c o n n a i s l e s f e u x
follets ?
— C’est une sorte de feu ? Un
incendie ?
— Pas du tout, Julie. Les feux
follets sont de petites lueurs
dans la nuit. On raconte qu’elles
s o n t p a r f o i s b l e u e s , p a r f o i s
jaunes ou orangées. On dirait
d e m i n u s c u l e s f l a m m e s q u i
volent dans les aihrs. Je demande :
— C o m m e d e s m o u c h e s à
feu ?
— Oui, ça peut ressembler à
des lucioles, mais en un peu
plus gros. D’habitude, les histoires de
mon oncle parlent plutôt de
diable, de morts mystérieuses,
de fantômes. Un peu déçue par

ces espèces d’insectes qu’il me
propose aujourd’huih, je dis :
— Ce n’est pas très heffrayant.
— O h ! m a i s c e s l u e u r s ­l à
ne sont pas banales, poursuit
S t é p h a n e . T u s a i s c e q u ’ o n
prétend ? Que chaque feu follet
est en fait un revenant. L’âme
d’une personne morte qui n’a
pas pu accéder au Paradis et
qui reste prisonnihère sur Terre. Ça devient plus intéressant…
J’interroge Stéphaneh :
— C e s o n t d e s s o r t e s d e
fantômes, alors ?
M o n o n c l e f a i t s i g n e q u e
oui. Nous y voilà ! Une vraie
l é g e n d e ! E m b a l l é e , j e p o s e
a u s s i t ô t q u e l q u e s ­u n e s d e s
m u l t i p l e s q u e s t i o n s q u i m e
viennent à l’espriht :
— Est ­ce que les feux follets
attendent d’être libérés ? Est ­ce

qu’ils sont condamnés à errer
ici pour l’éternitéh ?
— Impossible de te répondre,
Julie. Personne ne le sait. Les
feux follets ne laissent pas de
deuxième chance à leurs vic­
t i m e s . L e s g e n s q u i e n o n t
rencon tré n’ont pas pu nous
raconter leur histoire. Ils ne
sont jamais revenuhs. Je frissonne.
— Et ces âmes perdues, elles
font quoi ? Elles volent, tout
simplement ?
Stéphane prend un air de
conspirateur, il ferme à demi
l e s y e u x , s e p e n c h e u n p e u
vers moi et chuchothe :
— Elles envoûtent les voya­
geurs pour qu’ils s’égarent dans
la forêt. Elles brillent dans la
nuit, et le promeneur se sent
attiré vers la lueur. C’est plus

fort que lui. Ses pieds semblent
ensorcelés et ne peuvent que
suivre la flamme dans le noir.
Quand le voyageur paraît s’ap­
pro cher du feu follet, ce dernier
s’éloigne un peu, et le voyageur
le suit. Alors la lueur s’éloigne
d a v a n t a g e , i l l a s u i t e n c o r e ,
charmé par sa lumière, sans
r é f l é c h i r … T u c o m p r e n d s ?
L’âme des défunts tente d’en
traî­
ner des promeneurs solitaires
vers la mort à leur tour. On ne
compte plus le nombre de per­
s o n n e s q u i , a t t i r é e s p a r l e s
lueurs vives des feux follets, les
ont suivies pendant des heures
avant de se retrouver complè­
tement perdues dans le bois,
en grand danger. Rosie intervient :

— Il me semble qu’il était
aussi question d’eau dans cette
légende, non ?
— O u i , e n e f f e t , c o n f i r m e
Stéphane. On raconte que, sou­
vent, les feux follets entraînent
le voyageur jusque dans un lac
ou une rivière pour qu’il se
noie, ou encore vers un préci­
p i c e i m m e n s e p o u r q u ’ i l y
tombe. Une légende québécoise
r a p p o r t e m ê m e q u e l e p è r e
D a r g i s , d e T r o i s ­R i v i è r e s , s e
serait fait attaquer sur l’eau,
dans sa barque, par des feux
follets. Personne n’est à l’abri,
nulle part !
La gorge un peu serrée, les
yeux grands ouverts, je suis
c o m p l è t e m e n t a b s o r b é e p a r
l ’ h i s t o i r e d e S t é p h a n e . J ’ e n
oublie presque les toujours et

l e s j a m a i s d e m e s p a r e n t s .
Rosie pose une main rassurante
sur mon épaule. — T u s a i s , J u l i e , c e n ’ e s t
qu’une légende. Les feux follets
n’existent pas réellement. Tout
peut s’expliquer. Un peu déçue, je dehmande :
— C’est vrai ?
Stéphane hoche la tête, pas
très convaincu. — U n p h é n o m è n e s c i e n t i ­
fique pourrait être à l’origine
de la légende des feux follets.
Vois ­tu, on a cru que les feux
f o l l e t s é t a i e n t d e s r e v e n a n t s
parce qu’on les apercevait sur­
t o u t d a n s l e s c i m e t i è r e s , l e s
maré cages, dans tous les lieux
où il y a une forte décom
po­
sition organique.

