Julie 5 - Julie et la dame blanche

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BILBO
J E U N E S S E

Julie et la
Dame blanche

De la même auteureb
Jeunesse
Simon, l’espion amoureux, coll. Libellule, Dominique et
compagnie, Montréal,g 1999.
Louna et le dernier chevalier, Les petits loups, Le Loup de
Gouttière, Québec, g2000.
La mémoire de mademoiselle Morgane , roman vert, Dominique
et compagnie, Montrgéal, 2001.
À fleur de peau, Titan, Québec Amégrique, Montréal, 20g01.
Lorian Loubier, superhéros , roman bleu, Dominique et
compagnie, Montréal,g 2002.
Lorian Loubier, grand justicier , roman bleu, Dominique et
compagnie, Montréal,g 2003.
Lorian Loubier, Appelez-moi docteur, roman bleu, Dominique et compagnie, Montrgéal, 2004.
Le Grand Vertige, Titan, Québec Amégrique, Montréal, 20g04.
Mouk le monstre, En pièces détachées, série La Joyeuse maison
hantée, éditions FoguLire, Québec, 2004g.
Les Orages d’Amélie-tout-court , roman rouge, Dominique et
compagnie, Montréal,g 2004.
Une journée dans la vie de Lorian Loubier , roman bleu,
Dominique et compaggnie, Montréal, 2005g.
Mouk, le cœur en morceaux , série La Joyeuse maison hantée,
éditions FouLire, Qguébec, 2005.
série julie
Julie et le visiteur de minuit , coll. Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2002.
Julie et le serment de la Corriveau , coll. Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2003.
Julie et la danse diabolique , coll. Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2004.
Julie et le Bonhomme Sept Heures , coll. Bilbo, Québec Amérique,
Montréal, 2005.

martiNE latUlippE
ILLUSTRATIONS  :   mAy ROUSSeAU
Julie et la
Dame blanche

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Latulippe, Martineh
Julie et la Dame bhlanche
(Julie ; 5)
(Bilbo ; 156)
ISBN 978-2-7644-0514-h7 (Version imprimée)h
ISBN 978-2-7644-1542-h9 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2649h-4 (EPUB)
I. Titre. II. Collection
:
Latulippe, Martine. Julie
;
5. III. Collection
:
Bilbo jeunesse


; 156.
PS8573.A781J826 2006h jC843’.54 C2h006-940680-4
PS9573.A781J826 2006h

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Dépôt légal

:

3
e trimestre 2006
Bibliothèque nationhale du Québec
Bibliothèque nationhale du Canada
Révision linguistihque

: Diane Martin
Mise en pages


:
André Vallée – Athelier typo Jane
Tous droits de trahduction, de reprodhuction et d’adaptahtion réservés
© 2006 Éditions Quéèbec Amérique inc.
www.quebec-amerique.cèom
Imprimé au Canada

À Fanny, Gabriel, o
Céline et Raymond

Un chant
dans la nuit
-1-

D
écidément, j’ai du mal à
com prendre les adultes. Ma
mère a demandé à Stéphane,
mon oncle adoré, de me «parler».
Il doit me dire d’arrêter de m’in­
venter des histoires. C’est pour
cette raison que Stéphane m’a
pro posé, avec un enthou
siasme
forcé, d’aller faire une pro
me­
nade après le souper. C’est pour
cette raison que nous marchons
depuis quinze minutes dans le
froid glacial qui sévit en cette fin
de janvier. — Je ne comprends pas, Steph.
Pourquoi maman ne me dit pas
tout ça elle­même?

Mon oncle semble un peu mal
à l’aise. Voûté, le regard fuyant,
il commence par décliner toutes
les personnes du singulier avant
de me répondre. — Eh bien... je... tu... elle pense
que tu m’écouteras davantage.
Il paraît qu’elle t’en a parlé à
plusieurs reprises, mais que ça
n’a rien changé. — Tout ça parce que je pensais
que monsieur Chabot était un
loup­garou? Stéphane me regarde, intri­
gué, mais se contente de faire
non de la tête. Aloprs j’insiste: — Parce que j’ai osé com pa
rer
Rosie à la Corriveau? Ou affir­
mer que monsieur Rouleau res ­
sem
blait beaucoup, beaucoup,
beaucoup au diable de la légende
de Rose Latulipe?

Nouveau signe de dénéga
tion
de la part de Stéphapne. — Ce n’est pas parce que j’ai
cru que le pharmacien du village
était le Bonhomme Sept Heures,
quand même? Déchiré entre la volonté de
rendre service à sa sœur qu’il
aime beaucoup et celle de plaire
à sa nièce qu’il adore, mon oncle
fait un petit signe affirmatif. Oui.
Voilà la goutte qui a fait débor der
le vase. Maman en a assez que
je soupçonne tout lpe village. — Pour être honnête avec toi,
Steph, cette impression à propos
du pharmacien n’était pas bête
du tout. Même que j’ai encore
des doutes... Stéphane me jette un regard
intéressé. Ses yeux pétillent. Je
retrouve mon fidèle apllié.

