Julie 4 - Julie et le Bonhomme Sept Heures

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BILBO
J E U N E S S E

Julie et le
Bonhomme
Sept Heures

De la même auteureb
Jeunesse
Simon, l’espion amoureux, coll. Libellule, Dominique et com -
pagnie, Montréal, 199a9.
Louna et le dernier chevalier, Les petits loups, Le Loup de Gout-
tière, Québec, 2000.
La Mémoire de mademoiselle Morgane , roman vert, Dominique
et compagnie, Montréaal, 2001.
À fleur de peau, Titan, Québec Améraique, Montréal, 2001.
Lorian Loubier, superhéros, roman bleu, Dominique et compa- gnie, Montréal, 2002.
Lorian Loubier, grand justicier , roman bleu, Dominique et com -
pagnie, Montréal, 2003a.
Lorian Loubier, Appelez-moi docteur, roman bleu, Dominique et compagnie, Montréaal, 2004.
Mouk le monstre , En pièces détachées , série La Joyeuse maison
hantée, éditions FouaLire, Québec, 2004.
Les Orages d’Amélie-tout-court , roman rouge, Dominique et
compagnie, Montréal, a2004.
Une journée dans la vie de Lorian Loubier, roman bleu, Domi- nique et compagnie,a Montréal, 2005.
Mouk le monstre, Le cœur en morceaux , série La Joyeuse maison
hantée, éditions FouaLire, Québec, 2005.
Mouk le monstre, À la conquête de Coralie , série La Joyeuse
maison hantée, éditions FoauLire, Québec, 2006.
série julie
Julie et le visiteudr de minuit, Bilbo, Québec Améarique, Mon- tréal, 2002.
Julie et le serment de la Corriveau , Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2003.
Julie et la danse diabolique , Bilbo, Québec Amérique, Montréal,
2004.
Julie et le Bonhomme Sept Heures , Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2005.à
Julie et la dame blanche , Bilbo, Québec Amérique, Montréal,
2006.

martiNE latUlippE
ILLUSTRATIONS  :   mAy ROUSSeAU
Julie et le
Bonhomme
Sept Heures

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Latulippe, MartineS
Julie et le BonhomSme Sept Heures
(Julie
; 4)
(Bilbo


; 145)
ISBN 978-2-7644-0429-8S
ISBN 978-2-7644-1545-0S (PDF)
ISBN 978-2-7644-1916-S8 (EPUB)
I.

Rousseau, May. II. Titre. III. Collection
:
Latulippe, Martine. Julie
;
4 IV. Collection


: Bilbo jeunesse

; 145.
PS8573.A781J841 2005


jC843’.54

C2005-940717-4
PS9573.A781J841 2005
ISBN-10


: 2-7644-0429-8
ISBN-13


: 978-2-7644-0429-4 (VSersion imprimée)
ISBN


: 978-2-7644-1545-0 (PSDF)

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Réimpression

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janvier 2007
Tous droits de traSduction, de reprodSuction et d’adaptaStion réservés
© 2005 Éditions Quéèbec Amérique inc.
www.quebec-amerique.cèom
Imprimé au Canada

À Roxanne Pichetteé
et Vanessa Lavalléeé

Lundi
À la découverte
du Bonhomme Sept Heures
-1-

C
h a u d e m e n t e m m i t o u f l é e
d a n s t r o i s c h a n d a i l s d e
laine, assise sur la galerie de vant
m a m a i s o n , j e f r i s s o n n e e t
n’arrête pas d’éternuer. Je suis la
Julie la plus malheu reuse de la
terre. Mon oncle Stéphane est
parti en tournée depuis des
s e m a i n e s p o u r r e c u e i l l i r d e
nouvelles his
toires, mes parents
o n t c o m m e t o u
j o u r s l e n e z
plongé dans des documents ter­
riblement sérieux et ennuyeux
et j’ai attrapé le pire rhume de
ma vie. Les yeux rougis, le nez
bouché, je songe à l’école qui

a recommencé depuis plus d’un
m o i s d é j à … A t c h o u m !
Je regarde les feuilles tomber
des arbres… Atchoum ! Je pense
à l ’ h i v e r q u i a p p r o c h e …
Atchoum ! J’ai le moral bien
bas. Un homme marche dans la
rue d’un bon pas. Je le recon­
nais facilement, grâce à son dos
v o û t é e t à s o n c r â n e l i s s e :
c’est monsieur Fortin, le phar­
m a c i e n . I l p a s s e s o u v e n t
devant chez moi en début de
s o i r é e , t o u j o u r s à l a m ê m e
heure. Je devrais peut ­être lui
demander conseil pour mon
rhume, tiens ! Mais avant que
j’aie eu le temps d’ouvrir la
bouche, c’est lui qui me pose
une question :
— B o n j o u r , J u l i e ! A s ­t u
l’heure, s’il te pla,ît ?

— Oui, il est… atchoum ! sept
heures moins dix… ,Atchoum !
Il sursaute, comme s’il était
très tard. — Aïe, aïe, aïe ! Je dois me
d é p ê c h e r ! M e r c i b e a u c o u p ,
Julie, et soigne to,n rhume. I l r e p a r t d e s o n é t r a n g e
démarche sautillante, son dos
arrondi s’éloignant rapidement
dans la rue. Je voudrais bien
savoir ce que le pharmacien a
de si urgent à faire… Et je me
demande aussi pourquoi il sort
uniquement en début de soi rée.
Je ne le croise jamais dans les
rues à d’autres moments de la
jour née. Monsieur Fortin ne doit
p o u r t a n t p a s a v o i r u n e v i e
palpitante, sinon, je le sau rais…
car je suis plutôt curieuse. Oh !
pas beaucoup, non, mais un
peu, je l’avoue.