— Pourquoi ? Qu’est ­ce que
tu veux dire par « décomposition
organique », Steph ?
— Quand les corps se décom­
posent, précise mon oncle, au
cimetière, par exemple, il se
dégage un gaz qui s’enflamme
de lui ­même dès sa sortie du
sol. Ça donne de jolies flammes
bleues. Ces lueurs, nos ancêtres
les ont appelées les feux follets. Je n’arrive pas à cacher ma
consternation. — Mais alors, ce n’est pas
une vraie légende comme les
autres ? C’est juste un phéno­
mène naturel ?
Stéphane hésite, puis finit
par admettre :
— Les gens très raisonnables
le croient, oui. Mais comment
peuvent ­ils expliquer que ces
flammes se déplacent, attirent

l e s v o y a g e u r s d a n s l e s b o i s
pour les conduire jusqu’à une
rivière ? Impossible. Il faut qu’il
y a i t a u t r e c h o s e . Q u e l q u e
chose de surnaturelh… R o s i e s ’ e x c l a m e d ’ u n t o n
amusé :
— Arrête, Steph ! Tu vas faire
peur à Julie avec htes histoires !
Je lui réponds de mon air le
plus confiant :
— Pfft !… Ça m’en prend pas
mal plus que ça, Rohsie. Pourtant, quelque part dans
mon esprit, je vois virevolter les
mystérieuses petites flammes.
Les âmes des personnes qui
n’ont pas pu accéder au Para­
dis. Celles des revenants. Mal­
gré ce que j’ai dit à Rosie, je
dois l’avouer : ces images me
font frissonner. Une Julie un
peu effrayée…

-3-
Une Julie
dans les bois

J
e rentre chez moi. L’atmo­
s p h è r e e s t t e r r i b l e m e n t
tendue entre mes parents. C’est
insup portable. Je décide d’aller
faire une promenade dans les
envi rons. Je sais que la nuit
tombe, mais je ne peux pas me
ré soudre à rester ici. Ma mère
fait du ménage en grommelant
q u e c ’ e s t t o u j o u r s e l l e q u i
ramasse tout, que mon père ne
fait jamais rien dans la maison.
Pendant ce temps, mon père, le
nez dans une pile de papiers,
se plaint qu’il paye toujours les
f a c t u r e s , q u e m a m è r e n ’ a

j a m a i s s u g é r e r s o n a r g e n t .
Avant de me remettre à sou
pi­
r e r , j e s o r s m a r c h e r d a n s l e
voisinage.
Tout est calme. Ici et là, des
gens discutent doucement sur
les balcons. La lune est ronde
et belle. Au bout de la rue, je
tourne en direction d’un petit
boisé. Je le longe distraitement,
p l o n g é e d a n s m e s p e n s é e s .
S o u d a i n , u n m o u v e m e n t v i f
attire mon attention quelques
mètres devant moi. Une boule
orangée se déplace rapidement
dans l’air. Une mouche à feu,
p r o b a b l e m e n t . J e m ’ a r r ê t e ,
r e g a r d e p l u s a t t e n t i v e m e n t .
Cette chose me semble trop
grosse pour être une simple
luciole. Les battements de mon
cœur s’accélèrent. Heureu se­

ment que je ne suis pas peu­
reuse… Je sais bien que les
feux follets dont m’a parlé mon
oncle cet après­midi n’existent
pas. C’est du moins ce que je
me dis en marchant à petits pas
vers la supposée mouche à feu.
Je répète dans ma tête : « Les
feux follets n’existent pas, les
feux follets n’exihstent pas… »
Je continue de m’approcher
de la lueur orangée, qui s’en­
f o n c e b r u s q u e m e n t d a n s l e
boisé. Voilà. Elle a disparu. Je
n’ai plus qu’à retourner chez
moi. C’est ce que ferait toute
personne raisonnable, non ? Eh
oui, c’est bien le problème. Je
suis connue pour être curieuse.
Fouineuse. Imaginative. Tout
s a u f r a i s o n n a b l e , q u o i ! L e s
paroles de Stéphane se frayent

un chemin jusqu’à mon esprit.
« Chaque feu follet est en fait un
revenant. L’âme d’une personne
morte qui reste prisonnière sur
Terre… » J’ai un peu peur, je
dois l’admettre, mais mes pieds
semblent continuer d’avancer
malgré moi, directement vers
l’endroit où se tenait la petite
lueur quelques secondes aupa­
ravant.
La voix de Stéphane résonne
e n c o r e d a n s m e s o r e i l l e s ,
comme si elle venait de très
loin. « Ces âmes attirent les voya­
geurs pour qu’ils s’égarent dans
l a f o r ê t . E l l e s b r i l l e n t … l e
voyageur les suit… charmé par
leur lumière, sans réfléchir… »
Je mur mure d’une voix trem­
blante :