— C’est vrai? Pourquoi? Il est
étrange? Raconte­moi... J’ouvre la bouche pour lui
répondre, mais déjà mon oncle
se réprimande énergipquement. — Mais non, voyons! Qu’est ­
ce que je fais là? Ta mère me
demande de l’aider et voilà que
je t’encourage...
Il baisse la tête, enfouit ses
poings dans les poches de son
manteau. Vexée, je boude. Je ne
dis plus un mot. Cela dure au
moins... huit ou neuf secondes.
Je n’arrive jamais à garder le
silence plus longtemps. Une Julie
bavarde. Je reprends dponc: — Stéphane, tu ne trouves pas
étrange de me dire d’arrêter d’in­
venter des histoires? Tu gagnes
toi ­même ta vie en racontant
des légendes...

I l r e s t e m u e t , h a u s s e l e s
épaules. — Tu ne penses pas que c’est
bizarre de me conseiller d’arrêter
de voir de terribles person nages
partout? La plupart de ceux que
je connais, c’est toi qui me les as
présentés! N o u v e a u h a u s s e m e n t d ’ é ­
paules, encore plus prononcé
que le précédent. Je crois que je
vais arrêter de poser des ques­
tions; à ce rythme, j’ai peur que
mon oncle se démette une épaule.
De toute façon, je n’ai plus
tellement envie de parler: nous
longeons le cimetière. Chaque
fois que je passe ici, mon cœur
se serre. J’ai beau tenter d’être
rationnelle, de me dire que c’est
un endroit comme les autres, ce
lieu me fait toujours peur, je n’y

peux rien. Surtout le soir. Les
pierres tombales grises se dressent
ici et là dans la neige. La lune
perce la noirceur, coincée entre
de lourds nuages. On entend le
frémissement de la petite chute
située au fond du cimetière, qui
n’est pas complètement gelée. À
travers le bruit de ce filet d’eau
qui coule, un autre son me par­
vient soudain. Une voix aiguë et
douce, un peu fantomatique, je
dirais. Comme si quelqu’un était
en train de chanterp. Je frissonne violemment, et
le froid de janvier n’a rien à y
voir. Je jette un regard affolé vers
le cimetière, où rien ne bouge.
Per sonne en vue. Stéphane a
raison: j’ai trop d’imagination. J’ai
dû inventer cette vopix étrange.

— Tu entends? me demande
tout à coup mon oncple. Je ne rêvais donc pas? Je chu­
chote un petit «Ouip». — Tu sais ce que c’est? inter­
roge­t­il ensuite. Je chuchote un minuscule
«Non». — Viens, dit Stéphane, on va
aller voir ça de plusp près. Il me prend par la main et
m’en
traîne dans le cimetière. Nos
bottes s’enfoncent dans l’épais
tapis de neige. Nous ne sommes
pas les premiers à passer par
ici ce soir. Les pas d’une autre
personne s’étalent devant nous
dans l’allée principale. Effrayée,
je fige sur place, refusant d’a van­
cer. Stéphane insiste, je résiste.
Mais mon oncle tire sur ma main
encore plus fort.

— Allez, Julie, viens! Il n’y a
aucun danger. Et moi, je le suis. Une Julie
naïve... Ah, vraiment, ma mère a
bien choisi son confi dent pour
me parler d’imagination et me
dire de me calmer! p
Nous marchons en silence,
guidés par la voix claire et par
la piste dans la neige. Soudain,
au loin, au bout de l’allée condui­
sant à la chute, une forme blanche
et longue attire notre attention.
Stéphane se cache en vitesse der­
rière une large pierre tombale,
son doigt ganté sur ses lèvres.
«Chuuuut!» Je me blottis contre
lui et je ferme les yeux. Je ne
sais pas ce qu’est cette silhou ette
pâle qui erre dans le cimetière
la nuit tombée, mais je refuse de

regar
der. Nous restons quelques
secondes sans bouger. La voix
douce s’élève toujours, chantant
un air inconnu, pas très loin de
nous. Mes bottes, plongées dans
la neige, ne suffisent plus à pro­
téger mes orteils du froid. Après
de longues secondes, j’ouvre les
yeux; à mes côtés, mon oncle
regarde attentivement en direc­
tion de la chute. Je bredouille en
grelottant: — S... S... Steph? Je... je... je
gèle! — Bien sûr, ma belle! mur­
mure Stéphane, semblant soudain
se rendre compte que je suis là,
à ses côtés. Viens,p on rentre. — Qu’est ­ce qu ­qu ­que c’est,
cette forme? — C’est une dame qui chante,
près de la chute. Elle porte une
longue robe blanchep.