La porte s’ouvre soudain der­
rière moi. Je dirais que c’est…
a) probablement papa qui court
à son bureau chercher un for­
m u l a i r e q u ’ i l a o u b l i é ; o u
b) maman qui va mettre u n e
l e t t r e à l a p o s t e p o u r s o n
travail. — Ça va, ma belle ?
La réponse était b. Maman.
Je pousse un petit soupir et lui
dis d’un ton que je tente de
rendre héroïque :
— Oui, oui, ça va…
Je renifle un peu.,
— Ça passera, ne t’en fais
pas, maman… Je ferme les yeux d’un air
fatigué. — Ce n’est qu’un petit rhube,
après tout. Inquiète, ma mère s’assoit
dans les marches à mes côtés,

me prend par le menton, me
regarde dans les ye,ux.— Non, Julie, ça ne semble
pas aller… B i n g o ! J ’ a i g a g n é c i n q
minutes d’attention entre deux
dossiers !
— Je ne sais pas ce que j’ai…
J e m e s e n s t o u t e t r i s t e . J e
m’ennuie. Ma tête tourne et j’ai
le nez bouché. H o c h e m e n t d e t ê t e d e l a
part de ma mère. — C’est le rhume, bien sûr ;
mais peut ­être aussi l’automne,
qui nous fait parfois cet effet,
pas vrai ? Difficile de reprendre
la routine après les vacances et
de traverser des journées grises
a p r è s a v o i r e u d u s o l e i l e n
abon dance.
Elle m’enlace, me fait un gros
câlin.

— Viens, Julie, on va rentrer.
J e n e v o u d r a i s p a s q u e t u
aggraves ton rhume… ni que tu
te fasses attraper par le Bon­
homme Sept Heures. — Par qui ?
— P a r l e B o n h o m m e S e p t
Heures. Tu ne le connais p,as ?
— N o n . R a c o n t e ­m o i , m a ­
man… Atchoum !
Une étincelle s’allume dans
mes yeux. Le sourire me revient.
Ma curiosité est é,veillée. Au tour de maman de sou­
pirer. — Non, Julie. Je ne vais rien
te raconter du tout. En fait, je
n’au rais même pas dû men tion­
ner le Bonhomme Sept Heures
devant toi ! Il y a déjà assez de
Steph qui te raconte des his­
toires, je ne vais pas m’y mettre.
Après, tu ne nous lâches plus.

Je n’ai pas envie de t’entendre
raconter que le voisin d’en face
est un loup­garou ou que la
biblio thécaire est une sorcière.
Tu devrais t’intéresser un peu
plus aux gens réels au lieu de te
p a s s i o n n e r p o u r l e s p e r s o n ­
nages de légendes. Je perds mon sourire. Mes
yeux ne brillent pl,us. — Et puis, de toute façon, je
n’ai pas le temps, ajoute maman
en se levant. Je baisse la tête. Mes épaules
s’affaissent. Si jamais un artiste a
b e s o i n d ’ u n m o d è l e p o u r
peindre la tristesse, qu’il arrête
ses recherches tout de suite : il a
trouvé. En ce moment, je suis
l ’ i m a g e m ê m e d e l a p e i n e
infinie. Ma mère rentre dans la mai­
son. Je la suis. Elle s’assoit à la

table, devant une pile de feuilles.
Je m’assois en face d’elle. Je ne
dis pas un mot. Je me contente
de me moucher et de respirer
par la bouche en sou pirant de
temps en temps d’un air accablé.
Maman résiste. Elle se lève et va chercher
une enveloppe dans le secré­
taire près de la porte d’entrée.
J e l a s u i s e n c o r e . P e n d a n t
qu’elle fouille dans le meuble,
je m’adosse contre le mur, le
regard triste. Maman est vrai­
ment forte ; elle ne flanche tou­
jours pas. Elle retourne s’asseoir à la
table en grommelant :
— E n l è v e u n d e t e s c h a n ­
dails, Julie, tu vas fondre sur
place. Sans dire un mot, j’enlève
deux de mes trois chandails et

r e t o u r n e m ’ a s s e o i r d e v a n t
ma man… qui ne peut plus tenir
devant un tel assaut et finit par
s’avouer vaincue ! Elle pousse
un soupir énorme. Elle regarde
sa montre. Sept heures dix. Je
peux presque l’entendre énu mé­
rer dans sa tête ce qu’il lui reste
à faire ce soir. — Julie, c’est une vieille his­
t o i r e q u e n o s p a r e n t s n o u s
r a c o n t a i e n t q u a n d o n é t a i t
petits. Je ne suis même pas sûre
de m’en souvenir… — Quoi ? je dis, en ouvrant
les yeux démesurément. Tes
parents te contaient des his­
toires quand tu étais petite ?…
Atchoum ! Chanceuse !
L’argument porte immédiate­
ment ; une Julie rusée ! Maman
n e m e r a c o n t e j a m a i s d ’ h i s ­
toires. Elle est beaucoup trop

prise par son boulot et par la vie
de tous les jours. L’air cou pable,
elle marmonne :
— Bon, je te dis qui est le
Bonhomme Sept Heures, mais
je ne te raconte qu’un tout petit
bout d’histoire, alo,rs. Mes yeux brillent.
— Quelques minutes à peine,
d’accord ? insiste­t­elle.
Mon sourire s’élargit comme
un arc­en­ciel. — On y va ! Il y a très long­
temps… Une Julie aux anges ! Voilà
e x a c t e m e n t c e q u i m e m a n ­
quait : une bonne légende ! J’ap­
puie mon menton sur mes mains
et j’écoute en sile,nce. — Il y a très longtemps, les
parents disaient à leurs enfants,
p o u r l e u r f a i r e p e u r , q u ’ i l s
devaient rentrer à la maison