— Tu ne vas pas entrer là ­
dedans, Julie… Trop tard. Me voilà mainte­
nant dans les bois. Toute seule.
Dans le noir. Avec la lueur oran­
g é e q u i e s t r e v e n u e b r i l l e r
devant moi, plus loin, dans un
sentier étroit. Je m’approche
d’elle de nouveau. Des branches
craquent sous mes pieds. Je
frissonne, mais j’ai une envie
f o l l e d e v o i r o ù c e t t e p e t i t e
boule de feu va me mener. Je
ne pense plus, je ne réfléchis
plus. J’avance sim ple
ment. La
mouche à feu s’éloigne. Je la
suis. Elle bifurque vers un autre
s e n t i e r . J e t o u r n e a u s s i . J e
marche quelques minutes, les
yeux fixés sur elle, et soudain,
plus rien. La lueur a disparu.
Encore.

Je cligne des yeux plusieurs
fois, comme si je m’éveillais. Je
cherche autour, mais non, il n’y
a absolument rien. Je suis bel
et bien seule, en plein cœur du
boisé. Je me rends compte de
m a s i t u a t i o n , t o u t à c o u p .
Qu’est ­ce que je fais là ? Où
suis ­je exactement ? Je me suis
s o u v e n t p r o m e n é e d a n s c e
bois, mais je ne reconnais plus
rien autour de moi. Ma tête se
met à tourner. Stéphane a dit :
« On ne compte plus le nombre
de personnes qui, attirées par
les lueurs vives des feux follets,
l e s o n t s u i v i e s p e n d a n t d e s
heures avant de se retrouver
complètement perdues dans le
b o i s , e n g r a n d d a n g e r . » J ’ a i
envie de hurler. Ça y est, je
suis perdue ! Comme j’ai été

bête de suivre cette lueur ! Une
Julie tête de linohtte !
Une petite lueur réapparaît à
ma gauche, entre les feuilles. Je
sais, je devrais m’éloigner au
plus vite, mais voilà que je me
d i r i g e d e n o u v e a u v e r s l a
flamme, sans plus réfléchir. Je
fais quelques pas et je sursaute
terriblement en entendant une
voix. — Julie ?
Je m’immobilise sur ­le ­champ.
Je n’arrive plus à respirer, ni
même à avaler ma salive. Ma
gorge est bien trop serrée. Mes
épaules sont si crispées qu’elles
me font mal. La voix répète :
— Julie ?
Des pas s’approchent der­
rière moi. Stéphane ne m’a pas
précisé si les feux follets sont

c o m m e l e s l o u p s­g a r o u s e t
peuvent parfois redevenir des
humains, mais une chose est
sûre : le feu follet que je suivais
a retrouvé sa forme humaine.
Je me retourne, vois une sil­
houette et me mets à chrier :
— AAAAHHH !
— Julie, calme ­toi, c’est moi,
Alice.
En effet, en y regardant de
plus près, je distingue la jolie
Alice sous le capuchon sombre.
C’est une amie de mon oncle
Stéphane. Je la connais depuis
que nous avons organisé un
spectacle ensemble. Elle jouait
du piano pour accompagner
Léa Ladouceur, une femme qui
h a b i t e d a n s l e b o i s é e t q u i
donne des cours de théâtre. Les
idées circulent à toute vitesse

d a n s m a t ê t e . E n q u e l q u e s
secondes à peine, je pense à ce
que tout le monde dit d’Alice
au village : « Est ­elle assez pétil­
lante, cette Alice ! » « Elle est vive
et si chaleureuse ! » Tous ces
mots m’étourdissent : cha leu­
reuse, vive, pétillante… comme
un feu follet ? La pia niste serait ­
elle une âme prison
nière sur la
Terre ? Une revenante ?
— Je t’ai effrayée ? m’inter­
roge doucement Aliche. Ne pas lui montrer ma peur,
surtout. Ne pas la laisser voir
qu’elle me terrorise. Une Julie
courageuse ! Je bredouille :
— Non. Non, non, non. Tu…
tu ne m’as pas fait peur. Je…
j’étais juste contente de te voir.
Je criais parce que je voulais
d i r e : « A A A A H H H ! c ’ e s t t o i ,
Alice ! »