— Juste une... une... une robe?
Pas de manteau? — Seulement une robe, en
effet, chuchote mopn oncle. Ma voix tremble toujours et je
bégaie, encore à cause du froid,
mais aussi de la pepur: — Elle n’est p ­p ­pas humaine,
Steph! Il fronce les sourcils, plante
son regard grave dansp le mien. — Qu’est ­ce que tu veux dire?
— C o m m e n t p ­p ­p e u t ­e l l e
rester dehors en robe par un
froid pareil? C’est sûrement un
fantôme! — Hum... tu as raison, Julie.
Elle pourrait facilement passer
pour un personnage qui hante
les lieux, conclut calmement
Stéphane. Il reprend ma main et me
conduit hors du cimetière. Nous

prenons bien soin de rester cour­
bés, nous cachant derrière les
pierres tombales, passant de l’une
à l’autre à toute vitesse sans dire
un mot. Surtout, ne pas attirer
l’attention.Nous marchons rapidement
vers la maison. Je frissonne tou­
jours. Une Julie terrifiée. Stéphane
me dit: — Cette personne que nous
avons vue me fait beaucoup
penser à la Dame blpanche... — Et qu ­qu ­qui est la Dame
blanche? — Une femme qui a vécu il y
a quelque deux cent cinquante
ans. Un jour, elle a disparu et on
ne l’a jamais revue.p — Qu’est ­ce qui lui est arrivé?
— Oh non, je ne te raconte pas
ça ce soir, Julie. Je ne vou drais

s u r t o u t p a s t ’ e m p ê c h e r d e
dormir.C’est ce que me répond can di­
dement mon oncle avant d’entrer
dans la maison. Eh oui! ce même
oncle qui vient de m’entraîner dans
un cimetière, en pleine noir ceur,
pour regarder une sil
houette
blanche chanter près d’une chute.
Décidément, j’ai bien du mal à
comprendre les adultpes...

Des pas
dans la neige
-2-

D
epuis que j’ai terminé mon
souper, je lutte contre l’envie
de retourner au cimetière. Je ne
dois pas y aller, je ne dois pas y
aller, je ne dois pas y aller. Peut ­
être que si je le répète une cin­
quantaine de fois, j’arriverai à
me convaincre. C’est ce que je
me dis en enfilant ma combi nai­
son d’hiver. Une fois mon pan­
ta lon et mon chandail mis, je
m’as
sois sur mon lit. Je respire
pro
fon

ment. Je tente de me
concen
trer sur la petite phrase
magique: NE ­PAS ­Y ­ALLER. Une
Julie qui médite.

Au bout de quelques secondes,
incapable de tenir en place plus
longtemps, je me précipite vers
ma commode et j’en sors trois
paires de bas. Des légers, des
chauds et des très chauds. Je les
chausse toutes les trois. Ce soir,
je ne gèlerai pas. J’espère seule­
ment que j’arriverai à entrer mes
p i e d s d a n s m e s b o t t e s . M a i s
qu’est ­ce que je dis là?! Je ne
dois pas y aller, je ne dois pas
y aller, je ne doisp pas y aller...
C’est ce que je continue de me
répéter en enfilant deux chan­
dails de laine épais. J’ai du mal
à bouger tellement je suis emmi­
touflée, et je n’ai pas encore mis
mon manteau d’hiver ni mon
panta lon de ski. C’est absurde,
je sais pourtant bien que je ne
dois sur tout pas me rendre au

cimetière ce soir. Ce lieu me
terrifie. Me fait frémir. Me glace
le sang, et pas seulement parce
que nous sommes en janvier.
Mais je n’ar rive pas à m’enlever
de l’idée la longue silhouette
b l a n c h e q u i y c h a n t a i t h i e r
s o i r . J ’ a i p a s s é l a n u i t à e n
rêver et elle m’a aussi hantée
toute la journée. Je n’ai fait qu’y
penser à l’école, et je sens que
je dois résoudre ce mys tère. Ma
curiosité est plus forte encore que
ma frousse.
Je mets mon pantalon de ski
et j’attache mon manteau. Pour
compléter le tableau, j’enfonce
sur ma tête ma tuque à pompon
et je noue autour de mon cou
mon long foulard rayé qui me
cache même le nez. Je prends
une grande inspiration, je marche

à pas pesants vers la porte d’en
trée
et je lance: — Je vais jouer sur le terrain,
derrière la maison! Je déteste mentir à mes parents,
mais comme ma mère vient de
demander à Stéphane de me dire
d’arrêter de me raconter des his­
toires... ce n’est peut­être pas le
moment de lui expliquer qu’une
dame étrange rôde au cimetière et
que je m’y rends à l’instant! Mon
père, la tête plongée dans ses
docu ments terriblement sérieux et
ennuyeux, grogne quelque chose
qui sonne vaguement comme
« O u m f g n i o u u u i » . J ’ i g n o r e d e
quelle langue il s’agit. Ma mère,
un crayon à la main, les sourcils
froncés, se mord la lèvre en rem ­
plissant un formulaire quel
con­
que. Elle ne daigne même pas
m’adresser la parole. Une Julie

abandonnée! Moi qui espérais
que mes parents sentiraient intui­
tivement mon inquiétude, qu’ils
se jetteraient sur moi en pleu rant,
e n m e lançant de déchirants
«NOOOON! J u l i e , n ’ y v a p a s ,
reste ici! Je t’en prie!» Déce vant...
On ne peut vraiment compter
que sur soi dans lap vie.
Bien sûr, j’aurais pu deman der
à Stéphane de m’accompagner.
Mais comme il m’a lui ­même
conseillé d’arrêter de m’in venter
des histoires, je suppose qu’il
aurait refusé ma proposition pour
ne pas déplaire à ma mère. Non.
Il n’existe aucune autre solu ­
tion. Je dois affronter la créa
ture
blanche toute seule. Je pousse
un profond soupir et je sors de
la maison. D’un pas décidé, je
prends le chemin du cimetière.