avant sept heures le soir sinon le
Bonhomme Sept Heures vien ­
drait les enlever. Le Bon
homme
Sept Heures était un homme qui
traversait le village tous les soirs
à s e p t h e u r e s . C e t h o m m e ,
paraît ­il, ne sortait qu’en soirée,
jamais le jour. Je ne dis pas un mot pour que
ma mère continue son his toire,
mais je ne peux m’em

cher de
penser à monsieur Fortin, le
p h a r m a c i e n , q u e j e n e v o i s
jamais le jour et qui tra verse la
rue le soir d’un pas pressé, juste
avant sept heures… — Qu’est ­ce qu’on raconte
a u s s i s u r c e b o n h o m m e ?
Attends que je me rappelle…
C h é r i ! c r i e a l o r s m a m a n e n
direc tion du salon, où papa est
en train d’étudier des d o c u ­
ments terriblement sérieux et

ennuyeux. Tu te rappelles la
légende du Bonhomme Sept
Heures ?
Papa grommelle :
— Hum­hum.
Ses documents doivent être
encore plus sérieux et en nuyeux
que d’habitude. Maman ne lâche
p a s p r i s e . E l l e r é p è t e e n
haussant le ton :
— J ’ a i d i t : T U T E S O U ­
VIENS DU BONHOMME SEPT
HEURES ?
Papa a sursauté. Sans l’avoir
vu, j’en suis certaine. On en tend
d ’ a b o r d u n p e t i t « H e i n ? »
confus, puis un froissement,
comme s’il déposait ses papiers,
et il dit enfin :
— T u p a r l e s s i j e m e r a p ­
pelle !
Il arrive dans la cuisine en
souriant.

— J ’ a i p a s s é t e l l e m e n t d e
nuits blanches à cause de cette
histoire que je ne suis pas près
de l’oublier !
Papa s’assoit à la table avec
nous et raconte :
— Le Bonhomme Sept Heures
était un homme terri ble
ment
laid avec un nez crochu. J e n e d i s t o u j o u r s p a s u n
mot ; je pense au pharmacien,
qui est peut ­être très gentil,
mais pas très joli…, — Cet homme parcourait les
rues le soir venu et il ramassait
les enfants désobéissants qui
t r a î n a i e n t d e h o r s p o u r l e s
mettre dans un immense sac
qu’il portait toujours sur son
dos. Je ne pourrais pas le jurer,
mais il me semble, foi de Julie,
que monsieur Fortin avait un

sac sur le dos quand je l’ai vu
passer tout à l’heure… Maman
reprend la parole :
— C’est vrai ! On racontait
même qu’il avait les épaules
cour bées à cause du poids de
son sac. Ma gorge se serre. J’ai un peu
de mal à avaler ma salive. Je
revois le dos voûté du phar ma ­
cien et son étrange, démarche. — Mes parents disaient qu’il
portait toujours trois ou quatre
manteaux un par­dessus l’autre,
précise encore pap,a. — Les miens racontaient qu’il
avait un chapeau à cornes et
q u e s e s v ê t e m e n t s é t a i e n t
étranges, ajoute mam,an. Le moins qu’on puisse dire
de l’habillement de monsieur
Fortin, c’est qu’il est bizarre. Le
pharmacien porte toujours des

chemises hawaïennes et, par­
dessus, une veste de laine, et,
par ­dessus encore, un manteau.
Peut ­être qu’il est simplement
fri leux, mais… ça équivaut bien
aux trois ou quatre man
teaux
superposés du Bon
homme Sept
H e u r e s , t o u s c e s v ê t e m e n t s ,
non ?
Tout concorde ! J’ai envie de
crier, de prévenir mes parents
que le Bonhomme Sept Heures
existe encore et qu’il habite
tout près… mais je me retiens.
Papa et maman me reprochent
toujours d’avoir trop d’ima gi­
nation et ils ne croient jamais
ce que je raconte, même quand
j ’ a i d e s p r e u v e s e n b é t o n ,
c o m m e c ’ e s t l e c a s m a i n t e ­
nant… Je vais devoir m’occu ­
per de cette affaire toute seule.
U n e J u l i e d é t e c t i v e . M a i s

d ’ a b o r d , q u e l q u e c h o s e m e
préoc cupe. Un peu tremblante,
je demande :
— Qu’est ­ce qu’il faisait aux
enfants qu’il mettait dans son
sac, le Bonhomme Sept Heures ?
Papa et maman se regardent
d’un air interrogateur, puis mon
père répond en haussant les
épaules :
— On ne sait pas, Lili. Aucun
des enfants qu’il aurait enle vés
n’aurait pu le raconter puis ­
qu’on ne les revoyait jamais
après leur enlèvement. Le Bon­
homme Sept Heures les emme­
nait pour toujours.

Mardi
Sur le terrain
du Bonhomme Sept Heures
-2-

M
e voilà enfin de retour à
la maison ! La journée à
l’école m’a paru interminable.
Même le beau Dominic, devant
qui je passe des heures à rêver
en classe, n’arrivait pas à me
faire oublier l’histoire du Bon­
homme Sept Heures… Je vou­
d r a i s p o u s s e r m o n e n q u ê t e
plus loin ce soir, mais je ne sais
pas trop comment m’y prendre.
Ce n’est pas dans les habitudes
de mes parents de me raconter
des histoires. Normalement, ils
tra vaillent toute la soirée. Je ne
me souviens pas de la dernière

fois où nous nous sommes assis
à table tous les trois pour jaser
tranquillement, comme nous
l ’ a v o n s f a i t h i e r . D o m m a g e .
Moi, j’ai bien aimé ce moment
en famille. Ma mission d’aujourd’hui :
sou tirer à mes parents le maxi­
mum d’informations afin de com­
plé ter mon portrait du person­
nage et vérifier si mes soupçons
sont exacts. Récapi tu
lons : le Bon­
homme Sept Heures est laid,
voûté, étrangement vêtu et il
porte un gros sac sur son dos.
Surtout, il enlève les enfants qui
traînent dans la rue après sept
heures le soir. Discrètement, je
m’ap proche de ma mère, qui est
en train de préparer le souper. — Maman… atchoum ! qu’est ­
c e q u ’ o n s a i t d ’ a u t r e s u r l e
Bon homme Sept Heures ?