Elle ne semble pas con
vain­
cue du tout. Je me demande
bien pourquoi. Alice m’in ter­
roge :
— Qu’est ­ce que tu fais ici,
toute seule ?
J’ai une terrible envie de lui
poser la même question. Mais
je me contente de hrépondre :
— Je me promenais et je me
suis perdue. — Tu ne devrais pas te pro­
mener dans le bois à la noir­
ceur, Julie, m’avertit Alice en
faisant quelques pas et en me
tendant la main. V e u t ­e l l e m e r a s s u r e r ?
M ’ a g r i p p e r p o u r q u e j e n e
puisse pas me sauver ? Ça y est,
je sens que ma fin approche.
U n e J u l i e c o n d a m n é e ! J e
tremble comme une feuille. Je
ferme les yeux une seconde et

une autre voix, beaucoup plus
grave que celle d’Alice, me fait
bondir.— Bonsoir, mesdemoisehlles.
C’est plus fort que moi, je
me remets à crier.h — AAAAHHH !
J’ouvre les yeux. Un homme
vêtu de noir, que je ne connais
pas, est aux côtés d’Alice. Un
complice ? C’est une réunion de
feux follets qui ont repris leur
forme humaine, et je suis leur
i n v i t é e s u r p r i s e , c ’ e s t ç a ? À
moins que je sois hleur buffet ?…
— Désolé, dit l’inconnu, je
ne voulais pas vouhs faire peur. — Je… je n’ai… pas eu peur
du­du­du tout. L’homme paraît surpris. Alice
dit d’un ton un peu ironique, il
me semble :

— T u é t a i s c o n t e n t e d e l e
voir aussi ?
Je fais oui de la tête. Alice
reprend en regardant le nouvel
arrivant :
— Bonsoir, monsieur le curé.
Vous allez bien ?
Le curé ? J’ai bien compris ?
Si seulement mes parents m’em­
menaient à l’église de temps en
temps, je l’aurais hreconnu !
— Très bien, merci, Alice,
répond l’homme. Je faisais ma
p e t i t e b a l a d e d u s o i r e t v o s
voix m’ont attiré. hTout va bien ?
— Oui, oui. Je revenais de
c h e z L é a q u a n d j ’ a i a p e r ç u
Julie. Elle s’est égarée en se
promenant dans le hbois. Le curé plante ses yeux dans
les miens :

— Tu ne devrais pas t’aven­
turer ainsi, seule, le soir. Viens,
nous allons te rachcompagner.
Je pousse un immense sou­
pir, de soulagement cette fois.
J ’ a i t o u t c o m p r i s : c e r e g a r d
insistant et fort, cette incitation
à ne pas sortir seule… Le curé
n’est pas un complice, au con­
traire. Il vient de me sauver la
vie ! À cause de son statut reli­
g i e u x , i l p e u t c e r t a i n e m e n t
distinguer une âme en peine
d’un humain normal, et il est
venu à ma rescousse. Ouf ! S’il
n’était pas arrivé, qui sait ce
qu’Alice aurait puh me faire ?
Nous prenons tous les trois
la route du retour. Au début,
e n c o r e s o u s l e c h o c , j e l e s
laisse bavarder entre eux. Ils

se connaissent bien, puisque
Alice joue parfois de l’orgue à
l’église. Je retrouve peu à peu
mon assurance et, en arrivant
dans ma rue, je ne peux m’em­
pêcher de demander hà Alice :
— Tu as dit que tu revenais
de chez Léa. Si je ne me trompe
pas, nous n’étions pas du tout
près de sa maison, dans le bois.
Pourquoi passais­tu par là ?
Elle semble surprise, répond
d’un ton hésitant :
— M a i s … j e … j ’ a v a i s s i m ­
plement décidé de marcher un
peu en rentrant chehz moi. Ah bon. Mais oui. Bien sûr.
Toute seule dans le bois, en
pleine noirceur. Très crédible.
Je n’ajoute rien de plus. J’ai
tout compris, et le curé aussi,
sûrement. Je cours vers chez
m o i , j ’ o u v r e l a p o r t e , m e

retourne et lance un clin d’œil
complice à l’homme qui m’a
sauvé la vie. Avant que la porte
se referme, j’ai le temps d’aper­
cevoir l’air surpris d’Alice le feu
follet et celui encore plus ahuri
d u c u r é d u v i l l a g e . L a j o l i e
Alice a beau être vive, pétillante
et chaleureuse, moi, Julie, je
vois clair dans sohn petit jeu !