Le fantôme de la chute n’a qu’à
bien se tenir.
d f d
La première chose qui me vient
à l’esprit en posant un pied dans
le cimetière, c’est: «Tu es folle,
rentre chez toi!» Mais je résiste, je
n’écoute pas ma petite voix inté­
rieure. J’avance d’un pas trem­
blant dans la neige fraîchement
tombée. Aucune autre piste sur
le sentier ce soir; seulement mes
pas frissonnants. Je tends l’oreille,
mais je n’entends que le léger
f r é m i s s e m e n t d e l a chute et,
de temps à autre, le bruit d’une
voiture qui passe dans la rue.
Je regarde tout autour d’un œil
inquiet. Que des pierres tombales
grises et les ombres d’arbres
agités par le vent. Quel spectacle

lugubre! Je me demande bien ce
que je fais ici, à la lueur de la
lune, seule au monde dans un
cimetière. La petite voix dans ma
tête insiste: «VA­T’EN!!!» Cette fois, j’ai bien envie de
l’écouter. Surtout que je crois
que... je me suis égarée! Je n’en­
tends plus la chute. Je m’éloigne
de mon but au lieu de m’en
appro cher. Je fais demi ­tour: où
est l’allée principale? Ouf! me
voilà revenue au bon endroit. Je
suis bien passée par ici déjà car,
sur la neige blanche, on voit
claire ment la trace de mes pas...
et aussi celle d’autres pas, creusés
par des pieds plus grands que
les miens! AAAAH!!! Je mords
de toutes mes forces dans mon
foulard pour ne pas crier. Les
idées se bousculent dans ma tête

affolée. Ces traces n’étaient pas
là tout à l’heure. Je ne suis plus
seule dans le cimetière. Et l’autre
personne prend visiblement soin
de ne pas se faire voir puisque
j’ai beau regarder de tous côtés,
il n’y a rien. Peut­être parce que
l’autre visiteur en question est...
un fantôme! Mais est­ce que les
fantômes laissent des pistes dans
la neige?
Tout à coup, je ne tiens plus
du tout à trouver la réponse à
cette question. Ma curiosité a
com plètement disparu. Je n’ai
qu’une envie: retourner chez
moi, me cacher dans mon lit sous
une tonne de couvertures et ne
pas en ressortir avant demain
matin, quand le soleil sera levé.
Et si je rentre à la maison saine
et sauve, je suis même prête à

p r o m e t t r e d e n e p l u s j a m a i s
remettre les pieds dans un cime­
tière, de ne plus jamais sortir
seule le soir, de ne plus jamais...Un bruit dans la nuit me fait
cesser mes promesses. La gorge
serrée, le cœur battant à tout
rompre, je retiens mon souffle.
J’entends alors clairement une
voix qui chuchote: — Julie!
Aïe aïe aïe! Le fantôme me
connaît! Il sait même mon pré­
nom! Je voudrais partir en cou rant,
mais mes pieds restent cloués au
sol, comme s’ils étaient prison­
niers de la neige. Deux grosses
larmes roulent sur mes joues. La
voix reprend, un peu pplus fort: — Julie!
Je baisse la tête et ferme les
yeux, découragée. Il n’y a plus

rien à faire. Je n’arrive pas à
bouger, paralysée par la peur.
Je voudrais appeler à l’aide de
toutes mes forces, mais la boule
dans ma gorge est si grosse qu’elle
empêche les sons de passer.
Une Julie désespérée. Je retrouve
pour tant brusquement la voix
quand une main me prend le
bras. —AAAAAAAAHHHHHHHH!p
Je crie comme je n’ai jamais
crié. Je hurle comme personne
n’a jamais hurlé. Je me libère d’un
mouvement brusque, je tombe
sur le dos dans la neige molle.
J’ouvre les yeux et je découvre,
devant moi, l’air terriblement
inquiet... mon oncle Stéphane, les
joues rouges, la main tendue, les
yeux grands comme le pompon
de ma tuque.

— Julie, murmure ­t­ il, qu’est ­ce
que tu fais ici? Je voudrais bien lui demander
ce que lui fait ici, et je voudrais
bien le rassurer pour qu’il perde
cet air inquiet, mais je n’y arrive
pas. Je pleure trop pour répondre
quoi que ce soit. Au moins, cette
fois, je ne pleure plus de peur.
Ce sont des larmes de soulage­
ment qui sillonnenpt mes joues.