Ma mère me regarde fixe­
ment, la cuillère en l’air. Dans
l e c h a u d r o n , l ’ e a u s e m e t à
bouil
lonner dangereusement.
Elle ne s’en occupe, pas. — O h n o n , r é p o n d ­e l l e .
N’es
saie pas, Julie. Je te vois
venir, tu sais ; tu vas me faire le
même coup que tu m’as fait
avec monsieur Rouleau, quand
t u s o u p ç o n n a i s l e p a u v r e
h o m m e d ’ ê t r e l e D i a b l e e n
personne. Je tente de protester un peu
tandis que l’eau déborde géné­
r e u s e m e n t d u c h a u d r o n e t
tombe sur le rond du poêle.
Maman ne réagit toujours pas.
Mauvais signe, je crois,. — T u e s c o n s c i e n t e q u ’ i l
s’agit d’un personnage légen­
d a i r e , J u l i e ? D ’ u n ê t r e q u i
n’existe pas ?

D é c i d é m e n t , m a m è r e e s t
t r o p m é f i a n t e . J e r e n o n c e .
I n s p e c t e u r , f a i t e s e n t r e r l e
deuxième témoin pour l’inter
ro­
gatoire !
Le deuxième témoin est mon
père, bien sûr. Il est assis au
salon, le nez plongé dans une
pile de documents terriblement
sérieux et ennuyeux, selon son
habitude. — Papa, crois­tu que le Bon­
homme Sept Heures sort quand
il pleut ?
Dehors, il tombe une averse
terrible. Je veux savoir si le
pharmacien passera devant la
maison ce soir. — N o n , L i l i , r é p o n d p a p a
dis traitement. Il n’y a aucun
enfant dans les rues quand il
pleut à boire debout,.

— Papa, qu’est ­ce qu’on sait
d’autre sur le Bonhomme Sept
Heures ?… Atchoum !
— Hum ? grommelle ­t­ il d’abord
en levant à peine la tête. Le
Bonhomme Sept Heures ? Eh
bien… Papa émerge enfin de son
document, me jette un regard
vague, semble se concentrer
p r o f o n d é m e n t s u r s e s s o u ­
venirs. — O n s a i t q u ’ i l a v a i t u n e
barbe… O h o h ! M a t h é o r i e m e
semble moins sûre tout à coup.
L e p h a r m a c i e n n ’ a p a s d e
barbe. — Qu’est ­ce que je pourrais
te dire encore ? continue papa.
Ah oui ! Ça va t’intéresser ! Sais­
t u d ’ o ù v i e n t l e n o m , B o n ­
homme Sept Heures ? Ça vient

d e l ’ a n g l a i s , d e bone setter. L e
bone setter était un raman
cheur,
une personne qui remet
tait les
os à leur place quand on se
blessait. Ah ah ! Ma théorie reprend
des forces. Le pharmacien tra­
vaille lui aussi dans le domaine
de la santé. Papa ,raconte :
— Le ramancheur effrayait
les enfants parce qu’il faisait
par fois mal aux gens en vou ­
l a n t l e s s o i g n e r . I l a r r i v a i t
m ê m e q u e c e r t a i n s p a r e n t s
p l e u
r e n t q u a n d l e b o n e s e t t e r
venait leur remettre un os en
place. Pour un enfant, voir ses
parents pleurer, c’est impres­
s i o n n a n t ! P l u s i e u r s é t a i e n t
donc convaincus que le bone
setter était un homme terrible et
certains parents se sont mis à
u t i l i s e r c e p e r s o n n a g e p o u r

faire obéir les enfants : « Si tu
n’écoutes pas, le bone setter va
venir te chercher ! » Peu à peu,
bone setter s’est transformé en
Bonhomme Sept Heures. Fas ci­
nant, pas vrai ?
Mon père se replonge dans
s e s d o c u m e n t s t e r r i b l e m e n t
sérieux et ennuyeux aussi vite
qu’il en était sorti. Très inté­
ressant, tout ça. Ainsi, le bone
setter était une personne qu’on
a l l a i t v o i r q u a n d o n é t a i t
blessé… un peu comme on va
voir le pharmacien de nos jours
quand on a un problème de
santé, non ? Ça me donne une
idée ! Je cours dans la salle de
b a i n s e t j e f o u i l l e d a n s l ’ a r ­
moire où mes parents rangent
l e s m é d i c a m e n t s . I l r e s t e à
peine une goutte dans la bou­
teille de sirop. Parfait. Pas de

d é c o n g e s t i o n n a n t n o n p l u s .
Par
fait, parfait. Absolument rien
pour soigner mon rhume. Par­
fait, parfait, parfait., Je vais à la cuisine et de ­
mande à ma mère d’une voix
plaintive :
— Maman… atchoum ! est­ce
q u ’ o n a d u s i r o p p o u r l e
rhume ?
— Va voir dans la salle de
bains, ma belle. — J’ai regardé, il n’y en a
plus assez. J’en aurais vraiment
besoin… Maman regarde mon visage
chiffonné, mes yeux gonflés,
mon nez irrité. J’a,joute :
— Je n’arriverai jamais à dor­
mir cette nuit ave,c ce rhume. — On va souper, puis on ira
à l a p h a r m a c i e c h e r c h e r c e
qu’il faut, répond ,ma mère.