-4-
Une Julie
sceptique

E
n r e v e n a n t d e l ’ é c o l e , j e
m ’a rr ê te c h ez m on o n cl e
Stéphane. Je pense continuel­
lement à la scène d’hier soir. Je
suis de plus en plus certaine
qu’Alice est une âme perdue.
J ’ e s s a i e d e v o i r c o m m e n t j e
pourrais me débrouiller seule
face à un feu follet, mais je n’y
arrive pas. Je n’en connais pas
a s s e z s u r l e s u j e t : c o m m e n t
d é l i v r e r u n f e u f o l l e t ? P l u s
i m p o r t a n t e n c o r e , c o m m e n t
échapper à un feu follet ?

Je frappe à la porte de mon
oncle à plusieurs reprises, mais
personne ne vient répondre. Sa
voiture n’y est pas non plus.
J’espère qu’il n’est pas parti
pour quelques jours, comme
il en a l’habitude à cause de
son travail… J’ouvre mon sac
d’école, je déchire une feuille
dans un de mes cahiers et je
griffonne : « Je dois te parler au
plus vite, Stéphane ! » Je signe
mon nom, j’écris URGENT sur
ma feuille pliée en deux et je
glisse mon message dans sa
boîte aux lettres.h
Q u a n d j ’ a r r i v e c h e z m o i ,
mon père est devant la cuisi­
nière, en train de préparer le
souper. Il a les traits tirés, le
regard triste. Je n’arrête pas de
m’en faire avec les chicanes de

m e s p a r e n t s , a l o r s j ’ i m a g i n e
que c’est encore plus difficile
pour eux…— Salut, papa !
— Allô, ma belle Lili ! Tu as
passé une bonne jouhrnée ?
Je me contente de lui dire
oui. Même si j’ai pensé sans
arrêt à la légende racontée par
Stéphane. À un feu follet ren­
con tré dans la forêt. Aux dis­
putes de mes parenhts. — Maman n’est pas làh ?
— Non, elle a une réunion.
Elle va rentrer plus tard, ce soir. Pendant tout le souper, nous
évitons soigneusement le sujet.
Aucun de nous deux ne parle
de la situation à la maison. J’ai
même l’impression que mon
père est soulagé de ne plus
avoir à me faire la conversation
quand je me plonge dans mes

d e v o i r s … e n s o u p i r a n t , é v i ­
demment. Vers 20 heures, on frappe à
la porte avec insistance. Papa
est dans son bureau, je travaille
à la table de la cuisine. Sans
même attendre qu’on vienne
répondre, mon oncle entre, se
précipite vers moi, les joues
r o u g e s , e s s o u f f l é , l e r e g a r d
paniqué. — Ça va, Julie ? Qu’est­ce qui
se passe ? Je suis venu aussi vite
que j’ai pu. Il est arrivé quelque
chose ? Où sont tes parents ?
C’est grave ?
I l s ’ a r r ê t e e n f i n q u e l q u e s
secondes pour reprendre son
souffle. Je lui dehmande :
— D’autres questions, hSteph ?

J’éclate de rire, mais je m’em­
p r e s s e t o u t d e m ê m e d e l e
rassurer :
— Calme ­toi, viens t’asseoir.
Il n’est rien arrivé de grave.
Mais je l’ai échapphé belle… — C’est tes parents, hein ? À
cause de leurs dishputes ?
J e l ’ a v o u e , j e m ’ e n v e u x
d’avoir inquiété mon oncle à ce
point. — Non, non, ce n’est pas ça.
J’ai besoin de toi parce que…
hier soir… j’ai rencontré un feu
follet !
— UN FEU FOLLET ? ! hurle
mon oncle. Je grommelle :
— Parle plus fort, Steph, je
pense qu’il y a un voisin trois
rues plus loin qui ne t’a pas
entendu…

Ça ne manque pas, bien sûr ;
en entendant ce cri, papa sort
de son bureau. — Ah, c’est toi, Stéphane ! Tu
vas bien ?
— Euh… oui­oui, merci, bre­
douille mon oncle.h Je me dépêche de quitter la
table et de prendre Stéphane
par le bras pour l’entraîner ail­
leurs avant qu’il raconte tout à
mon père. Mes parents pré ten­
dent que j’ai trop d’imagina tion,
que je vois des personnages de
légendes où il n’y en a pas. Les
disputes sont déjà bien assez
nombreuses dans cette maison,
n’en rajoutons pash !
— Stéphane venait me cher­
cher pour une promenade. À
tantôt, papa !
Sans laisser à mon père le
temps de réagir, nous sortons

dehors, mon oncle et moi. Dès
que Stéphane pose le pied sur
le trottoir, il éclhate :
— Un feu follet, franchement,
Julie ! Je me suis inquiété ainsi
pour… un feu folleht !
Je m’empresse de tout lui
r a c o n t e r : l a l u e u r p r è s d u
boisé, le fait que j’aie été atti­
r é e d a n s l a f o r ê t m a l g r é m a
volonté, que je me sois perdue
même si je connais l’endroit,
l’arrivée d’Alice, le curé venu à
mon secours.
— Voilà, dis­je, une fois mon
histoire terminée. Tu sais tout.
M a i n t e n a n t , j ’ a i a b s o l u m e n t
besoin de toi, car le curé ne
pourra peut ­être pas toujours
m’aider. Il ne me connaît même
pas. Il a déjà été très gentil
d’intervenir…