Une légende au cimetière
-3-

Q
uand je finis par me calmer,
Stéphane m’explique que
cette histoire l’intriguait trop.
Que, tout comme moi, il y a pensé
toute la nuit dernière et toute la
journée. Il veut en avoir le cœur
net. Tel oncle, telle nièce! Je
ne peux m’empêcher de ricaner
dans mon foulard en pensant que
ma mère a demandé à Stéphane
de me convaincre d’être plus rai­
sonnable...
Nous sommes seuls tous les
deux, le cimetière est désert et
silencieux. Une question me brûle

les lèvres et, cette fois, mon oncle
ne s’en sortira pas aussi facile­
ment qu’hier.— S t e p h , q u i e s t l a D a m e
blanche? Il hésite, regarde la pierre tom­
bale à sa droite comme si elle
allait le sauver et lui éviter de
répondre à ma question puis,
voyant qu’elle reste muette et
immobile, il jette son dévolu sur
celle de gauche. — Tu peux regarder toutes
les pierres du cimetière une par
une, Steph, je ne partirai pas
d’ici tant que tu ne m’auras pas
répondu. Une Julie bien décidée! Ça
semble impressionner mon oncle.
Il finit par laisser tomber d’un
ton hésitant: — Eh bien... la Dame blanche
se nommait en réalité Mathilde.

Elle a vécu au milieu du dix­
huitième siècle. Elle habitait près
de la ville de Québec, plus pré ci­
sément sur la Côte ­de ­Beaupré,
près de la chute Monptmorency. Stéphane adore raconter des
légendes. Je vois bien qu’il se
laisse prendre au jeu; peu à peu,
il perd son ton hésitant et renoue
avec le plaisir du cponteur. — Mathilde avait un fiancé, qui
s’appelait Louis. Tous deux étaient
très amoureux. Ils devaient se
marier à la fin de l’été. Mathilde
avait soigneusement confec tionné
sa robe de mariée, une longue
robe blanche, mais elle refusait
de la montrer à Louis. Elle voulait
lui garder la surprise pour le jour
des noces. Malheureusement, le
mariage en question n’a jamais
eu lieu...

Soudain, mon oncle se tait.
Quoi?! Il ne va quand même pas
s’arrêter là? Je demande d’un ton
impatient: — Pourquoi? Qu’est ­il arrivé?
Stéphane soupire.
— Je ne devrais pas te racon ter
tout ça, Julie. Ta mère va m’en
vouloir. Je lui décoche mon plus beau
sourire. — Voyons, Stéphane! Tu sais
bien que je ne dirapi rien... Il me jette un regard scep tique.
Euh... oui, bon, il a un peu raison.
J’ai du mal à ne pas parler des
légendes que je connais. Je suis
c o m m e l u i : j ’ a i e n v i e d e l e s
racon ter à tout le monde, pour
qu’elles continuent d’être trans­
mises encore longtemps! Je lui
fais le coup des yeux charmeurs,
de la mine imploranpte.

S t é p h a n e n e m e t p a s l o n g ­
temps à se laisser convaincre. La
situation est vraiment étrange:
nous sommes debout dans une
allée de cimetière, entourés de
pierres tombales, en plein mois
de janvier, emmitouflés jusqu’au
nez, et mon oncle me raconte la
légende de la Damep blanche! — Il est arrivé une catas trophe
à L o u i s e t M a t h i l d e , r e p r e n d
S t é p h a n e , r é s i g n é . C e t é t é ­ l à ,
en 1759, une bataille eut lieu le
31 juillet, au pied de la chute
Mont morency. Les forces anglaises
v o u l a i e n t p r e n d r e l a v i l l e
d e Québec. Quand les Anglais
dé bar quèrent près de la chute, les
curés ordonnèrent aux femmes
et aux enfants de se mettre à
l’abri dans les bois pendant que
les hommes allaient combattre.
Louis dut se battrep, lui aussi.

La gorge serrée, je demande:
— Ils ont perdu la baptaille?
— Non; en fait, les Français ont
remporté la victoire. Le pro blème,
c’est que, quand les hommes
vinrent rejoindre les femmes et
les enfants, Louis n’y était pas...
Mathilde l’attendit, encore et
encore. Elle demandait à tous
s’ils avaient vu Louis. En effet,
plusieurs l’avaient vu combattre
avec bravoure, mais personne
ne put lui dire ce qui s’était passé
ensuite. Je suis suspendue aux lèvres
de mon oncle. Cette histoire m’in­
trigue et je ne peux m’empê cher
de me demander pourquoi Sté­
phane compare la dame blanche
du cimetière et cetpte Mathilde. — F i n a l e m e n t , u n g r o u p e
d’hommes revint dans les bois et
annonça tristement à Mathilde

que Louis était mort. Des soldats
l’avaient vu s’écrouler devant l’en­
nemi. En apprenant cette terrible
nouvelle, Mathilde devint comme
folle. Elle se mit à hurler que
ce n’était pas vrai. Elle partit en
courant vers sa maison, enfila la
robe blanche qu’elle avait si soi­
gneusement cousue pour son
mariage. Pendant des heures, elle
parcourut le champ de bataille,
trébuchant, s’écorchant la peau,
criant sans relâche le nom de son
fiancé. Personne ne retrouva le
corps de Louis. On supposa qu’il
avait été emporté par les eaux au
pied de la chute Montmorency.
Pendant des mois, chaque soir,
la belle revêtait sa robe blanche
et cherchait son fiancé. Un jour,
Mathilde disparut. Personne ne
la revit jamais plus. Mais depuis
ce temps, depuis deux siècles