Gagné ! Une Julie débrouil­
larde ! Il pleut à verse, le phar­
m a
c i e n n e r ô d e r a d o n c p a s
dans les rues ce soir. Je vais
continuer mon enquête sur son
terrain. À nous deux, mon bon­
homme !
d f d
Nous arrivons à la pharmacie
peu avant sept heures. Mon ­
sieur Fortin est là, derrière le
comptoir, en train de servir une
cliente. Pendant que maman
cherche du sirop, j’en profite
pour regarder partout autour, à
la recherche d’indices éven­
tuels : un chapeau à cornes, par
exemple, ou une porte secrète
derrière laquelle seraient cachés
des enfants. Mais je ne vois rien
d’aussi révélateur.,

Par contre, une photo sur le
mur attire mon attention. On y
voit un homme voûté, avec une
grosse barbe, qui pose fiè re
­
m e n t d e v a n t u n e p h a r m a c i e
flambant neuve. Je demande à
ma mère :
— Qui est­ce ?
— Monsieur Fortin, bien sûr !
Il a longtemps porté la barbe, tu
ne te rappelles pa,s ?
— U n e b a r b e ! C o m m e l e
Bon homme Sept Heures !
Maman lève les yeux au ciel.
Une voix me fait sursauter, tout
près de moi :
— Ai­je entendu Bonhomme
Sept Heures ? interroge le phar­
macien en riant. Tu connais ce
personnage, Julie ?
J’hésite : lui dire non pour ne
pas éveiller ses soupçons ou lui
dire que j’ai en effet décou vert

son identité ? J’opte pour la solu­
tion la plus sûre : je ne ré
ponds
pas. — Tes parents t’ont raconté
son histoire ? insiste monsieur
Fortin. Je fais oui de la ,tête.
— S y m p a t h i q u e , p a s v r a i ?
continue­t­il. Je fais non de la tête vigou­
reu sement.
— Ah, je comprends ! Ils t’ont
raconté la version terri fiante…
J’en connais une autre. Chez
moi, tu sais ce qu’on disait ? Que
si le Bonhomme Sept Heures
emmène les enfants, c’est pour
les inviter à un grand car naval
où ils vont po
u
voir s’amu
ser
toute la nuit sans déran
ger leurs
parents. Le pharmacien prend les mé
­
dicaments que lui tend ma mère,

tape sur sa caisse enre
gis
treuse
et nous donne le sac. S’il croit
me séduire avec cette fausse
v e r s i o n d e l a l é g e n d e , i l s e
trompe ! Je vois clair dans son
petit jeu, moi !
— Eh bien, dit ma mère en
sou riant, c’est la première fois
que j’entends cette version de la
légende du Bonhomme Sept
Heures. Elle est plus sympa­
thique que celle que je con nais !
Monsieur Fortin me jette un
regard complice derrière ses
lunettes et demand,e :
— T u a i m e r a i s b i e n ê t r e
emme née à un tel carnaval,
Julie ?
Je réponds non d’une petite,
petite voix et je m’agrippe au
bras de maman en tremblant,
comme un naufragé s’accro che­
rait à une bouée de sauvetage.

Je sors de la pharmacie à toute
vitesse. Il a compris, c’est sûr.
Une Julie démasqué,e.

MercrediFilature
du Bonhomme Sept Heures
-3-

M
ercredi soir, dix­huit heures
quarante ­cinq. J’ai rega
gné
mon poste d’obser
va
tion sur la
gale
rie. Il ne pleut pas, la tem

­
rature est même plutôt douce
pour un soir de la fin sep tembre.
Assise sur le bout de ma chaise,
e m m i t o u f l é e d a n s d e u x
chandails, le nez tou jours aussi
rouge et les yeux lar
moyants, je
fais semblant de lire. Je ne pour­
rais même pas dire quel est le
titre du livre que je tiens dans
mes mains tel le
ment je suis dis­
traite. J’attends. J’at
tends le Bon­
homme Sept Heures.

Ça ne manque pas. Quelques
s e c o n d e s p l u s t a r d , u n e s i l ­
houette voûtée s’avance dans la
rue. Je la regarde venir d’un œil
m é f i a n t . P o u r l ’ i n s t a n t , l e
pharmacien ne peut rien contre
moi, il n’est pas encore l’heure.
Impos sible qu’il me prenne et
me jette dans son sac. Mon sieur
Fortin s’arrête devant moi, tout
sourire :
— Bonjour, Julie ! Alors, com­
ment vas­tu aujourd’hui ?
Je fais tout mon possible pour
lui sourire à mon tour, même si
je parie que le résultat ressemble
plutôt à une grimace. — Ç a v a u n p e u m i e u x ,
merci… Atchoum !
Soudain, mon cœur fait un
bond : le pharmacien a déposé
un sac à ses pieds. Un gros sac.
Je n’aime pas mentir, mais je

dois absolument en avoir le
cœur net et savoir ce qui se
cache dedans. Je fouille déses pé­
rément dans mon esprit enrhumé
et je finis par dir,e :
— Euh… monsieur Fortin…
si vous aviez quelques mi nutes…
je pense que ma mère voulait
vous poser une question sur les
médicaments que nous avons
achetés hier… Le pharmacien hésite un ins­
tant, fronce les so,urcils. — B o n , m a i s q u e l q u e s
se condes seulement, alors ! Je
suis attendu. Il se penche vers son sac. Je
m’empresse de lui d,ire :
— Vous pouvez le laisser là,
je le surveillerai., Monsieur Fortin hausse les
é p a u l e s , i l m o n t e l e s d e u x
marches qui le séparent de la

porte, frappe et entre dans la
mai son. Je ne perds pas un ins­
tant : je me précipite sur son sac.
Je l’ouvre… et alors… j’ai envie
de hurler ! D’une main trem ­
blante, je le referme et retourne
m’asseoir sur la gale rie. J’ai du
mal à respirer telle
ment la peur
me noue la gorge. Car dans le
sac, il y a… j’ai bien vu… il y a
un bonnet étrange et un long
manteau. La porte de la maison s’ouvre.
Monsieur Fortin sort, suivi de ma
mère, qui me jette un coup d’œil
interrogateur. — Tu as dit à monsie,ur Fortin
que j’avais des questions à lui
poser, Julie ?
— E u h … e h b i e n … b i e n
o u i … o u i , j e c r o y a i s q u e …
Atchoum !