Stéphane secoue la tête d’un
air découragé. — Julie, voyons… Personne
n’est intervenu dans quoi que
ce soit. Tu as rencontré Alice
e n t e p r o m e n a n t , c ’ e s t t o u t .
D’ailleurs… I l p l a n t e s e s y e u x d a n s
les miens. Il semble vraiment
mécon tent.
— D ’ a i l l e u r s , q u e l l e i d é e
d ’ a l l e r s e u l e d a n s l e b o i s l e
soir ! Promets ­moi que tu ne
feras plus jamais ça ! C’est très
dangereux, Julie. Tu aurais pu
te perdre réellement. Rencon­
trer n’importe qui… Je devrais
même le dire à tesh parents. Je le regarde de mon air le
plus suppliant, mais il continue,
insensible à mon chharme :
— Tu dois arrêter de penser
qu’il y a des personnages de

légendes partout. Premièrement,
Alice est une de mes bonnes
amies, Julie. Elle ne ferait pas
de mal à une mouche. Deu xiè­
mement, je n’ai jamais entendu
parler d’un feu follet qui repre­
nait sa forme humaine. Troi­
sièmement, il y a des tas de
lucioles dans les parages. Vas ­
tu me laisser un message urgent
chaque fois que tu en verras
une ?
Je baisse la tête, fais sem­
b l a n t d e l e c r o i r e u n p e u .
Cepen dant, au fond de moi, je
sais que la boule de feu était
t r o p g r o s s e p o u r ê t r e u n e
simple mouche à feu. Je sais
aussi qu’Alice n’était pas du
tout près de la maison de Léa.
Mon oncle a beau essayer de
se montrer persuasif, je l’écoute

sans me laisser convaincre. Une
Julie sceptique. Quand il se tait,
je demande d’une toute petite
voix :
— Quand même… juste au
cas, pourrais ­tu me dire com­
ment on fait pour se débarras­
ser d’un feu folleht ?
Stéphane lève les yeux au
ciel. Il pousse un soupir encore
plus grand que tous ceux que
j’ai poussés depuis quelques
jours. Mais il finit tout de même
par me répondre… Je l’adore,
mon oncle !
— C o m m e d a n s t o u t e s l e s
l é g e n d e s , i l e x i s t e p l u s i e u r s
versions différentes. J’ai souvent
entendu dire que les feux fol­
lets sont attirés par les reflets
du métal. Pour se débarrasser
d ’ e u x , i l f a u t , p a r e x e m p l e ,
b r a n d i r u n e a i g u i l l e . L e f e u

follet va essayer de passer dans
le chas de l’aiguille, encore et
encore. Il devient si obsédé par
cette tâche qu’il en oublie tout
le reste. Il ne tente plus d’éga­
rer les voyageurs, il ne pense
q u ’ à t r a v e r s e r l e c h a s . J ’ a i
même déjà entendu une ver­
sion positive de cette légende…
O n d i t q u e , s i t u r é u s s i s à
attraper un feu follet entre tes
mains, tu peux lui demander
d’exaucer un souhait. Ce que
tu veux. Tu lui rends ensuite sa
l i b e r t é . E n p l u s , l e f a i t d ’ e n
avoir attrapé un te protège de
tous les autres fehux follets.J’esquisse un sourire ravi. J’ai
tout retenu. Me voilà prête à
a f f r o n t e r n ’ i m p o r t e q u e l f e u
f o l l e t . S t é p h a n e m e g r o n d e
encore un peu pour la forme,

même si je vois bien qu’il n’est
p a s r é e l l e m e n t f â c h é c o n t r e
moi :
— Mais n’oublie pas, Julie :
ce n’est qu’une légende. Alors
t u l a i s s e s A l i c e t r a n q u i l l e ,
d’accord ?
Je m’empresse de faire oui
d e l a t ê t e , j ’ e m b r a s s e m o n
oncle sur la joue, puis je rentre
c h e z m o i à t o u t e v i t e s s e . J e
d o i s m e p r é p a r e r . J ’ a i d e s
projets pour la sohirée.