et demi, quand la nuit tombe, on
peut voir se promener, sur les
rochers en haut de la chute Mont­
morency, une longue silhouette
blanche. Plusieurs témoins ont
juré qu’il s’agit d’une belle dame
en robe de mariée qui pleure et
qui peut marcher sur l’eau... On
raconte même qu’une nuit, le
voile de cette dame s’est envolé;
le lendemain matin, une petite
chute qui n’avait jamais été là
auparavant est apparue tout près
de la grande chute Montmo rency.
Elle est toujours là, et on l’appelle
maintenant le Voile de la mariée.
Quant à la silhouette blanche,
c’est le fantôme de Mathilde, qui
erre à tout jamais à la recherche
de son beau Louis.
C’est très rare, mais je reste
com plètement muette. Je ne sais

quoi dire après avoir entendu
cette histoire tragique. Le silence
du cimetière est toutefois rapide­
ment troublé par une autre voix
que la mienne...— C’est la Dame blanche! Elle
est revenue, murmure Stéphane.
Viens vite! Il me prend par la main et se
met à courir vers l’allée prin ci­
pale du cimetière, puis tourne
dans le sentier menant à la chute.
Tout m’apparaît alors claire ment:
mais oui, la chute, la longue robe
blanche, la dame seule... Ce ne
peut être qu’elle! La Dame blanche
a choisi de s’installer au cime­
tière de notre villagpe!
Nous arrivons près de la chute.
Stéphane ne s’est pas trompé:
encore une fois, une longue sil­
houette vêtue de blanc, nous

tournant le dos, chante d’une
voix superbe dans la nuit. À mes
côtés, mon oncle cphuchote:— Mon Dieu, mon Dieu, mon
Dieu! Une douleur terrible jaillit aus si­
tôt dans mon ventre. Qu’est ­ce
que Stéphane a bien pu aper
ce­
voir pour s’exclamer ainsi? Je
tourne lentement la tête vers lui.
Il arbore un sourirep éclatant. — J’adore ce genre d’histoire,
pas toi? Il n’a rien vu de plus que moi,
il est tout simplement ravi de
vivre cette aventure. Mon oncle
est fou. Complètement fou. Et ma
pauvre mère n’est guère mieux
que lui, si elle lui demande de
veiller sur moi! Je pmurmure: — Stéphane, tu es l’adulte. Tu
devrais veiller sur moi, me dire de
partir d’ici au plus vite, pas me...

Je n’ai pas le temps de finir ma
phrase. J’ai peut ­être parlé trop
fort, ou alors le fantôme a senti
notre présence. Quoi qu’il en
soit, la Dame blanche a cessé de
chanter et s’est tournée vers nous
d’un mouvement rapide. J’en ai
le souffle coupé. Je m’agrippe au
bras de mon oncle d’une main
tremblante. Les yeux dans ceux
de la femme, je dis le plus bas
pos sible:
— Stéphane, je la connais. Je
connais la Dame blpanche.

Des confidences dans la forêt
-4-

J’
ai tout de suite reconnu la
femme qui s’est tournée vers
nous: Léa Ladouceur, la veuve
qui habite seule dans une vieille
maison grise dans la forêt et qui
donne des cours de théâtre. Je
me suis déjà rendue chez elle, il
y a quelques mois, à l’époque
où je menais une enquête sur
monsieur Fortin, le pharma cien.
Léa s’avance vers nous tran
quil­
le
ment, comme s’il n’y avait rien
de plus banal que de se rencon­
trer en plein mois de janvier
dans un cimetière, la nuit. Elle
nous demande:

— Voulez ­vous venir prendre
le thé à la maison, demain, vers
19 h? Mais oui. Comme s’il n’y avait
rien de plus habituel que d’in viter
de parfaits inconnus à prendre
le thé chez soi, sans leur donner
son adresse, en plus. Surpris, mon
oncle et moi ne réfléchis sons
même pas. Nous nous mettons
d’un seul coup à parler la langue
de mon père et nous balbu tions
simplement: «Oumfgniouuui.»
Mais oui. Comme si c’était tout
à fait normal d’accepter d’aller
prendre le thé chez quelqu’un
qu’on ne connaît absolument pas.
d f d
Nous marchons depuis quelques
minutes dans la forêt. Il est bien­
tôt 19 h, et nous voilà tout près

de la maison de la Dame blan...
euh... de Léa Ladouceur. Toute
la journée, mille et un scéna­
rios m’ont tourné dans la tête:
qu’est­ce que Léa peut bien nous
vouloir? Est ­elle fâchée qu’on ait
découvert son secret? Nous fera ­
t ­ elle du mal? Je n’ose pas en parler
à mon oncle, de crainte qu’il me
trouve ridicule, mais je suis un peu
effrayée. Stéphane me demande
tout à coup, d’une petite voix
que je ne lui connpais sais pas:
— Julie... tu penses que ça se
passera bien? Ce n’est pas que
j’aie peur, non, mapis bon... J’hésite: soupirer de décou­
r a g e m e n t o u é c l a t e r d e r i r e ?
J’adore mon oncle!
Nous voilà à la porte de la
vieille maison grise. Léa Ladou­
ceur ouvre avant même qu’on