Calme­toi, Julie. Il va se dou­
ter de quelque chose. Je prends
une grande inspiration et lance
d’un seul souffle :
— Je pensais que tu te deman­
dais... si je pouvais prendre…
atchoum ! à la fois le sirop et le
décongestionnant… atchoum !
Mais j’ai dû me trom per. Avec
c e r h u m e , j ’ a i l ’ e s p r i t t o u t
embrouillé. Le pharmacien et ma mère
acceptent mes explications sans
insister. Monsieur Fortin prend
même le temps d’expliquer à
m a m è r e c o m m e n t j e d o i s
prendre les médicaments. Mon
cœur palpite si vite et si fort
que je l’entends bourdonner
dans mes oreilles et que je ne
com prends pas un mot de ce
que dit le pharmacien. Celui ­ci
ram a s s e f i n a l e m e n t s o n s a c ,

nous salue et reprend sa route.
Ma mère me regarde d’un air
inquiet :
— Tu es sûre que ça va, ma
belle ?
Je fais oui.
— Tu ne veux pas rentrer
dans la maison ? Tu pourrais
t ’ a s s e o i r p r è s d e n o u s p o u r
lire… Je fais non. J’ai d’autres pro­
j e t s p o u r c e s o i r . D è s q u e
maman referme la porte, je me
lève, bien décidée à sauver les
e n f a n t s d u Q u é b e c . I l f a u t
mettre fin au règne du Bon­
homme Sept Heures. Oui, j’ai
peur, oui, je frissonne, mais tant
p i s . C o u r a g e . J e d o i s s u i v r e
mon sieur Fortin et trouver un
moyen de l’arrêter. Julie part en
chasse.

d f d
Depuis quelques minutes déjà,
je marche à bonne distance de
la silhouette voûtée du phar ma­
cien. Au bout de ma rue, il a
tourné à droite, puis à gauche,
et il se dirige main tenant vers
un boisé. Je me cache derrière
tout ce que je vois pour éviter
que monsieur Fortin puisse me
r e p é r e r s ’ i l s e r e t o u r n e : u n
arbre, une pou belle, une voi­
ture… Une Julie agente secrète.
Monsieur Fortin entre dans le
boisé. J’hésite. S’est ­il rendu
compte que je le suis ? Tente ­
t ­ il de m’attirer dans un piège ?
Une fois là ­bas, entre les arbres,
p e r s o n n e n e p o u r r a n o u s
voir… et il doit bien être sept
heures, maintenant ?

Ce n’est pas le moment de
renoncer, Julie. La vie de mil ­
liers d’enfants dépend de toi ! Je
fonce à mon tour vers le boisé.
Personne en vue. Devant, j’en­
tends cependant le bruit de
feuilles qui craquent. Je pars
dans cette direction. Monsieur
Fortin me devance largement,
mais je l’aperçois enfin. Je con ti­
nue à le suivre. Advienne que
pourra. Papa, maman, si je ne
vous revois jamais, je veux que
vous sachiez que je vous aime… Soudain, à ma grande sur­
prise, une maison apparaît au
détour d’un sentier. J’ai tou ­
jours cru qu’il n’y avait aucune
habitation dans ce boisé. Mais
non : la maison est bel et bien
là, grise, un peu négligée. Elle
aurait bien besoin d’un coup
de pinceau. Monsieur Fortin

entre. Je m’approche à tout
petits pas, en prenant garde de
ne pas trop faire bruisser les
feuilles sous mes pieds. Je m’ins­
talle en petit bonhomme sous
une fenêtre. Je tends l’oreille,
mais impossible d’entendre ce
qui se dit, la fenêtre est fermée.
Je me déplie len tement et risque
un coup d’œil. Plusieurs personnes se trou­
vent à l’intérieur. Au moins cinq.
L’une d’elles est une grande
dame très élégante vêtue d’une
longue robe blanche. Elle parle
à monsieur Fortin, qui est en
train de revêtir son chapeau et
son manteau. Voilà, il doit être
sept heures. La chasse va com­
mencer. Mais pour quoi est­il ici ?
Ces gens sont ­ils ses complices ?
Il me semble que j’aurais les
idées plus claires si je n’avais

pas ce fichu rhume qui me…
qui me donne envie de… de…
d’éternu…— ATCHOUM !
La dame en blanc a entendu.
Elle se dirige vers la fenêtre où
je suis installée. Je dois m’en ­
fuir d’ici au plus ,vite. Sans réfléchir, je fonce vers
les arbres en courant. Je cours,
je cours, je cours… tellement
que j’ai l’impression que mes
pou mons vont éclater. Je ne
p e n s e à r i e n , j e f o n c e s a n s
même remarquer le chemin que
je prends. Je cours ainsi pen ­
dant au moins… au moins…
une minute, même si j’ai l’im­
p r e s s i o n q u e ç a d u r e u n e
heure ! Je n’en peux plus, je suis
à bout de souffle, je tousse et j’ai
d u m a l à r e s p i r e r . J e d o i s
m’arrêter.