-5-
Une Julie comblée

C
’ e s t v r a i , m o n o n c l e m ’ a
demandé de ne plus aller
seule dans le bois. Mais je n’ai
jamais répondu… Je ne me suis
e n g a g é e à r i e n , e n f i n d e
compte ! Je vais donc droit dans
le bureau de mon père. Mon
plan est bien établi dans ma
tête. — P a p a , o ù e s t ­c e q u e j e
pour rais trouver une ahiguille ?
M o n p è r e l è v e à p e i n e l a
tête des documents terriblement
sérieux et ennuyeuxh qu’il lit. — Une quoi, Lili ?
— Une aiguille.

— Une aiguille ? s’exclame
enfin mon père, étonné, délais­
s a n t s e s p a p i e r s u n i n s t a n t .
Pour quoi faire ?
— Euh… très bonne ques­
tion. Excellente, même. C’est
pour… pour… Mon plan n’était peut ­être
pas encore tout à fait au point,
finalement. Je réussis à impro­
viser une réponse. — P o u r … e u h … p o u r
r e c o u d r e u n b o u t o n s u r m a
veste. — Ah bon, fait papa, pensif.
M a i s … i l m e s e m b l e q u e t a
veste a une fermeture éclair,
Lili, non ?
Je lance impatiemmhent :
— Bon, laisse faire, si c’est
t r o p c o m p l i q u é ! J e v a i s
m’arranger.

Je quitte le bureau d’un pas
pressé. Une Julie ehxaspérée !
Je me rends directement à la
cuisine. Je fouille dans le tiroir
où mes parents ont l’habitude
de jeter un tas d’objets pêle ­
mêle et je finis par y dénicher…
une épingle à couche. Je sais,
ce n’est pas exactement une
aiguille, mais c’est ce que j’ai
trouvé de mieux. Ça marchera
peut­être. De toute façon, selon
mon plan, je n’aurai besoin ni
de l’épingle ni d’une aiguille,
m a i s m i e u x v a u t ê t r e p r u ­
dente…
Je sors en fermant la porte
tout doucement, pour que mon
père ne m’empêche pas d’exé­
cu ter ma mission. Il y a un feu
follet dans mon village et je

dois m’occuper de cette situa­
tion. S’il fallait que quelqu’un
s ’ é g a r e d a n s l a f o r ê t , t o m b e
dans un précipice ou dans un
lac… Bon, pour être honnête,
il n’y a pas de précipice ni de
lac dans le petit boisé au bout
d e m a r u e m a i s , e n c o r e l à ,
mieux vaut être prudente. Mon
idée n’est pas de coincer le feu
follet grâce à mon épingle à
couche. Je veux l’attraper, tout
simplement, afin qu’il réalise
mon vœu. Et puis, qui sait ? Si
je permets au feu follet d’accom­
plir une bonne action, son âme
sera peut­être libérée ?
L e p l a n p a r a i s s a i t s i m p l e ,
chez moi. Pourtant, plus j’ap­
p r o c h e d u b o i s é , p l u s m o n
cœur bat à grands coups. Si
jamais le feu follet était plus

rapide que moi et réussissait
encore à m’égarer ? Arrête de
t’inquiéter, Julie ; l’heure est à
l’action, pas à la réflexion. À
l’orée de la petite forêt, je l’aper­
çois soudain. La boule oran­
gée. La lueur mystérieuse, trop
grosse pour être une mouche à
feu. Elle est là. Je ne la regarde
pas trop, pour ne pas perdre
ma concentration et me laisser
séduire encore une fois par la
flamme. J’avance doucement,
doucement, sans faire de bruit,
e n l ’ e s p i o n n a n t d u c o i n d e
l’œil. Je tremble un peu, mes
y e u x s o n t a g r a n d i s p a r l a
crainte et par mes efforts pour
voir dans l’obscurité, mais je ne
renonce pas. Tout en m’appro­
chant, je glisse discrètement
mon épingle dans la poche de
m a v e s t e . Q u a n d j e s u i s à

quelques pas à peine du feu
follet qui continue de voleter
d a n s l e s a i r s , j e p r e n d s u n e
grande inspiration et… hop ! Je
bondis !
Je l’ai ! Je n’en reviens pas !
C ’ é t a i t p r e s q u e t r o p f a c i l e !
Comme si… comme si le feu
follet voulait être attrapé. Mais
oui, bien sûr ! C’est ça ! Alice
v e u t q u e j e l i b è r e s o n â m e
prisonnière ! Les mains serrées
l’une contre l’autre, je regarde
autour de moi pour être bien
certaine. Plus de lueur. Je jette
un œil entre mes doigts joints :
un petit reflet orangé s’agite
dans mes mains. Jeh chuchote :
— C ’ e s t m o i , A l i c e , c ’ e s t
Julie. N’aie pas peur, je ne te
veux pas de mal. Je veux juste
que tu réalises monh souhait…