ait frappé, nous invite gentiment
à entrer et nous demande nos
noms, tout ça sur le ton de la
conversation. Elle ne semble être
ni en colère ni méchante... pas
plus qu’elle ne semble être un
fantôme. Sur la table de la cui­
sine, une délicate théière, deux
tasses, un verre de jus et des bis­
cuits chauds nous attendent. À
peine est­on assis que Léa entre­
prend de s’expliquerp. — Vous avez dû me trouver
étrange, hier soir, pnon? — Euh... ben... bof... bou...,
répond courtoisement mon oncle. Je traduis:
— Un peu, oui.
E l l e s e m b l e h é s i t e r , p u i s
raconte d’une voix dpouce: — Vous savez certainement
que je vis seule depuis des années
parce que je suis veuve. Personne

a u v i l l a g e n e l ’ i g n o r e . J ’ a i m a i s
pro fondément mon mari, Pierre.
Il était un artiste exceptionnel.
N o u s a v i o n s u n r ê v e t o u s l e s
d e u x : m o n t e r u n s p e c t a c l e
en semble. Pierre jouait du piano et
écrivait des chansons superbes.
De mon côté, j’étais chanteuse
et comédienne. Nous avons tra­
vaillé pendant des mois sur ce
projet. J’avais fait moi ­même mon
c o s t u m e d e s c è n e , u n e l o n g u e
robe blanche que j’avais refusé
d e m o n t r e r à P i e r r e , p o u r l u i
r é s e r v e r l a s u r p r i s e l e s o i r d u
spectacle. Ma gorge se serre. Une longue
robe blanche, cachée à son amou­
r e u x . . . c o m m e p o u r M a t h i l d e !
J’écoute la suite attentivement,
sans un mot. À mes côtés, Sté­
phane ne parle pas non plus. Il
n’y a rien à dire, en fait. La Dame

blan... euh... Léa semble avoir
simplement besoin de parler, de
raconter son histoipre.Léa continue:
— La veille du spectacle, Pierre
a... Elle se tait, cligne des yeux à
plusieurs reprises, comme pour
retenir ses larmes, avant de pour­
suivre d’une voix enprouée: — Il a eu un accident. La route
était glacée, un camionneur a
perdu le contrôle de son véhi­
cule et a percuté la voiture de
Pierre. L’impact a été si fort que
l’automobile a été projetée dans
le fleuve, par ­dessus le parapet
du pont. On a repêché la voiture,
mais on n’a jamais... on n’a jamais
retrouvé le corps de Pierre. Je
suppose qu’il a été emporté par
les eaux.

Quelle histoire affreuse! Je
suis réellement triste pour Léa...
Tout de même, quelle ressem­
blance troublante avec la dispa ri­
tion du corps de Louis, le fiancé
de la Dame blanche... Stéphane
prend la main de Léa dans la
sienne. Elle esquisse un petit
sourire chiffonné et conclut son
histoire: — Je ne suis plus jamais montée
sur scène depuis. Je me contente
de donner des cours de théâtre.
J’ai arrêté de chanter, aussi. Pro­
fessionnellement du moins. Mais
j’ai pris l’habitude de revêtir la
robe que j’avais préparée pour le
spectacle et d’aller chanter près
de la pierre tombale de Pierre,
au cimetière du village. Même
si le corps de mon mari n’a pas
été retrouvé, je tenais à lui faire
ériger une pierre au cimetière.

Ainsi, j’ai l’impression de pouvoir
aller le visiter, d’être encore un
peu avec lui. J’y vais le soir,
quand personne ne risque de me
surprendre. Du moins, c’est ce
que je croyais!Je frissonne un peu. Son his­
toire ressemble tellement à celle
que m’a racontée Stéphane que
j’ai du mal à croire que Léa n’est
pas la Dame blanche. D’un autre
côté, je n’aurais qu’une envie: la
réconforter, la consoler de cette
douleur terrible qu’on sent chez
elle. Mais je ne trouve pas les
mots. Alors je me lève et je la
serre dans mes bras un court
instant. Mais oui. Comme si c’était
la chose la plus normale du monde
d’étreindre quelqu’un qu’on ne
connaît pratiquement pas. Sté­
phane murmure:

— Peut ­être que ça vous ferait
du bien de retourner sur scène.
De monter un spectacle. Vous
avez dû garder les partitions de
votre mari? Ce serait une autre
façon de vous sentir plus près
de lui, non? — J’y ai déjà pensé, répond la
Dame blan... euh... Léa. Mais je
n’ai plus l’énergie nécessaire pour
un tel projet maintenant. Je me
fais vieille... Stéphane me jette un regard
complice; tel que je le connais, il
doit penser exactement la même
chose que moi! — Il est tard, Julie, et tu as de
l’école demain. On devrait y aller. Nous nous apprêtons donc à
partir. Mais il y a une chose qui
me préoccupe et que je dois
d’abord demander:

— Léa... vous n’avez pas froid
dehors avec votre robe, en plein
mois de janvier? Elle semble étonnée, reste
muette un court instant, puis finit
par répondre: — Je porte un manteau en des­
sous, bien sûr! Je n’insiste pas, me contente
d’un simple sourire. Léa Ladou ceur
a mis une fraction de seconde
de trop pour que sa réponse soit
honnête. Et puis, je me rappelle
b i e n l a r o b e b l a n c h e p l u t ô t
ajus t é e q u e j ’ a i v u e d a n s l e
cime
tière: elle ne portait visible­
ment pas de manteau dessous.
Léa est peut ­être une excellente
comé dienne, mais personne ne
m’en
l è
v e r a d e l a t ê t e q u e l a
D a m e blanche et elle ne font
qu’une.

Un spectacle au village
-5-

L
a salle municipale est bondée.
À mes côtés, Stéphane sourit
fièrement. Nous avons travaillé
très fort tous les deux ces der­
nières semaines pour monter ce
spectacle: il fallait louer la salle,
faire des affiches, les distribuer,
vendre des billets... Le plus dif­
ficile a été de convaincre la Dame
blan... euh... Léa. Nous sommes
allés lui rendre visite à plu sieurs
reprises, tous les deux, après la
soirée des confidences. J’ap pré
cie
de plus en plus Léa. Je n’irais pas
la visiter toute seule, bien sûr – je

ne suis pas une Julie incons­
ciente! Je ne sais même pas si
elle est réellement humaine... –,
mais j’aime bien discuter avec
elle et aller la voir avec mon
oncle. Comme lui, Léa a des tas
d’histoires à raconter: des pièces
qu’elle a jouées, des tournées
qu’elle a faites, des aventures
qu’elle a vécues... Quand nous
lui avons parlé de notre idée de
spectacle, elle a commencé par
refuser fermement. Après quel­
ques rencontres et plusieurs dis­
cussions, nous sommes retournés
la voir avec Alice, une amie de
Stéphane, une jeune fille vive,
char mante comme tout, pétil­
lante... et, surtout, une pianiste
très talentueuse. Elle et Léa se
sont tout de suite bien enten dues,
et notre projet a peu à peu vu
le jour.

Et nous y voilà. Plus une seule
place libre dans les rangées de
chaises devant moi. Même mes
parents ont délaissé leurs docu­
ments terriblement sérieux et
ennuyeux pour cette soirée spé­
ciale. Après tout, comme me l’a
dit ma mère cet après ­midi, ils
sont si heureux que je m’im plique
dans un tel projet au lieu de
passer mon temps à m’inventer
des histoires... Je vois aussi dans
la foule plusieurs personnes que
je connais: Rosie, l’amoureuse de
Stéphane, monsieur Chabot, le
voisin d’en face, monsieur Fortin,
le pharmacien, et, tout près de
moi, monsieur Rouleau, qui est
avec son fils Dominic. Oui, le
beau Dominic. Oui, oui, l’irrésis­
tible Dominic. Si mon cœur bat
si fort en ce moment, c’est parce
que je suis nerveuse à cause du

spectacle, bien sûr, mais ce n’est
pas que pour cette rpaison... Soudain, toutes les lumières
s’étei gnent. La scène s’éclaire. La
jolie Alice est assise au piano, très
droite et digne. Elle se met à
jouer. Au fond de la scène, une
silhouette se dessine. Léa Ladou­
ceur s’avance dans la lumière,
vêtue de la longue robe blanche
qu’elle a cousue elle ­même il y
a des années, pour son Pierre.
Elle ferme les yeux et se met à
chanter. Son chant s’élève, pur,
cristallin. Son mari ne verra jamais
ce spectacle, bien sûr, mais Léa ne
chante que pour lui. Elle donne
tout ce qu’elle a. Mon cœur se
serre, je suis si émue que j’ai du
mal à respirer. Dans la salle,
tous semblent aussi retenir leur

souffle. La voix de Léa est une
pure merveille. À mes côtés, mon oncle Sté­
phane, mon grand complice,
semble bouleversé. Il prend ma
main dans la sienne et la serre
bien fort. Je ne peux m’empê­
cher de sourire. Je suis fière de
Léa, fière aussi d’avoir travaillé
pour rendre ce spectacle pos­
sible. De grosses larmes roulent
sur mes joues et se mêlent à mon
sourire. La chanson de Léa est
tellement belle... Je n’arrive pas
à trancher: Léa est ­elle simple­
ment une femme qui a vécu un
grand chagrin d’amour ou est ­elle
réellement la Dame blanche, qui
pleure son fiancé depuis plus de
deux siècles? Je ne sais pas. Je
ne saurai jamais, probablement.
Ce dont je suis sûre, en tout cas,

c’est que, humaine ou fantôme,
Léa Ladouceur chante comme
un ange.

Fiches d’exploitatqion pédagogique
Vous pouvez vous les procurer sur notre site Internet
à la section jeunesse / matériel pédagogique.
www.quebec-amerique.coqm