Je m’effondre contre un arbre
et je jette un regard der
rière
moi. Ouf ! Personne ne m’a sui­
vie ! Je dois sortir d’ici, main
te­
nant. J’ai une envie terrible de
pleurer. Qu’est ­ce que je fais là,
seule dans le bois, à quelques
pas à peine du Bonhomme Sept
Heures ? S’il m’attrape, il me
jette dans son sac et je disparais
à tout jamais… Fini. Terminé.
Une Julie partie en fumée. J ’ e s s a i e d e m e c a l m e r , d e
retrou ver mes esprits. Allons,
du nerf. Le boisé n’est pas si
grand que ça ; plein d’élèves de
mon école viennent y jouer,
j’en ai entendu parler. Il y a
sûre ment moyen de le tra
ver ­
ser. Tu n’es pas perdue dans
une jungle inconnue, quand
même, Julie ! Ressaisis­toi.

J e m e r e l è v e c o u r a g e u s e ­
ment. J’espère que le ministère
de la Famille me remettra une
médaille pour ce que j’accom­
plis au nom de tous les enfants
du Québec. Je pense que je ne
p o u r r a i p a s a r r ê t e r l e B o n ­
h o m m e S e p t H e u r e s t o u t e
seule, mais je peux au moins le
dénoncer aux autorités, qui s’en
o c c u p e r o n t p a r l a s u i t e . J e
marche quelques minutes, per­
due dans mes pensées, quand
je vois soudain s’ouvrir devant
moi un sentier. Celui que j’ai
pris en entrant dans le boisé, je
crois. Je suis donc tout près de
la sortie !
Je fonce vers le sentier et,
quelques secondes plus tard,
les arbres se font de plus en
plus rares. Me voilà de retour
dans la rue ! Plus qu’à refaire le

chemin en sens inverse et à
rentrer chez moi. Je ne pour rai
rien faire de plus ce soir, de
toute façon. C’est bien assez
d’émotions. Une Julie épuisée.

Jeudi
Confrontation avec le
Bonhomme
Sept Heures
-4-

M
on plan est prêt. Encore
fati guée de ma fuite d’hier
soir dans la forêt, la tête pleine
des images de monsieur Fortin
m ettant son chapeau et son
man teau, je rentre chez moi. La
journée d’école vient de se ter­
miner. En arrivant à la maison,
je composerai le 911 et je pré­
v i e n d r a i l a p o l i c e d e f a ç o n
a n o n y m e q u e j ’ a i t r o u v é l e
Bonhomme Sept Heures. Je leur
donnerai l’adresse de la phar­
macie, le nom d’emprunt du
Bon homme et je raccroche
rai.
T a n t p i s p o u r l a m é d a i l l e .

Après réflexion, je préfère ne
pas dévoiler mon identité. S’ils
m a n q u e n t l e u r c o u p e t q u e
mon sieur Fortin réussit à s’en­
fuir, il ne faut jamais, au grand
jamais, qu’il sache que c’est moi
qui l’ai dénoncé. Je marche d’un pas vif, pres­
sée d’arriver chez moi. Seule­
m e n t , s u r l e c h e m i n e n t r e
l’école et ma maison, il y a un
petit hic : je dois passer devant
la pharmacie. Pas le choix, c’est
sur ma route. Je vois la bâtisse à
quelques pas devant moi. J’ac­
célère encore l’allure et je baisse
la tête, comme si le pharmacien
p o u v a i t v o i r , é c r i t s u r m o n
f r o n t : « D É N O N C I A T R I C E » .
Juste comme je passe devant la
porte du commerce, ,elle s’ouvre
et mon sieur Fortin apparaît. Je
g a r d e o b s t i n é m e n t l a t ê t e

baissée. Je tente de conserver
une attitude posée. Pas facile.
Je n’aurais qu’une envie : me
mettre à courir jusque chez moi
en hurlant de peur. Mais bon,
j’essaie d’avoir l’air calme. Une
Julie comédienne. — Julie, je t’attendais ! Je vou­
lais justement te p,arler. Il m’attendait ? NOOOON !
C’est un cauchemar ! Il sait que
je l’ai démasqué. — Viens, suis ­moi, je vais te
montrer quelque ch,ose. O h , c ’ e s t a f f r e u x ! I l v e u t
m’en traîner dans sa ph,armacie !
— E u h … j e s u i s u n p e u
pres sée.
— Mais ça ne prendra que
quelques secondes, insiste mon­
sieur Fortin. Allez, v,iens. J e r e g a r d e a u t o u r d e m o i
d ’ u n a i r a f f o l é . P e r s o n n e à

l’horizon. Et si je me mettais à
courir de toutes mes forces pour
lui échapper ? Impossible : à
cause de mon rhume, j’ai le
souffle court et le pharmacien
aurait tôt fait de me rattraper.
Comment m’en sortir ?… Je fais
une dernière tenta,tive :
— J e p o u r r a i s r e v e n i r c e
soir… atchoum ! avec ma mère ?
M o n s i e u r F o r t i n é c l a t e d e
rire. — Julie, arrête tes blagues et
suis ­moi. Tu n’as quand même
pas peur de moi !
Il rit de plus belle. Son rire
s o n o r e r é s o n n e d a n s m e s
o r e i l l e s . J e n ’ a i p a s d u t o u t
envie d’y aller. Je devrais m’en­
fuir en prenant mes jambes à
mon cou, quitte à me faire rat­
traper, mais ma curiosité se met
de la partie. Que tient ­il tant à

me montrer ? Voilà que, envers
et contre tout, j’entre dans la
pharmacie à la suite de mon­
sieur Fortin. Je ne peux m’em pê­
cher de me dire dans ma tête :
« Qu’est ­ce que tu fais là, idiote ?
Tu te jettes dans la gueule du
loup ! VA ­T’EN ! » Mais non. Sans
d i r e u n m o t , j e s u i s l e
pharmacien. Il marche jus qu’au
comptoir. Pendant ce temps, je
jette des coups d’œil frénétiques
autour de moi dans l’espoir que
quelqu’un soit en train de faire
des achats dans la pharmacie.
Personne. Pas le moindre client
e n v u e . A u c u n t é m o i n . L e
Bonhomme Sept Heures m’a
bien eue. Une fois au comptoir, mon­
sieur Fortin se penche vers moi
et dit d’un ton com,plice :