Debout dans la nuit, sous le
ciel étoilé, seule sur le trottoir,
tout près du boisé, je murmure
m o n v œ u . P u i s j ’ o u v r e m e s
mains et la petite créature s’en­
vole. D’aussi près, ça peut en
effet ressembler à une luciole…
Je me remets à soupirer. Et si
c ’ é t a i t v r a i m e n t j u s t e u n e
lu ciole ? Et si je m’étais trompée
sur toute la ligne ? Comment
u n e s i m p l e m o u c h e à f e u
pourrait­elle réaliser mon vœu ?
L ’ e s p r i t p l e i n d e d o u t e s , j e
rentre à la maison. Une Julie
découragée…
E n m e r e n d a n t à m a
chambre, j’aperçois mon père et
ma mère, assis au salon. Pour
une fois, personne ne crie. Ils
dis cutent, regardent des feuil­
lets. Sûrement le formulaire de

demande de divorce… Je leur
glisse un rapide « Bonne nuit »
au passage, et je me mets au lit.
Je m’endors en pensant au vœu
que j’ai fait sous les étoiles…
A u v œ u q u i n e s e r é a l i s e r a
probablement pas…
d f d
À 7 heures exactement, je me
r é v e i l l e . L a p o r t e d e m a
chambre est ouverte et j’en­
tends des voix parler dans la
cuisine. Oui, oui, parler. Pas
crier. Je dois rêver. Je me pince
le bras. Aïe ! Ouch ! Non, je ne
rêve pas. Je tends l’oreille : pas
de toujours ni de jamais lancés
à tue ­tête, juste une conver­
sation normale. Je me lève, vais
vers la cuisine. Surprise, je vois
mes parents, à table, en train

de prendre calmement un café
et un croissant.— Bonjour, Lili ! Bien dormi ?
demande papa. — Euh… oui.
— Tu veux un croissant ? pro­
pose maman. — Euh… oui.
Puis, mon père dit :
— Il faut qu’on te pharle.
Ça y est. Ils vont m’annoncer
qu’ils se séparent. Qu’ils divor­
c e n t . I l s v o n t m e d e m a n d e r
avec qui je veux aller vivre. Ma
mère interrompt mes réflexions. — N o u s t ’ a v o n s b e a u c o u p
négli gée, Julie. Nous en sommes
désolés. — En fait, nous avons tel­
lement consacré de temps au
travail, tous les deux, ces der­
nières années, que nous avons

négligé beaucoup de choses
i m p o r t a n t e s … C o m m e n o t r e
c o u p l e , a j o u t e t e n d r e m e n t
papa.— Nous avons eu une longue
discussion, hier soir, poursuit
ma mère. Ça ne peut plus conti­
nuer ainsi. Nous allons faire de
gros efforts. Essayer de garder
du temps pour noush deux. Elle ajoute avec un sourire
ravi, en pointant du doigt les
papiers que je les ai vus feuil­
leter hier soir :
— Nous avons même décidé
de partir en voyage, en amou­
reux, pour une semaine. Nous
ne l’avons jamais fait ! Il nous
r e s t e s e u l e m e n t à c h o i s i r l a
destination. Stéphane s’occu­
pera de toi. — Tu vas voir, Lili, dit papa,
les choses vont changer. Tu

sais, ta mère et moi, nous nous
aimons toujours.Pour une fois, je suis ravie
d’entendre ce toujours. La gorge
serrée, émue, je sens que je
vais me mettre à phleurer.
Je me lève de table et cours
vers ma chambre. Je prends la
photo de mes parents, sur ma
commode, et je reviens vers
eux. Papa et maman se tiennent
par la main. Ils se sourient ten­
drement, puis se tournent vers
moi avec un sourire tout aussi
doux. Je regarde la photo, je
regarde mes parents, devant
moi. Encore une fois la photo,
encore une fois mes parents. Ils
sont pareils. Vraiment pareils.
Le même amour, la même com­
plicité… Je ne retiens plus mes
larmes. Elles roulent sur mes

joues. Que Stéphane ne vienne
p l u s j a m a i s m e d i r e q u e l e s
feux follets n’existent pas, après
ça. Hier soir, j’en ai attrapé un,
et il a exaucé mon vœu ! J’ai
r e t r o u v é l e s p a r e n t s d e m a
photo ! Je chuchote à voix très
basse :
— Merci, Alice !
E t j e c o u r s e n l a c e r m e s
parents. Une Julieh rassurée.

Fiches d’exploitation pédagogique
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