— Alors… tu as décou
vert
mon petit secret ?
O u f ! J e p e r d s l e s o u f f l e ,
comme s’il m’avait donné un
coup de poing dans le ventre.
Je bégaie n’importe ,quoi :
— E u h … q u e ­q u e ­q u e …
n o n ! a t c h o u m ! V o u s ­v o u s ­
vous… quoi ?
La voix du pharmacien se
fait rassurante :
— Ce n’est pas grave, Julie !
Ne t’en fais pas. Un jour ou
l’autre, ça devait finir par se
savoir. I l s e p e n c h e d e r r i è r e l e
comp toir, prend son sac et en
sort un manteau et un bonnet,
ceux que j’ai déjà vus chez moi.
Le costume du Bon homme Sept
Heures, quoi. Cette fois, je n’y
échap perai pas. J’ai été trop
loin. Adieu, la vie ! Je puise tout

de même un peu dans l’énergie
du désespoir pour demander
a u p h a r m a c i e n d ’ u n e v o i x
minus cule :
— Que faites­vous ?
— J e m e t s m o n c o s t u m e
pour te le montrer. Devant mon air affolé, mon­
sieur Fortin deman,de :
— Julie, est ­ce bien toi qui
étais à la maison grise hier ? Je
me suis peut­être trompé, après
tout… Je ne réponds pas. Pas sans
la présence de mon, avocat. – Pourtant, Léa m’a, dit…
Je murmure :
— Léa ?
— Mais oui, Léa Ladouceur,
la veuve qui habite la maison
grise. Elle donne des cours de
t h é â t r e c h e z e l l e . J e r ê v a i s
depuis des années de faire du

théâtre, mais j’étais trop timide.
C e t t e f o i s , j e m e s u i s e n f i n
décidé. Et tu sais quoi ? J’ai
décroché le rôle principa,l !
Il enfile fièrement son bon ­
net et son manteau qui, finale­
ment, ressemble plutôt à une
robe de chambre… Il déclare
d’un ton théâtral :
— Je joue le malade ima gi­
naire dans la pièce de Molière !
Tu te rends compte, ?
L e p h a r m a c i e n s o u r i t d e
toutes ses dents. Il semble fier
comme un enfant qui a fait un
bon coup. Je n’y comprends
plus rien. Je balbut,ie :
— Du… du théâtre ?
— Bien sûr ! Je croyais que
t u l e s a v a i s , J u l i e ! L é a m ’ a
décrit une fillette qui regardait
notre répétition d’hier par la
f e n ê t r e e t j ’ a u r a i s p a r i é q u e

c’était toi. Je ne pensais pas
que le théâtre t’in,téressait !
T o u t à c o u p , c o m m e s ’ i l
venait d’avoir une idée géniale,
ses yeux se mettent à briller et
il me dit, tout con,tent :
— Tu sais ce que tu devrais
faire ? T’inscrire avec moi ! Les
cours sont les lundis et les mer­
cre dis soir. C’est un peu exi­
geant, mais telleme,nt agréable !
Je suis sous le choc. Je reste
bouche bée. Il est effec
ti
ve ­
ment passé devant chez moi
avec son sac lundi et mercredi.
Les semaines précédentes, je le
voyais régulièrement le soir,
mais je n’ai pas remarqué les
jours exacts où il passait. Ses
explications sont crédibles…
mais ça ne change rien à mes
soupçons : s’il croit me séduire
avec ses histoires de théâtre et

réussir à m’entraîner dans cette
cabane grise isolée de tout, il
se trompe !
Soudain, un client entre dans
la pharmacie. Ouf ! si je savais
les noms de tous les saints du
ciel, je crois que je les remer­
c i e r a i s u n p a r u n . M o n s i e u r
Fortin enlève son cos
tume en
vitesse et me dit :
— Bon, au travail ! Mais tu
devrais y penser, Julie. Je suis
sûr que tu t’amuserais beau­
coup… autant qu’au carnaval
du Bonhomme Sept H,eures !
Il me fait un clin d’œil et se
dirige vers son cli,ent. Sans demander mon reste, je
sors de la pharmacie presque
en courant et je m’en vais chez
m o i . J ’ a i p e u r . J e s e n s d e s
gouttes de sueur couler le long
de ma colonne vertébrale. Pour

le moment, le supposé Bon­
homme Sept Heures a gagné : je
n’appellerai pas le 911 aujour ­
d’hui pour le dénoncer. Mais
toute cette histoire me semble
louche. D’abord, je n’ai jamais
entendu parler de cette dame
qui donne des cours de théâtre
dans le boisé. Ensuite, cette
allu sion au carnaval du Bon­
h o m m e S e p t H e u r e s n ’ é t a i t
sûrement pas une coïncidence.
Et s’il avait tout inventé pour me
c o n v a i n c r e q u e j e m e s u i s
trompée ? Je vais m’informer…
et d’ici là, je l’aurai à l’œil, ce
p h a r m a c i e n ! U n e J u l i e p r u ­
dente !

Fiches d’exploitatqion pédagogique
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www.quebec-amerique.coqm